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Full text of "Les aventures de Saturnin Fichet; ou, la conspiration de la rouarie"

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COLLECTION    MICHEL    LÉVY 


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ŒUVRES  COMPLÈTES 


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FREDERIC  SOULIE 

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ŒUVRES  COMPLÈTES 


DE 


FRÉDÉRIC    SOULIÉ 


PARUES     DANS     LA    COLLECTION     MICHEL     LÉVY 


LES  MÉMOIRES   DU  DIABLE 2   VOl. 

CONFESSION    GÉNÉRALE. 

LES    DEUX  CADAVRES 

LES  QUATRE  SOEURS 

AU  JOUR  LE  JOUR 

MARGUERITE.    —  LE  MAITRE  d'ÉCOLE 

HUIT   JOURS  AU  CHATEAU 

LE  BANANIER.     —    EULALIE    PONTOIS 

SI   JEUNESSE     savait!...   SI  VIEILLESSE  POUVAIT    .    .    . 

LE  PORT  DE  CRÉTEIL 

LE  CONSEILLER   D'ÉTAT 

UN  MALHEUR    COMPLET 

LE  MAGNÉTISEUR 

LA   LIONNE.     .    .  

LA  COMTESSE    DE    MONRION.    ...  

LES  DRAMES  INCONNUS 

LA   MAISON   NO  3   DE   LA    RUE   DE   PROVENCE.      ,     ,    . 

AVENTURES  d'uN  JEUNE   CADET     DE   FAMILLE.     .    .     . 

AMOURS   DE   VICTOR   BONSENNE 

OLIVIER    DUHAMEL 

LES  FORGERONS 

UN   ÉTÉ  A   MEUDON , 

LE   CHATEAU   DES  PYRÉNÉES  i    ....  , 

UN  RÊVE  d'amour , 

DIANE  ET  LOUISE 

LES   PRÉTENDUS , 

CONTES   POUR    LES   ENFANTS .    .     .     , 

LES  QUATRE   ÉPOQUES 

SATHANIEL .' 

LE   COMTE    DE    TOULOUSE 

LE   VICOMTE  DE     BÉZIERS 

LES   AVENTURES    DE    SATURNIN    FICHET 2     — 


IMPRIMERIE  DE  BEAU,  A  SAINT-GERMAIN-EN-LAYE. 


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LES  AVENTURES 


DE 


SATURNIN  FICHET 


ou 


LA  CONSPIRATION  DE  LA  ROUARIE 


PAR 


FRÉDÉRIC  SOTJLIÉ 


DEUXIEME    SERIE  — 


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PARIS      •^' 

MICHEL  LÉVY  FRÈRES,  LIBRAIRES-ÉDITEURS 

KUE    VIVIEN  NE,     2     BIS 

1860 


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LES  AVENTURES 

DE  SATURNIN  FICHET 


TROISIÈME   PARTIE 


On  se  rappelle  que  Morillon  avait  promis  à  Barthe  de  ve- 
nir le  rejoindre  à  Rennes  dès  que  (selon  ses  propres  paroles) 
Annibal  se  serait  délassé  dans  les  délices  de  Capoue.  Mais 
on  se  rappelle  aussi  sans  doute  à  quelle  mystification  s'é- 
taient réduites  les  voluptueuses  espérances  de  Morillon,  et 
l'on  n'a  pas  oublié  qu'il  était  resté  enfermé,  hurlant  et  ju- 
rant, dans  ce  même  boudoir  qui  devait  être  pour  lui  le  tem- 
ple de  Vénus. 

D'après  les  ordres  de  Rose  Robertin,  on  avait  respecté  le 
prétendu  sommeil  du  commissaire  de  la  Convention  ;  en  con- 
séquence, le  reste  du  jour  et  toute  la  nuit  s'étaient  passés 
sans  qu'on  songeât  à  s'informer  ni.du  nouveau  commandant 
du  château  ni  de  son  hôte.  Mais  le  lendemain  on  commença 
à  s'étonner  de  ne  les  voir  reparaître  ni  l'un  ni  l'autre.  Le 
II.  1 


5  LES  AVENTURES 

geôlier,  le  concierge  et  le  porte-clefs  s'assemblèrent;  il  fut 
constaté  que  Robertin  et  sa  fille  n'étaient  pas  rentrés  dans  le 
château  et  que  Morillon  n'en  était  pas  sorti.  Alors  on  trembla 
pour  le  salut  de  la  patrie  ;  à  cette  époque  deux  polissons  qui 
se  battaient  dans  la  rue  étaient  arrêtés  au  nom  du  salut  de  la 
patrie;  bientôt  on  parla  de  pénétrer  dans  l'appartement  du 
commandant,  mais  personne  n'osa  s'aventurer  à  ouvrir  les 
portes  d'autorité,  et  il  fut  décidé  qu'on  en  référerait  à  la  com- 
mune. 

Il  fallut  y  envoyer  un  émissaire,  il  fallut  que  la  commune 
prît  une  délibération,  il  fallut  nommer  un  commissaire 
chargé  de  faire  briser  les  portes.  Enfin,  tout  cela  prit  une 
partie  de  la  journée  du  lendemain,  et  la  nuit  était  presque 
venue  quand  on  trouva  Morillon  dans  un  état  de  rage  inex- 
primable. 

Cependant,  s'il  fût  parti  à  l'instant  même  pour  Rennes,  il 
y  serait  arrivé  assez  tôt  pour  recevoir  l'avis  que  Guillaume 
Poiré  lui  avait  envoyé  et  qui  avait  été  reçu  par  Barthe.  Mais 
Morillon  perdit  un  long  temps  à  jurer,  à  accuser  le  geôlier, 
la  commune,  tous  ceux  qui  étaient  innocents,  enfin,  de  la 
faute  que  lui  seul  avait  commise;  il  demandait  qu'on  lui 
amenât  Rose  Robertin  ;  il  voulait  la  faire  juger,  la  faire  con- 
damner, la  faire  exécuter,  séance  tenante.  Il  envoya  dans 
toutes  les  directions  pour  découvrir  sa  trace,  et  il  passa  en- 
core presque  toute  cette  nuit  à  donner  des  ordres  inutiles 
et  à  épouvanter  les  plus  féroces  par  la  férocité  de  ses  mena- 
ces. 

La  colère  fatigue,  surtout  lorsqu'elle  est  impuissante. 
Après  tous  ces  furieux  transports,  Morillon  se  jeta  sur  un 
lit,  et  il  s'endormit  si  bien,  que  ce  fut  Barthe  qui  l'éveilla 
en  lui  apportant  la  nouvelle  qui  lui  avait  été  transmise  par 
Guillaume  Poiré.  Morillon  bondit  de  fureur  et  de  désespoir. 
Mais  il  ne  se  tint  pas  pour  battu  ;  des  chevaux  furent  ame- 
nés, et  tous  deux,  Barthe  et  son  maître,  quittèrent  Xanles, 
précisément  au  moment  où  la  Rouarie  expirait.  Telle  fut  ce- 
pendant la  rapidité  de  leur  course,  qu'ils  arrivaient  à  Ren- 
nes au  moment  où  Thérèse  et  Fonte  vieux  quittaient  la  Guyo- 
marais. 

Là,  et  sans  se  donner  le  moindre  repos,  le  commissaire 
de  la  Convention  assemble  quelques  volontaires  républi- 


i 


DE   SATURNIN    FIGHET.  f 

cains,  il  expédie  Barthe  à  Saint-Malo  pour  amener  tous  ceux 
qui  voudraient  le  suivre,  et  ignorant  encore  la  mort  de  la 
Rouarie,  ne  sachant  s'il  le  trouverait  seul  ou  entouré  d'amis 
prêts  à  le  défendre,  Morillon  part  à  la  tête  d'une  vingtaine 
de  volontaires  et  de  quelques  gendarmes  sous  les  ordres  de 
Delbenne. 

Arrivé  à  la  Guyomarais,  il  y  trouve  Guillaume  Poiré,  qui 
lui  raconte  la  scène  dont  il  a  été  témoin  dans  la  nuit.  Aussi- 
tôt Morillon  se  fait  conduire  à  la  fosse  où  reposait  la  Rouarie. 
La  terre  est  enlevée  ;  le  cadavre  est  retiré  ;  Morillon  déchire 
lui-même  le  linceul  et  cherche  avec  anxiété  s'il  ne  décou- 
vrira pas  quelques  papiers  enfouis  avec  le  malheureux  Ar- 
mand. Trompé  dans  son  espérance,  Morillon  repousse  inso- 
lemment le  cadavre  du  pied  en  s'écriant  : 

—  Rien  !  rien  ! 

Qu'était-ce,  en  effet,  qu'un  cadavre  qu'il  ne  pouvait  en- 
voyer au  bourreau  ? 
Ce  fut  alors  que  Guillaume  Poiré  s'approcha  de  lui. 

—  Citoyen  Morillon,  fit-il  de  la  voix  la  plus  obséquieuse, 
j'ai  rempli  parfaitement  la  mission  que  vous  m'aviez  donnée, 
j'attends  la  récompense  que  vous  m'avez  promise. 

—  Une  récompense,  à  toi  !  répondit  brutalement  le  com- 
missaire de  la  Convention;  qu'as-tu  fait  pour  l'obtenir? 

—  J'ai  découvert  l'homme  que  vous  m'aviez  dit  de  décou- 
vrir, et  je  vous  en  ai  donné  avis  assez  à  temps  pour  que  vous 
eussiez  pu  vous  en  emparer  avant  sa  mort,  ainsi  que  de  tous 
ceux  qui  l'accompagnaient,  et  qui  ont  mis  en  sûreté  les  pa- 
piers que  vous  cherchez,  si  vous  vous  étiez  un  peu  plus 
pressé. 

Morillon  frémissait  de  rage,  dupe  d'une  petite  fille,  il 
voyait  le  succès  qu'il  avait  poursuivi  si  longtemps  lui  échap- 
per, grâce  à  une  ruse  à  laquelle  on  n'eût  pas  pris  un  en- 
fant. 

—  Ohl  ces  papiers!  ces  papiers!  s'écria-t-il  en  levant  les 
poings  au  ciel. 

—  Il  ne  serait  peut-être  pas  impossible  de  se  les  procurer, 
reprit  Guillaume  Poiré,  mais  pour  cela  il  faudrait  beaucoup 
d'argent. 

—  Tu  sais  où  ils  sont?  dit  Morillon  en  regardant  fixement 
Guillaume. 


4  LES  AVENTUKES 

—  Eli  donnant  d'abord  vingt  mille  livres,  repartit  celui-ci, 
on  pourrait  peut-être  forcer  à  parler  celui  qui  sait  où  sont  ces 
papiers. 

—  Ah  !  c'est  comme  ça,  fit  Morillon,  tu  veux  imposer  des 
conditions  ;  oublies-tu  que  j'ai  eu  les  moyens  de  te  faire  ve- 
nir ici,  et  que  ces  moyens  je  puis  m'en  servir  pour  te  forcer 
à  parler? 

—  Ne  parlez  pas  si  haut  vous-même,  dit  Guillaume  Poiré, 
voyez  tous  ces  paysans  qui  viennent  et  qui  semblent  sortir 
un  à  un  de  derrière  les  arbres  de  ce  bois,  je  n'aurais  qu'à 
leur  dire  qui  vous  êtes,  je  n'aurais  qu'à  leur  dire  le  nom  de 
celui  de  qui  vous  venez  de  déterrer  le  cadavre,  et  je  crois 
qu'ils  vous  feraient  taire  de  façon  à  ce  que  vous  ne  puis, 
siez  répéter  à  personne  ce  que  vous  voulez  que  je  vous 
apprenne. 

En  effet.  Morillon,  que  Poiré  attendait  au  bord  de  la 
route,  était  arrivé  jusqu'à  la  tombe  de  la  Rouarie  avec  les 
hommes  qui  l'escortaient,  sans  que  le  jardinier  Périn  lui- 
même  eût  été  averti  de  l'apparition  d'un  magistrat  répu- 
blicain. Il  avait  donc  pu  commencer  et  achever  l'exhuma- 
tion sans  autres  témoins  que  ceux  qu'il  avait  amenés.  Mais 
Périn  les  avait  aperçus.  Epouvanté  de  voir  une   troupe 
d'hommes  armés  qui  venaient  fouiller  le  bois  attenant  au 
château,  il  s'était  réfugié  chez  un  voisin.  De  là,  le  bruit  de 
cette  arrivée  s'était  répandu  de  proche  en  proche,  de  champ 
en  champ,  de  cabane  en  cabane;  bientôt  les  plus  intrépides, 
armés  de  fléaux,  de  fourches  et  de  faux,  s'étaient  glissés 
dans  le  bois  pour  connaître  les  intentions  de  ces  nouveaux- 
venus.  En  les  voyant  si  peu  nombreux,  les  plus  braves 
s'étaient  avancés,  les  plus  timides  s'étaient  enhardis,  et  au 
moment  où  Guillaume  Poiré  parlait  à  Morillon  du  danger 
qui  le  menaçait,  plus  de  cinquante  paysans  faisaient  un 
cercle  curieux  et  indigné   autour  du  cercle  plus  resserré 
que  le-s  républicains  faisaient  eux-mêmes  autour  de  la  fosse 
ouverte. 

Parmi  ces  paysans ,  il  s'en  trouvait  un  qui  observait  plus 
attentivement  que  les  autres  l'opération  à  laquelle  Morillon 
venait  de  procéder.  C'était  Jacques  Pèlerin,  ou  plutôt  Mar- 
guerite. 
Après  être  venue  apprendre  à  M.  de  Perbruck  la  mort  de 


DE  SATURNIN    FICHET.  S 

son  fils,  et  avertir  la  Rouarie  de  l'espionnage  dont  sa  retraite 
était  l'objet,  elle  était  retournée  à  la  cabane  où  elle  avait 
laissé  le  corps  du  malheureux  Césaire.  Elle  aussi  avait  voulu 
accompagner  son  amant  jusqu'à  sa  dernière  demeure,  mais 
d'autres  mains  que  les  siennes  avaient  pris  le  terrible  soin 
de  creuser  sa  tombe.  C'était  pendant  qu'elle  priait  avec  ceux 
qui  l'avaient  suivie  dans  cette  cérémonie  funèbre,  que  la 
nouvelle  s'était  répandue  de  l'arrivée  d'un  corps  de  répu- 
blicains. Tous  les  paysans  avaient  quitté  le  cimetière,  et 
Marguerite,  à  qui  aucune  espérance  pour  elle-même  ne  res- 
tait en  ce  monde,  les  avait  suivis  pour  s'assurer  si  une  lois 
encore  elle  ne  pourrait  pas  se  dévouer  au  salut  de  quelqu'un. 
Elle  était  parmi  les  assistants,  qui  se  demandaient  avec 
terreur  et  avec  colère  quels  étaient  ces  hommes  qui  ve- 
naient arracher  les  morts  à  la  terre;  mais  Marguerite  seule 
le  savait,  car  elle  avait  à  la  lois  reconnu  Guillaume  et  Mo- 
rillon. Elle  avait  compris  aussi  que  c'était  la  Rouarie  qui 
devait  être  sous  ce  linceul  boueux  et  déchiré.  Alors  elle 
dit  tout  bas  aux  hommes  qui  l'entouraient,  que  c'étaient 
là  les  agents  de  la  république,  que  ces  violateurs  des  tom- 
beaux étaient  des  hommes  qui  avaient  juré  d'anéantir  toute 
la  noblesse  de  la  Bretagne  et  ceux  qui  lui  étaient  restés 
fidèles. 

Ces  révélations  circulèrent  rapidement,  et  les  murmures 
commencèrent  à  se  faire  entendre. 

—  Ecoutez,  dit  Guillaume  Poiré  à  Morillon,  voilà  les  gars 
qui  commencent  à  se  fâcher;  n'oubliez  pas  que  je  suis 
des  leurs,  et  que  je  sais  le  langage  qu'il  faut  leur  parler, 
et  à  votre  tour,  comprenez  que  si  vous  avez  eu  les  moyens 
de  m'amener  ici,  j'en  ai,  moi,  de  vous  empêcher  d'en 
sortir. 

Morillon  resta  calme,  et  après  avoir  examiné  l'attitude 
menaçante  des  paysans,  il  s'écarta  de  quelques  pas  de  Guil- 
laume Poiré,  et  lui  dit  d'une  voix  assez  haute  pour  que  tou- 
le  monde  l'entendit,  quoiqu'il  ne  parût  s'adresser  qu'à  lui 
seul  : 

—  Crois-moi,  mon  gars,  les  quinze  cents  hommes  que  j'ai 
laissés  à  un  quart  de  lieue  d'ici  auront  bientôt  mis  à  sac 
toutes  les  fermes  des  environs,  si  je  leur  en  donne  l'ordre. 

Il  prit  un  pistolet  à  sa  ceinture  et  l'arma. 

U 


t  LES  AVENTURES 

—  Et  je  n'ai  qu'à  tirer  un  coup  en  l'air,  ajouta-t-il  en  levant 
l'arme  à  la  hauteur  de  Guillaume  Poiré,  pour  que  cinq  cents 
d'entre  eux  cernent  ce  bois  et  fassent  main-basse  sur  tout  ce 
qui  s'y  trouve. 

Il  n'en  fallut  pas  davantage.  A  l'instant  même,  de  gauche, 
de  droite,  quelques  hommes  se  détachèrent  de  ce  groupe 
menaçant,  chacun  gagnant  peu  à  peu  les  arbres  plus  loin- 
tains, si  bien  qu'au  bout  de  quelques  minutes  tous  les  paysans 
avaient  disparu  dans  diverses  directions. 

—  Eh  bien  I  dit  Morillon  à  Guillaume  Poiré,  ne  penses-tu 
pas  que  je  ferais  bien  maintenant  de  t'attacher  à  la  queue  de 
mon  cheval  et  de  te  traîner  à  ma  suite  comme  un  voleur  de 
grand  chemin? 

—  La  place  serait  mal  choisie  pour  que  je  puisse  vous 
montrer  votre  route,  reprit  Guillaume  Poiré  résolument,  et 
sans  avertir  Morillon  qu'un  paysan  était  resté  caché  derrière 
le  feuillage  d'un  houx. 

—  Tu  sais  donc  la  route  qu'il  faut  prendre  ?  dit  Morillon. 

—  Je  sais  cela,  et  je  sais  autre  chose  encore. 

—  Eh  bien  t  reprit  le  commissaire  de  la  Convention,  tu  le 
diras  ou,  par  tous  les  diables!  je  te  fais  sauter  le  crâne. 

—  Ce  ne  sera  pas  le  moyen  de  me  faire  parler,  reprit 
Guillaume. 

Morillon  n'eût  pas  hésité  à  payer  les  renseignements  qu'il 
voulait  obtenir  de  Guillaume  Poiré,  mais  sa  vanité  se  refu- 
sait à  se  laisser  imposer  un  marché,  dont  il  voulait  dicter 
lui-même  les  conditions. 

Cependant  il  jugea  prudent  de  céder,  et  il  dit  à  Poiré  : 

—  Mais  je  ne  puis  pas  te  compter  ici  les  dix  mille  francs 
que  je  t'ai  promis,  ni  les  dix  mille  francs  qui  te  reviendront 
quand  j'aurai  découvert  les  papiers  que  ja  cherche. 

—  Où  faut-il  que  nous  allions  pour  cela  ?  repartit  Guil- 
laume Poiré. 

—  Il  nous  faudrait  retourner  à  Rennes,  dit  Morillon. 

—  Il  n'y  a  pas  si  loin  d'ici  à  la  Fosse-Ingant,  reprit  Poiré, 
et  je  suis  sûr  que  là  nous  trouverons  de  l'argent. 

—  A  la  Fosse-Ingant?  répéta  celui-ci,  mais  il  n'y  pas 
de  payeur  public. 

—  N'importe,  dit  tout  bas  Poiré,  promettez  une  gratifica- 
tion de  vingt  mille  livres  devant  tous  les  témoin»  ici  pré- 


DE  SATURNIN    FIGHET.  f 

sents,  et  je  vous  promets  de  vous  mettre  à  même  de  me  les 
payer  aujourd'hui  à  la  Fosse-Ingant. 

Guillaume  n'avait  pas  achevé  cette  phrase  que  déjà  Mar- 
guerite s'était  glissée  hors  de  sa  cachette  ;  elle  était  déjà 
loin  de  toute  atteinte  lorsque  Morillon  finissait  de  signer  un 
des  bons  en  blanc  que  le  comité  de  sûreté  générale  lui  avait 
confiés. 

A  peine  Poiré  eut-il  ce  bon  entre  les  mains,  qu'il  s'écria 
en  se  tournant  du  côté  de  l'arbre  où  il  avait  vu  Marguerite  : 

—  Et  d'abord  arrêtez  ce... 

Mais  il  se  tut  soudainement  en  reconnaissant  qu'elle  n'y 
était  déjà  plus,  et  dit  à  Morillon  : 

—  Les  papiers  de  la  Rouarie  sont  à  la  Fosse-Ingant;  ils 
ont  été  remis  au  nommé  Desilles  par  ordre  de  ceux  qui  ont 
attiré  ici  le  marquis  de  la  Rouarie. 

—  A  la  Fosse-Ingant!  s'écria  Morillon  avec  éclat. 

—  Prenez  garde ,  dit  Poiré  ;  vous  trouverez  là  une  popu- 
lation plus  nombreuse  que  celte  qui  entoure  le  château. 

—  Est-ce  que  je  n'ai  pas  avec  moi,  dit  Morillon  d'un  ton 
de  fanfaronnade  superbe ,  les  quinze  cents  hommes  qui  de- 
vaient saccager  cette  campagne,  et  les  cinq  cents  qui  de- 
vaient entourer  le  bois?  cela  fait  deux  mille  hommes;  j'ai 
encore  le  courage  et  le  sangfroid,  j'ai  l'audace  et  la  rapi- 
dité, cela  peut  compter  encore  pour  deux  mille  ;  donc ,  à 
mon  compte,  cela  vaut  quatre  mille  hommes,  et  c'est  beau- 
coup plus  qu'il  n'en  faut  pour  réduire  la  nombreuse  popu- 
lation dont  tu  me  parles.  En  route,  en  route!  reprit- il  vive- 
ment ;  et  quant  à  toi,  dit-il  en  s'adressant  à  Guillaume  Poiré, 
souviens-toi  que  si  je  ne  trouve  pas  les  papiers  où  tu  me  dis 
qu'ils  sont,  tu  pourras  allumer  ta  pipe  avec  le  bon  de  vingt 
mille  livres  que  je  viens  de  te  donner.  Il  est  au  porteur, 
mais  il  n'est  payable  que  sur  une  lettre  d'avis  que  je  pour- 
rais oublier  d'écrire  si  par  hasard  je  ne  trouvais  pas  à  la 
Fosse-Ingant  ce  que  je  vais  y  chercher. 

Guillaume,  inquiet  de  ce  qu'allait  devenir  sa  fortune,  sui- 
vit Morillon,  qui  se  dirigea  en  toute  hâte  vers  la  Fosse- 
Ingant. 


LES  AVENTCRE» 


II 


Pendant  que  cela  se  passait  à  la  Guyomarais,  des  scènes 
non  moins  agitées  se  succédaient  à  la  Fosse-Tngant.  C'était 
là  qu'était,  à  vrai  dire,  le  quartier-général  de  la  conspira- 
tion ;  c'était  là  qu'aboutissait  la  correspondance  des  princi- 
paux chefs  lorsqu'ils  voulaient  faire  parvenir  des  renseigne- 
ments à  la  Rouarie,  et  qu'ils  ignoraient  où  il  pouvait  se 
trouver.  C'était  de  là  que  lui-même  leur  expédiait  ses  ordres. 
En  effet,  aucun  d'eux  ne  changeait  de  résidence  sans  en- 
voyer à  Desilles  l'itinéraire  du  voyage  qu'il  allait  faire  et 
l'indication  des  heux  où  on  pourrait  le  retrouver.  C'était  là 
aussi  que  Calonne  expédiait  d'Angleterre  des  instructions 
secrètes.  C'était  encore  entre  les  mains  de  Desilles  qu'étaient 
versées  les  cotisations  de  tous  les  associés,  et  les  millions 
de  faux  assignats  que  l'ex-ministre  de  Louis  XVI  faisait  fa- 
briquer à  Londres.  Ce  fut  là  aussi  que  se  rendirent  les  quel- 
ques gentilshommes  qui  avaient  assisté  à  la  mort  de  la 
Rouarie,  et  d'autres  qui,  avertis  de  la  maladie  de  leur  chef, 
y  venaient  chaque  jour  savoir  de  ses  nouvelles. 

Quand  la  Châtaigneraie  et  Saturnin  arrivèrent,  rapportant 
les  papiers  de  la  Rouarie  et  les  vingt  mille  francs  que  Thé- 
rèse MoëlUen  leur  avait  remis,  une  tumultueuse  assemblée 
avait  lieu  chez  Desilles.  La  Rouarie  était  mort,  on  avait  fait 
choix  d'un  nouveau  chef,  et  ceux  qui  avaient  pris  cette  ini- 
tiative, et  par-dessus  tous  celui  qui  en  profitait,  avaient  hâte 
de  proclamer  cette  grande  mesure. 

Mais  ceux  qui  n'étaient  point  présents  à  la  délibération  ne 
ratifiaient  point  ce  choix  et  n'entendaient  pas  qu'on  imposât 
aussi  légèrement  un  chef,  quel  qu'il  fût,  à  une  association 
de  gentilshommes  dont  cinquante  étaient  plus  renommés, 
plus  riches  et  plus  puissants  que  M.  de  Perbruck.  La  mort 


DE   SATURNIN   FICHET.  9 

de  la  Rouarie  portait  ses  fruits;  déjà  la  division  se  glissait 
entre  tous  ces  hommes  qu'il  avait  réunis  par  sa  puissante 
volonté.  D'un  autre  côté,  une  grande  nouvelle  donnait  une 
importance  et  une  agitation  extrêmes  aux  délibérations  de 
cette  assemblée.  Le  matin  même,  le  Moniteur  avait  apporté 
le  décret  de  la  levée  de  trois  cent  mille  hommes  prédit  par 
la  Rouarie.  Le  10  mars  avait  été  fixé  pour  le  tirage  des 
soldats  que  devait  atteindre  cette  mesure  extraordinaire.  Le 
10  mars  était  donc  le  terme  où  devait  éclater  l'insurrec- 
tion. 

<f  Le  jour  est  prochain,  disaient  les  uns  ;  ne  se  peut-il  pas 
qu'il  faille  cacher  jusque  là  la  mort  de  la  Rouarie,  et  ne  se 
peut-il  pas  qu'on  oblige  ainsi  les  tièdes  à  tenir  un  serment 
dont  ils  pourraient  se  croire  dégagés  parce  qu'ils  suppose- 
raient que  la  preuve  de  leur  serment  a  disparu  avec  le  chef 
à  qui  ils  l'ont  confié  ? 

Ce  fut  sur  ces  entrefaites  qu'arrivèrent  la  Châtaigneraie 
et  Saturnin,  apportant  ces  papiers  que  leur  avait  confiés  Thé- 
rèse. 

Ils  les  remirent  à  Desilles,  qui,  sommé  de  les  montrer, 
ouvrit  la  valise  et  en  fit  un  inventaire  exact.  Comme  nous 
l'avons  dit,  on  y  trouva  les  pouvoirs  donnés  à  la  Rouarie,  sa 
correspondance  avec  Calonne  et  les  princes  exilés,  de  nom- 
breux brevets  en  blanc  signés  par  eux  et  par  lui  ;  mais  la 
pièce  importante,  celle  qui  faisait  pour  ainsi  dire  toute  la 
force  de  l'association,  la  liste  autographe  des  conjurés,  liste 
signée  par  chacun  d'eux,  cette  liste  ne  se  trouva  point. 

Ce  fut  un  grand  effroi  parmi  tous  ceux  qui  étaient  présents; 
et  quelques-uns  se  demandèrent  déjà  si  cette  liste  n'avait  pas 
été  perdue,  si  peut-être  elle  n'avait  pas  été  soustraite,  si 
même  elle  n'était  pas  tombée  entre  les  mains  des  agents  de 
la  RépubUque. 

C'eût  été  là  un  effroyable  malheur,  et  les  alarmes  les  plus 
sérieuses  tenaient  l'assemblée  dans  une  horrible  incertitude, 
lorsque  Fontevieux  et  Thérèse  Moëllien  arrivèrent  à  leur 
tour. 

Mille  questions,  leur  furent  adressées  au  sujet  de  cette 
pièce  importante,  et  Thérèse  put  reconnaître  à  la  terreur  qui 
perçait  dans  ces  questions,  que  peut-être  les  conjurés  eussent 
anéanti  celte  liste  si  elle  avait  été  en  leur  possession.  Elle 


10  LES  AVENTURES 

les  laissa  donc  parler,  et  lorsqu'ils  eurent  épuisé  toutes  les 
suppositions,  elle  leur  répondit  enfin  : 

—  L'acte  de  votre  association,  messieurs,  est  entre  des 
mains  trop  prudentes  et  trop  dévouées  pour  que  jamais  vos 
ennemis  puissent  s'en  emparer.  Tant  que  le  secret  devra  être 
gardé,  il  le  sera  fidèlement  et  sûrement;  mais  je  vous  en 
préviens,  messieurs,  ajouta-t-elle  d'une  voix  haute  et  ferme, 
quand  le  jour  sera  venu  où  chacun  de  nous  sera  appelé  à 
tenir  le  serment  qu'il  a  signé  de  son  nom,  cette  liste  sera  af- 
fichée aux  carrefours  de  tous  les  villages,  aux  arbres  de  tous 
les  chemins;  chacun  saura  alors  quels  sont  les  hommes  qui 
se  sont  engagés  à  sauver  la  France.  Ne  vous  inquiétez  donc 
pas  de  ce  qu'est  devenue  cette  liste,  inquiétez-vous  de  ce  que 
vous  avez  promis.  Si  vous  avez  besoin  d'un  chef  pour  guider 
vos  opérations  militaires,  choisissez-le,  mais  celui  qui  vous 
appellera  au  combat  et  qui  vous  forcera  à  y  marcher,  ce  sera 
la  Rouarie.  Du  fond  de  sa  tombe  il  criera  l'un  après  l'autre 
les  noms  de  ceux  qui  ont  juré  de  combattre  pour  Dieu  et  le 
roi,  et  la  France  pourra  compter  les  braves  qui  répondront 
à  l'appel  et  les  lâches  qui  y  manqueront. 

La  Châtaigneraie  et  Fontevieux  applaudirent,  mais  ils 
furent  à  peu  près  les  seuls.  Le  marquis  de  Perbruck  se  fit 
l'organe  du  mécontentement  général  en  prenant  la  parole. 

—  C'est  nous  dire,  madame,  reprit-il  avec  un  respect 
glacé,  que  vous  possédez  cette  liste,  c'est  nous  autoriser  à 
vous  la  demander  personnellement;  car,  malgré  les  services 
que  vous  avez  rendus  à  notre  cause,  services  que  nous  nous 
plaisons  tous  à  reconnaître,  c'est  par  d'autres  conseils  que 
ceux  que  vous  pouviez  donner  au  vaillant  marquis  de  la 
Rouarie,  que  nous  devons  nous  diriger  maintenant. 

—  Quoif  déjà!  dit  Thérèse  Moëllien  avec  un  suprême  dé- 
dain. Ainsi,  le  malheureux  la  Rouarie  n'avait  pas  rendu  le 
dernier  soupir,  que  vous  l'abandonniez  sur  le  pavé  où  se 
débattait  son  agonie,  et  son  corps  est  encore  chaud  dans  la 
tombe,  où  il  a  fallu  qu'une  pauvre  femme  et  un  ami  fidèle 
le  conduisissent  seuls,  que  déjà  on  me  parle  comme  à  une 
étrangère. 

--  Vous  vous  trompez,  madame,  reprit  plus  gracieusement 
M.  de  Paradèze,  vous  vous  trompez  sur  les  sentiments  que 
vous  nous  supposez.  Mais  chacun  de  nous,  en  engageant  sa 


DE   SATURNIN  FICHET.  Il 

fortune  et  sa  vie  dans  l'entreprise  dont  M.  de  la  Rouarie  fut 
le  chef,  chacun  de  nous,  madame,  se  confiait  à  un  homme 
dont  il  connaissait  la  prudence,  le  courage,  le  génie.  Cet 
homme  n'est  plus.  Avec  lui  sont  tombées  toutes  les  garanties 
que  nous  donnait  sa  vie.  Ces  garanties,  nous  les  trouvons 
dans  un  autre,  et  c'est  à  lui  que  doit  être  remis  l'iacte  de 
notre  association. 

—  Cet  acte,  dit  Thérèse  d'une  voix  brève  et  impérieuse, 
TOUS  ne  l'aurez  pas. 

—  Nous  l'aurons  !  reprit  Perbruck  avec  violence. 

—  Vous  ne  l'aurez  pas!  dit  Thérèse  d'une  voix  encore  plus 
résolue. 

—  Prenez  garde,  madame  !  reprit  M.  de  Paradèze,  vous 
seule  avez  assisté  le  marquis  dans  sa  cruelle  maladie,  c'est 
vous  qui  avez  donné  à  M.  de  la  Châtaigneraie  et  à  M.  le 
comte  de  Perbruck  les  papiers  qu'ils  viennent  de  nous  re- 
mettre :  l'acte  d'association  faisait  partie  de  ces  papiers,  c'est 
donc  vous  qui  vous  en  êtes  emparée,  c'est  donc  vous  qui  les 
possédez  encore.  Vous  ne  voudrez  pas  sans  doute  nous  for- 
cer à  nous  en  assurer. 

A  celte  menace,  Fontevieux,  la  Châtaigneraie  et  Saturnin 
s'avancèrent  vivement  vers  MM.  de  Paradèze,  Perbruck  et 
quelques  autres  qui  avaient  approuvé  ces  paroles.  Mais  avant 
qu'ils  eussent  exprimé  leur  indignation ,  Thérèse  les  contint 
d'un  geste  et  reprit  la  parole  avec  une  hauteur  qui  étonna 
les  plus  insolents. 

-—  Messieurs,  dit-elle,  l'entreprise  à  laquelle  le  noble  mar- 
quis de  la  Rouarie  s'était  voué,  n'était  pas  une  entreprise 
sans  danger.  Un  soir  que  nous  parcourions  les  landes  de  la 
Bretagne,  lui  déguisé  en  colporteur,  moi  habillée  comme 
une  femme  du  peuple,  nous  fûmes  arrêtés  par  une  brigade 
de  gendarmerie,  qui  voulut  savoir  qui  nous  étions.  Cette 
brigade  était  commandée  par  un  homme  qui  a  acquis  parmi 
vous  la  réputation  d'être  impitoyable,  c'était  ce  Delbenne 
dont  le  nom  vous  a  fait  souvent  trembler  au  fond  de  vos 
châteaux.  Il  se  montra  digne  de  la  réputation  qu'il  avait  déjà. 
La  Rouarie  fut  fouillé,  dépouillé.  La  valise  qu'il  portait  fut 
déchirée  en  lambeaux  pour  s'assurer  qu'elle  n'enfermait 
aucun  secret.  Le  panier  où  je  portais  le  pain  que  nous  man- 
gions durant  cas  pénibles  marches  me  fut  enlevé  et  fut,  brisé 


12  LES   AVENTURES 

comme  la  valise  de  la  Rouarie.  On  ne  trouva  rien.  Alors  un 
des  soldats  de  ce  Dclbenne  s'écria  en  s'approchant  de  moi  : 
*  Nous  n'avons  pas  encore  visité  les  habits  de  cette  femme  », 
et  il  allait  porter  la  main  sur  moi  lorsque  ce  farouche  répu- 
blicain, ce  féroce  Delbenne  le  repoussa  rudement  et  retendit 
à  ses  pieds  en  s'écriant  :  «  Quel  est  le  lâche  qui  ose  toucher 
à  une  femme?  » 
M.  de  Perbruck  pâlit,  M.  de  Paradèze  se  mordit  les  lèvres. 

—  Eh  bien!  messieurs,  continua  Thérèse,  ce  que  n'ont 
pas  fait  ces  brigands  dont  vous  parlez  avec  tant  de  mépris, 
plus  encore  pour  leur  brutalité  que  pour  leur  férocité,  ce  que 
n'ont  pas  fait  ces  buveurs  de  sang  sortis  de  la  boue  du  peu- 
ple, voulez-vous  le  faire,  messieurs  les  gentilshommes  de  la 
Bretagne  ?  Me  voilà,  je  suis  prèle,  je  ne  me  défendrai  pas  et 
personne  ne  me  défendra,  car  je  ne  permets  à  personne  de 
me  défendre. 

En  disant  ces  paroles,  elle  se  posa  fièrement  en  face  de 
M.  de  Paradèze  et  de  ses  amis;  mais  personne  ne  bougea, 
pas  un  n'osa  répondre  à  ce  hautain  défi. 

A  ce  moment  la  Châtaigneraie  s'avança. 

—  Messieurs,  dit-il  dédaigneusement,  ce  qui  se  passe  ici 
entre  les  chefs  les  plus  dévoués  de  l'association,  doit  nous 
apprendre  ce  qui  se  passerait  bientôt  parmi  ceux  qui  y  oc- 
cupent une  place  moins  élevée,  s'ils  apprenaient  la  mort  du 
marquis  de  la  Rouarie.  Le  marquis  de  la  Rouarie  n'est  point 
mort,  ajouta-t-il  avec  éclat,  il  vit  encore  pour  nous  com- 
mander à  tous,  pour  nous  imposer  à  tous  sa  volonté  et 
nos  serments.  Le  jour  où  chacun  de  nous  aura  accompli 
l'engagement  sacré  qu'il  a  pris,  le  jour  où  nous  serons  tous 
debout  les  armes  à  la  main,  le  jour  où  nous  aurons  pu 
compter  les  fidèles  et  les  traîtres ,  les  braves  et  les  lâches, 
le  jour  où  nous  serons  forts  enfin,  nous  pourrons  dire  à  la 
France  que  la  Rouarie  est  mort.  Alors  ce  sera  un  homme , 
un  grand  homme  de  moins  dans  notre  entreprise  ;  mais  elle 
sera  debout,  elle  vivra. 

Les  conjurés  se  regardèrent  entre  eux;  la  Châtaigneraie 
reprit  avec  plus  de  vivacité  : 

—  Croyez-moi,  messieurs,  si  nous  avouons  que  la  Roua- 
rie est  mort,  toutes  nos  espérances  descendront  dans  la 
tombe  où  il  est  enfermé.  Imitons  les  nobles  espagnols,  mes- 


DE  SATURNIN   FÎCHET.  13 

sieurs,  qui,  au  moment  de  se  disputer  le  commandement 
des  armées  castillannes,  tirèrent  le  cadavre  du  Gid  de  son  cer- 
cueil, le  revêtirent  de  ses  armes,  l'attachèrent  sur  son  cheval 
de  bataille  et  le  firent  marcher  devant  eux  au  combat.  Les 
soldats,  qui  hésitaient  à  suivre  de  nouveaux  chefs,  se  pré- 
cipitèrent à  la  suite  d'une  ombre,  et  l'Espagne  dut  à  cette 
noble  ruse  la  plus  belle  des  victoires  qui  servirent  à  la  dé- 
livrer de  ses  tyrans.  La  Rouarie  n'est  pas  mort,  messieurs, 
nous  devons  à  son  ombre  l'honneur  de  nous  conduire  à  notre 
premier  combat. 

Cette  vive  allocution  du  jeune  et  brave  gentilhomme  élec- 
trisa  les  âmes  ardentes  et  généreuses  qui  se  trouvaient  dans 
l'assemblée  ;  elle  dispensa  les  ambitieux  de  reconnaître  l'é- 
lection du  comte  de  Perbruck  et  sauva  à  celui-ci  et  à  ses 
amis  l'humiliation  d'avoir  à  rétracter  les  menaces  qu'ils 
avaient  faites  à  Thérèse,  et  l'humiliation  bien  plus  grande 
encore  d'avoir  à  les  exécuter. 

Ce  fut  alors  que  fut  prise  la  résolution  de  cacher  la  mort 
de  la  Rouarie.  Tout  devait  rester  dans  le  même  état  ;  cha- 
cun s'engagea  à  retourner  dans  son  canton  pour  y  préparer 
les  esprits  au  grand  mouvement  insurrectionnel,  dont  le 
jour  était  maintenant  fixé  au  10  mars  par  le  décret  de  la 
Convention. 

Des  brevets  en  blanc  et  signés  la  Rouarie  furent  remis 
aux  gentilshommes  présents;  ils  devaient  être  distribués  de 
semaine  en  semaine  et  avec  toutes  les  lenteurs  qui  pouvaient 
faire  croire  à  l'existence  du  marquis.  Ainsi,  on  devait  comp- 
ter tant  de  jours  pour  envoyer  la  demande  d'un  brevet  à  la 
Rouarie,  tant  de  jours  pour  avoir  sa  réponse,  de  façon  que 
celui  qui  recevait  le  brevet  pût  croire  qu'il  avait  été  signé 
sur  sa  demande  seulement.  Cette  manœuvre,  habilement 
distancée  et  habilement  répétée,  devait  faire  croire  à  l'exis- 
tence du  marquis,  dont  personne  ne  savait  jamais  la  rési- 
dence. Il  fut  également  décidé  que  les  papiers  remis  à  Desil- 
les  seraient  enfermés  dans  un  bocal  de  verre  et  enterrés  dans 
le  jardin  de  la  maison. 

Au  pied  d'un  saule  situé  à  l'angle  d'un  carré,  un  trou  per- 
pendiculaire de  plus  de  six  pieds  de  profondeur  avait  été 
creusé  depuis  longtemps.  A  deux  pieds  du  sol  une  pierre  fer- 
mait ce  trou  ;  une  énorme  masse  de  gazon  recouvrait  la 


14  LES   AVENTURES 

pierre.  Les  longs  filaments  d'un  lierre  couché  aveé  précau- 
tion étaient  ramenés  sur  le  gazon,  des  leuilles  sèches  y 
étaient  répandues.  C'était  là  que  Desilles  cachs^it  l'argent 
des  conjurés,  c'est  là  qu'on  cacha  les  papiers. 

Après  quelques  autres  mesures,  l'assemblée  se  sépara,  et 
Thérèse  resta  seule  avec  Fontevieux  dans  la  maison  de  De- 
silles. Quant  à  la  Châtaigneraie  et  à  Saturnin,  ils  se  réuni- 
rent à  M.  de  Perbruck  et  à  M.  de  Paradèze  et  se  dirigèrent 
du  côté  de  Nantes.  Ils  avaient  choisi  pour  y  passer  la  nuit 
la  maison  de  l'un  des  fermiers  de  M.  de  Perbruck,  c'était 
celle  du  troisième  de  ces  Robertin  dont  nous  avons  déjà 
parlé,  et  qu'on  appelait  le  Robertin  aux  six  gars  ou  le  Ro- 
bertin de  Blain. 

Arrivé  à  ce  point  de  notre  récit,  nous  abandonnerons  pen- 
dant quelque  temps  Saturnin,  devenu  pour  tous  le  comte  de 
Perbruck,  et  nous  raconterons  ce  qui  arriva  de  ceux  qui 
s'étaient  plus  intimement  attachés  à  la  fortune  de  la  Roua- 
rie. 

Maintenant,  et  pour  quelques  instants  seulement,  nous 
sommes  obligé  de  faire  apparaître  un  nouveau  personnage. 
Pareil  à  ces  météores  liimineux  qui  traversent  l'espace  en 
quelques  secondes,  et  qui  l'illuminent  d'un  éclat  qui  s'éteint 
presque  aussitôt,  ce  personnage  n'occupera  que  quelques 
lignes  de  cette  longue  histoire,  mais  nous  voudrions  que  ces 
lignes  pussent  faire  briller  de  tout  leur  éclat  le  calme  cou- 
rage, le  saint  dévouement,  l'héroïque  sacrifice  d'une  chaste 
enfant  de  seize  ans. 

Elle  s'appelait  Angélique  Desilles,  et  malgré  son  âge  elle 
était  si  faible,  si  frêle,  si  chétive,  que  c'est  à  peine  si  on  lui 
eût  donné  douze  ans  ;  et  cependant  jamais  àme  plus  réso- 
lue, esprit  plus  présent  n'anima  aucune  des  héroïnes  de 
cette  époque,  qui  en  enfanta  presque  autant  que  de  bour- 
reaux. 

Cependant,  tous  les  gentilshommes  qui  avaient  assisté  à 
l'assemblée  dont  nous  venons  de  parler  étaient  partis,  la 
famille  Desilles  avait  offert  alors  à  Thérèse  ces  soins  que 
réclame  sans  cesse  la  faiblesse  d'une  femme,  et  dont  la  no- 
ble fille  était  privée  depuis  si  longtemps.  Un  bain  lui  avait 
été  préparé,  elle  avait  pu  y  reposer  ses  membres  endoloris 
par  l'insomnie  et  la  fatigue.  Louise  Desilles,  la  ûUe  aînée  de 


DE  SATURNIN    PICHET.  15 

la  maison,  avait  apporté  à  Tliérèse  sa  plus  belle  robe  ;  mais 
ce  fut  en  vain  qu'elle  s'étonna  de  la  voir  préférer  l'amazone 
de  drap  qu'elle  avait  quittée  et  qui  était  tout  humide  encore 
de  la  pluie  glacée  qu'elle  avait  soufferte.  Thérèse  refusa  ob- 
stinément. Cette  amazone  ne  portait-elle  pas  son  trésor  ! 

De  son  côté,  Fontevieux  avait  réparé  le  désordre  de  sa 
toilette.  Toute  la  famille  était  réunie. 

Il  y  avait  une  grande  douleur  au  milieu  de  ces  honnêtes 
gens;  mais  telle  avait  été  la  misère  de  Thérèse  et  de 
Fontevieux,  que  tous  deux  éprouvaient  une  sorte  de  bien- 
être  indicible  à  se  trouver  assis  dans  une  chambre  close, 
autour  d'une  table  servie,  vêtus  de  hnge  blanc,  avec  une 
heure  de  calme  et  de  sécurité  devant  eux.  Ils  avaient  passé 
tant  de  nuits  et  tant  de  jours  dans  la  marche,  dans  l'insom- 
nie, sous  la  pluie,  sous  le  froid,  avec  la  soif  et  la  terreur 
pour  compagnes,  qu'ils  semblaient  s'oublier  dans  le  bon- 
heur de  se  sentir  vivre  comme  ils  avaient  vécu  autrefois. 
Mais  c'était  trop  pour  ces  victimes  consacrées  à  toutes  les 
souffrances.  Tout  à  co\\p  on  frappe  rapidement  à  la  porte 
de  la  maison,  et  déjà  la  terreur  recommence.  On  ouvre 
avec  précaution,  un  jeune  paysan  se  précipite  tout  hale- 
tant au  milieu  du  salon  et  s'écrie  aussitôt  : 

—  Fuyez  1  fuyez  !  les  républicains  sont  sur  vos  pas,  Mo- 
rillon les  commande.  Morillon  sait  que  les  papiers  de  la 
Rouarie  ont  été  transportés  à  la  Fosse-Ingant. 


III 


Cependant  Thérèse  et  Fontevieux  avaient  reconnu  Mar- 
guerite; on  l'interroge,  et  alors  elle  apprend  à  la  famille 
Desilles  l'arrivée  de  Morillon  à  la  Guyomarais,  l'exhuma- 
tion de  la  Rouarie  et  l'avis  important  donné  par  Guillaume 
Poiré. 


16  LES  AVENTURES 

Le  danger  était  imminent,  il  {allait  fuir.  Fontevieux  et 
Thérèse,  comme  les  tplus  compromis,  prennent  d'abord  les 
chevaux  les  plus  vigoureux  et  s'éloignent  à  toute  bride 
dans  la  direction  de  Saint-Malo.  Desilles  le  père  les  suit, 
son  fils  va  se  cacher  dans  un  bois  voisin,  et  les  demoisel- 
les Desilles,  Louise,  âgée  de  vingt  ans,  et  Angélique,  sa 
sœur,  restent  seules  dans  la  maison  avec  l'inlortunée  Mar- 
guerite, dont  la  force  se  refuse  à  faire  un  pas  do  plus.  On 
lui  donne  des  habits  de  femme,  elle  va  se  coucher  dans  une 
étable;  si  elle  est  découverte,  elle  passera  pour  une  fille 
de  basse-cour  attachée  depuis  longtemps  à  la  maison. 

A  peine  étaient-ils  partis,  que  Picot  Limoëlan,  le  beau- 
frère  de  M.  Desilles,  arrive  auprès  de  ses  nièces;  il  avait 
appris  de  quelques  paysans  l'expédition  qui  avait  eu  heu 
à  la  Guyomarais,  et  il  venait  en  prévenir  la  famille  Desil- 
les, qu'il  ne  savait  pas  avertie.  A  peine  Louise  l'a-t-elle 
aperçu,  qu'elle  se  précipite  vers  lui  en  lui  disant  de  fuir. 
Elle  lui  apprend  que  Morillon  et  les  républicains  vont  arri- 
ver, mais  Picot  Limoëlan  pense  qiVil  ne  doit  rien  avoir  à 
craindre,  et  s'obstine  à  demeurer  pour  être  témoin  de  ce 
qui  va  se  passer.  Il  ordonne  à  ses  nièces  d'affecter  le  plus 
grand  calme,  s'asseoit  à  la  table  qu'on  vient  de  quitter  avec 
tant  d'empressement,  se  fait  servir,  et  force  les  deux  jeunes 
filles  à  se  placer  à  ses  côtés  et  à  continuer  le  repas  inter- 
rompu. Vingt  minutes  n'étaient  pas  passées,  que  Morillon, 
à  la  tête  seulement  de  douze  gendarmes  commandés  par 
Delbenne,  arrive  à  la  Fosse-Ingant ,  toujours  accompagné 
de  Guillaume  Poiré.  A  ce  moment,  il  eût  suffi  d'un  signe 
à  Picot  Limoëlan  pour  assembler  en  une  demi-heure  plus 
de  deux  cents  paysans  armés,  et  pour  exterminer  Morillon 
et  ceux  qui  l'avaient  accompagné.  Mais  celui-ci,  avec  l'au- 
dace qui  en  faisait  un  homme  si  redoutable,  commence  par 
descendre  à  une  auberge  du  village.  Cinq  minutes  après, 
il  avait  fait  appeler  près  de  lui  le  maire  de  la  Fosse-Ingant; 
c'était  un  de  ces  magistrats  enfantés  par  la  république,  un 
ancien  maître  d'école  nommé  Denis ,  qui  avait  trouvé 
moyen  d'établir  autour  de  lui  la  terreur  de  son  petit  pou- 
voir. 

—  Citoyen,  lui  dit  Morillon  dès  qu'il  fut  entré,  vous  allez 
prendre  immédiatement  les  mesures  nécessaires  pour  le  lo- 


DE  SATURNIN  FICHET.  17 

gement  de  deux  mille  hommes  qui  vont  arriver  d'un  mo- 
ment à  l'autre.  Faites  avertir  les  habitants  du  pays  à  son 
de  tambour  qu'ils  aient  à  se  tenir  prêts  à  loger  et  à  hé- 
berger les  soldats  de  la  république.  Il  nous  faut  aussi  des 
écuries  pour  cent  chevaux.  Les  deux  pièces  de  canon  qui 
me  suivent,  ajouta-t-il  en  s'adressant  à  Delbenne,  resteront 
dans  la  cour  de  cette  auberge,  et  les  artilleurs  qui  les  ser- 
vent demeureront  avec  moi. 

Quelques  minutes  après,  tous  les  habitants  de  la  Fosse- 
Ingant  assemblés  autour  du  tambour  communal  apprenaient 
que  leur  village  allait  être  envahi  par  deux  mille  fantas- 
sins, cent  hommes  de  cavalerie  et  deux  pièces  de  canon. 

A  quoi  pouvait  tendre  un  pareil  développement  de  for- 
ces dans  un  pays  demeuré  jusque  là  fort  tranquille  ?  Tout 
le  monde  l'ignorait,  mais  tout  le  monde  fut  frappé  de  stu- 
peur. Chacun  rentra  chez  soi  et  ferma  soigneusement  portes 
et  fenêtres.  Ceux  qui  n'habitaient  pas  le  village,  se  reti- 
rèrent en  toute  hâte  et  portèrent  aux  environs  la  nouvelle 
de  ce  grand  événement.  Ce  fut  ainsi  que  se  répandit  à  plus 
d'une  lieue  à  la  ronde  la  terreur  qui  protégea  Morillon  dans 
l'expédition  qu'il  osait  tenter  presque  seul  au  milieu  d'un 
pays  ennemi,  et  qui  appartenait  tout  entier  à  l'association 
qu'il  venait  y  frapper  au  cœur. 

Lorsque  le  commissaire  de  la  Convention  eut  jugé  que 
l'effroi  qu'il  voulait  inspirer  avait  suffisamment  agi,  il  sor- 
tit, accompagné  de  ses  douze  gendarmes,  du  maire  Perrin, 
de  Delbenne  qui  ne  l'avait  point  quitté,  et  il  se  rendit  di- 
rectement à  la  maison  Desilles. 

Picot  Limoëlan,  qui  savait  tout  ce  qui  s'était  passé  dans 
le  village,  l'attendait  à  table,  entre  ses  deux  nièces.  Moril- 
lon frappa  : 

—  Qui  est  là  ?  avait  dit  Picot  sans  se  déranger  et  en  en- 
tendant parler  à  la  porte  de  la  rue. 

—  Ouvrez,  au  nom  de  la  loi,  répondit  Morillon. 

—  Ouvrez,  cria  Limoëlan  à  un  domestique. 

Morillon  entra,  ceint  d'une  écharpe  tricolore  et  portant 
à  son  chapeau  les  plumes  aux  trois  couleurs  qui  n'appar- 
tenaient qu'aux  membres  do  la  Convention  nationale. 

—  Qui  êtes-vous  ?  monsieur,  dit  Limoëlan  sans  se  déran» 
ger  plus  qu'il  n'avait  fait. 


13  LES  AVENTURES  » 

—  Je  suis  un  magistrat  de  la  république,  repartit  brus- 
quement Morillon,  et  je  viens  pour  découvrir  et  arrêter  les 
traîtres  qui  habitent  cette  maison. 

—  De  qui  voulez-vous  parler,  monsieur  ?  dit  froidement 
Limoëlan. 

—  N'est-tu  pas  le  citoyen  Desilles,  reprit  Morillon,  affec- 
tant de  tutoyer  celui  qu'il  prenait  pour  le  maître  de  la 
maison. 

—  Non,  monsieur,  répondit  Limoëlan  du  même  ton  calme, 
je  ne  suis  pas  M.  Desilles  :  mon  beau-frère  est  parti  pour  la 
chasse  ce  matin,  de  très-bonne  heure,  et  comme  il  est  fort 
amoureux  de  ce  plaisir,  il  est  possible  qu'il  reste  avec  ses 
amis  et  qu'il  ne  revienne  pas  d'ici  quelques  jours. 

—  Est-ce  là  véritablement  le  beau-frère  de  M.  Desilles  ? 
dit  Morillon  au  maire  qui  l'avait  suivi. 

—•  Oui,  c'est  bien  M.  Picot  Limoëlan,  répondit  Denis. 

—  Je  venais  de  vous  le  dire,  monsieur,  reprit  Picot. 
Vous  pensez  donc,  ajouta-t-il  d'un  air  tout  étonné,  que  jô 
voulais  vous  tromper  ? 

Morillon  examinait  avec  soin  l'oncle  et  les  nièces;  l'ai- 
sance des  réponses  de  M.  Limoëlan,  le  calme  des  jeunes 
filles  commençaient  à  lui  faire  penser  que  Poiré  avait  peut- 
être  voulu  le  tromper.  Il  lui  lança  un  regard  terrrible. 
Poiré  sourit  d'un  air  narquois. 

Mais  Morillon  était  de  ces  hommes  auxquels  il  ne  faut 
qu'un  soupçon  pour  accuser,  et  qui  ont  besoin  d'avoir  vingt 
fois  la  certitude  de  l'innocence  d'un  homme  avant  de  le 
laisser  aller  en  liberté. 

—  Ainsi,  reprit-il,  M.  Desilles  est  à  la  chasse  ?  Son  fils 
l'y  a  suivi,  sans  doute? 

—  Oui,  monsieur. 

—  Je  suis  heureux  que  vous  ne  les  ayez  pas  accompagnés, 
et  que  je  trouve  ici  quelqu'un  avec  qui  je  puisse  m'expli- 
quer. 

—  Ma  foi,  dit  Moëlan  d'un  ton  fort  dégagé,  il  fait  froid, 
j'ai  paressé  ce  matin,  et  j'ai  préféré  le  coin  du  feu. 

Ce  mot,  ce  seul  mot  suffit  à  perdre  bien  des  victimes,  car 
ce  fut  ce  mot  qui  apprit  à  Morillon  qu'on  lui  mentait. 
•—  Ah  !  vous  êtes  bien  heureux,  dit  Morillon  d'un  ton  in- 


I 


DE   SÂTÙHNIN    pichet.  19 

différent,  d'avoir  pu  paresser  toute  la  matinée  au  coin  du 
feu? 

—  C'est  vrai ,  dit  Limoëlan  ;  les  chemins  doivent  être 
exécrables. 

—  Vous  avez  raison,  dit  Morillon,  et  il  y  paraît  à  vos  bot- 
tes, qui  sont  encore  couvertes  de  boue  toute  fraîche. 

Puis  il  s'écria  aussitôt  avec  éclat,  pendant  que  Limoëlan 
se  troublait. 

—  Vous  n'étiez  pas  ici  ce  matin  ;  vous  n'êtes  point  resté 
ici  pour  y  paresser  au  coin  du  feu  ;  vous  venez  d'arriver 
dans  cette  maison,  car  vos  bottes  fument  encore  de  la  boue 
des  chemins.  Vous  avez  menti  :  Desilles  n'est  pas  à  la  chasse, 
il  est  caché  ou  en  fuite.  Vous  saviez  mon  arrivée,  et  vous 
l'en  avez  averti.  Delbenne,  ajouta-t-il  avec  colère,  qu'on 
s'assure  de  cet  homme  et  de  ses  deux  filles.  Nous  allons 
procéder  à  une  perquisition. 

A  cet  ordre,  les  gendarmes  s'emparèrent  de  Picot  Limoë- 
lan, de  Louise  et  d'Angélique. 

—  Citoyen  maire,  reprit  Morillon,  as-tu  amené  les  hom- 
mes que  je  t'ai  demandés  ? 

—  Ils  attendent  tes  ordres,  répondit  Denis,  qui  se  mit  à 
tutoyer  Morillon  pour  se  conformer  à  la  mode  répubUcaine. 

—  Eh  bien  !  qu'ils  me  suivent,  répliqua  celui-ci. 

—  Pardon,  monsieur  dit  Picot  Limoëlan,  mais  la  loi  ne 
vous  autorise  à  faire  aucune  perquisition  dans  le  domicile 
d'un  homme  absent,  qu'autant  que  vous  seriez  assisté  de  té- 
moins qui  puissent  attester  de  quelle  manière  ces  perquisi- 
tions sont  faites. 

—  Eh  bien  !  lui  dit  Morillon  d'un  ton  moqueur,  vous  serez 
l'un  de  ces  témoins,  mesdemoiselles  Desilles  seront  les  au- 
tres :  et  puisque  vous  invoquez  la  loi,  je  suppose  que  vous 
devez  être  satisfait  de  la  façon  dont  je  l'applique.  Il  me  sem- 
ble que  M.  Desilles  n'eût  pas  choisi  de  meilleurs  représen- 
tants que  ceux  que  je  lui  donne. 

—  Des  prisonniers  ne  peuvent  pas  être  témoins,  dit 
Limoëlan. 

—  Relâchez  ce  monsieur  et  ces  demoiselles,  dit  Morillon 
aux  gendarmes.  Et  maintenant,  parlez  monsieur,  ajouta-t-il 
en  s'adressant  à  Picot,  laites  les  réserves  que  vous  croirez 
convenables,  elles  seront  consignées  au  procès-verbal  que 


20  LES  AVENTURES 

va  rédiger  M.  le  maire.  Parlez  aussi,  mesdemoiselles,  faites 
vos  plaintes,  dites  vos  protestations,  je  veux  que  tout  se 
passe  légalement,  et  que,  si  j'ai  outrepassé  mes  pouvoirs,  ce 
procès-verbal  puisse  vous  servir  à  me  faire  condamner. 

Picot  Limoëlan  se  tut  et  ses  nièces  firent  comme  lui. 

A  ce  moment,  le  maire  rentra  avec  sept  ou  huit  hommes 
armés  de  pioches  et  de  pelles.  Morillon  les  conduisit  dans 
le  jardin,  où  tout  le  monde  le  suivit. 

—  Allons  mes  gars,  dit-il,  retournez-moi  cette  terre-là, 
et  à  la  première  résistance  que  vous  trouverez,  que  ce  soit 
une  pierre  ou  quelque  chose  qui  ressemble  à  du  bois,  à  du 
plâtre  ou  à  du  verre,  je  vous  promets  un  bon  pour  boire. 

A  cet  ordre,  Angélique  Desilles  et  Limoëlan  restèrent 
impassibles,  mais  Louise  ne  put  avoir  sur  elle-même  un  em- 
pire assez  grand  pour  cacher  son  émotion  ;  une  pâleur  gla- 
cée se  répandit  sur  son  visage. 

—  Prends  garde!  prends  garde!  lui  dit  tout  bas  Angé- 
lique. 

— Laissez,  laissez,  ma  belle  enfant,  dit  Morillon  en  rica- 
nant, la  pâleur  de  mademoiselle  votre  sœur  ne  m'apprend 
rien;  je  sais  que  les  papiers  du  marquis  de  la  Rouarie  sont 
enfouis  dans  ce  jardin. 

—  Cherchez,  lui  dit  Angélique  froidement. 

—  Tenez,  vous  feriez  bien  mieux,  fit  Morillon  d'un  ton  pa- 
telin, de  me  dire  tout  de  suite  où  ils  sont  que  de  me  forcer  à 
gâter  vos  jolis  arbustes,  vos  belles  bordures  de  buis,  et  vos 
allées  si  soigneusement  ratissées. 

—  Ah  bien!  si  c'est  comme  ça,  dit  Angélique  en  affec- 
tant un  air  ingénu,  vous  n'avez  pas  besoin  de  les  chercher, 
papa  les  a  emportés. 

Morillon  ne  doutait  pas  que  Desilles  n'eût  été  averti  de  sa 
venue,  il  lui  était  donc  facile  de  croire  que  sa  fille  disait  vrai, 
et  que  Desilles  avait  emporté  avec  lui  des  papiers  d'une  telle 
importance.  Mais  la  soudaine  pâleur  de  Louise  lui  laissa 
croire  que  le  jardin  renfermait  quelque  chose. 

Le  travail  des  terrassiers  commença.  Pourtant,  et  quoique 
le  jardin  ne  fût  pas  d'une  grande  étendue,  c'était  une  rude 
et  longue  besogne  que  de  fouiller  partout. 

Morillon  ne  voulut  pas  seulement  employer  son  temps  à 
examiner  les  ouvriers.  Il  ordonna  à  Picot  Limoëlan  d'appe- 


DE  SATURNIN    FICHET.  21 

1er  et  de  faire  comparaître  tous  les  domestiques  de  la  mai- 
son, Limoëlan,  qui  les  connaissait  tous,  les  appela  par  leur 
nom.  Malheureusement,  dans  le  désordre  de  cette  journée, 
on  avait  oublié  de  le  prévenir  de  l'arrivée  de  Marguerite,  et 
de  sa  présence  dans  l'étable. 

Lorsque  tous  ceux  que  Limoëlan  avait  mandés  furent  dans 
le  jardin.  Morillon  les  examina  attentivement,  leur  adressa 
quelques  questions ,  et  s'assura  rapidement  qu'il  ne  pouvait 
rien  apprendre  d'eux  et  qu'ils  n'étaient  pour  rien  dans  les 
secrets  de  leur  maître.  Il  allait  leur  ordonner  de  se  retirer, 
lorsqu'il  dit  à  deux  de  ses  gendarmes  : 

—  Avant  cela,  parcourez  un  peu  la  maison,  les  granges, 
les  écuries,  et  voyez  s'il  n'y  reste  pas  encore  quelqu'un. 

Angélique  Desilles  pensa  alors  à  Marguerite  et  dit  : 

—  Il  y  a  encore  dans  l'étable  à  vaches  une  pauvre  fille 
de  basse-cour;  elle  est  malade  et  couchée,  et  vous  seriez  bien 
bon  d'aller  jusqu'auprès  d'elle  pour  l'interroger,  au  lieu  de 
la  faire  venir  ici. 

—  J'en  suis  désolé,  ma  belle  enfant,  dit  Morillon;  mais  je 
tiens  à  examiner  les  progrès  de  mes  ouvriers.  Delbenne, 
ajouta-t-il,  allez  me  chercher  cette  servante;  je  reste  avec 
ces  gaillards-là. 

Les  terrassiers  avaient  déjà  retourné  un  carré  du  jardin, 
mais  inutilement.  Poiré,  qui  les  suivait  de  l'œil,  haussait  les 
épaules  à  tout  moment. 

—  Qu'y  a-t-il  donc,  citoyen  Poiré  ?  dit  Morillon,  et  que 
désapprouvez-vous  dans  notre  manière  de  procéder? 

—  Rien,  absolument  rien,  dit  Poiré,  si  ce  n'est  que  je  vous 
défie  de  trouver  dans  ce  jardin  rien  de  ce  qui  peut  y  être 
enterré. 

—  Je  vous  remercie  de  vos  leçons,  maître  Poiré;  mais  je 
veux  que  le  diable  m'emporte  si  je  ne  finis  par  découvrir  ce 
qu'il  y  a,  dussé-je  retourner  la  terre  jusqu'à  vingt  pieds  de 
profondeur. 

—  Allez  donc!  dit  Poiré  en  ricanant. 
Delbenne  revint  ;  il  était  seul. 

—  Ah  1  ah!  dit  Morillon,  est-ce  que  notre  pauvre  malade 
se  serait  enfuie? 

—  Non,  répliqua  le  lieutenant  de  gendarmerie,  mais  elle 
dort,  et  elle  est  si  pâle,  elle  a  l'air  d'être  si  faible,  qu'en  vé- 

2. 


22  LES  AVENTURES 

ri  lé  c'est  pitié  d'éveiller  celte  pauvre  jeune  fille.  On  né  dort 
pas  si  bien  quand  on  est  coupable. 

—  Je  ne  crois  pas  au  sommeil  du  juste,  dit  brutalement 
Morillon.  Amenez-la-moi. 

A  ce  moment  les  terrassiers  attaquèrent  le  carré  où  se 
trouvait  le  vieux  saule  au  pied  duquel  on  avait  enterré  le 
bocal  renfermant  les  papiers  de  la  Rouarie.  Guillaume  se 
promenait  dans  les  petits  sentiers  ménagés  à  travers  les 
plates-bandes.  Louise  Desilles  le  suivait  d'un  regard  plein 
d'anxiété,  Guillaume  s'arrêta  un  moment  devant  le  saule. 
Louise  faillit  tomber.  Heureusement  que  Morillon,  qui  ne  la 
quittait  pas  des  yeux,  venait  de  voir  arriver  Marguerite,  qu'il 
avait  reconnue  au  premier  coup  d'œil. 

Il  ne  put  dissimuler  la  joie  que  lui  causait  cette  décou- 
verte, et  il  courut  à  elle  d'un  air  railleur  et  galant. 

—  Comment!  s'était-il  écrié  en  s'avançant  gracieusement 
vers  elle,  mademoiselle  Marguerite  Lemaître,  ou  Marchand, 
ou  tout  autre  nom,  car  monsieur  votre  père  en  a,  je  crois, 
une  demi-douzaine;  comment  1  la  fille  d'un  fonctionnaire 
public,  ajouta-t-il  avec  le  geste  horrible  d'un  homme  qui 
abat  une  tête;  comment!  une  jeune  personne  bien  élevée 
en  est  réduite  à  être  servante  de  basse-cour  ! 

—  J'aime  mieux  faire  ce  niétier  que  celui  que  vous  faites, 
lui  dit  Marguerite  en  le  regardant  avec  un  souverain  mé- 
pris. 

—  Mon  métier  est  celui  d'un  bon  patriote,  ma  belle  ci- 
toyenne. 

—  Tant  pis  pour  les  patriotes  si,  pour  leur  ressembler,  il 
faut  être  comme  vous  espion,  délateur  et  assassin  ! 

—  Prends  garde  à  ce  que  tu  dis,  misérable!  s'écria  Mo- 
rillon furieux. 

—  Je  dis  la  vérité,  repartit  Marguerite.  Votis  avez  pris 
d'ignobles  déguisements  pour  voler  les  secrets  de  vos  enne- 
mis, et  après  avoir  réussi,  vous  qui  êtes,  à  ce  qu'on  dit,  en- 
voyé ici  pour  faire  respecter  la  loi,  vous  avez  assassiné  un 
homme  dans  un  chemin... 

~  Tu  mens,  misérable  ! 

—  Cet  homme  vit,  et  il  le  dira. 

—  Tu  mens  ! 

—  C'est  moi  qui  l'ai  sauvé. 


DE  SATURNIN    FICHET.  28 

—  Toi! 

—  Oui,  moi,  et  ce'st  moi  qui  ai  été  avertir  le  marquis  de 
la  Rouarie  de  ta  ruse  infâme. 

—  Malheureuse!  fit  Morillon  exaspéré. 

—  Et  c'est  moi,  dit  Marguerite  avec  une  farouche  persi- 
stance, qui  ai  encore  averti  les  gens  de  cette  maison  de  loti 
arrivée... 

—  Toi  !  fit  MoMUon  au  comble  de  la  fureur.  Arrêtez  cette 
malheureuse...  cette... 

Morillon,  à  qui  l'injure  manquait,  s'élança  sur  Marguerite 
le  poing  levé. 

—  Obéissez  donc,  dit  Marguerite  aux  gendarmes,  sans 
cela  cet  homme  va  me  traiter  comme  on  le  traitait  au  bagne. 

Cette  scène  violerite,  imprévue,  avait  appelé  l'attention  de 
tout  le  monde.  Les  travailleurs  eux-mêmes  s'étaient  arrêtés 
et  considéraient  avec  effroi  et  stupeur  cette  jeune  fille  qui 
bravait  si  courageusement  l'agent  suprême  d'une  autorité 
qui  basait  son  pouvoir  sur  l'échafaud.  Morillon  s'en  aperçut 
et  s'écria  avec  violence  : 

—  Eh  bien  !  que  faites-vous  là,  malheureux,  qu'avez- vous 
à  me  regarder? 

Puis  il  se  retourna  et  reprit  : 

—  Oui,  oui...  arrêtez  cette  fille. 

Elle  était  déjà  entre  deux  gendarmée. 
•—  Liez-la,  attachez-la. 

—  C^est  inutile,  fit  Delbenne,  elle  ne  nous  échappera  pas. 
Morillon  regarda  Delbenne  comme  s'il  ne  pouvait  com- 
prendre qu'on  pût  résister  à  l'un  de  ses  ordres. 

—  M'avez-vous  entendu?  reprit-il. 

Delbenne  fit  un  signe  à  l'un  des  gendarmes,  qui  attacha 
les  mains  de  Marguerite. 

—  Serrez  les  cordes,  dit  Morillon. 

—  La  torture  est  supprimée,  monsieur,  fit  Limoëlan. 

—  Attachez  aussi  ce  conspirateur,  ce  traître,  cet  aristo- 
crate ! 

A  cet  ordre  les  ouvriers,  qui  étaient  des  paysans  que  le 
maire  avait  requis  dans  le  village,  s'arrêtèrent  encore,  et 
deux  ou  trois  levèrent  leurs  bêches  d'un  air  menaçant. 

—  Gendarmes,  reprit  Morillon,  préparez  vos  armes...  en 
joue...  et  tuez  le  premier  qui  bouge. 


24  LES  AVENTURES 

Les  paysans  restèrent  immobiles,  mais  ils  ne  reprirent 
point  leur  travail. 

—  A  l'ouvrage!  fit  Morillon  exaspéré,  à  l'ouvrage!  fit-il  en 
s'armant  d'un  pistolet. 

Que  Limoëlan  eût  fait  un  signe,  et  ces  paysans  se  fussent 
élancés  sur  les  gendarmes  avant  que  ceux-ci  eussent  pu 
faire  usage  de  leurs  armes.  La  lutte  se  fût  engagée,  et  si 
Morillon  et  les  siens  eussent  triomphé  dans  la  maison  de  De- 
silles,  ils  ne  seraient  pas  sortis  du  village,  qui  se  fût  levé  au 
bruit  de  celte  scène.  Mais  Limoëlan  se  crut  sauvé,  car  on 
avait  dépassé  le  saule  au  pied  duquel  se  trouvaient  les  pa- 
piers ;  la  bêche  négligemment  enfoncée  n'avait  pu  atteindre 
la  pierre  placée  à  deux  pieds  de  profondeur,  et  le  terrain, 
d'abord  si  soigneusement  recouvert  par  Desilles,  mais  main- 
tenant bouleversé  par  ordre  de  Morillon,  ne  gardait  plus  au- 
cune trace  qui  pût  désigner  l'endroit  fatal. 

—  Allons,  mes  enfants,  obéissez  et  travaillez,  dit  Li- 
moëlan, c'est  à  nous  à  supporter  le  malheur  des  injustes 
soupçons  qu'on  a  contre  nous. 

Les  terrassiers  reprirent  leur  travail.  Poiré  s'était  assis  sur 
la  mardelle  du  puits  et  sifflottait  un  petit  air  moqueur.  Les 
deux  demoiselles  Desilles  se  tenaient  droites  et  les  yeux  bais- 
sés pour  cacher  la  joie  qu'elles  éprouvaient  aussi,  car  elles 
se  croyaient  sauvées.  Quant  à  Marguerite,  elle  regardait  Mo- 
rillon d'un  air  de  triomphe.  Limoëlan  se  demandait  ce  qui 
pouvait  pousser  cette  jeune  fille  à  braver  ainsi  la  colère  de 
Morillon.  Celui-ci  contenait  mal  sa  rage,  se  promenait  acti- 
vement et  pressait  les  ouvriers  avec  des  injures  et  des  me- 
naces. Tout  à  coup,  mademoiselle  Louise  Desilles  pousse  un 
cri. 

—  Qu'est-ce  que  c'est  ?  dit  Morillon  en  suivant  le  regard 
de  la  jeune  fille. 

—  C'est  le  platane  qu'on  a  planté  le  jour  de  la  naissance 
d'Angélique,  dit  Louise,  ne  l'abattez  pas. 

—  Brisez-le,  arrachez-le,  fouillez-le  à  six  pieds!  cria  le  fa- 
rouche commissaire,  supposant  que  cette  pieuse  religion 
d'un  souvenir  de  famille  n'était  que  l'effroi  qu'avait  éprouvé 
Louise  en  voyant  les  ouvriers  approcher  de  l'endroit  fatal. 

Et  Morillon  lui-même  se  met  à  l'ouvrage.  On  creuse,  on 
creuse  encore.  On  trouve  un  banc  de  pierres  qui  évidem- 


DE   SATURNIN    FICHET.  25 

ment  n'av.ait  pas  été  dérangé  depuis  la  formation  de  ces 
terrains.  Morillon,  de  plus  en  plus  irrité,  y  brise  la  bêche 
qu'il  avait  prise  et  sort  du  trou  profond  comme  une  bête 
fauve  qui  cherche  une  victime. 

Il  aperçoit  Marguerite  qui,  rompue  de  fatigue,  s'était  ap- 
puyée contre  un  arbre. 

Il  va  vers  elle  et  la  pousse  brutalement  en  lui  disant  : 

—  Allons,  debout! 

Un  cri  d'horreur  s'échappe  de  la  bouche  des  spectateurs 
à  cet  acte  de  férocité. 

—  Qui  ose  parler?  dit  Morillon. 

—  Moi  !  s'écrie  Delbenne,  et  je  vous  préviens  d'une  chose, 
c'est  que  si  vous  recommencez  des  brutalités  pareilles,  je  me 
retire  à  l'instant  même. 

—  Gendarmes,  arrêtez  ce  rebelle!  s'écrie  Morillon. 

—  Gendarmes,  à  vos  rangs  !  reprend  Delbenne  avec  auto- 
rité. 

Les  gendarmes  obéissent,  et  Delbenne  s'avance  alors  vers 
Morillon,  que  la  colère  suffoque.  Le  heutenant,  après  lui 
avoir  fait  le  salut  militaire,  lui  dit  alors  d'un  ton  froid  et  sé- 
vère ; 

—  Citoyen  commissaire,  je  suis  le  chef  immédiat  de  ces 
hommes,  ils  ne  peuvent  et  ne  doivent  recevoir  d'ordres  que 
de  moi.  Je  suis  prêt  à  prendre  les  vôtres;  je  les  leur  trans- 
mettrais 

—  Nous  aurons  à  compter  ensemble,  citoyen  lieutenant, 
répondit  Morillon,  et  je  vous  ferai  voir....    ^ 

Delbenne  resta  immobile,  et  Morillon,  voyant  que  c'était 
un  parti  pris,  se  contint  et  reprit  : 

—  Vous  me  répondez  de  ces  prisonniers,  lieutenant,  faites- 
y  bien  attention. 

Aussitôt  Delbenne  lui  tourna  le  dos.  Guillaume  Poiré  con- 
tinuait à  siffler  d'un  air  railleur.  La  moitié  du  jardin  étail 
retournée,  et  les  ouvriers  n'avaient  rien  trouvé. 

Morillon  consulta  sa  montre,  la  fm  du  jour  approchait,  et 
s'il  laissait  venir  la  nuit  sans  que  les  habitants  de  la  Fosse- 
Ingant  vissent  arriver  les  troupes  qu'on  leur  avait  annon- 
cées, il  se  pourrait  qu'ils  découvrissent  la  ruse.  Mille  autres 
circonstances  pouvaient  trahir  Morillon,  ne  fût-ce  que  l'ar- 
rivée de  quelques  autres  habitants  qui  déclareraient  n'avoir 


26  LES  AVENTURES 

rencontré  aucune  force  armée.  Dans  ce  cas,  le  danger  de 
Morillon  devenait  imminent. 

Plus  d'un  exemple  lui  faisait  craindre  d'être  attaqué  et 
massacré  sans  pitié.  Les  paysans  de  la  Bretagne  n'avaient 
pas  encore  appris  à  jouer  avec  le  sang,  mais  déjà  ils  avaient 
tué  quelques  employés  du  pouvoir  qui  s'étaient  présentés 
pour  lever  les  impôts.  Morillon  avait  beau  presser  les  ou- 
vriers, ils  n'avançaient  que  lentement,  ou  bien,  s'ils  vou- 
laient se  hâter,  ils  ne  faisaient  qu'effleurer  la  terre  de  quel- 
ques pouces  seulement.  Morillon  commençait  à  se  désespérer. 
Tous  les  visages  étaient  mornes  et  immobiles  devant  lui  ; 
personne  à  qui  demander  conseil.  Il  aperçut  alors  Guillaume 
Poiré  toujours  assis  sur  la  mardelle  du  puits,  toujours  sifflo- 
tant et  balançant  ses  jambes  d'un  air  distrait.  Morillon  alla 
à  lui. 

—  Tu  m'as  dit  que  les  papiers  avaient  dû  être  enterrés 
dans  le  jardin.... 

—  Je  vous  ai  dit  ce  que  j'avais  entendu. 

—  Mais  penses-tu  qu'ils  y  soient? 

—  Je  le  parierais. 

—  Comment  faire  pour  les  trouver  ? 

—  Vous  avez  votre  manière,  qui  vaut  mieux  que  la  mienne, 
dit  Poiré  insolemment,  faites  retourner  le  jardin  à  vingt  pieds 
de  profondeur  et  vous  arriverez.  Seulement,  il  vous  faudra 
quarante  hommes  et  quinze  jours  de  travail. 

—  Comment  t'y  serais-tu  pris,  toi?...  fit  Morillon  qui  joua 
le  tigre  faisant  patte  de  velours. 

—  Ah!  dame,  je  ne  sais  pas  trop...  mais  d'abord  je  n'au- 
rais pas  fait  toucher  à  un  brin  d'herbe,.,  regardez,  les  voilà 
qui  vont  retourner  ce  carré  de  carottes...  à  quoi  bon?... 

—  Mais  pour  le  visiter... 

—  M'est  avis  que  si  on  y  avait  fait  un  trou...  les  carottes 
manqueraient,  ou  que  si  on  en  avait  repiqué  d'autres,  les 
fanes  ne  seraient  ni  si  vertes  ni  si  droites.... 

—  C'est  possible;  mais  ce  qui  est  fait  est  fait....  Voyons, 
y  a-t-il  moyen  de  procéder  autrement  ? 

—  Dame,  fit  Poiré,  m'est  avis  que  si  vous  écriviez  la  lettre 
d'avis  au  payeur  de  Nantes,  pour  les  vingt  mille  francs  en 
argent,  ça  m'ouvrirait  l'esprit  et  les  yeux. 

Morillon  réfléchit;...  il  reconnut  enfin  qu'il  fallait  céder. 


DE  SATURNIN   FIGHET.  27 

—  Eh  bien!  dit-il,  je  l'écrirai  ce  soir. 

—  Tout  de  suite;  il  doit  y  avoir  de  l'encre  et  des  plumes 
dans  la  maison. 

— "  Laisser  ces  gens-là  seuls....  ' 

—  Il  n'y  a  pas  de  danger,  dit  Poiré,  ils  se  croient  sauvés. 
Morillon  demanda  de  quoi  écrire;  Louise  l'accompagna 

dans  la  maison,  et  lui  donna  tout  ce  qu'il  fallait. 

Morillon  écrivit;  il  lut  tout  haut  à  mesure  qu'il  écrivait. 
Poiré  suivait  le  mouvement  de  la  plume  et  de  la  voix  pour 
s'assurer  que  Morillon  n'écrivait  pas  autre  chose  que  ce  qu'il 
disait....  Celui-ci  finit  en  disant  : 

—  Et  maintenant,  le  salut  d'usage...  Je  te  salue,  liberté, 
égalité,  fraternité  ou  la  mort...  et  je  signe. 

Mais,  au  lieu  de  cela,  il  avait  ajouté  à  sa  lettre  :  «  Vous 
ferez  arrêter  immédiatement  l'homme  qui  vous  remettra  cette 
lettre.  » 

—  Tiens;  dit-il  en  la  donnant  à  Guillaume,  lis. 
Morillon  se  souvenait  de  l'embarras  dé  Poiré,  lorsqu'il 

avait  voulu  lui  faire  lire  sa  commission  dans  le  château  dé 
Nantes,  et  il  profitait  de  son  ignorance.  Poiré  fut  pris  à  cette 
ruse. 

Guillaume  fit  semblant  de  lire  et  rendit  à  Morillon  la  lettre, 
que  celui-ci  cacheta. 

—  Et  maintenant,  dépêchons,  fit  le  commissaire  de  la 
Convention. 

—  Venez  donc,  dit  Guillaume,  ce  sera  bientôt  fait. 
Morillon  avait  tellement  hâte  d'atteindre  enfin  ce  précieux 

dépôt,  qu'il  oubha  Louise,  et  rentra  dans  le  jardin.  A  peine 
la  jeune  fille  fut-elle  libre,  qu'elle  s'échappa  et  courut  se  ré- 
fugier dans  une  maison  voisine. 

Guillaume  rentré  dans  le  jardin  alla  droit  au  saule,  et  s'é- 
cria : 

--  La  cachette  est  là  ! 

Limoëlart  tressaillit;  Angélique  seule  resta  impassible. 

—  Mais  on  y  a  déjà  fouillé  là,  dit  un  paysan. 

—  Vrai!  lui  dit  Guillaume,  et  c'est  toi  qui  as  fouillé  là. 

—  Oui,  c'est  moi. 

—  Et  tu  n'as  pas  été  étonné  de  la  facilité  avec  laquelle  la 
bêche  entrait  dans  la  terre? 

—  Quand  il  a  plu,  toutes  les  terres  sont  molles. 


28  LES  AVENTURES 

—  Vrai  !  reprit  Guillaume,  et  la  pluie  détache  le  lierre  du 
sol,  n'est-ce  pas?  et  la  pluie  amasse  au  pied  d'un  saule  des 
feuilles  de  charme  et  de  platane  plus  épais  qu'il  n'y  a  de 
feuilles  de  saule...  Va,  va,  mon  gars,  j'ai  remué  la  terre,  et 
je  vas  t'apprendre  que  je  n'ai  pas  oublié  mon  métier. 

Guillaume  s'arma  sur-le-champ  de  la  bêche,  et  en  trois  ou 
quatre  coups,  il  arriva  à  la  pierre. 

—  Nous  y  sommes,  s'écria-t-il. 

Il  dégagea  rapidement  la  pierre,  la  releva,  et  montrant 
le  trou  qui  descendait  à  une  grande  profondeur,  il  dit  à  Mo- 
rillon : 

—  Est-ce  qu'il  n'y  a  rien  au  fond  de  ça  ? 

—  Oui,  oui,  fit  Morillon  ravi  :  je  vois  quelque  chose  qui 
reluit;  c'est  un  coffre  de  fer. 

—  Non  point,  dit  Guillaume,  qui  élargissait  le  trou  pour 
pouvoir  parvenir  au  fond...  ce  n'est  ni  du  fer  ni  du  cuivre. 

Il  se  coucha  sur  le  sol,  enfonça  son  bras  dans  le  trou  et 
retira  le  précieux  bocal,  qu'il  remit  à  Morillon. 

—  Ce  sont  des  papiers,  s'écria  celui-ci  avec  une  sorte  de 
déhre  et  embrassant  le  bocal.  Nous  tenons  enfin  les  preu- 
ves... Monsieur  de  Limoëlan,  ajouta- t-il  avec  un  sourire  in- 
sultant, vous  convient-il  d'assister  à  l'inventaire  que  nous 
allons  faire? 

—  Je  le  demande,  monsieur. 

Morillon,  Delbenne,  le  maire  et  les  gendarmes  rentrèrent 
dans  le  salon  avec  les  prisonniers.  Morillon  ouvrit  le  bocal, 
retira  une  basse  et  se  mit  à  la  feuilleter.  Il  éclatait  en  trans- 
ports joyeux  à  chaque  papier  qu'il  consultait.  D'abord,  il 
trouva  le  plan  de  l'association  écrit  de  la  main  de  Thérèse 
Moëllien,  puis  la  commission  donnée  par  les  princes  à  la 
Rouarie,  les  lettres  de  Galonné,  les  brevets  signés  en  blanc... 
des  lettres  écrites  par  Louise  Desilles  à  la  Rouarie,  et  qui  lui 
apprenaient  les  démarches  faites  par  son  père,  le  comte- 
rendu  des  dépenses  et  des  recettes  de  l'association. 

Morillon  prenait  chacun  de  ces  papiers  les  uns  après  les 
autres,  les  numérotait,  les  classait;  il  ne  tenait  pas  sur  son 
siège,  il  parlait  et  gesticulait;  arrivé  aux  lettres  de  Louise,  il 
s'écria  : 

—  Ah!  ah!  oli  est-elle  donc  cette  demoiselle  qui  tient  les 


DE   SATURNIN    FICHET.  29 

livres  de  la  conspiration?  Assurez-vous  de  mademoiselle 
Louise  Désilles. 

—  Où  est-elle?  dit  Delbenne. 
Limoëlan  la  chercha  des  yeux. 

—  Oh!  s'écria  Morillon...  elles  étaient  deux...  ou  est  l'au- 
tre?... où  est  cette  Louise? 

—  C'est  moi  !  dit  Angélique  en  se  présentant  froidement. 

—  Je  m'en  doutais,  la  belle,  dit  Morillon,  l'autre  n'était  pas 
de  force...  mais  ne  vous  alarmez  pas,  vous  serez  en  bonne 
compagnie,  je  l'espère. 

Et  en  disant  cela,  il  se  mit  à  feuilleter,  à  ouvrir,  à  par- 
courir rapidement  les  papiers  qu'il  n'avait  pas  encore  clas- 
sés. Cependant,  au  bout  de  quelques  minutes,  son  visage 
s'assombrit,  il  reprit  tous  les  papiers,  il  les  examina  de  nou- 
veau, les  retourna,  les  déplia  l'un  après  l'autre.  Ce  qu'il  cher- 
chait avant  toutes  choses  manquait  à  sa  découverte...  La 
liste  des  conjurés  n'était  pas  dans  le  bocal. 

L'insatiable  cruauté  de  Morillon  fut  frappée  d'un  tepésap- 
pointement,  qu'après  s'être  enfin  bien  convaincu  que  ce  do- 
cument précieux  lui  avait  échappé,  il  tomba  accablé  sur  son 
siège,  comme  un  homme  frappé  par  un  horrible  malheur. 

—  Rien  l  s'écria-t-il  avec  désespoir,  rien  ! 

Morillon  ne  comptait  donc  pour  rien  d'avoir  découvert  les 
preuves  flagrantes  de  cette  conspiration  à  laquelle  à  Paris  on 
s'obstinait  à  ne  pas  croire.  Cependant  il  avait  en  mains  le 
plan  de  cette  dangereuse  entreprise,  les  pièces  qui  mon- 
traient que  la  plupart  des  nobles  de  la  Bretagne  conspiraient 
avec  les  princes  exilés  à  l'étranger  ;  il  savait  que  Galonné 
leur  envoyait  des  fonds;  enfin,  grâce  à  lui,  la  Convention 
pouvait  justifier  cette  imputation  de  Danton,  que  l'Angle- 
terre repoussait  comme  une  calomnie,  c'est-à-dire  la  fabri- 
que permanente  de  faux  assignats;  tant  de  documents  im- 
portants, une  découverte  si  grave,  ne  lui  semblaient  rien, 
du  moment  qu'il  ne  pouvait  traîner  à  sa  suite  une  foule  de 
coupables  pour  les  jeter  au  tribunal  révolutionnaire  et  de  là 
à  l'échafaud. 

C'est  que  Morillon  avait  rêvé  un  effroyable  triomphe.  Il 
comptait  apprendre  tous  les  noms  des  conjurés  et  alors  les 
poursuivre,  les  attaquer,  les  saisir;  puis,  lorsqu'il  en  eût  as- 
semblé deux  cents,  demander  à  la  Convention  une  armée 


30  LES  AVENTURES 

pour  les  conduire  jusqu'à  Paris,  et  là  faire  son  entrée  à  la 
tête  des  régiments  qu'on  lui  eût  donnés,  traînant  entre  deux 
files  de  soldats  quarante  charrettes  chargées  de  prisonniers 
avec  le  nom  de  chacun  inscrit  sur  de  larges  écriteaux. 

Pour  cette  entrée  triomphale,  Morillon  s'était  arrangé  un 
terrible  costume,  il  avait  tracé  l'ordre  de  la  marche,  il  avait 
vu  son  arrivée  à  la  Convention,  il  avait  préparé  son  discours. 
Enfin  il  se  rappelait  avoir  vu  jadis  un  général  rapportant 
dans  une  pompeuse  cérémonie  des  drapeaux  pris  sur  l'en- 
nemi et  il  s'était  écrié  : 

—  Je  ferai  mieux  que  d'offrir  à  un  roi  des  chiffons  dé- 
chirés, je  ferai  hommage  à  la  patrie  de  la  tête  de  ses  en- 
nemis. 

Tel  était  ce  misérable  saltimbanque  ;  monstre  de  férocité 
qui  épouvanta  assez  la  Bretagne  pour  qu'elle  s'imaginât 
avoir  rencontré  le  plus  terrible  persécuteur  que  la  Conven- 
tion pût  lui  envoyer.  Malheureux  paysl  qui  devait  oublier  le 
nom  de  Morillon,  effacé  sous  le  souvenir  sanglant  de  Car- 
rier! 

La  consternation  de  Limoëlan  et  d'Angélique  à  la  décou- 
verte du  bocal  avait  dû  faire  croire  à  Morillon  qu'il  avait 
trouvé  tout  ce  que  cette  maison  renfermait  d'important. 
Après  quelque  recherches  infructueuses  dans  diverses  par- 
ties de  la  maison,  il  se  résigna  à  la  découverte  qu'il  avait 
faite  et  donna  ses  ordres  pour  le  départ. 

Il  était  temps;  comme  il  l'avait  prévu,  les  habitants  de  la 
Fosse-Ingant,  après  avoir  vainement  attendu  les  troupes  an- 
noncées par  Morillon,  s'étonnèrent  de  ne  point  les  voir  ar- 
river; quelques  habitants,  plus  curieux  ou  plus  intrépides, 
avaient  été  dans  les  environs  et  en  étaient  revenus,  assurant 
qu'on  ne  voyait  d'aucun  côté  la  moindre  apparence  d'une 
prochaine  arrivée  de  troupes. 

Cependant  Morillon  resta  avec  Delbenne  dans  la  maison 
Desilles,  tandis  que  les  gendarmes  allaient  chercher  les  che- 
vaux à  l'auberge  où  ils  les  avaient  déposés  et  les  ramenaient 
avec  eux. 

Quelques  groupes  observaient  déjà  de  loin  la  maison.  En 
voyant  les  chevaux  bridés  et  harnachés,  on  devina  que  les 
gendarmes  allaient  quitter  la  Fosse-Ingant.  Aussitôt  on  s'ap- 
pela, on  s'excita,  et  bientôt  une  troupe  assez  nombreuse  s'a- 


DE  SATURNIN    FICHET.  4i 

massa  aux  abords  de  la  demeuré  de  Desilles.  Pendant  c6 
temps,  les  gendarmes  étaient  rentrés  dans  la  cour  de  cette 
maison,  dont  on  avait  fermé  les  portes. 

Picot  Limoëlan  avait  été  mis  en  croupe  de  Delbenne,  les 
mains  attachées  derrière  le  dos  et  lié  à  lui  par  une  forte 
sangle.  Angélique  Desilles,  qui  continuait  à  se  présenter 
sous  le  nom  de  Louise,  avait  été  également  mise  en  croupe 
derrière  Morillon,  liée  et  enchaînée  comme  son  oncle.  Mar- 
guerite, également  enchaînée,  avait  été  confiée  à  Guillaume 
Poiré. 

Lorsque  toute  la  troupe  fut  à  cheval,  quatre  des  gendar- 
mes qui  la  composaient  se  mirent  en  tête;  Delbenne,  Mo- 
rillon et  Poiré  se  placèrent  au  centre  avec  un  gendarme  sur 
chaque  flanc;  les  quatre  autres  cavaliers  formèrent  l'arrière- 
garde  de  celte  escouade. 

A  un  signe  de  Morillon,  le  maire  ouvrit  rapidement  et  à 
deux  battants  la  grande  porte  de  la  cour,  et  la  cavalcade 
sortit  au  grand  trot,  le  sabre  au  poing.  A  cette  brusque  ap- 
parition, le  groupe  assez  peu  nombreux  qui  était  en  face  de 
la  maison  se  dispersa  avec  épouvante.  La  troupe  s'élança  au 
galop,  et  Morillon  était  déjà  hors  de  portée  avec  ses  prison- 
niers, que  les  paysans  s'informaient  encore  de  ce  qui  s'était 
passé  dans  la  maison  et  du  nom  de  ceux  que  le  commissaire 
de  la  Convention  emmenait  avec  lui. 

Mais  ce  ne  fut  pas  là  l'atteinte  la  plus  cruelle  que  reçut 
la  vaste  conjuration  de  la  Rouarie. 


IV 


Fontevieux  et  Thérèse,  échappés  de  la  Fosse-Inganl, 
avaient  refusé  de  suivre  Desilles,  qui,  après  les  avoir  re- 
joints, poursuivit  son  chemin  jusqu'à  la  plage  de  Saint-Malo 
et  y  trouva  une  barque  qui  put  le  transporter  jusqu'à  Jersey. 


32  LES  AVENTURES 

Fontevieux  avait  cédé,  en  cette  circonstance,  à  la  volonté 
de  Thérèse  Moëllien,  qui  comptait  trouver  un  asile  assuré 
dans  la  forêt  de  Fougères.  Pour  elle,  le  moment  de  l'insur- 
rection approchait,  et  elle  voulait  être  présente  au  jour  an- 
noncé par  la  Rouarie  ;  d'ailleurs,  elle  comptait  sur  tous  les 
paysans  des  environs  de  Fougères,  qui  la  connaissaient  per- 
sonnellement. 

Ils  se  détournèrent  de  la  route  suivie  par  Desilles,  et,  après 
deux  heures  de  marche,  ils  se  crurent  hors  de  toute  atteinte. 
Ils  continuèrent  paisiblement  leur  chemin,  de  façon  qu'à  la 
nuit  tombante  ils  se  trouvèrent  à  une  petite  distance  de  Fou- 
gères. Il  était  six  heures  du  soir.  Fontevieux  et  Thérèse  ar- 
rivèrent à  l'embranchement  d'un  chemin  qui  conduisait  d'un 
côté  à  la  ville,  de  l'autre  à  une  ferme  appartenant  à  la  fa- 
mille Moëllien. 

Il  avait  été  convenu  entre  eux  qu'ils  se  rendraient  à  cette 
ferme;  mais  avant  de  s'engager  tout  à  fait  dans  le  chemin 
qui  devait  les  y  mener,  Thérèse  arrêta  son  cheval  et  resta 
un  moment  silencieuse. 

Fontevieux  attendit  pendant  quelques  minutes,  et,  voyant 
que  la  rêverie  de  Thérèse  continuait,  il  lui  dit  doucement  : 

—  Eh  bienl  ne  voulez-vous  pas  poursuivre  notre  marche? 
Thérèse  étendit  doucement  la  main  vers  la  ville  de  Fou- 
gères et  lui  dit  : 

—  Là,  Georges,  à  deux  pas  de  nous,  est  la  maison  où  ma 
mère  est  morte,  la  maison  oii  je  suis  née,  la  maison  où  j'ai 
vécu  innocente  et  pleine  de  douces  rêveries  ;  ne  la  reverrai- 
je  donc  pas  avant  de  mourir? 

—  Vous  la  reverrez,  dit  Fontevieux;  mais  alors  vous  y 
rentrerez  en  maîtresse  et  non  pas  en  fugitive;  vous  la  re- 
verrez, et  alors  elle  retentira  de  cris  de  joie  et  d'admiration, 
car  ce  jour-là  votre  cause  aura  triomphé,  ce  jour-là  le  succès 
aura  couronné  vos  héroïques  efforts. 

—  Je  ne  le  crois  pas,  Georges;  vous  avez  entendu  la 
Rouarie  :  «  A  bientôt,  »  nous  a-t-il  dit,  en  rendant  le  dernier 
soupir.  Georges,  je  ne  verrai  pas  le  triomphe  de  notre 
cause. 

—  Chassez  ces  funestes  pensées,  reprit  Fontevieux,  je  pré- 
voyais qu'elles  arriveraient  à  votre  esprit  en  approchant  de 
ces  lieux  où  la  joie  a  été  la  compagne  de  votre  jeunesse. 


DE  SATURNIN   FICHAT.  33 

Thérèse  n'entendait  pas  Fontevieux,  elle  était  sous  l'em- 
pire d'une  de  ces  pensées  qui  s'emparent  douloureusement 
du  cœur,  et  elle  reprit  avec  une  voix  pleine  de  larmes  : 

—  Georges,  je  veux  voir  la  maison  de  ma  mère. 

—  C'est  une  imprudence,  Thérèse,  une  grave  imprudence. 
Entrer  dans  une  ville  oii  il  y  a  une  garnison  républicaine» 
c'est  aller  chercher  le  péril  à  plaisir. 

—  Je  n'y  resterai  qu'une  heure  et  j'irai  seule;  cette  nuit, 
je  vous  le  jure,  je  vous  aurai  rejoint  à  la  ferme. 

—  Allons  donc  à  Fougères,  Thérèse,  dit  Fontevieux, 
allons. 

—  Merci,  Georges,  reprit  Thérèse  en  s'élançant  rapide- 
ment dans  la  direction  de  la  ville,  merci. 

Aji  bout  d'une  heure  de  marche  ils  y  arrivèrent.  La  nuit  était 
close,  la  plupart  des  boutiques  étaient  fermées,  c'est  à  peine 
si  on  voyait  de  rares  lumières  luire  à  travers  les  vitres  de 
quelques  maisons  bourgeoises.  Les  rues  étaient  désertes,  et 
ils  ne  rencontrèrent  que  des  passants  attardés  qui  ne  paru- 
rent nullement  s'étonner  de  voir  deux  cavahers  traverser  ra- 
pidement la  ville. 

La  maison  de  Thérèse  Moëllien  était  située  à  quelques  pas 
de  l'église  :  du  côté  de  la  campagne,  le  vaste  jardin  qui  en 
dépendait  bordait  le  mur  du  cimetière  et  n'en  était  séparé 
que  par  une  ruelle  étroite;  du  côté  de  la  ville,  la  façade  de  la 
maison  ouvrait  sur  une  espèce  de  carrefour,  à  l'angle  duquel 
était  un  café  fréquenté  par  les  officiers  de  la  garnison.  Il  eût 
été  imprudent  de  se  présenter  à  la  porte  principale  de  la 
maison;  Thérèse  et  Fontevieux  résolurent  d'y  entrer  par  la 
porte  qui  ouvrait  sur  la  ruelle  déserte. 

Ils  parvinrent  aisément  à  la  petite  porte  du  jardin,  mais 
c'est  en  vain  qu'ils  frappèrent  à  plusieurs  reprises,  les  gens 
de  la  maison  ne  les  entendirent  pas. 

Malheureusement  pour  eux,  quelqu'un  les  avait  entendus. 
Le  gardien  du  cimetière,  dont  la  maison  était  à  quelque  dis- 
tance et  de  l'autre  côté  de  la  ruelle,  fut  éveillé  par  le  bruit 
des  coups  frappés  à  la  porte  du  jardin.  Il  se  leva,  se  plaça  à 
une  petite  lucarne,  et  put  voir  deux  personnes  qui  essayaient 
de  péné^er  dans  cette  demeure  depuis  si  longtemps  inhabi- 
tée, et  dont  la  garde  était  confiée  à  un  vieux  domestique  et 
à  sa  femme. 


34  LES  AVENTURES 

Sans  comprendre  le  but  de  ceux  qui  voulaient  entrer  dans 
cette  maison,  le  gardien  resta  à  sa  lucarne  pour  les  exami- 
ner; et,  dans  l'ombre  de  la  nuit,  il  vit  un  des  cavaliers  fran- 
chir le  mur  de  clôture,  ouvrir  la  porte,  et  tous  deux  pénétrer 
immédiatement  dans  le  jardin.  En  effet,  Fontevieux  avait 
préféré  ce  moyen  au  danger  de  se  présenter  à  la  porte  prin- 
cipale. 

Le  gardien  du  cimetière  s'imagina  avoir  découvert  une 
tentative  de  vol  et  se  demanda  s'il  ne  devait  pas  aller  pré- 
venir l'autorité,  mais  la  peur  de  passer  dans  la  ruelle  le  re- 
tint chez  lui,  toute  la  nuit  du  moins. 

Cependant  Thérèse  et  Fontevieux  eurent  bientôt  traversé 
le  vaste  jardin  attenant  à  la  maison.  Thérèse  laissa  son  che- 
val aux  mains  de  Fontvieux  et  s'avança  seule  du  côté  d'une 
petite  basse-cour  sur  laquelle  ouvrait  la  fenêtre  du  logement 
des  vieux  domestiques.  Elle  put  les  voir  à  travers  les  car- 
reaux, assis  au  coin  d'une  cheminée  à  moitié  éteinte,  et  s'en- 
tretenant  à  voix  basse.  Elle  frappa  doucement  aux  car- 
reaux, à  travers  la  grille  qui  les  défendait.  Les  deux  vieil- 
lards se  levèrent  avec  épouvante  à  ce  bruit  inattendu.  Elle 
frappa  de  nouveau,  et  le  vieux  Fampoux  vint  ouvrir  la  fe- 
nêtre, en  demandant  d'une  voix  menaçante  : 
—•  Qui  est  là  ? 

—  C'est  moi,  dit  Thérèse. 

—  Mademoiselle  t  s'écrièrent-ils  avec  éclat. 

Et  les  deux  pauvres  gens,  oubliant  que  leur  maîtress  e  était 
dehors  et  leur  avait  ordonné  de  lui  ouvrir,  tombèrent  à  ge- 
noux en  s'écriant  : 

—  Mon  Dieu  1  mon  Dieu  1  soyez  béni  ! 

—  Pas  de  bruit,  leur  dit  Thérèse  en  se  penchant  à  la 
croisée,  et  calmez- vous  tous  deux.  Toi,  Marthe,  va  m'ouvrir 
la  porte  du  salon,  du  côté  du  jardin,  et  toi,  Baptiste,  va  pren- 
dre nos  chevaux,  que  tu  trouveras  sous  le  grand  poirier  à 
côté  du  puits. 

Thérèse  éprouvait  un  singulier  bonheur  à  donner  ces 
ordres;  il  lui  semblait  retrouver  tout  le  calme  de  sa  vie  pas- 
sée en  parlant  du  grand  poirier  qu'elle  avait  si  souvent  es- 
caladé dans  son  enfance,  en  parlant  du  vieux  puits  dont  sa 
mère  lui  défendait  toujours  de  s'approcher. 

La  vieille  femme  se  hâta  d'entrer  dans  l'intérieur  pour 


DE  SATURNIN   PICHET.  35 

ouvrir  à  sa  maîtresse,  et  Fampoux  suivit  Thérèse,  qui  revint 
dans  le  jardin  pour  gagner  la  porte  du  salon. 

—  Tu  trouveras  M.  Fontevieux,  dit-elle  à  Baptiste,  qui 
tient  les  chevaux,  et  tu  lui  diras  de  venir  me  retrouver. 

— •  Ah  î  dit  le  vieux  domestique,  c'est  ce  brave  M.  de 
Fontevieux;  tenez,  je  le  disais  tout  à  l'heure  à  ma  femme, 
qu'il  ne  vous  abandonnerait  pas,  lui. 

Thérèse  monta  les  marches  du  perron,  sur  lequel  le  salon 
de  sa  maison  ouvrait  par  une  vaste  porte-iènêtre.  Elle  en- 
tendit bientôt  la  vieille  Marthe  détachant  à  grand'peine  la 
grosse  barre  de  fer  qui  maintenait  les  volets  intérieurs;  puis 
il  fallut  ouvrir  la  porte,  puis  les  volets  qui  la  défendaient 
extérieurement,  et  ce  fut  un  travail  si  difficile,  que  Fonte- 
vieux était  déjà  près  de  Thérèse,  lorsque  Marthe  détacha  le 
dernier  verrou,  et  s'élança  joyeusement  vers  sa  jeune  maî- 
tresse, en  lui  disant  : 

—  Entrez!,  entrez. 

Marthe  avait  déposé  une  misérable  chandelle  à  l'angle  de 
la  cheminée  de  ce  vaste  salon  boisé.  L'aspect  en  était  triste 
et  sombre,  il  glaça  Fontevieux.  Mais  Thérèse  était  toute  à  la 
joie  de  revoir  sa  maison;  elle  courut  jusqu'au  miheu  du 
salon,  s'y  arrêta,  le  regarda  longtemps,  et  puis  se  diri- 
geant vers  un  cadre  posé  à  l'un  des  côtés  de  la  chemi- 
née, elle  tomba  à  genoux  et  se  mit  à  fondre  en  larmes,  en 
disant  : 

—  Oh  !  ma  mère,  ma  mère  1 

Marthe  cependant  s'informait  à  Fontevieux  de  ce  qu'il 
fallait  à  mademoiselle  ;  elle  lui  demandait  si  elle  avait  faim, 
si  elle  avait  soif,  si  elle  avait  froid  ;  et  Georges,  qui  ne 
voulait  pas  troubler  Thérèse  dans  le  pieux  épanchement  de 
son  cœur,  répondit  à  Marte  qu'elle  préparât  tout  ce  qu'elle 
voudrait. 

Un  moment  après,  la  vieille  entrait  avec  un  énorme  fagot 
qu'elle  jetait  dans  la  cheminée,  pendant  que  Thérèse  se  re- 
levait calme  et  heureuse,  et  tendait  la  main  à  Fontevieux  en 
lui  disant  : 

—  Merci,  Georges,  maintenant  que  j'ai  prié  et  pleuré  de- 
vant l'image  de  ma  mère,  je  me  sens  plus  de  courage  pour 
souffrir,  si  je  dois  souffrir  encore;  pour  mourir,  si  la  mort 
doit  me  venir  bientôt. 


36  LES  AVENtURES 

Mais  déjà  le  feu  flambait  au  foyer  avec  ce  joyeux  pétille- 
ment qui  semble  saluer  l'arrivée  du  maître.  Les  bougies  allu- 
mées éclairaient  le  salon,  et  deux  fauteuils,  approchés  de 
chaque  côté  du  feu,  invitaient  les  voyageurs  à  réchauffer 
leurs  membres  glacés  et  endoloris. 

—  Asseyons-nous  un  moment,  dit  Thérèse  à  Georges. 
Et  tous  deux  prirent  place  aux  deux  côtés  de  la  cheminée 

éclatante  de  flamme.  Le  vieux  Baptiste  était  revenu,  et  son 
bonnet  à  la  main,  inchné  devant  Thérèse,  il  la  regardait  à 
travers  de  grosses  larmes. 

—  Ah  !  pauvre  mademoiselle,  pauvre  mademoiselle,  lui 
disait-il,  que  de  fois  nous  avons  pleuré  en  pensant  à  vous  ! 
Bonté  du  ciel!  est-ce  une  vie  que  celle  que  vous  menez? 
toujours  en  route,  souvent  sans  toit  et  sans  lit,  n'ayant  [pas 
toujours  du  pain  à  manger,  quand  moi  et  ma  femme,  de 
pauvres  paysans,  qui  sommes  nés  pour  le  travail  et  la  peine, 
nous  nous  voyons  ici  bien  à  l'aise  et  faisant  bonne  chère  ! 
Ah  !  je  me  suis  bien  souvent  reproché  notre  sommeil  et  le 
pain  que  nous  mangions. 

—  Eh  bien,  mon  bon  Baptiste,  lui  dit  Thérèse  en  sou- 
riant, puisque  vous  faites  si  bonne  chère  en  mon  absence, 
tâchez  de  me  la  faire  partager,  maintenant  que  me  voilà. 
M.  de  Fontevieux  et  moi  nous  sommes  à  cheval  depuis  sept 
heures,  et  nous  avons  besoin  de  réparer  nos  forces  pour  re- 
partir. 

~  Quoi  !  vous  voulez  nous  quitter  ?  dit  la  vieille  Marthe. 
Oh!  vous  resterez  ici,  maintenant;  nous  vous  soignerons, 
nous  vous  servirons,  et  vous  verrez  qu'on  est  toujours  mieux 
dans  la  maison  de  son  père  et  de  sa  mère  que  dans  celle  des 
autres,  fussent-ils  des  princes  et  des  rois. 

—  Ma  maison  est  proscrite,  et  me  cacherait  mal,  dit  Thé- 
rèse; je  repartirai  cette  nuit,  mais  je  vous  en  prie,  servez- 
nous  quelque  chose. 

—  Eh  !  dit  Baptiste  en  s'adressant  à  sa  femme,  que  peux- 
tu  donner  à  mademoiselle? 

—  Tout  ce  qu'elle  voudra;  je  vais  aller  chez  le  boulanger, 
chez  le  boucher,  partout. 

—  Ne  faites  point  cela,  fit  vivement  Fontevieux:  ce  serait 
hors  de  vos  habitudes,  ce  serait  avertir  tout  le  monde  que 
quelqu'un  est  arrivé  dans  la  maison. 


DE   SATURNIN  FICHËT.  3? 

—  C'est  vrai,  dit  Thérèse;  mais  ajouta-t-elle  en  souriant, 
il  doit  vous  rester  quelque  chose  de  votre  bonne  chère. 

—  Dame,  dit  la  vieille  Marthe,  un  petit  brin  de  lard  avec 
des  choux,  et  un  morceau  de  pain  bis,  voilà  ce  qu'il  y  a  dans 
la  huche. 

—  Nous  ne  sommes  pas  accoutumés  à  de'meilleurs  repas, 
dit  Thérèse  avec  un  soupir  douloureux,  allez  nous  chercher 
votre  pain  bis. 

Cette  misère  qui  n'avait  jamais  occupé  mademoiselle,  de 
Moëllien  au  milieu  de  ses  courses  errantes,  lui  fut  pénible 
et  douloureuse  dans  sa  propre  maison,  mais  ce  sentiment 
s'effaça  bientôt  devant  les  soins  empressés  des  deux  vieil- 
lards. L'ingénieuse  activité  de  Marthe  parvint  à  organiser 
un  souper  presque  splendide,  comparativement  à  ce  qu'elle 
avait  d'abord  annoncé.  Une  volaille,  des  œufs,  quelques 
fruits,  aussi  précieusement  conservés  que  si  la  maîtresse  de 
la  maison  avait  présidé  à  leur  arrangement,  firent  de  ce  re- 
pas une  sorte  de  régal  pour  ceux  qui  depuis  quelque  temps 
ne  vivaient  que  d'un  morceau  de  pain,  qu'ils  parvenaient  à 
acheter  par  hasard.  Et  puis  le  linge  était  blanc,  la  vaisselle 
resplendissait,  le  feu  continuait  à  flamber  joyeusement  dans 
la  vaste  cheminée. 

Ce  sentiment  de  bien-être  fut  si  puissant  sur  Thérèse  qu'elle 
s'écria  tout  à  coup  et  avec  un  accent  heureux  : 

—  Oh  !  on  est  bien  ici  ! 

Thérèse  avait  ordonné  à  Baptiste  et  à  sa  femme  de  rentrer 
chez  eux  et  d'attendre  ses  ordres.  Elle  et  Fontevieux  étaient 
de  chaque  côté  de  la  table,  les  pieds  tournés  vers  le  feu,  et 
ce  mot  seul  de  Thérèse  avait  troublé  le  silence  qu'ils  gar- 
daient depuis  quelques  instants. 

En  l'entendant,  Georges  fut  sur  le  point  d'avertir  Thérèse 
qu'il  fallait  songer  à  quitter  le  plus  tôt  possible  cette  maison 
où  elle  se  trouvait  si  bien,  mais  un  contentement  si  vif  et  si 
mélancolique  à  la  fois  rayonnait  sur  le  visage  de  Thérèse, 
son  regard  semblait  caresser  avec  un  si  douce  joie  chacun 
des  objets  jadis  accoutumés  qu'elle  retrouvait  enfin,  qu'il  ne 
se  sentit  pas  le  courage  de  l'arracher  à  celte  charmante  con- 
templation. 

Thérèse  arrêta  tout  à  coup  ses  regards  sur  une  tache  qui 
se  trouvait  au  plafond.  Elle  la  regarda  longtemps  et  sembla 
11.  3 


38  LES  AVENTURES 

lui  sourire.  Puis  elle  la  montra  du  doigt  à  Pontevieux,  et 
lui  dit  sans  la  quitter  des  yeux  : 

—  Vous  souvenez-vous  de  cela,  Georges  ? 

—  De  quoi  donc?  dit-il  en  regardant  à  son  tour. 

—  Comment  !  reprit  Thérèse  toujours  les  yeux  fixés  au  pla- 
fond et  en  souriant  à  ses  souvenirs,  vous  ne  vous  rappelez 
pas?  il  y  a  bien  longtemps  de  cela,  le  jour  de  la  fête  de  ma 
mère,  les  gens  de  la  maison  tiraient  des  coups  de  fusil  dans 
le  jardin  pendant  que  nous  étions  tous  ici  dans  le  salon;  j'é- 
tais toute  petite  fille,  la  peur  me  prit,  et  à  vous  aussi,  et  nous 
allâmes  nous  cacher  tous  deux  derrière  le  fauteuil  de  mon 
grand-père,  M.  de  Moëllien.  Vous  ne  voiis  rappelez  pas, 
dit-elle  en  s'animant,  que  mon  grand-père  vous  fit  honte 
de  vos  frayeurs  pendant  que  ma  mère  me  grondait  douce- 
ment pour  avoir  dérangé  le  fauteuil  de  mon  grand-père  ? 
Vous  ne  vous  souvenez  pas,  reprit-elle  encore,  qu'à  ce  mo- 
ment la  Rouarie,  qui  était  déjà  un  homme  lorsque  nous  n'é- 
tions tous  deux  que  des  enfants,  prit  votre  défense,  et  dit  à 
mon  père  :  «  Je  vous  promets  que  ce  petit  gaillard-là  sera 
brave  un  jour  et  qu'il  n'aura  pas  plus  peur  du  bruit  d'un  fusil 
que  de  celui  de  cette  bouteille  de  Champagne.  »  En  parlant 
ainsi  il  en  fit  sauter  le  bouchon,  qui  alla  frapper  le  plafond. 
Oui,  oui,  je  me  le  rappelle,  ajouta-t-elle,  car  mon  père  gronda 
la  Rouarie  de  venir  déboucher  le  vin  de  Champagne  dans  le 
salon,  car  il  se  fâcha  de  la  petite  tache  qu'on  venait  de  faire 
au  plafond,  qu'on  avait  repeint  quelques  jours  auparavant. 
Cette  tache,  la  voilà. 

Thérèse  poussa  un  profond  soupir,  et  perdue  dans  la  va- 
gue pensée  qui  s'était  emparée  d'elle,  elle  continua  d'une 
voix  douce  et  plaintive  : 

—  Quelle  charmante  vie  c'était  alors,  Georges  !  quels  plai- 
sirs innocents  et  quels  innocents  chagrins!  quelle  joie,  quelle 
sécurité  et  quelles  espérances  1 

—  Oui,  dit  Georges  que  cette  mélancolie  de  Thérèse  ga- 
gna à  son  tour  ;  oui,  je  me  rappelle  la  noble  et  chaste  maison 
de  votre  mère,  et  l'hommage  respectueux  qui  l'entourait,  et 
la  joyeuse  hospitalité  de  votre  père,  et  toute  votre  famille,  si 
nombreuse,  si  vénérée,  si  unie  ;  ces  longues  soirées  si  gra- 
vement occupées  par  des  dissertations  sur  un  coup  de  tric- 
trac o\\  de  piquet  mal  joué  la  veille,  pendant  que  là-bas, 


DE   SATURNIN    FICHET.  39 

dans  le  coin  de  ce  salon,  vous  et  moi,  et  vos  belles  cousines, 
et  mon  pauvre  frère,  qui  est  mort  en  exil,  nous  écoutions  la 
Rouarie,  qui  nous  racontait  des  histoires  de  revenants,  et  qui 
s'amusait  bien  plus  de  nos  rires  et  de  nos  jeux  que  de  la  con- 
versation qui  se  tenait  au  coin  du  feu. 

—  Et  il  est  mort  aussi,  ce  noble  cœur,  dit  Thérèse  avec 
un  accent  profond,  le  beau  jeune  homme  d'alors,  si  célèbre 
par  ses  magnifiques  chevaux,  ses  grandes  meutes,  sa  vie 
qui  avait  le  luxe  de  celle  d'une  prince;  il  est  mort  d'avoir 
supporté  trop  lontemps  la  misère  et  la  faim,  il  est  mort  dans 
une  maison  étrangère,  sur  le  pavé  d'une  chambre,  et  il  est 
dans  la  terre  humide  et  glacée,  sans  avoir  un  cercueil  pour 
le  défendre  de  la  pluie  et  du  froid. 

—  Oui,  oui,  dit  Fontevieux,  dont  la  voix  s'altéra  à  ce  sou- 
venir, et  nous  sommes  tous  deux  proscrits,  tous  deux  con- 
damnés à  la  vie  qu'a  menée  la  Rouarie. 

—  Est-ce  qu'elle  ne  vous  épouvante  pas,  Georges?  dit 
Thérèse. 

Fontevieux  ne  répondit  pas;  il  contempla  Thérèse;  son 
œil  s'anima  à  voir  sa  beauté  rayonner  d'un  sourire  de  joie. 
Son  cœur  se  glonfla  alors;  il  se  leva  brusquement  et  dit  : 

—  Partons,  Thérèse,  partons,  il  est  temps. 

—  Déjà?  dit-elle  tristement. 

-—  La  prudence  le  veut,  reprit  Fontevieux. 

—  Encore  ,un  moment,  reprit  Thérèse  d'une  voix  pleine 
de  prière  ;  je  suis  si  heureuse  ici  ! 

—  Heureuse!  dit  Fontevieux  en  essuyant  une  larme. 

—  Mais  pourquoi  cette  tristesse  ? 

—  Un  jour  viendra,  repartit  Fontevieux  amèrement,  où  je 
vous  dirai  ce  que  je  souffre  maintenant,  ce  que  j'avais  es- 
péré, et  ce  qui  n'était  qu'une  illusion. 

—  Parlez  tout  de  suite,  Georges,  dit  Thérèse.  Ne  sommes- 
nous  pas  proscrits  tous  deux,  vous  le  disiez  tout  à  l'heure,  or- 
phelins tous  deux,  tous  deux  enchaînés  aux  mêmes  devoirs, 
exposés  aux  mêmes  dangers,  poursuivant  les  mêmes  espé- 
rances, inséparables,  je  l'espère  du  moins,  dans  notre  bonne 
comme  dans  notre  mauvaise  fortune? 

—  Est-ce  tout,  Thérèse?  dit  Fontevieux;  et  à  ces  espé- 
rances que  nous  poursuivons  depuis  si  longtemps  ensemble, 
ne  s'en  est-il  mêlé  aucune  depuis  ce  matin? 


40  LES  AVENTURES 

—  Oh  !  Georges,  dit  Thérèse  avec  épouvante,  si  près  de  la 
tombe  de  la  Rouarie...  Ah!  c'est  mal  ce  que  vous  venez  de 
dire  là,  fil-elle  en  baissant  la  tête. 

—  Eh  bien!  oui,  reprit  Fontevieux  avec  une  exaltation 
fébrile,  c'est  mal,  mais  je  dois  vous  le  dire,  dût  ma  franchise 
vous  épouvanter,  cette  espérance  m'est  venue  à  l'instant 
même  où  la  Rouarie  rendait  le  dernier  soupir. 

—  Taisez- vous  !  taisez-vous  !  s'écria  Thérèse  avec  un  plus 
terrible  effroi. 

—  Oh  !  reprit  Fontevieux  en  pleurant,  Dieu  sait  si  jusqu'à 
ce  moment  la  pensée  d'être  à  vous  m'est  venue  une  seule 
fois.  La  Rouarie  est  mort,  Thérèse;  mais  s'il  eût  vécu,  il 
m'eût  toujours  trouvé  prêt  à  vivre  ou  à  mourir  pour  lui;  sa 
volonté  était  la  mienne,  son  esprit  s'était  enchaîné  le  mien. 
J'appartenais  à  ses  projets  comme  son  bras  à  son  corps  ;  il 
s'était  emparé  de  tout  mon  être,  excepté  de  mon  cœur,  qui 
était  allé  à  vous.  S'il  eût  vécu,  le  supplice  que  j'ai  supporté 
si  longtemps,  je  l'aurais  supporté  encore  sans  me  plaindre 
et  sans  chercher  à  y  échapper;  mais  quand  cette  barrière 
infranchissable  qui  me  séparait  de  vous  a  été  brisée  par  la 
main  inexorable  de  la  mort,  je  dois  vous  le  dire  pour  que 
vous  sachiez  toute  mon  àme,  je  n'ai  pu  contenir  une  sorte  de 
joie  fatale  et  coupable,  et  je  n'ai  pensé  qu'à  vous  à  côté  du 
cadavre  de  celui  pour  qui  j'aurais  donné  ma  vie,  si  j'avais 
pu  sauver  la  sienne,  pour  qui  je  la  donnerais  encore,  si  je 
pouvais  la  lui  rendre. 

Thérèse  se  taisait,  les  yeux  baissés,  le  cœur  ému,  la  rou- 
geur au  front. 

—  Vous  n'avez  point  pensé  à  moi,  vous,  reprit  Georges, 
et  je  vous  ai  excusée  dans  la  première  heure  de  votre  déses- 
poir ;  je  vous  ai  excusé  encore  lorsque  vous  défendiez  la 
pensée  de  la  Rouarie  oontre  les  esprits  étroits  qui  veulent  se 
partager  son  héritage;  je  vous  ai  encore  excusée  lorsque  la 
fuite  nous  a  forcés  de  reprendre  nos  fatigues  et  nos  dangers; 
mais  depuis  que  vous  êtes  dans  cette  maison,  depuis  que 
vous  ouvrez  votre  âme  aux  doux  souvenirs  de  votre  passé, 
j'ai  attendu  un  mot,  un  regard;  mais  rien!  rien!...  Depuis 
cette  heure  fatale  où  ma  vie  n'est  plus  qu'en  vous,  vous 
n'avez  pas  pensé  un  seul  moment  à  moi. 

Thérèse  pleurait;  mais  elle  avait  trop  peur  de  l'émotion 


DE   SATURNIN   FICHET.  41 

qu'elle  éprouvait  pour  oser  se  hasarder  à  paWer;  elle  ne  ré- 
pondit pas  encore, 

—  Non,  reprit  Fontevieux,  vous  n'avez  pas  pensé  à  moi, 
vous  ne  vous  êtes  pas  souvenue  de  cette  nuit  où  nous  mou- 
rions tous  deux,  perdus  et  abandonnés  par  tous,  et  où  vous 
me  disiez  que  vous  m'aimiez. 

—  J'y  ai  si  bien  pensé,  Georges,  s'écria  Thérèse  en  lais- 
sant éclater  ses  larmes,  que  j'ai  juré  sur  la  tombe  de  la 
Rouarie  de  n'être  à  toi  que  le  jour  où  notre  cause  aurait 
triomphé,  tant  je  me  suis  sentie  faible  désormais  contre  le 
fol  amour  que  j'éprouve. 

—  Est-ce  vrai?  dit  Georges  en  tombant  à  genoux  de- 
vant elle. 

—  Oui,  c'est  vrai,  répliqua-t-elle,  ce  que  vous  avez  éprouvé 
avec  effroi,  je  l'ai  éprouvé  avec  horreur. 

—  Vous  avez  raison,  Thérèse,  reprit  Georges,  mais  l'ave- 
nir nous  appartient,  l'avenir  qui  apporte  avec  lui,  non  pas 
l'oubli  de  ceux  qu'on  a  aimés,  mais  le  droit  de  penser  à  son 
propre  bonheur.  Ce  serment  que  tu  as  fait  à  la  Rouarie,  je 
le  prends  pour  moi  ;  tu  as  juré  de  ne  m'appartenir  que  le 
jour  où  notre  cause  aurait  triomphé,  et  moi  je  ne  me  croirai 
digne  d'être  à  toi  que  lorsque  j'aurai  combattu  et  vaincu 
pour  elle. 

--  Oh!  merci,  Georges,  merci!  dit  Thérèse  en  le  regar- 
dant ainsi  prosterné  à  ses  pieds;  ils  veulent  un  chef,  reprit- 
elle  avec  ardeur,  et  ils  ne  t'ont  pas  choisi,  et  ils  n'ont  pas  com- 
pris que  toi  seul  au  monde  pouvais  achever  tout  entière 
l'œuvre  dont  tu  as  déjà  fait  la  moitié  ! 

—  Cette  place,  dit  Fontevieux,  je  ne  veux  pas  la  devoir  à 
un  choix  toujours  cruellement  disputé,  cette  iplace,  je  veux 
la  devoir  à  mes  actions,  et  si  Dieu  n'a  pas  marqué  ma  tombe 
au  premier  pas  de  ma  carrière,  cette  place  je  l'aurai  bientôt 
conquise. 

—  Elle  est  à  toi,  et  c'est  moi  qui  te  la  donnerai,  reprit 
Thérèse  avec  enthousiasme.  Ecoute,  Georges,  écoute  :  cet 
acte  que  se  disputaient  encore  ce  matin  les  chefs  de  notre 
entreprise,  cette  liste  de  tous  les  conjurés,  qui  est  la  force 
même  de  la  conjuration,  ce  levier  avec  lequel  on  peut  jeter 
d'un  seul  coup  dans  la  révolte  tous  les  villages  de  trois  pro- 
vinces, c'est  moi  qui  l'ai,  Fontevieux,  et  je  te  la  donnerai. 

3. 


42  LES  AVENTURES 

Ah  !  disàis-tu,  je  n*ai  pas  pfeiisé  à  toi  depuis  que  la  barrière 
qui  nous  séparait  est  tombée  ;  oh  !  Fontevieux,  que  je  t'aime 
bien  plus  que  toi!  j'y  avais  pertsé avant,  moi  !  et  cette  liste, 
je  l'ai  volée  à  la  Rouarie,  vivant  encore  pendant  que  tu  dor- 
mais à  côté  de  la  chambre  ou  je  veillais  pour  toij  près  du  lit 
de  celui  qui  se  mourait. 

—  Oh  !  sois  bénie,  Thérèse,  dit  Fontevieux,  sois  bénie,  et 
maintenant  demande-moi  tout  ce  que  tu  voudras;  dis-moi 
quel  péril  il  faut  braver,  quels  travaux  il  faut  entreprendre. 
Oh  !  que  n'ai-je  déjà  une  armée  pour  délivrer  la  France  de 
ses  bourreaux  et  t'en  faire  proclamer  la  libératrice  ;  oh  !  je 
te  le  jure,  Thérèse,  je  te  le  jure,  j'aurai  de  la  gloire,  je  serai 
digne  de  toi  ! 

—  Et  alors,  n'est-ce  pas,  dit  Thérèse,  nous  reviendrons 
dans  cette  maison  ?  car  vous  qui  me  reprochez  de  ne  pas 
avoir  pensé  à  vous,  Georges,  vous  ne  savez  pas  qu'a  l'in- 
stant où  je  me  replongeais  avec  tant  de  bonheur  dans  les 
souvenirs  du  passé,  je  faisais  en  moi-même  l'histoire  de 
notre  avenir.  Comprenez-vous  le  charme  d'être  ici,  à  l'abri 
de  toute  crainte,  de  toute  séparation,  au  milieu  de  la  famille 
dont  nous  serons  à  notre  tour  les  anciens,  et  de  pouvoir  nous 
rappeler  ces  jours  funestes  d'à-présent  ;  cet  orage  sanglant 
et  fatal,  arrachant,  brisant,  détruisant  les  plus  puissants  du 
royaume,  et  nous  poursuivant  aussi  dans  notre  obscure  exis- 
tence, prêt  à  nous  anéantir  sous  sa  furie,  et  auquel  nous  au- 
rons échappé  ?  Ne  trouvez-vous  pas  que  ce  sera  là  un  bon- 
heur qui  n'est  réservé  qu'à  ceux  qui  ont  souffert,  ëi  tremblé, 
et  pleuré  comme  nous  ? 

—  Oh  !  oui,  Thérèse,  répondit  Fontevieux,  et  ce  jour  je 
me  rappellerai  tout,  et  je  raconterai  comment  tu  fus  plus 
forte  et  plus  aimante  que  moi,  comment  je  te  soupçonnai  et 
comment  tu  me  rassuras.  Car  je  t'aime,  entends-tu,  comme 
nulle  femme  n'a  pu  être  aimée... 

Taisez-vous,  Georges,  dit  Thérèse,  avec  ce  bonheur  em- 
barrassé que  donne  l'amant  que  l'on  aime. 
'  —  Car,  reprit  Georges,  aucune  femme  ne  vous  a  jamais 
égalée,  Thérèse.  Oh!  laissez-moi  vous  dire  tout  ce  que  j'é- 
prouve!... laissez  parler  ce  cœur  si  longtemps  comprimé!... 
îs^e  savez-vous  pas  que  le  prisonnier  qui  croit  que  sa  capti- 
vité sera  éternelle,  s'y  résigne,  et  n'éprouve  plus  qu'un  dé- 


DE  SATURNIN   FICHET.  *3 

sèspoir  calme  et  Sans  combat?...  Mais  vienne  le  jour  où  un 
événement  lui  apporte  l'assurance  de  sa  liberté,  ohl  alors, 
il  éclate  et  heurte  sans  cesse  la  porte  de  sa  prison;  il  appelle, 
et  se  fait  répéter  sans  cesse  qu'il  sera  bientôt  libre,  et  il  de- 
mande à  chaque  minute  :  «  Est-ce  dans  huit  jours  ?  est-ce 
demain?  est-ce  aujourd'hui?  »  Eh  bien,  moi,  je  suis  ainsi; 
il  faut,  après  ce  silence  affreux  de  trois  ans,  que  je  parle  et 
que  je  dise  sans  cesse  :  «  Je  t'aime!  je  t'aime  !  et  toi,  m'ai- 
mes-tu? m'aimes-tu?...  » 

—  Oh!  oui,  Georges,  je  vous  aime...  oui...  mais  prenez 
garde,  ami,  nos  vieux  serviteurs  sont  là  près  de  nous...  Que 
diraient-ils  s'ils  entraient  tout  à  coup,  et  qu'ils  vous  trouvas- 
sent là  à  mes  pieds,  mes  mains  dans  les  vôtres,  mon  front 
inchné  vers  le  tien.  Oh  !  tais-toi,  Georges  !  tais-toi  !... 

—  Eh  bien  !  dis-moi  encore  que  tu  m'aimes... 

—  Oh!  ne  le  vois- tu  pas!  ne  le  sens-tu  pas!...  Mets  ta 
main  sur  mon  cœur...  il  m'étouffe,  tant  je  suis  heureuse... 
Mais  écoute-moi,  Georges,  c'est  à  mon  tour  d'être  prudente, 
et  il  est  temps  de  partir;  vois,  déjà  la  nuit  est  moins  épaisse 
et  le  ciel  noir  s'éclaire  de  teintes  grises  ;  à  peine  aurons- 
nous  le  temps  de  quitter  cette  ville  dangereuse. 

—  Oh  !  pas  encore,  Thérèse,  pas  encore,  reprit  à  son  tour 
Fontevieux  ;  mais  où  serions-nous  mieux  cachés  que  dans 
cette  maison,  que  les  maîtres  ont  désertée  depuis  si  long- 
temps? Reste,  Thérèse,  reste,  il  te  faut  du  repos...  Un  jour, 
un  seul  après  tant  de  fatigues,  tant  de  cruels  événements... 
Oh  !  restons,  je  t'en  supplie,  restons... 

—  Non,  non!  dit  Thérèse,  il  faut  partir;  je  le  veux,  je 
vous  en  prie.  N'oubliez  pas  mon  serment,  Georges,  n'ou- 
bliez pas  que  moi  aussi  j'ai  eu  longtemps  à  me  taire,  que 
moi  aussi  je  sens  que  la  vie  commence  à  ce  moment  pour 
moi.  Oh!  non,  non!  reprit-elle  en  se  dégageant  vivement, 
un  jour  entier  dans  cette  solitude,  un  jour  entier  en  proie  à 
tes  aveux  et  à  tes  prières...  je  ne  le  veux  pas  !... 

Georges  la  prit  dans  ses  bras  et  la  ramena  doucement. 

Elle  avait  la  poitrine  haletante,  les  yeux  baissés,  les  lè- 
vres de  Georges  effleuraient  son  front.  Elle  le  repoussa  avec 
tristesse. 

—  C'est  mal,  Georges,  lui  dit-elle  ;  oh  !  laissez-moi  gar- 
der envers  vous  la  chasteté   que  je  dois  à  celui  qui  me 


44  LES  AVENTURES 

donnera  son  nom.  Partons,  j'ai  honte,  j'ai  peur;  ne  me 
faites  pas  rougir  devant  vous! 

—  Viens  donc,  Tliérèse,  viens,  dit  Fontevieux;  allons, 
et  Dieu  nous  soit  en  aide  pour  le  salut  de  la  France  et  pour 
notre  bonheur  ! 

—  C'est  bien,  Georges,  c'est  bien...  Va,  sois-en  sûr. 
Dieu  nous  protégera  ! 

A  ce  moment  le  marteau  fit  résonner  avec  violence  la 
porte  cochère  de  la  rue. 


VI 


A  ce  bruit,  Georges  et  Thérèse  tressaillirent,  tous  deux  se 
regardèrent  avec  épouvante.  Dieu  envoyait-Il  un  démenti 
à  leurs  douces  espérances,  leur  envoyait-il  un  châtiment 
du  bonheur  imprudent  auquel  ils  venaient  de  se  hvrer, 
quand  une  si  sainte  cause  était  dans  leurs  mains? 

Ils  écoutèrent.  Baptiste  accourut  tout  tremblant,  et  leur 
dit  qu'il  avait  aperçu  une  troupe  armée  qui  stationnait  à 
la  porte  de  la  maison. 

--  Va  leur  ouvrir,  lui  dit  Thérèse,  et  retiens-les  quelques 
minutes  seulement,  le  temps  nécessaire  pour  que  nous 
puissions  gagner  la  porte  du  jardin. 

Aussitôt  Fontevieux  et  Thérèse  coururent  rapidement 
vers  la  porte  par  laquelle  ils  étaient  entrés;  mais  au  mo- 
ment où  ils  allaient  l'ouvrir,  ils  entendirent  des  voix  dans 
la  rue  et  des  bruits  d'armes  qui  leur  apprirent  que  la  maison 
était  cernée. 

—  Nous  sommes  perdus  !  dit  Thérèse  résolument. 

—  Oh  !  dit  Georges,  je  te  défendrai  contre  une  armée  ! 

—  Non,  dit  Thérèse,  tu  ne  leur  résisteras  pas.  Dieu  nous 
délivrera  de  leur  mains,  s'il  ne  s'est  pas  détourné  de  tous 
ses  serviteurs  ;  mais  avant  que  nos  ennemis  ne  s'emparent  de 


DE  SATURNIN    FICHET.  45 

nous,  il  nous  reste  un  dernier  devoir  à  remplir  ;  suivez- moi. 
Ils  rentrèrent  immédiatement  dans  le  salon,  renfermé^- 
rent  les  volets  extérieurs  de  la  porte-fenêtre,  les  volets  du 
dedans,  et  les  assurèrent  par  la  barre  de  fer  que  la  vieille 
Marthe  avait  détachée. 

—  Et  maintenant,  dit-elle  à  Fontevieux,  traînez  ces  meu- 
bles contre  la  porte  qui  ouvre  sur  le  vestibule  ;  maintenez- 
la  fermée  jusqu'à  ce  que  j'aie  accompli  le  sacrifice. 

Pendant  que  Fontevieux  lui  obéissait,  Thérèse  ramassa 
rapidement  les  restes  du  foyer,  les  ranima  et  y  jeta  tout  le 
bois  qu'elle  trouva  sous  sa  main. 

Cependant  la  flamme  se  rallumait  à  peine.  Thérèse,  éper- 
due, cherchait  de  tous  côtés  des  aliments  à  la  flamme. 

Pendant  ce  temps,  Fontevieux  entassait  devant  la  porte 
les  consoles,  les  sièges,  tout  ce  qui  pouvait  opposer  une 
résistance  à  l'entrée  de  ceux  qui  avaient  déjà  envahi  la 
maison.  Pendant  ce  temps  aussi,  on  les  entendait  parler 
bruyamment  à  la  porte  du  vestibule,  dont  Baptiste  voulait 
absolument  les  défendre. 

—  Le  gardien  du  cimetière,  s'écriait-il,  est  un  imbécile  ! 
il  n'est  point  entré  de  voleur  dans  la  maison  cette  nuit  : 
tout  y  est  parfaitement  en  ordre,  et  je  ne  demande  l'assis- 
tance de  personne. 

—  Ce  ne  sont  pas  des  voleurs  qui  y  sont  entrés,  répondit 
une  voix  qui  n'était  autre  que  celle  de  Barthe,  ce  sont  des 
ennemis  de  la  république. 

—  Je  vous  dis  qu'il  n'y  est  entré  personne,  ni  voleurs  ni 
ennemis  de  la  république,  repartit  Baptiste. 

—  Pour  ça  vous  avez  tort,  dit  le  gardien  du  cimetière 
qui  avait  accompagné  ceux  qui  venaient  faire  cette  per- 
quisition, je  suis  sûr  d'avoir  vu  hier  soir,  dans  la  nuit,  deux 
individus  pénétrer  par  la  petite  porte  du  jardin  de  la  petite 
ruelle  ,  c'est  si  vrai  que  je  n'en  ai  pas  dormi  de  la  nuit,  et 
comme  ce  matin  au  premier  du  point  du  jour  je  ne  vous  ai 
point  vu  comme  d'ordinaire  travailler  dans  le  clos,  j'ai  craint 
qu'on  vous  eût  surpris  dans  votre  sommeil,  et  qu'il  vous  fût 
arrivé  malheur,  et  j'en  ai  été  avertir  M.  le  maire. 

En  effet,  c'est  dans  cette  bonne  intention  que  ce  mal- 
heureux avait  été  éveiller  la  sollicitude  du  magistrat  ré- 
publicain. Si  le  maire  avait  été  seul  chez  lui,  lorsque  le 


46  LES  AVENTURES 

gardien  du  cimetière  lui  apporta  cet  avis,  '  il  est  probable 
que  ce  magistrat  n'eût  pas  mis  un  très-vif  empressement 
à  aller  s'assurer  de  l'existence  de  deux  vieillards  dont  per- 
sonne ne  s'occupait,  il  est  brobable  encore  qu'en  les  trou- 
vant dans  la  maison  il  s'en  fût  tenu  là,  et  qu'il  eût  renvoyé 
le  gardien,  en  lui  reprochant  de  l'avoir  dérangé  si  inutile- 
ment. Mais  lorsque  cet  officieux  maladroit  alla  chez  le  maire, 
Barthe  s'y  trouvait,  Barthe  qui,  en  vertu  des  ordres  qu'il 
avait  reçus  de  Morillon,  allait  de  ville  en  ville  pour  rame- 
ner toutes  les  troupes  disponibles. 

A  peine  eut-il  entendu  l'avis  qui  venait  d'être  donné  au 
magistrat  municiapl,  que  Barthe  y  vit  tout  autre  chose  que 
ce  qu'y  avait  vu  le  gardien  du  cimetière.  Il  savait,  lui,  que 
la  Rouarie  était  sur  le  point  de  mourir,  il  savait  que  Moril- 
lon l'avait  été  surprendre  à  la  Guyomarais,  où  il  était  avec 
quelques-uns  de  ses  associés  et  avec  Thérèse  Moëllien.  Il 
supposa  donc  que  c'étaient  des  fugitifs  et  non  des  voleurs 
qui  avaient  pénétré  dans  cette  maison.  Aussitôt  il  prit  de& 
mesures  rapides  pour  que  la  maison  fût  cernée  de  tdus 
côtés.  C'était  lui  qui  insistait,  comme  nous  l'avons  dit,  pour 
entrer  dans  les  appartements. 

—  Je  vous  dis  qu'il  n'y  a  personne,  répétait  sans  cesse 
le  vieux  Baptiste,  et  que  voilà  plus  d'un  an  que  cette  mai- 
son n'a  été  ouverte. 

—  Vous  mentez  !  dit  un  garde  national  qui  entrait  dans 
ce  moment  dans  le  vestibule,  car  il  y  a  au  beau  milieu  du 
toit  une  cheminée  qui  fume,  et  vous  n'avez  pas  l'habitude 
de  faire  votre  cuisine  dans  le  salon  ou  dans  la  chambre  à 
coucher  de  la  maison, 

— ■  En  voilà  assez  comme  ça,  repartit  Barthe,  et  brisez  les 
portes  si  cet  homme  ne  veut  pas  nous  en  donner  les  clefs. 

—  Eh  bien,  eh  bien,  dit  Baptiste  qui,  ne  sachant  pas  que 
la  maison  était  cernée,  voulait  gagner  quelques  minutes 
pour  donner  à  Thérèse  et  à  Fontevieux  le  temps  de  sortir 
par  lé  jardin,  je  vais  vous  les  chercher. 

—  Que  diable  brûle-t-on  donc  là-dedans,  s'écria  un  garde 
national  du  fond  de  la  cour,  on  dirait  qu'ils  veulent  mettre 
le  feu  à  la  maison. 

En  effet,  le  feu  s'était  enfin  animé,  grâce  à  tous  les  ali- 
ments que  lui  avait  fournis  Thérèse.  Ecrans ,  corbeilles 


DE  SATURNIN   PICHET.  47 

de  femme,  petits  meubles  précieux,  elle  avait  tout  jeté  dans 
la  cheminée.  Enfm,  quand  elle  vit  la  flamme  briller  ardente 
et  active  dans  le  foyer  ; 

—  Garde  la  porte  !  cria-t-elle  tout  à  coup  à  Fontevieux , 
et  fais-toi  tuer  s'il  le  faut,  mais  qu'ils  n'entrent  pas. 

Aussitôt  elle  se  dépouilla  de  sa  robe  et  la  jeta  dans  les 
flammes. 
A  ce  moment  Barthe  s'écriait  de  l'autre  côté  : 

—  On  brûle  quelque  chose,  enfoncez  les  portes,  n'atten- 
dez pas  les  clefs. 

Les  premiers  coups  de  crosse  de  fusils  se  firent  entendre. 

—  Tiens  bon,  dit  Thérèse,  qui  voyait  avec  désespoir  que 
la  flamme  était  presque  complètement  éteinte  sous  le  drap 
lourd  et  humide  dont  elle  venait  pour  ninsi  dire  de  l'enve- 
lopper. 

Les  gardes  nationaux  commencèrent  à  frapper  avec  co- 
lère. Fontevieux,  les  deux  mains  en  avant,  maintenait  con- 
tre la  porte  les  meubles  qu'il  y  avait  accumulés,  et  Thérèse 
demi-nue  courait  dans  le  salon,  cherchant  d'autres  éléments 
à  la  flamme  qui  se  mourait.  D'une  main  désespérée  elle  brisa 
les  chaises,  les  fauteuils,  en  jeta  les  débris  dans  feu.  Mais 
une  lourde  fumée  sortait  seule  de  ce  foyer  étouffé.  Alors 
Thérèse  désespérée,  s'arrêta  devant  le  portrait  de  sa  mère, 
le  contempla  un  moment,  puis  le  détacha  du  mur,  et  ayant 
fait  le  signe  de  la  croix,  elle  le  jeta  dans  le  feu  en  mur- 
murant : 

—  C'est  pour  votre  sainte  cause,  mon  Dieu  ! 

Enfin  elle  poussa  un  cri  de  joie  en  voyant  la  flamme  s'em- 
parer de  cette  toile  et  de  ces  bois  desséchés  par  les  années. 

La  porte  pliait  cependant,  et  quelques-uns  des  meubles 
entassés  par  Fontevieux,  cédant  à  l'ébranlement  que  leur 
donnaient  les  coups  multipliés  des  agresseurs,  avaient  roulé 
avec  fracas  par  dessus  de  la  tête  de  George;  Thérèse  les  avait 
ramassés  et  les  avait  traînés  jusqu'au  foyer  de  la  vaste  chemi- 
née. La  flamme  pétillait,  l'épaisse  fumée  qu'exhalait  le  drap 
commençait  à  emporter  avec  elle  quelques  jets  de  flamme, 
qui  s'allumaient  comme  des  éclairs  dans  ce  sombre  nuage. 

—  Encore  une  minute!  s'écriait  Thérèse,  encore  une 
minute  ! 

Mais  à  cet  instant  la  porte  céda  aux  elTorls  de  ceux  qui 


48  LES  AVENTURES 

l'attaquaient;  les  meubles  furent  renversés,  Georges  fut  re- 
poussé au  loin,  et  c'est  seulement  alors  qu'il  aperçut  Thérèse 
à  demi-nue,  qui  se  jeta  dans  ses  bras  en  lui  disant  : 

—  Cache-moi  !  cache-moi  ! 

Cependant,  la  porte  ouverte  en  face  la  cheminée,  lui  livra 
un  courant  d'air  glacé  qui  s'engouffra  dans  les  flammes  et 
leur  donna  une  activité  dévorante. 

—  Ils  sont  sauvés,  murmura  tout  bas  Thérèse  pendant  que 
Barthe  criait  : 

—  Eteignez  le  feu  !  éteignez  le  feu  ! 

On  arracha  au  foyer  les  meubles  à  moitié  consumés,  dont 
les  cuivres  s'étaient  tordus  dans  la  flamme,  les  débris  de  toi- 
les, et  enfm  quelques  lambeaux  de  drap,  que  le  feu  avait  cal- 
cinés sans  les  réduire  en  cendre. 

Barthe  avait  entendu  dire  que  Thérèse  Moëlhen  portait 
dans  ses  habits  les  papiers  de  la  Rouarie;  il  s'empara  de  ces 
morceaux  de  draps  et  put  reconnaître  la  cendre  blanche  et 
terne  du  papier  qui  les  doublait;  mais  toute  trace  d'écriture 
avait  disparu,  tout  nom  était  effacé. 

Alors  il  se  tourna  vers  Thérèse  Moëllien,  qui  se  tenait  con- 
fuse derrière  Fontevieux. 

Il  fallait,  au  digne  agent  de  l'infâme  Morillon,  une  lâcheté 
à  faire,  à  défaut  d'une  cruauté,  et  comme  on  venait  de  lui 
arracher  la  preuve  grâce  à  laquelle  il  eût  pu  envoyer  plus  de 
deux  cents  victimes  à  l'échafaud,  il  eut  recours  à  l'insulte 
pour  se  venger  de  son  désapointement. 

—  Ah!  par  Dieu!  la  belle,  dit-il  en  se  tournant  vers 
Thérèse,  il  paraît  que  nous  vous  avons  dérangée  au  bon  mo- 
ment, car  d'après  le  costume  où  nous  vous  trouvons,  je  dois 
vous  rendre  cette  justice  de  dire  que  vous  n'employez  pas 
tout  votre  temps  à  conspirer  contre  la  république. 

—  Misérable  !  s'écria  Fontevieux  en  s'élançant  sur  Barthe. 

—  Laissez-le  dire,  Georges,  répliqua  Thérèse  en  l'arrê- 
tant, ce  n'est  plus  qu'à  Dieu  que  nous  devons  compte  de  nos 
actions. 

—  Oh  î  oh  !  dit  Barthe,  Georges,  Georges  de  Fontevieux, 
sans  doute.  —  Très-bien  !  ajouta-t-il  ;  je  vous  remercie,  la 
belle,  de  m'avoir  appris  le  nom  de  votre  amant. 

—  Puisque  vous  savez  mon  nom,  dit  Fontevieux,  il  faut 


DE  SATURNIN    FICHËT.  49 

que  vous  sachiez  aussi  qui  je  suis  :  voici  des  papiers,  veuillez 
en  prendre  connaissance. 

Depuis  longtemps  Georges  de  Fontevieux  était  muni  d'une 
commission  du  prince  des  Deux-Ponts,  qui  l'avait  accrédité 
comme  son  agent  diplomatique  auprès  de  la  république  fran- 
çaise; cette  commission  l'avait  plus  d'une  ibis  tiré  d'embar- 
ras, et  il  espérait  encore  y  trouver  son  salut,  et  surtout  celui 
de  Thérèse. 

Barthe  fut  vivement  contrarié  à  la  lecture  de  ces  papiers, 
qui  donnaient  à  l'arrestation  de  Fontevieux  une  importance 
politique  qu'il  n'avait  pas  prévue. 

-—  Quoique  je  ne  sache  pas  trop  ce  que  peut  venir  faire 
dans  ce  pays  l'envoyé  du  prince  des  Deux-Ponts,  dit  Barthe, 
je  dois  reconnaître  que  ces  papiers  sont  en  règle;  mais  quant 
à  cette  fille... 

—  Elle  voyage  avec  moi,  dit  Georges  en  regardant  Thé- 
rèse d'un  air  suppliant. 

—  En  quelle  qualité,  reprit  Barthe,  comme  votre  femme 
ou  comme  votre  maîtresse  ? 

—  Comme  ma  femme,  répondit  Georges. 

—  Monsieur  le  maire,  reprit  Barthe,  la  fille  Thérèse  Moël- 
lien  a-t-elle  fait  aflicher,  dans  cette  commune,  les  bans  de 
son  mariage  avec  le  sieur  Fontevieux,  comme  la  loi  l'ordonne? 

Le  maire  répondit  négativement. 

—  En  ce  cas,  répondit  Barthe,  ce  prétendu  mariage  est 
faux  ou  nul,  vous  ne  pouvez  tout  au  plus  réclamer  cette 
fille  que  comme  votre  servante,  ou  comme  votre  maîtresse, 
choisissez. 

—  Ni  comme  l'une  ni  comme  l'autre!  s'écria  tout  à  coup 
Thérèse  avec  une  indignation  exaltée.  Oh!  Georges,  Geor- 
ges, la  vie  ne  vaut  pas  qu'on  souffre  une  pareille  injure  : 
allez,  vous  êtes  libre,  moi  je  reste,  et  je  le  dis  tout  haut:  j'ai 
conspiré  et  je  conspirais  encore  à  l'instant  même,  en  brûlant 
ce  vêtement  où  était  cachée  la  preuve  de  ma  conspiration. 

—  A  la  bonne  heure,  dit  Barthe,  voilà  de  la  franchise,  ce 
n'est  pas  comme  vous,  monsieur  Georges  de  Fontevieux,  qui 
vous  prétendez  un  envoyé  respectable  d'un  prince  allié;  que 
faisiez-vous  ici,  monsieur  l'ambassadeur,  ajouta- t-il  avec 
ironie  ? 

—  J'aidais  mademoiselle  de  Moëllien,  dit  Georges,  à  vous 

H.  4 


50  LES    AVENTURES 

arracher  toutes  les  traces  de  cette  conspiration  qui  éclatera 
sur  vous  et  vous  dévorera  tous  ;  je  conspirais  avec  elle,  et 
s'il  faut  mourir  pour  cela,  je  mourrai  avec  elle. 

—  Ah  !  s'écria  Barthe  avec  joie,  il  me  semble  que  nous 
n'en  avons  pas  besoin  de  plus  pour  arrêter  ces  deux  infâmes 
aristocrates  et  les  conduire  à  Rennes  sous  bonne  escorte.  A 
cheval,  à  cheval  1  et  gagnons  le  chef-lieu  du  département. 
Ça  vous  fera  plaisir,  ajouta-t-il  en  se  tournant  vers  Georges 
et  Thérèse;  car,  si  je  ne  me  trompe  pas,  vous  y  trouverez  des 
gens  de  votre  connaissance.  Allons,  dépêchons-nous,  nous 
n'avons  pas  une  minute  à  perdre. 

Immédiatement  on  attacha  la  main  de  Fontevieux  à  la 
main  de  Thérèse,  et  on  les  plaça  au  centre  d'une  troupe  de 
garde  nationale. 

—  Marthe...  dit  tout  bas  Thérèse  à  la  vieille  servante. 
La  pauvre  servante  s'avança  en  pleurant. 

—  N'as-tu  pas  un  vieux  manteau  à  me  jeter  sur  les  épau- 
les? dit  Thérèse. 

—  Ah  bah  !  ah  bah  1  fit  Barthe  en  leur  montrant  la  porte 
de  la  rue,  il  n'y  a  pas  de  mal  à  ce  que  vous  régaliez  un  peu 
les  habitants  de  Fougères  de  la  vue  de  vos  charmes.  Eh  !  eh  ! 
ajouta-t-il  avec  un  rire  féroce,  voilà  des  épaules  blanches 
comme  l'ivoire;  ça  fait  un  beau  brin  de  fille,  n'est-ce  pas, 
vous  autres  ? 

Et  l'ignoble  agent  poursuivant  ses  plaisanteries  obscènes, 
força  la  malheureuse  Thérèse  à  traverser  ainsi  à  moitié  nue 
toute  la  ville  de  Fougères  ;  elle  parcourut  ainsi  sous  le  froid 
toute  la  distance  qui  sépare  cette  ville  de  Rennes.  Et  ce  ne 
fut  qu'au  moment  d'arriver  qu'un  garde  national,  ému  des 
larmes  silencieuses  que  Igi  pudeur  et  non  pas  la  souffrance 
lui  faisait  verser,  lui  jeta  un  manteau  dont  elle  put  s'enve- 
lopper. 

A  l'heure  où  Thérèse  et  Georges  arrivaient  à  la  prison  de 
Rennes,  sous  l'escorte  de  Barthe,  Picot  Lemoëlan  et  Angé- 
lique Desilles  y  avaient  été  déjà  écroués  par  ordre  de  Moril- 
lon. Quant  à  Marguerite,  elle  avait  été  remise  à  Guillaume 
Poiré,  avec  ordre  de  la  transférer  dans  les  prisons  de  Nan- 
tes ;  car  pour  prix  des  renseignements  que  lui  avait  donnés 
Lemf^ître  au  sujet  de  Gésaire  Perbruck,  Morillon  lui  avait 


DE    SATURNIN  FIGHET.  51 

promis  de  lui  envoyer  sa  fille  si  jamais  il  parvenait  à  l'ar- 
rêter. 


VI 


Cependant  Morillon  déçu  dans  ses  vastes  espérances,  Mo- 
rillon à  qui  échappaient  les  chefs  les  plus  importants  de  l'as- 
sociation, qu'il  avait  si  ardemment  poursuivis,  Morillon  vou- 
lut s'emparer  du  petit  nombre  de  ceux  dont  le  hasard  lui 
avait  livré  les  noms. 

Avant  que  la  Ghauvenais  et  Morin  Delaunay,  qui  habi- 
taient Rennes,  eussent  pu  être  avertis  de  ce  qui  s'était  passé 
à  la  Fosse-ïngant,  ils  étaient  arrêtés  dans  leurs  maisons. 
Malheureusement  pour  eux,  leurs  noms  se  trouvaient  dans 
les  papiers  dont  Morillon  s'était  emparé.  Presque  en  même 
temps  Loquet  de  Grandville  et  Grou  de  la  Mothe  étaient  sur- 
pris dans  leur  château.  Ceux-ci  durent  leur  arrestation  au 
souvenir  que  Morillon  garda  de  les  avoir  rencontrés  lors- 
qu'ils se  rendaient  à  la  grande  assemblée  du  château  de  la 
Rouarie.  Plus  tard  on  s'empara  de  madame  Lafauchais, 
dont  Morillon  intercepta  une  lettre  adressée  à  Loquet  de 
Grandville,  lettre  dans  laquelle  cette  dame  l'avertissait  de 
ce  qui  venait  de  se  passer  à  la  Fosse-Ingant.  Mais  ce  n'était 
pas  assez  pour  Morillon,  il  lui  fallait  d'autres  victimes,  puis- 
qu'il connaissait  d'autres  hommes  qu'il  pouvait  accuser.  Il 
connaissait  M.  de  Perbruck  et  M.  de  Paradèze,  Champa- 
gnolles,  les  deux  Desilles,  la  Châtaigneraie,  et  il  considérait 
toutes  ces  têtes  comme  lui  appartenant. 

En  conséquence,  deux  jours  après  l'arrestation  de  Thé- 
rèse Moëllien  et  de  Fontevieux,  il  reprit  ses  courses  en  com- 
pagnie de  Rarthe,  qui  lui  avait  triomphalement  amené  ces 
deux  prisonniers.  Mais,  tout  en  poursuivant  les  nobles  roya- 
listes, le   farouche  commissaire   pensait  à  ses  vengeances 


52  LES    AVENTURES 

personnelles,  et  il  arriva  que  ce  fut  en  voulant  satisfaire  une 
Iiaine  particulière  qu'il  se  retrouva  sur  la  piste  de  quelques- 
uns  des  personnages  de  ce  récit. 

En  effet,  Morillon  n'avait  pas  oublie  la  résistance  de  Del- 
benne,  et  il  avait  juré  de  se  venger  du  mouvement  d'huma- 
nité qui  avait  poussé  le  lieutenant  de  gendarmerie  à  proté- 
ger Marguerite  contre  d'odieuses  brutalités.  Pour  y  parvenir. 
Morillon  essaya  d'abord  de  faire  un  rapport  défavorable 
contre  cet  officier;  mais  les  services  de  celui-ci  parlèrent 
plus  haut  que  la  dénonciation  de  Morillon,  et  les  membres 
de  la  commune  de  Rennes  poussèrent  le  courage  jusqu'à 
dire  à  Morillon  qu'il  était  inutile  de  battre  une  femme  pour 
l'arrêter. 

Cet  échec  devint  un  nouveau  grief  contre  Delbenne.  Ce 
fut  donc  dans  le  but  d'atteindre,  d'un  autre  côté,  la  ven- 
geance qui  lui  échappait,  que  Morillon,  accompagné  de 
i^arthe,  se  rendit  à  la  demeure  de  Marie- Jeanne.  Il  savait 
que  cette  fille  avait  assassiné  son  frère  pour  protéger  la 
venue  de  Delbenne,  son  amant  ;  il  avait  appris,  d'une  autre 
part,  que  la  Rouarie  se  trouvait  dans  la  grange  du  malheu- 
reux Lefort,  la  nuit  où  lui-même  se  rencontrait  dans  la 
ferme  avec  Saturnin  Fichet,  les  frères  Kobertin  et  l'infor- 
ivmée  Marguerite;  et  il  espéra  faire  jaillir  de  toutes  ces 
circonstances  une  accusation  où  il  envelopperait  Del- 
benne. 

Ainsi,  trois  jours  après  sa  dernière  expédition.  Morillon, 
toujours  infatigable,  arrivait  à  l'angle  du  bois  de  Blain,  à 
quelques  pas  de  Guéménée.  Il  alla  droit  à  la  ferme  de  Marie - 
Jeanne.  Lorsqu'il  y  entra,  il  ne  trouva  qu'une  servante  qui 
s'occupait  aux  soins  de  la  maison,  et  lui  demanda  à  parler  à 
sa  maîtresse. 

—  Elle  n'habite  plus  cette  ferme,  lui  répondit  cette  fille. 
Depuis  le  jour  où  son  frère  y  a  été  assassiné  avec  Sylvestre  et 
los  deux  gars  Robertin,  elle  l'a  abandonnée,  et  ne  veut  plus 
<'n  entendre  parler. 

—  Et  à  qui  appartient-elle  maintenant,  dit  Morillon? 

—  Dame!  reprit  la  fille  d'un  air  niais,  je  pourrais  bien  dire 
qu'elle  est  à  moi  et  à  mon  frère,  car  le  lendemain  de  ce  ter- 
rible jour...  lorsque  nous  sommes  revenus  de  Guéménée,  où 
elle  nous  avait  envoyés  passer  la  nuit,  elle  nous  a  dit  comme 


DE    SATURNIN  FICHET.  53 

ça  •  «  Prenez  la  ferme,  faites-en  ce  que  vous  voudrez,  je  vous 
la  donne.  » 

—  Elle  est  donc  bien  malheureuse,  la  pauvre  fille?  reprit 
Morillon. 

— -  Oh!  oui,  et  sans  un  voisin  qui  l'a  recueillie  et  chez  qui 
elle  est  placée  comme  servante,  je  crois  bien  qu'elle  serai  i 
morte  de  froid  et  de  faim  dans  le  bois,  où  elle  passait  toute  la 
journée  à  pleurer  et  à  se  lamenter. 

—  Pardieu!  dit  Morillon,  qui  voulait  absolument  attein- 
dre Marie-Jeanne,  voilà  qui  est  d'un  brave  homme,  et  je  vou- 
drais bien  le  connaitre,  car  les  honnêtes  gens  sont  rares  par 
le  temps  qui  court.  • 

--  Puisque  vous  connaissez  Marie  -  Jeanne ,  reprit  la 
paysanne,  vous  connaissiez  peut-être  les  Robertins,  ceux 
qui  sont  morts  ici. 

—  Oui,  oui,  dit  Morillon,  c'étaient  mes  bons  amis;  je  con- 
naissais Jérôme  et  Paul. 

~  Eh  bien!  répliqua  la  servante,  c'est  leur  oncle,  c'est 
le  frère  de  leur  père  qui  a  recueilli  Jeanne. 

—  Ah  !  je  sais,  je  sais,  dit  Morillon,  celui  qui  demeure  tout 
près  d'ici. 

—  Eh  bien!  oui,  dit  la  paysanne,  celui  qui  tient  une  fermo 
de  M.  Perbruck,  et  dont  les  terres  sont  enclavées  dans  la 
lisière  du  bois. 

—  Je  vois  cela  d'ici,  reprit  Morillon,  dont  l'instinct  de  li- 
mier se  réveilla  à  ce  nom  de  Perbruck. 

Puis,  voulant  apprendre  où  était  située  la  ferme,  sans  avoir 
l'air  de  questionner  la  servante,  il  reprit  : 

—  N'est-ce  pas  à  gauche,  en  sortant  de  la  maison  et  e:î 
allant  du  côté  de  Nantes  ? 

—  C'est  ça. 

--  Puis,  au  milieu  du  bois,  continua  Morillon  de  l'air  d'uîi 
homme  qui  cherche  à  se  rappeler  un  chemin  qu'il  a  suivi  il 
y  a  longtemps;  puis  au  milieu  du  bois,  il  me  semble  qu'on 
prend  à  droite... 

—  Oh!  non,  non,  reprit  la  servante;  c'est  pas  si  loin  que 
ça  ;  c'est  au  premier  chemin  de  détourne  à  gauche  dans  le 
bois  et  plus  encore  à  gauche,  comme  qui  voudrait  regagner 
la  route  de  Niord  et  d'Ancenis. 

--  Je  me  souviens  à  présent,  reprit  Morillon,  à  qui  ces 


54  LES   AVENTURES 

renseignements  parurent  suffisants  pour  le  diriger  dans  la 
recherche  qu'il  voulait  faire.  Eh  bien!  ajouta-t-il,  dites  à 
Marie-Jeanne,  quand  vous  la  reverrez,  que  je  suis  bien  fâ- 
ché de  ne  l'avoir  pas  trouvée;  mais  il  faut  que  ce  soir,  moi 
et  mon  camarade,  nous  soyons  à  Nantes,  et  nous  n'avons  pas 
le  temps  de  nous  détourner  de  notre  route  pour  aller  rendre 
visite  à  la  pauvre  fille. 

—  Si  elle  vient,  messieurs,  je  le  lui  dirai;  mais  si  elle  me 
demande  qui  est-ce  qui  est  venu,  que  faudra-t-il  que  je  lui 
réponde  ? 

—  Ah  !  diable,  dit  Morillon;  eh  bien  !  répondez-lui  que  ce 
sont  ks  amis  du  lieutenant  Delbenne,  elle  saura  ce  que  cela 
veut  dire. 

Morillon  et  Barthe  s'éloignèrent,  pendant  que  la  servante 
grommelait  entre  ses  dents  : 

—  En  voilà  à  qui  je  n'aurais  pas  fait  si  bon  accueil,  si 
j'avais  su  qu'ils  fussent  les  amis  de  ce  gendarme  qui  a  perdu 
l'esprit  de  notre  pauvre  maîtresse. 

Lorsque  Barthe  et  Morillon  furent  à  quelque  distance  de 
la  ferme,  le  premier,  après  en  avoir  reçu  l'ordre  de  Mofillon, 
fit  un  détour,  gagna  Guéménée  à  toute  bride,  et  porta  aux 
gendarmes  du  pays  l'ordre  de  venir  les  rejoindre  à  la  ferme 
de  François  Robertin.  Morillon  ralentit  le  pas  de  son  cheval 
pour  attendre  le  retour  de  Barthe,  qui  reparut  bientôt. 

—  Eh  bien  !  vont-ils  venir  ? 

—  Ils  y  seront  dans  une  heure,  reprit  Barthe. 

Puis,  mettant  son  cheval  à  côté  de  celui  de  Morillon,  Bar- 
the lui  dit  avec  une  familiarité  à  laquelle  il  se  croyait  des 
droits  authentiques  depuis  l'arrestation  de  Thérèse  Moëllien  : 

—  Ah  çà  !  que  comptez-vous  aller  faire  chez  cet  homme  et 
près  de  cette  fille? 

—  Cet  homme  s'appelle  Robertin,  lui  dit  Morillon  d'un 
ton  sententieux,  c'est  l'oncle  de  ces  Robertin  qui  se  sont  si 
doucettement  enlr'égorgés  dans  cette  maison  que  nous  ve- 
nons de  quitter,  c'est  l'un  des  fermiers  de  ce  marquis  de 
Carabas  que  l'on  appelait  marquis  de  Perbruck.  Crois-moi, 
Barthe,  ceux  que  nous  avons  dérangés  à  la  Guyomarais  et 
plus  tard  à  la  Fosse-Ingant  doivent  se  promener  dans  ces 
parages-ci  pour  s'y  cacher  :  quelque  chose  me  dit  que  c'est 
encore  une  remise  à  gibier  aristocrate.  Et  puis,  comme  je 


DE    SATURNIN  FICHET.  55 

te  le  disais,  c'est  un  Robertin,  et  à  défaut  de  celui,  ou  plu- 
tôt de  celle  qui  m'a  laissé  vingt-quatre  heures  dans  le  châ- 
teau de  Nantes,  je  ne  serai  pas  fâché  d'en  trouver  un  à  qui 
je  puisse  faire  payer  le  mauvais  tour  de  la  petite  Rose.  D'ail- 
leurs, j'y  trouverai  la  Marie-Jeanne  et  j'ai  un  compte  à  ré- 
gler avec  son  amant  :  je  la  chargerai  de  m'acquitter. 

—  Elle?  dit  Barthe,  mais  elle  était  pour  les  républicains. 
Morillon  jeta  un  regard  de  mépris  sur  son  digne  ami,  et 

daignant  enfin  lui  dévoiler  les  profonds  calculs  de  sa  politi- 
que, il  répondit: 

■  ":  —  Elle  a  beau  avoir  été  pour  les  républicains,  elle  n'en  a 
pas  moins  assassiné  son  frère.  Ça  a  passé  inaperçu,  au  mi- 
lieu du  carnage  qui  s'est  fait  dans  cette  maison,  et  notre  ami 
Delbenne  n'en  a  rien  dit  à  l'accusateur  public,  mais  il  faut 
que  justice  se  fasse,  et  elle  se  fera.  Si  nous  voulons  que  l'on 
respecte  la  république,  il  ne  faut  pas  y  souffrir  de  fratricides. 
Les  ennemis  de  la  nation  ne  manqueraient  pas  de  la  calom- 
nier à  ce  sujet. 

—  Sais-tu  bien,  dit  Barthe  en  examinant  Morillon,  que  tu 
es  un  atroce  gredin  avec  ta  justice  et  la  peur  que  tu  as  que 
l'on  calomnie  la  nation!  Qu'est-ce  qu'elle  t'a  fait  cette  mal- 
heureuse Marie-Jeann€  ? 

--  Elle,  dit  Morillon,  rien  du  tout,  et  si  la  municipalité  de 
Rennes  avait  cassé  le  heutenant  Delbenne,  comme  je  lé  lui 
demandais,  la  pauvre  fille  aurait  vécu  tranquille  et  heureuse 
tant  qu'elle  aurait  voulu;  mais  je  n'ai  pas  réussi,  et  j'en  suis 
pour  les  insolences  que  cet  homme  m'a  dites.  Ah  !  tonnerre  ! 
il  faut  que  je  l'en  punisse,  vois-tu  ;  ça  coûtera  peut-être  la 
vie  à  cette  fille,  mais  elle  le  méritait  bien  et  lui  aussi.  J'ar- 
rangerai cela  drôlement,  sois  tranquille,  ajoula-t-il,  ça  sera 
comme  pour  la  fille  de  Marchant,  ton  bon  ami,  le  bourreau 
de  Nantes. 

—  Hein  !  fit  Barthe,  est-ce  que  celui-là  aussi  t'a  fait  quel- 
que chose? 

—  Non  pas  lui,  dit  Morillon,  mais  son  honorée  demoiselle 
s'est  permis  de  me  dire  des  douceurs  dont  tu  aurais  pu  avoir 
ta  part  si  tu  avais  été  avec  moi  à  la  Fosse-Ingant. 

—  Ah  çà  I  est-ce  que  tu  voudrais  faire  perdre  sa  place  à  ce 
brave  Marchant?  dit  Barthe  ;  n'oublie  pas  que  je  lui  ai  donné 
ma  parole  qu'il  ne  serait  pas  tourmenté  pour  le  passé,  et 


56  LES   AVENTURES 

entre  gens  d'honneur,  lu  comprends,  une  parole  c'est  sacré 

—  N'aie  pas  peur,  n'aie  pas  peur,  répliqua  Morillon,  qui 
souriait  à  quelque  idée  féroce  qui  lui  passa  par  l'esprit,  je  ne 
le  ferai  pas  destituer. 

Les  deux  amis,  causant  et  plaisantant  de  cette  agréable 
façon,  continuèrent  leur  route  vers  la  maison  qui  leur  avait 
été  désignée. 

Sans  doute  un  mauvais  esprit  dirigeait  Morillon;  il  avait 
l'instinct  de  la  bête  faute,  car  il  ne  s'était  pas  trompé  en  sup- 
posant que  la  ferme  où  s'était  retirée  Marie-Jeanne  cachait 
quelques-unes  des  victimes  qui  lui  avaient  échappé. 

En  effet,  c'est  là  qu'après  la  réunion  de  la  Fosse-Ingant, 
MM.  de  Perbruck,  de  Paradèze,  la  Châtaigneraie  et  Saturnin 
Fichet  avaient  été  chercher  un  asile.  Par  un  hasard  encore 
plus  étrange,  d'autres  proscrits  contre  lesquels  Morillon 
avait  un  profond  ressentiment,  mais  qu'il  n'eût  pas  cherchés 
là,  s'étaient  aussi  réfugiés  dans  cette  maison.  C'étaient  le 
vieux  Louis  Robertin  et  sa  fille  Rose.  François  Robertin  de 
Blain  était  en  effet  le  seul  parent  qui  leur  demeurât,  et  ils 
s'étaient  rendus  près  de  lui  après  leur  fuite  du  château  de 
Nantes. 

Rose  et  son  père  avaient  été  reçus  à  bras  ouverts,  on  avait 
donné  au  vieux  Louis  Robertin  un  coin  de  grange  d'où  il 
pouvait  se  traîner  jusqu'au  celUer  où  l'on  gardait  le  cidre. 
Dès  le  matin,  il  y  allait  remplir  une  sorte  de  dame-jeanne  qui 
contenait  la  valeur  de  trois  ou  quatre  pintes  et  l'emportait 
sur  sa  paille,  la  buvait  en  une  heure  et  dormait:  puis  il  s'é- 
veillait et  allait  chercher  à  boire,  il  buvait  encore  et  se  ren- 
dormait :  il  est  impossible  d'avoir  un  hôte  moins  gênant. 
Quant  à  Rose,  elle  avait  été  installée  dans  ses  fonctions  de 
surveillante  de  la  ferme,  fonctions  qu'elle  devait  partager 
avec  Marie-Jeanne. 

Avant  de  raconter  les  événements  que  fit  naître  l'arrivée 
de  Morillon  dans  cette  famille,  il  nous  faut  donner  à  nos  lec- 
teurs  quelques  détails  sur  ses  antécédents  et  expliquer  com- 
ment Marie-Jeanne  s'y  était  retirée. 

Depuis  longtemps,  François  Robertin,  de  Blain,  était  veuf  : 
six  gars,  dont  le  plus  âgé  avait  vingt-six  ans,  et  le  plus  jeune 
dix-huit,  composaient  la  famille.  C'étaient  de  rudes  et  durs 
jeunes  gens,  qui  avaient  été  plus  d'une  fois  rôder  autour  de 


DE    SATURNIN   FICHET.  *7 

la  ferme  de  Marie-Jeanne,  et  dont  les  plus  âgés  avaient 
essayé  de  lui  parler  d'amour,  avant  que  la  révolution  eût 
mis  le  désordre  dans  les  familles.  Repoussés  les  uns  après 
les  autres,  ils  ne  s'étaient  point  dépités  de  n'avoir  pas  été 
accueillis,  et  ils  avaient  continué  à  aimer  Marie-Jeanne 
comme  une  bonne  et  belle  voisine,  destinée  à  devenir  la 
femme  d'un  fermier  plus  aimable,  plus  adroit  ou  plus  riche 
qu'eux. 

Mais  lorsqu'ils  avaient  appris  que  les  refus  de  la  fermière 
venaient  de  la  préférence  qu'elle  accordait  au  maréchal  des 
logis  Delbenne,  qui  commandait  alors  la  brigade  de  Gué- 
ménée,  ils  s'étaient  éloignés  avec  mépris  de  Marie-Jeanne 
et  de  son  frère,  qui  souffrait,  disaient-ils,  cette  indignité. 

Delbenne  était  devenu  lieutenant,  et  ses  relations  avec  la 
belle  fermière  de  Blain  avaient  continué,  quoique  le  change- 
ment de  résidence  du  lieutenant  les  eût  rendues  moins  fré- 
quentes. A  cette  époque,  c'était  avant  l'horrible  épisode  que 
nous  avons  raconté,  Marie-Jeanne  avait  cru  s'apercevoir 
que  le  cœur  de  son  amant  lui  échappait,  et  elle  avait  voulu 
se  rapprocher  de  ses  anciens  voisins.  Elle  s'était  donc  ren- 
due un  jour  chez  eux  sous  prétexte  d'afiaire;  elle  avait 
trouvé  le  vieux  François  au  milieu  de  la  cour  de  sa  ferme, 
dirigeant  les  travaux  de  ses  fils,  occupés  à  charger  des  voi- 
tures attelées,  selon  l'usage  du  pays,  de  deux  paires  de 
bœufs  et  d'autant  de  chevaux. 

—  Bonjour,  voisin,  avait  dit  Marie- Jeanne  en  abordant  1(3 
vieillard  pendant  que  les  fils  étaient  tous  restés  immobiles, 
en  voyant  cette  belle  fille  revenir  ainsi  chez  eux. 

—  Continuez  votre  travail,  dit  sévèrement  François  Ro- 
bertin,  Marie-Jeanne  n'a  rien  à  vous  dire,  je  suppose. 

Puis  il  se  tourna  vers  la  jeune  fille  et  reprit  rudement  : 

—  Qu'est-ce  que  vous  me  voulez  ? 

—  Je  venais  pour  vous  dire,  répliqua  Marie-Jeanne,  inter- 
dite de  l'accueil  glacé  du  vieillard...  que  mon  frère  est  ma- 
lade et  qu'il  ne  peut  mener  ses  grains  au  marché  de  Gué- 
ménée,  il  m'a  chargée  de  vous  prier  de  venir  les  prendre  en 
passant,  et  de  les  vendre  avec  les  vôtres. 

—  J'irai  les  prendre  demain. 

—  Vous  ne  deviez  point  aller  au  marché,  dit  l'un  dos 
fils. 

4. 


58  LES  AVENTURES 

—  J'irai  prendre  les  blés,  mêlez-vous  de  vos  affaires,  ré- 
pliqua le  père. 

—  Mon  frère  espère,  dit  Marie-Jeanne  tremblante,  que 
vous  entrerez  lui  dire  bonjour  et  que  vous  déjeunerez  avec 
lui. 

—  J'irai  prendre  les  blés...  répéta  Robertin  d'un  ton  gla- 
cé, faites  charger  les  voitures,  de  façon  à  ce  que  je  les 
trouve  sur  la  route. 

—  Vous  ne  voulez  donc  pas  entrer  dans  la  maison  ?  reprit 
la  pauvre  fille  en  pleurant. 

—  Ça  n'est  pas  nécessaire. 

—  Ça  fera  plaisir  à  mon  frère,  et  je  n'y  serai  pas/ dit 
Marie-Jeanne. 

Le  vieillard  la  regarda  un  moment  et  parut  ému  de  la 
douleur  qu'elle  éprouvait,  mais  il  se  retint  et  lui  dit  en  la 
reconduisant  du  côté  de  la  porte  de  sortie  : 

—  Allez,  Marie-Jeanne...  allez...  dites  à  votre  frère  que 
je  suis  à  son  service,  à  lui... 

Ils  arrivèrent  ainsi  jusqu'à  la  barrière  qui  fermait  la  cour; 
là,  et  lorsqu'ils  fut  hors  de  la  vue  de  ses  fils,  le  vieux  Ro- 
bertin prit  la  main  de  Marie-Jeanne  et  lui  dit  avec  plus  de 
bonté  : 

—  Va,  ma  fille!  va...  faut  que  ce  soit  comme  ça...  Si  je 
t'avais  parlé  doucement,  il  y  en  aurait  eu  un  de  ces  six 
beaux  gars-là  qui  serait  retourné  rôder  autour  de  ta  ferme, 
et  tu  sais  bien  que  ce  n'est  plus  possible  maintenant...  C'est 
ta  faute,  Marie-Jeanne,  c'est  ta  faute...  Va,  je  ne  te  maudis 
point,  car  tu  étais  une  bonne  fille;  mais  dame!...  ton  frère 
a  fait  le  vaniteux,  il  t'a  habituée  à  voir  des  gens  qui  n'é- 
taient point  des  paysans.  C'est  aussi  un  peu  de  sa  faute. 
Dieu  vous  pardonne  à  tous  deux  ! 

Ce  petit  événement  s'était  passé  quelques  jours  avant  la 
funeste  rencontre  qui  avait  amené  le  crime  de  Marie- Jeanne 
et  la  mort  des  frères  Robertin.  Il  n'avait  pas  peu  contribué 
à  exaspérer  l'esprit  de  la  pauvre  fille,  qui  avait  compris 
qu'il  n'y  avait  plus  d'espoir  pour  elle  que  dans  l'amour  de 
Delbenne.  Cette  insulte  faite  à  sa  sœur  avait  aussi  poussé 
le  frère  de  cette  infortunée  à  se  montrer  plus  sévère  en- 
vers elle,  et  avait  aidé  à  amener  cette  collision  oii  Lefort 
avait  trouvé  la  mort.  Il   nous  faut  expliquer  maintenant 


DE    SATURNIN  FICHET.  6§ 

comment,  après  avoir  été  si  positivement  éconduite  par 
François  Robertin,  Marie-Jeanne  avait  trouvé  un  asile  près 
de  lui. 

Le  lendemain  de  là  nuit  sanglante  que  nous  avons  ra- 
contée, le  vieux  Robertin,  en  se  rendant  au  champ,  aper- 
çut une  femme  à  genoux  sur  le  bord  d'une  mare  ;  il  recon- 
nut de  loin  Marie- Jeanne  qui  priait.  Il  l'observa  et  s'appro- 
cha doucement.  Tout  à  coup  il  la  vit  se  lever,  tendre  ses 
bras  vers  le  ciel  et  se  précipiter  dans  la  mare.  Lorsque  le 
courageux  vieillard  parvint  à  l'en  arracher,  elle  était  éva- 
nouie. Il  la  fit  porter  chez  lui,  où  il  trouva  la  servante  dont 
nous  avons  parlé  tout  à  l'heure  et  qui  courait  après  sa  mai- 
tresse. 

En  effet,  la  pauvre  fiUe^  on  entrant  le  matin  dans  la  ferme, 
avait  trouvé  les  cadavres  des  Robertin,  celui  de  Sylvestre, 
celui  de  Lefort,  et  elle  pouvait  supposer  que  Marie-Jeanne 
avait  péri  dans  cet  horrible  massacre.  Elle  raconta  tout  cela 
à  François  Robertin  ;  elle  lui  apprit  aussi  que  la  gendar- 
merie, avertie  par  Delbenné,  s'était  rendue  dans  la  maison. 
Mais,  comme  le  soupçonnait  Morillon,  le  lieutenant  avait 
déclaré  que  le  frère  de  Marie-Jeanne  avait  succombé  dans 
la  lutte  où  avaient  péri  les  trois  frères  Robertin. 

Pendant  que  la  servante  racontait  tout  cela,  Marie-Jeanne 
était  revenue  à  elle;  elle  avait  entendu  ce  récit,  et  une  seule 
chose  l'avait  frappée,  c'est  que  Delbenné  ne  l'avait  pas  dé- 
noncée. Il  lui  pardonnait  donc  son  crime,  il  pouvait  donc 
l'aimer  encore.  Avec  cet  espoir,  l'amour  de  la  vie  lui  re- 
vint; elle  quitta  la  maison  du  vieux  Robertin  pour  aller 
écouter  à  la  mairie  de  Guéménée  la  lecture  du  procès-ver- 
bal. Elle  déclara  qu'en  voyant  s'engager  cette  lutte  horrible 
elle  était  devenue  folle,  et  qu'elle  ne  se  rappelait  plus  rien. 
Sa  tentative  de  suicide  donnait  un  certain  poids  à  cette  dé- 
claration, et  elle  fut  acceptée  sans  opposition. 

Mais  en  quittant  Guéménée  pour  se  rendre  à  la  ferme, 
Marie-Jeanne  ne  se  sentit  pas  le  courage  de  retourner  dans 
sa  maison.  Ce  fut  alors  que,  dans  un  moment  de  délire,  elle 
dit  à  sa  servante  :  «  Prends  cette  ferme,  fais-en  ce  que  tu 
voudras,  je  te  la  donne.  »  Alors,  ne  sachant  où  aller,  elle  se 
mit  à  errer  dans  la  campagne.  Deux  des  fils  Robertin  la 
rencontrèrent  assise  sur  le  bord  d'un  chemin  qui  menait 


60  LES    AVENTURES 

à  la  ferme.  C'était  l'heure  où  toute  la  famille  Robertiu  re- 
venait des  champs. 

—  Ah  !  lui  dit  l'un,  tu  pleures  maintenant...  Voilà  où  ça 
mène  de  faire  la  hère.  Va,  tu  es  perdue  et  maudite. 

—  Maintenant  que  tu  es  encore  plus  riche  qu'autrefois, 
lui  dit  le  second,  tu  peux  épouser  ton  officier,  à  moins  qu'il 
ne  veuille  plus  d'une  fille  pareille  à  toi. 

Elle  ne  répondit  rien,  et  ils  s'éloignèrent. 
Un  autre  en  rentrant  dans  la  maison  de  son  père  la  ren- 
contra encore  et  lui  cria  : 

—  Si  lu  n'avais  pas  ouvert  la  porte  aux  républicains,  ton 
frère  n'aurait  pas  été  tué...  Va,  Marie-Jeanne,  tu  seras  dam- 
née. 

Ils  passèrent  tous  les  six  les  uns  après  les  autres,  chacun 
avec  une  malédiction  ou  un  reproche,  si  bien  que  Marie- 
Jeanne  se  demandait  s'il  ne  fallait' pas  mieut  mourir  que  de 
vivre  désormais  maudite  et  méprisée.  Peut-être  allait-elle 
s'abandonner  encore  à  cette  funeste  pensée,  lorsque  par 
cette  route  passa  encore  le  vieux  François  Robertin,  mar- 
chant en  avant  d'un  attelage  de  six  bœufs  qui  traînaient 
une  charrue.  Le  vieillard  était  pensif  et  triste,  il  songeait 
au  sort  de  ses  infortunés  parents  qui  s'étaient  égorgés  les 
uns  les  autres  pour  différences  d'opinion  ;  et  lui,  qui  avait 
déjà  vécu  soixante-dix  ans,  qui  passait  pour  un  homme 
d'expérience,  se  demandait  quelles  étaient  ces  opinions  nou- 
velles qui  bouleversaient  la  France.  Il  se  demandait  pour- 
quoi le  peuple  se  levait...  Il  se  demandait  ce  que  signi- 
fiait cet  acte  inouï  d'un  roi  jugé  par  une  assemblée...  Et  en 
se  mettant  en  face  de  ces  grands  événements  qui  lui  sem- 
blaient impossibles,  il  se  signait  avec  ferveur,  murmurant 
une  prière,  et  se  disant  :  «  La  fin  du  monde  est  venue,  le 
jugement  dernier  approche  ;  prions  et  remplissons  nos  de- 
voirs de  chrétiens.  » 

Comme  il  allait  passer  absorbé  dans  ces  pensées,  il  aper- 
çut tout  à  coup  Marie-Jeanne  ;  il  s'arrêta,  et  ses  bœufs,  ac- 
coutumés à  la  main  puissante  qui  les  guidait,  s'arrêtèrent 
aussi  en  voyant  s'appuyer  à  terre  le  long  aiguillon  que  Ro- 
bertin tenait  à  la  main. 

—  Que  fais-tu  là,  Marie-Jeanne?  dit-il  à  la  pauvre  fille 
qui  pleurait  la  tête  dans  ses  mains. 


DE    SATURNIN  FICHET.  61 

■—  J'attends  que  le  bon  Dieu  envoie  quelqu'un  pour  me 
tuer,  après  en  avoir  tant  de  fois  envoyé  pour  me  maudire. 
--  Qui  donc  t'a  maudite  ainsi  ? 

—  Ce  sont  vos  fils  qui  m'ont  dit  que  j'étais  maudite,  et 
que  je  serai  damnée. 

—  Lequel  t'a  dit  cela  ? 

—  Tous  les  six. 

Le  vieux  Robertin  se  signa,  et  pria  mentalement. 

—  Et  vous  me  maudissez  aussi  au  fond  de  votre  âme,  dit 
Marie-Jeanne. 

—  Viens  avec  moi,  ma  fille,  repartit  le  vieux  Robertin, 
car  je  ne  veux  pas  que  la  malédiction  de  mes  enfants  reste 
sur  toi  ;  peut-être,  le  jour  viendra  bientôt  où  Dieu  la  leur 
rejetterait  sur  leur  tête. 

Ma  rie- Jeanne  obéit  à  Robertin,  elle  arriva  avec  le  vieil- 
lard dans  la  ferme  au  moment  où  les  six  fils  rangés  autour 
du  foyer  causaient  entre  eux  et  à  voix  basse.  A  l'aspect  de 
leur  père,  tous  se  levèrent  en  ôtant  leurs  longs  bonnets 
de  laine;  à  l'aspect  de  Marie-Jeanne,  ils  se  regardèrent 
entre  eux. 

Le  père  commença  par  le  premier  de  ceux  qui  avaient 
rencontré  Marie-Jeanne  et  le  força  à  répéter  les  paroles  qu'il 
avait  dites,  puis  il  reprit  d'un  ton  sévère  : 

—  Pourquoi  as-tu  insulté  cette  malheureuse?  T'a-t-ellc 
fait  du  mal  et  d'où  vient  que  tu  t'es  fait  son  juge? 

Le  fils,  habitué  à  l'obéissance  et  au  respect,  baissa  la  tête. 
Le  vieillard  continua  : 

—  Si  Marie-Jeanne  a  fait  une  faute,  ce  n'est  point  à  nous 
à  la  juger  et  à  la  maudire.  Pensez  à  prier  et  à  vous  humi- 
her,  les  gars.  Quant  à  celui  de  vous  qui  insultera  jamais  une 
pauvre  fille  qui  se  repent  et  qui  pleure,  je  le  chasserai  de  ma 
maison. 

Les  enfants  s'inclinèrent. 

—  Et  maintenant  retourne  dans  ta  ferme,  dit  Robertin  à 
Marie-Jeanne  ;  il  ne  faut  pas  que  tu  abandonnes  ceux  qui  vi- 
vent de  tes  champs  et  de  leur  travail. 

—  Ma  ferme,  je  la  donne  à  qui  la  veut,  dit  Marie-Jeanne; 
la  maison,  je  n'y  entrerai  jamais,  il  me  semble  que  j'y  ver- 
rais toujours  le  cadavre  de  mon  frère...  là,  dans  le  miUeu  de 
la  chambre,  la  tête  fendue. 


62  LES   AVENTURES 

—  Eh  bien  !  dit  Robertin,  jusqu'à  ce  que  ta  ferme  soit  ven- 
due et  que  tu  en  aies  une  autre,  reste  ici.  Il  y  a  toujours  un 
coin  dans  ma  maison  pour  ceux  qui  se  repentent. 

Marie-Jeanne  était  donc  restée  chez  Robertin,  mais  elle 
n'avait  voulu  demeurer  qu'à  la  condition  d'être  traitée  comme 
une  servante;  elle  avait  choisi  sa  place  dans  un  coin  de 
rétable  et  ne  paraissait  jamais  aux  heures  des  repas  ;  un 
morceau  de  pain  qu'elle  mangeait  dans  un  coin  lui  suffisait. 
Elle  était  à  peine  établie  dans  la  maison,  lorsque  Rose  arriva 
avec  son  père  et  vint  demander  asile  au  vieux  François. 

Le  soir  même,  au  milieu  de  ses  six  cousins  qui  avaient  la 
bouche  béante,  admirant,  chacun  à  part  soi,  cette  charmante 
fille,  bien  autrement  vive,  accorte  et  gracieuse  qu'aucune  des 
femmes  qu'ils  avaient  vues  jusque  là,  Rose  racontait  com- 
ment, deux  mois  avant,  elle  avait  sauvé  le  gentil  Saturnin 
Fichet,  le  fils  de  l'intendant  du  marquis  de  Perbruck,  qui, 
disait-elle,  ressemble,  à  ce  qu'il  parait,  à  M.  le  comte  comme 
deux  gouttes  d'eau.  Elle  racontait  aussi  la  manière  dont  elle 
avait  échappé  à  Morillon,  et  les  gars  riaient  d'une  grosse 
voix  en  disant  que  leur  cousine  était  fine  comme  une  mou- 
che. 

Le  père  Robertin  écoutait  d'un  air  mécontent  et  observait 
l'admiration  brutale  de  ses  fils,  tout  en  pensant  qu'il  venait 
d'introduire  dans  la  maison  un  germe  fatal  de  désordre.  Tout 
à  coup,  on  appela  de  l'autre  côté  de  la  cour.  Le  vieux  Rober- 
tin se  lève  et  va  ouvrir. 


Vil 


M.  de  Perbruck  se  présente  seul  d'abord,  et  après  s'être 
assuré  qu'il  n'y  a  dans  la  ferme  personne  dont  on  puisse  soup- 
çonner l'indiscrétion,  il  apprend  à  son  vieux  fermier  qu'il 
vient  loger  chez  lui  avec  son  fils,  le  comte  de  Perbruck,  et 


DE    SATURNIN  FICHET.  6* 

deux  de  ses  amis.  Le  vieillard  rentra  chez  lui  et  annonça 
cette  importante  nouvelle.  Au  nom  de  leur  maître  les  six  gars 
se  levèrent  et  attendirent  avec  une  sorte  d'effroi  l'apparition 
de  leur  seigneur.  Il  leur  semblait  qu'ils  allaient  être  confon- 
dus par  l'éclat  de  sa  personne  ;  une  seule  voix  osa  se  faire 
entendre,  ce  fut  celle  de  Rose,  qui  s'écria  joyeusement  : 

—  Ah  !  je  ne  serais  pas  fâchée  de  voir  si  c'est  vrai  que  le 
jeune  comte  ressemble  à  Saturnin  Fichet. 

—  Taisez-vous  donc,  taisez-vous  donc,  murmurèrent  de 
tous  côtés  les  jeunes  gars,  c'est  notre  seigneur  ! 

L'apparition  de  Dieu  n'aurait  pas  été  attendue  avec  plus 
de  trouble  et  de  respect. 

Cependant  M.  de  Perbruck  entra  le  premier,  à  sa  suite  M.  de 
Paradèze,  puis  ensemble  la  Châtaigneraie  et  Saturnin.  Les 
six  gars,  sur  un  signe  de  leur  père,  se  mirent  à  genoux,  tan- 
dis que  Rose,  à  l'aspect  de  Saturnin,  s'écriait  d'une  voix 
éclatante  : 

—  Ah  !  mon  Dieu,  c'est  lui  ! 

Cette  exclamation  appela  l'attention  des  gentilshommes 
sur  la  jeune  fille  qui  l'avait  poussée.  Saturnin  avait  reconnu 
Rose  et  n'avait  pu  cacher  son  trouble.  Le  vieux  Robertin  la 
regardait  d'un  air  courroucé;  quant  à  M.  de  Perbruck,  il 
avait  froncé  le  sourcil  ;  M.  de  Paradèze,  plus  maître  de  lui, 
s'avança  vers  Rose  et  lui  dit  d'une  voix  mielleuse  : 

—  De  qui  parlez-vous,  ma  belle  enfant  ? 

—  Pardon....  monsieur....  dit  Rose  toute  tremblante  de 
l'effet  qu'elle  avait  produit.  C'est  M.  le  comte  de  Perbruck, 
qui  ressemble  tant  à  un  jeune  homme  que  j'ai  vu  chez  mon 
père... 

—  A  M.  Saturnin  Fichet?  dit  M.  de  Paradèze. 

—  Oui...  oui...  à  Saturnin  Fichet. 

—  C'est  vrai c'est  vrai,  reprit  M.   de  Paradèze,  et 

lorsqu'ils  étaient  l'un  près  de  l'autre,  il  était  même  diffi- 
cile de  les  reconnaître Mais  maintenant  il  est  impos- 
sible de  s'y  tromper,  car  ce  pauvre  Saturnin  Fichet  est 
mort. 

—  Mortl  s'écria  Rose  avec  désespoir;  mort  !,...  Ah  1  mon 
Dieu!  mon  Dieu!  que  vais-je  devenir? 

Aussitôt  elle  alla  se  cacher  dans  un  coin  pour  pleurer, 
tandis  que,  sur  l'ordre  du  père  Robertin,  les  gars  prenaient 


64  LES   AVENTURES 

les  manteaux  des  voyageurs,  et  allaient  conduire  les  chevaux 
à  l'écurie. 

La  salle  basse  où  l'on  se  trouvait  contenait  trois  lits 
occupés  d'ordinaire  par  le  vieux  Robertin  et  quatre  de  ses 
fils,  qui  couchaient  deux  dans  chaque  Ht.  A  la  voix  du 
père  de  famille,  il  fallut  que  Rose  s'arrachât  à  ses  larmes 
pour  préparer  les  lits  des  seigneurs.  Marie-Jeanne  fut  ap- 
pelée, elle  arriva  la  tête  basse,  et  se  mit  en  devoir  d'aider 
Rose. 

M.  de  Perbruck  et  M.  de  Paradèze  s'étaient  assis  au  coin 
du  feu,  tandis  que  la  Châtaigneraie  causait  dans  un  coin  avec 
Saturnin. 

—  C'est  une  de  vos  anciennes  passions,  lui  disait  la  Châ- 
taigneraie; je  vous  en  félicite,  la  fille  est  johe. 

Saturnin  lui  raconta  que  c'était  précisément  Rose  qui  l'a- 
vait engagé  dans  cette  intrigue  insoluble. 

—  Et  que  je  voudrais  voir  finir,  ajouta-t-il  avec  humeur, 
car  si  je  pèse  à  M.  de  Perbruck,  je  vous  déclare  que  M.  de 
Perbruck  m'ennuie  étrangement. 

De  son  côté  le  marquis  disait  tout  bas  à  M.  de  Para- 
dèze : 

—  Vous  voyez,  c'est  une  chose  impossible,  ce  misérable 
sera  reconnu  à  tout  instant  et  nous  perdra.  Croyez-moi,  il 
faut  prendre  un  parti  décisif. 

A  ce  moment,  et  comme  si  le  hasard  eût  voulu  venir  en 
aide  aux  paroles  de  M.  de  Perbruck,  un  cri  perçant  se  fit  en- 
tendre dans  la  salle  basse;  c'était  Marie-Jeanne  qui  venait 
de  se  trouver  en  face  de  Saturnin  ;  et  qui  le  montrait  du 
doigt,  en  s'écriant  d'une  voix  épouvantée  : 

—  Il  y  était!...  il  y  était!... 

Elle  avait  reconnu  Saturnin  pour  un  de  ceux  qui  étaient 
venus  dans  sa  ferme  le  soir  du  meurtre  de  son  frère. 
i   — Encore!  dit  M.  de  Perbruck  en  frappant  la  terre  du 
pied;  il  faut  en  finir,  ajoula-t-il  tout  bas,  oui,  ici  même. 

Marie-Jeanne  était  sortie  après  avoir  reconnu  Saturnin 
Fichet.  Le  vieux  Robertin  s'approcha  humblement  de  M.  de 
Perbruck,  en  lui  disant  : 

—  Il  y  a  trois  lits  dans  cette  chambre.  Un  sera  pour  vous, 
monseigneur,  un  autre  pour  le  comte,  le  troisième  pour 
M.  de  Paradèze.  Quant  à  monsieur,  ajouta-t-il  en  montrant 


DE    SATURNIN  FICHET.  65 

la  Châtaigneraie,  il  faudra  qu'il  couche  dans  la  chambre  au- 
dessus. 

C'était  celle  de  Rose. 

■—  M.  de  la  Châtaigneraie,  dit  vivement  M.  de  Perbruck, 
restera  avec  nous.  Quant  à  monsieur...  mon  fils,  il  prendra 
la  chambre  au-dessus. 

—  Vous  voyez,  dit  Saturnin  à  la  Châtaigneraie,  c'est  plus 
fort  que  lui,  il  ne  peut  s'empêcher  de  me  traiter  en  ma- 
nant. Je  vous  préviens  que  demain  je  m'en  vais  de  mon 
côté. 

—  A  votre  aise,  lui  dit  la  Châtaigneraie,  qui  se  rappro- 
cha de  MM.  de  Perbruck  et  de  Paradèze 

Pendant  ce  temps  Saturnin  examinait  Rose,  qui  ne  pou- 
vait s'empêcher  de  le  regarder  à  travers  ses  larmes  ;  elle 
était  jolie  à  ravir,  et  il  se  disait  qu'il  aimerait  mieux  vivre 
à  son  aise  avec  une  charmante  femme  comme  celle-là,  dans 
une  belle  petite  maison,  que  de  jouer  le  rôle  de  comte  de 
Perbruck,  pour  être  molesté  à  tout  propos  par  son  noble 
père,  qu'il  n'aimait  pas  du  tout  et  qu'il  respectait  fort  peu. 

On  servit  un  souper  improvisé  aux  nouveaux  hôtes  qui 
venaient  d'arriver,  et  chacun  fut  ensuite  engagé  à  se  re- 
tirer. Voici  les  dispositions  qui  avaient  été  prises  par  le 
vieux  François  :  ses  six  fils  devaient  loger  dans  le  cellier 
où  fermentait,  ivre  du  malin  au  soir,  le  père  Louis;  et  Rose 
pour  cette  nuit,  devait  se  retirer  dans  l'étable,  à  côté  de 
Marie-Jeanne.  Quant  au  vénérable  fermier,  il  avait  an- 
noncé qu'il  ne  se  coucherait  pas,  et  qu'il  passerait  la  nuit  à 
veiller  aux  environs,  pour  s'assurer  que  personne  n'appro- 
cherait de  la  ferme.  Lorsque  tous  les  paysans  eurent  quitté 
la  salle  basse,  M.  de  Perbruck  se  retourua  vers  Saturnin,  et 
lui  dit  brusquement  : 

—  Vous  pouvez  aussi  vous  retirer. 

—  Pas  encore,  monsieur  le  marquis,  dit  Saturnin  ;  il  est 
bon  que  nous  ayons  ensemble  une  explication.  Du  reste, 
ajouta-t-il  en  voyant  le  mouvement  d'impatience  que  fit 
M.  de  Perbruck,  ce  sera  la  dernière. 

—  Parlez,  monsieur,  je  vous  écoute,  dit  M.  de  Perbruck 
avec  humeur. 

—  Monsieur  le  marquis,  dit  Saturnin  d'un  ton  très-cava- 
lier, vous  êtes  fort  ennuyé  de  m'a  voir  pour  fils...  et  moi 


66  LES  AVENTURES 

je  ne  suis  pas  moins  ennuyé  de  vous  avoir  pour  père, 

—  Prenez  garde  au  ton  dont  vous  me  parlez,  dit  le  mar- 
quis. 

—  Je  vous  parle  du  ton  qui  me  convient,  reprit  Saturnin. 
Nous  sommes,  ce  me  semble,  deux  hommes,  dont  l'un,  qui 
est  vous,  doit  quelque  chose  à  l'autre,  qui  est  moi. 

—  Mais  vous,  fit  M.  de  Perbruck  avec  un  profond  mé- 
pris, vous  n'êtes  rien,  et  moi  je  suis  le  marquis  de  Per- 
bruck. 

—  C'est  avec  ces  façons-là  que  vous  avez  fait  les  républi- 
cains, monsieur  le  marquis,  dit  amèrement  Saturnin.  Je 
ne  suis  pas  des  leurs,  je  n'ai  aucune  envie  d'en  être;  mais 
je  suis  un  homme,  après  tout,  un  homme  qui  a  sa  dignité, 
et  qui  ne  serait  pas  fâché  de  la  défendre  comme  il  a  dé- 
fendu la  dignité  d'emprunt  que  le  hasard  lui  a  imposée. 
Ne  me  faites  pas  des  yeux  menaçants,  je  vous  prie,  parce 
que  je. parle  librement  à  un  gentilhomme.  Ce  rôle  de  noble, 
je  l'ai  joué  assez  bien,  ce  me  semble;  et,  en  vérité,  il  n'est 
pas  si  difficile  qu'on  voulait  nous  le  faire  croire  jadis.  En 
tout  cas,  je  m'en  suis  tiré  à  votre  avantage,  vous  ne  pouvez 
le  nier. 

—  Ahl  çà,  dit  M.  de  Perbruck,  où  voulez-vous  en  ve- 
nir ? 

—  A  vous  dire  ceci  :  c'est  que  ce  rôle  m'ennuie,  que  j'en 
ai  assez,  et  que  demain  matin  je  vous  souhaiterai  le  bon- 
jour à  tous  les  trois,  et  que  je  vais  de  mon  côté. 

M.  de  Perbruck  regarda  Saturnin  d'un  air  stupéfait;  il 
ne  pouvait  s'imaginer  qu'un  garçon  qui  n'était  rien  pût 
renoncer  si  aisément  à  l'insigne  honneur  de  porter,  ne  fût- 
ce  qu'un  jour  de  plus,  le  nom  de  comte  de  Perbruck.  Cela 
dépassait  de  si  loin  la  vaniteuse  sottise  du  marquis,  qu'il 
s'imagina  qu'il  y  avait  un  motif  secret  aux  paroles  de  Sa- 
turnin, et  qu'il  lui  dit  : 

—  Je  vois  ce  que  c'est,  vous  prétendez  me  dicter  des  con- 
ditions. 

—  Moi  !  dit  Saturnin.  Et  à  quel  propos  ?  pourquoi?  Non, 
monsieur  le  marquis,  je  n'ai  point  de  conditions  à  vous 
faire.  Je  veux  m'en  aller,  et  je  vous  en  préviens,  non  point 
dans  mes  intérêts,  mais  dans  les  vôtres.  A  trente  pas  d'ici, 
je  ne  suis  plus  le  comte  de  Perbruck,  je  redeviens  Saturnin 


DE    SATURNIN   FICHET.  67 

Fichet.  Il  m'en  arrivera  ce  qu'il  plaira  à  Dieu,  mais  si  je 
dois  être  pendu,  je  veux  que  ce  soit  pour  mon  compte, 

—  Mais  c'est  impossible,  dit  M.  de  Paradèze,  nous  avons 
dit  partout  que  Saturnin  Fichet  était  mort. 

—  Il  ressucitera,  dit  Saturnin. 

—  Mais  on  demandera  ce  qu'est  devenu  le  comte  de 
Perbruck. 

—  Il  aura  été  tué  par  accident. 

—  Mais,  dit  M.  de  Perbruck,  que  comptez-vous  faire  une 
ibis  que  vous  aurez  repris  votre  vrai  nom  ? 

—  Voilà  ce  que  je  ne  sais  pas  moi-même,  monsieur  le 
marquis. 

—  Vous  comptez  sans  doute,  dit  le  marquis,  aller  ven- 
dre les  secrets  que  vous  nous  avez  surpris,  et  vous  enri- 
chir... 

Saturnin  donna  sur  sur  la  table  un  tel  coup  de  poing,  que 
les  trois  gentilshommes  restèrent  stupéfaits.  Aussitôt  il  se 
leva,  passa  ses  mains  dans  ses  cheveux,  se  promena  un 
moment  et  revint. 

—  C'est  passé  encore  une  fois,  dit-il;  mais  pour  votre 
sûreté,  ne  commencez  pas  à  me  dire  une  pareille  chose... 
Vous  êtes  le  marquis  de  Perbruck,  et  moi  un  manant  ; 
mais  sur  mon  àme,  si  cela  vous  arrive  encore,  je  vous 
étranglerai  sur  place. 

—  On  pourrait  vous  en  empêcher,  dit  la  Châtaigneraie. 

—  Vous  savez  que  deux  hommes  à  porter  ne  me  font 
pas  peur,  dit  Saturnin,  je  vous  préviens  que  je  ne  suis 
pas  plus  alarmé  d'en  avoir  deux  à  battre,  et  au  besoin 
trois. 

—  Vous  devenez  insolent  pour  tout  le  monde,  dit  la  Châ- 
taigneraie. 

—  C'est  que  tout  le  monde  le  devient  pour  moi,  s'écria 
Saturnin;  non-seulement  insolent,  mais  ingrat^  entendez- 
vous,  messieurs  ? 

—■Allons!   allons!  lit  M.  de  Paradèze,  calmons-nous  et 
expliquons-nous.  Ainsi,  monsieur  Fichet,  vous  voulez  nous 
(jnitter  ? 
Oui. 

—  Et  que  demandez- vous  pour  cela  ? 

—  Mais  rien,  monsieur,  rien...  Mais  de  quelle  pâte  êtes- 


68  LES  AVENTURES 

VOUS  donc  fait  ?  que  vous  vous  imaginez  que  nous  autres, 
les  gens  du  peuple,  nous  soyons  à  vendre  au  premier  sou. 
Eh  !  mon  Dieu,  vous  êtes  nobles,  restez  nobles  ;  moi  je  ne 
le  suis  pas  et  je  ne  veux  pas  l'être.  Est-ce  que  vous  croyez 
que  je  ne  vous  comprends  pas,  depuis  deux  jours  que  je  suis 
seul  avec  vous  ?  Si  vous  n'aviez  pas  besoin  de  moi,  vous  m'au- 
riez laissé  crever  au  coin  de  la  première  route.  Vous,  mon- 
sieur de  Perbruck  et  monsieur  de  Paradèze,  vous  marchiez 
toujours  devant,  parlant  bas  et  me  chassant  de  votre  con- 
versation ;  vous,  monsieur  de  la  Châtaigneraie,  vous  restiez 
quelquefois  près  de  moi,  car  vous  avez  un  fond  de  justice, 
et  vous  trouviez  qu'on  agissait  mal  à  mon  égard.  Mais  c'a 
été  bon  une  heure  ou  deux...  ça  vous  a  ennuyé...  vous  étiez 
gêné.  Je  ne  suis  pas  de  votre  peau,  vous  m'avez  planté  là 
à  votre  tour,  et  vous  m'avez  laissé  derrière  comme  un  la- 
quais qui  suit  ses  maîtres. 
Personne  ne  répondit,  et  Saturnin  continua  : 
—  Ce  soir  encore,  ce  brave  homme  de  paysan  s'est  ima- 
giné qu'après  avoir  donné  les  bonnes  places  aux  plus  vieux, 
ce  qui  est  juste,  il  devait  honneur  et  bon  gîte  au  fils  de  son 
seigneur...  Vous  m'avez  exclu  sur-le-champ  de  votre  so- 
ciété. Mais  vous  croyez  donc  que  j'y  tiens  beaucoup? 

Détrompez-vous  :  je  ne  demande  qu'à  vous  laisser  faire 
vos  affaires  vous-mêmes  ;  seulement ,  je  n'ai  pas  voulu 
m'en  aller  sans  vous  prévenir,  sans  vous  avertir  que  vous 
n'avez  plus  de  comte  de  Perbruck  à  montrer  comme  une 
bête  curieuse  qu'on  renvoie  à  son  bouge  quand  la  repré- 
sentation est  finie.  Sur  ce,  arrangez-vous  en  conséquence. 
Je  ne  vous  demande  rien,  je  ne  veux  rien  de  vous,  mais 

laissez-moi  partir...  voilà bonsoir et  que  Dieu  vous 

garde... 

Après  ces  paroles.  Saturnin  se  retira  sans  attendre  de  ré- 
ponse. M.  de  Paradèze  voulut  se  lever  pour  le  retenir,  mais 
M.  de  Perbruck  l'arrêta.  Les  trois  gentilshommes  restèrent 
seuls. 
•—  Savez-vous  que  ceci  est  grave?  dit  M.  de  Paradèze... 
—Très-grave,  dit  la  Châtaigneraie,  d'autant  mieux  que  ce 
garçon  a  raison  :  du  moment  qu'il  prenait  le  nom  de  comte 
de  Perbruck,  il  fallait  le  traiter  comme  tel  ;  mais  vous  l'avez 
repoussé  avec  un  dédain... 


DE    SATURNIN  FICHET.  69 

—  Il  me  semble,  fit  M.  de  Paradèze,  que  vous  ne  Tavez  pas 
beaucoup  mieux  traité. 

—  C'est  vrai,  dit  la  Châtaigneraie;  tant  que  j'ai  rencontré 
ce  garçon  au  milieu  de  graves  circonstances,  son  courage, 
sa  présence  d'esprit,  sa  générosité  m'ont  fait  illusion,  et  j'ai 
cru  sentir  que  je  pourrais  m'imaginer  qu'il  était  mon  égal. 
Mais  quand  nous  avons  été  seuls,  je  ne  puis  pas  vous  dire 
pourquoi,  mais  je  ne  pouvais  me  faire  à  lui  parler  comme  un 
ami.  Le  Saturnin,  le  bourgeois,  l'homme  de  rien,  me  reve- 
nait au  nez  comme  une  fâcheuse  odeur.  Ce  n'est  pas  là  un 
des  nôtres,  il  le  sait,  et  comme  ces  gens-là  se  croient  quelque 
chose,  il  ne  veut  pas  être  traité  comme  nous  le  devons  traiter. 
Qu'y  faire?  La  position  est  délicate. 

—Sans  compter  tous  les  inconvénients  qui  peuvent  résulter 
pour  nous  de  ce  que  sait  ce  malheureux,  dit  M.  de  Paradèze. 
Il  peut  nous  trahir. 

—  Non,  dit  la  Châtaigneraie,  je  l'en  crois  incapable. 

—  Et  si,  fit  M.  de  Perbruck  d'un  ton  mystérieux,  s'il  s'avi- 
sait de  garder  ce  nom  dont  il  a  l'air  de  ne  pas  vouloir  ;  si, 
armé  de  ce  nom,  il  se  mettait  à  la  tête  d'un  parti,  s'il  com- 
battait pour  notre  cause,  s'il  y  acquérait  de  la  gloire,  car  il 
est  hardi  et  aventureux,  que  deviendrais-je,  moi  ?  Comment 
vendre  compte  à  nos  amis  de  l'existence  de  ce  comte  de 
Perbruck  que  tout  le  monde  reconnaitrait,  applaudirait, 
suivrait  peut-être,  et  qui  serait  séparé  de  son  père?  Pour- 
quoi? me  dirait-on  ;  comment  ?  où?  Et,  d'un  autre  côté,  s'il 
abandonne  véritablement  ce  nom,  ne  peut-il  p^  être  ren- 
contré par  mes  amis?  Que  dira-t-il?  Qu'il  esf  Saturnin 
Fichet.  Mais  on  ne  le  croira  peut-être  pas.  La  Bretagne  va 
se  soulever,  et  quand  il  s'agira  de  reconnaître  le  nouveau 
chef  de  l'association,  on  se  rappellera  que  la  présence  de 
mon  fils  a  déterminé  le  choix,  et  l'on  me  demandera  pour- 
quoi il  n'est  pas  avec  moi  à  l'heure  du  danger.  Fraudra-t-il 
que  je  dise  :  Il  a  déserté  notre  cause  ?  Faudra-t-il  salir  mon 
nom  d'une  désertion  ?  Il  faudra  donc  que  je  dise  qu'il  est 
mort  ?  Je  le  dirai  ;  mais  le  lendemain  il  peut  plaire  à  cet 
homme  de  venir  me  donner  un  dé'menti.  Oh!  tenez,  tenez, 
il  n'y  a  qu'un  moyen  de  sortir  de  cette  fâcheuse  position  :  il 
faut  que  ce  misérable  disparaisse! 

—  C'est  ^grave,  dit  M.  de   Paradèze,  qui  observait  sur 


7Q  LES   AVENTURES 

la,  Châtaigneraie  l'eifet  des  paroles  de  M.  de  Perbruck. 

—  C'est  un  crime  infâme  !  dit  la  Châtaigneraie,  et  je  ne  le 
permettrai  pas. 

—  Mon  fils  est  mort,  reprit  M.  de  Perbruck  sans  s'occuper 
de  ce  que  venait  de  dire  M.  de  la  Châtaigneraie  ;  ma  fortune, 
mes  titres  n'ont  plus  d'héritier...  Tout  cela,  Paradèze,  de- 
vait appartenir  à  l'époux  de  votre  fille,  et  tout  cela  appar- 
tiendra à  celui  qu'elle  épousera  et  qui  me  sauvera  de  la  dé- 
plorable situation  où  je  me  trouve. 

—  C'est  grave,  dit  Paradèze,  en  regardant  la  Châtaigne- 
raie; mais  il  est  bien  difficile  de  se  tirer  de  ce  mauvais  pas 
d'une  façon  ordinaire. 

—  Dans  cette  maison  dont  tous  les  habitants  me  sont 
dévoués,  dont  le  silence  m'est  assuré,  fit  le  marquis,  mon 
prétendu  fils  peut  expirer  sans  que  jamais  un  mot  soit 
révélé. 

—  Et  qui  l'assassinera,  monsieur  le  marquis?  dit  la  Châ- 
taigneraie d'une  voix  éclatante  ;  ce  sera  donc  vous  ? 

—  Silence!  s'écria  M.  de  Perbruck. 

—  Silence!...  répéta  M.  de  Paradèze. 

—  En  vérité,  reprit  la  Châtaigneraie,  c'est  à  ne  pas  croire  ! 
trois  gentilshommes  discutant  pour  assassiner  un  homme 
qui  s'est  dévoué  pour  eux  !  M.  Saturnin  Fichet  ne  veut  pas 
être  des  nôtres,  je  le  conçois;  il  a  trop  d'honneur  dans 
le  cœur  pour  cela.  Messieurs,  reprit  la  Châtaigneraie  en  se 
levant,  pas  une  parole  de  plus  à  ce  sujet,  ou  je  jure  Dieu  que 
je  ne  quit^  plus  ce  garçon,  et  que  je  lui  dis  vos  sinistres 
projets. 

—  Mais  que  faire?  dit  alors  M.  de  Paradèze. 

—  Eh  bien  î  qu'il  parte  s'il  le  veut,  dit  la  Châtaigneraie,  il 
en  arrivera  ce  qu'il  plaira  à  Dieu. 

—  La  Châtaigneraie  a  raison,  dit  M.  de  Perbruck  d'un  ton 
mielleux;  seulement  il  ne  faut  pas  que  ce  jeune  homme 
puisse  nous  quitter  avant  demain.  Je  pense  même  que  nous 
ferions  bien  de  partir  avant  lui  ;  nous  pourrions  ainsi  répan- 
dre le  bruit  de  la  mort  du  comte. 

—  Faites  comme  il  vous  plaira,  dit  la  Châtaigneraie  en  se 
jetant  sur  un  ht,  mais  rappelez-vous  une  chose,  c'est  que  si 
l'on  touche  un  cheveu  de  la  tête  de  ce  jeune  homme,  aujoiir- 


DE    SATURNIN  PICHET.  71 

d'hui,  ou  demain,  ou  dans  quelques  jours,  ou  jamais,  je  dis 
tout  ce  qui  s'est  passé. 

—  C'est  juste,  c'est  juste,  fit  M.  de  Perbrucii  ;  n'en  par- 
lons plus. 

Saturnin  était  remonté  dans  la  chambre  qui  lui  avait  été 
désignée;  à  travers  le  plancher,  il  avait  entendu  le  bruit  des 
voix  qui  causaient  avec  activité;  il  avait  bien  supposé  qu'on 
s'occupait  de  lui,  mais  il  avait  trop  de  franchise  et  de  géné- 
rosité dans  le  cœur  pour  croire  qu'on  tramât  quelque  complot 
contre  lui.  D'ailleurs  il  était  brave,  jeune,  et  ne  connaissait 
guère  ni  la  crainte  ni  le  soupçon.  Il  se  jeta  donc  sur  son  lit, 
et  ne  tarda  pas  à  s'y  endormir. 

Pendant  que  la  scène  que  nous  venons  de  raconter  se  pas- 
sait, une  autre  avait  lieu  à  l'étable.  Rose  et  Marie-Jeanne  y 
étaient  rentrées  toutes  deux.  Marie- Jeanne  s'était  bloltie  sur 
la  paille,  Rose  était  restée  assise  sur  la  sienne.  Ni  l'une  ni 
l'autre  ne  dormaient.  Enfin,  Rose,  qui  avait  le  cœur  gros  de 
douleur,  mais  qui  cependant  ne  pouvait  se  persuader  qu'elle 
se  trompait  et  qu'elle  n'eût  pas  reconnu  Saturnin  Fichet, 
Rose  se  décida  à  parler. 

—  Marie -Jeanne,  dit-elle  doucement,  dormez- vous? 

—  Je  ne  dors  plus,  lui  répondit  Marie-Jeanne  d'une  voix 
sombre. 

—  Dites-moi,  reprit  Rose,  est-ce  que  vous  connaissez  le 
comte  de  Perbruck  ? 

—  Qui  est-ce  ça,  le  comte  de  Perbruck?  dit  Marie-Jeanne. 
'—  Ce  beau  jeune  homme  qui  est  arrivé  ce  soir. 

—  Ils  étaient  deux,  jeunes  et  beaux,  répondit  Marie- Jeanne 
d'une  voix  sombre. 

—  Je  veux  parler  de  celui  dont  vous  avez  dit  d'un  air 
épouvanté  :  «  Il  y  était...  il  y  était!...  » 

—  Ai-je  dit  ça?  fit  Marie-Jeanue  en  se  soulevant  sur  son 
lit...  Oui,  réprit-elle  avec  un  sourire  sauvage,  je  l'ai  dit,  et 
c'est  vrai  :  il  y  était. 

—  Où  cela?  dit  Rose. 

—  A  la  maison...  la  nuit  où  mon  frère  est  mort...  où  vos 
cousins  les  Robertin  se  sont  égorgés  en  criant  :  Il  n'y  a  plus 
de  frères. 

—  Vous  êtes  sûre  que  c'est  lui  ? 

—  Qui  ça,  lui? 


1Û  LES  AVENTURES 

*-  Le  jeune  homme  de  ce  soir... 

—  Oui,  c'est  lui...  Oh!  je  l'ai  bien  reconnu. 

—  Mais  qu'allait-il  donc  faire  chez  vous? 
^—  Vous  êtes  bien  curieuse. 

—  Ah  !  si  vous  saviez,  Marie-Jeanne,  c'est  que  j'avais 
un  amoureux  qui  lui  ressemblait  tant,  que  je  crois  encore 
que  c'est  lui,  quoiqu'on  le  nomme  à  présent  le  comte  de 
Perbruck. 

—  Et  comment  s'appelait  le  vôtre? 

—  Il  s'appelait  Saturnin  Fichet. 

— -  Attendez  donc...  attendez  donc,  dit  Marie-Jeanne.  Oh! 
voyez-vous  j'étais  folle,  mais  je  me  souviens  de  tout...  Atten- 
dez... il  est  arrivé  avec  un  de  vos  parents...  avec  Sylvestre... 

—  Sylvestre,  en  effet,  dit  Rose,  Sylvestre  s'est  échappé  de 
prison  la  même  nuit  que  Saturnin  ;  c'est  le  lendemain  que 
nous  y  sommes  entrés  avec  mon  père. 

—  Il  y  avait  un  homme  qui  les  attendait  et  qui  leur  a  de- 
mandé d'où  ils  venaient  ;  ils  ont  répondu  qu'ils  venaient  du 
château  de  Nantes. 

--  C'est  cela...  oui,  c'est  cela,  après?... 

—  Et  après,  ils  se  sont  mis  à  causer,  et  cet  homme 
lui  a  demandé  s'il  voulait  être  riche,  avoir  un  grand  nom, 
un  titre... 

—  Est-ce  possible  ?  dit  Rose,  et  cet  homme  qui  lui  propo- 
sait cela  comment  se  nommait-il  ? 

—  Il  a  dit  à  Saturnin  qu'il  s'appelait  le  marquis  de  Venan' 
ceaux.  Mais  je  sais,  moi,  qu'il  ne  s'appelait  pas  comme 
ça...  Nous  avons  soupe  ensemble,  et  il  criait  :  Vive  la  répu- 
blique!... 

—  Mais  son  nom?...  son  nom?  dit  Rose  toute  tremblante. 

—  Attendez...  il  s'appelait...  ils  l'ont  pourtant  souvent 
nommé  devant  moi...  Il  s'appelait  Morillon. 

—  Morillon!  s'écria  Rose;  le  commissaire  de  la  Conven- 
tion! qu'est-ce  que  ça  veut  dire? 

—  Je  ne  sais  pas,  dit  Marie-Jeanne;  mais  c'était  bien  celui- 
là  qui  y  était... 

—  Et,  dit  Rose  épouvantée,  qu'a-t-il  répondu  quand  on 
lui  a  proposé  d'être  un  grand  seigneur,  un  noble  ? 

—  A  ce  moment  ils  sont  sortis,  et  c'est  alors  que  la  que- 
relle a  commencé  entre  les  Robertin> 


DE    SATURNIN   FICHET.  73 

—  Oui,  dit  Rose  qui  ne  l'écoutait  plus  ;  la  querelle  entre 
mes  cousins  et  votre  frère... 

—  Mon  frère...  Ah  !  dit  Marie-Jeanne  en  se  rejetant  sur  sa 
paille  ;  mon  frère  !  ne  me  parlez  pas  de  mon  frère  ! 

Rose  ne  remarqua  pas  ce  cri  de  désespoir,  sa  pensée  était 
toute  à  Saturnin.  Elle]  se  demandait  si  Saturnin  n'avait  pas 
accepté  le  rôle  qu'on  voulait  lui  faire  jouer,  et  surtout  s'il 
l'avait  accepté  de  Morillon.  Rose  avait  vu  le  trouble  de  Sa- 
turnin à  son  aspect,  et  le  désir  de  son  cœur  aidant  aux  cir- 
constances qu'elle  venait  d'apprendre,  elle  n»e  doutait  plus 
que  ce  ne  fût  là  celui  qui  lui  avait  parlé  d'amour.  Seulement 
elle  ne  pouvait  deviner  s'il  trompait  M.  de  Perbruck,  ou  si 
le  marquis  était  de  moitié  dans  la  supercherie. 

La  tête  de  Rose  se  perdait  en  mille  suppositions,  lors- 
qu'elle entendit  ouvrir  la  porte  de  la  maison,  elle  courut  à 
la  lucarne  de  l'étable  et  vit  un  homme  sortir  de  la  salle 
basse  de  la  ferme.  Cet  homme  parcourut  toute  la  cour  et 
fit  plusieurs  appels  à  voix  basse;  enfin  il  sortit,  et  Rose, 
tourmentée  de  cette  curiosité  que  les  femmes  ont  dans  le 
coHir  autant  que  dans  l'esprit,  Rose,  disons-nous,  s'échappa 
de  l'étable  et  se  glissant  le  long  des  murs,  gagna  la  grande 
haie  qui  fermait  la  cour  et  put  suivre  la  marche  de  l'homme 
qui  était  sorti  de  la  maison.  Une  fois  à  une  certaine  distance 
des  bâtiments,  il  appela  d'une  voix  moins  discrète.  On  lui 
répondit,  et  Ijientôt  le  vieux  Robertin  parut  et  dit  assez  bas  : 

—  Que  me  voulez- vous,  monseigneur? 

—  Je  vais  te  le  dire... 

—  Voulez-vous  entrer  dans  la  grange?... 

—  Non...  non...  en  plein  air;  personne  ne  peut  nous  en- 
tendre... Ecoute-moi  bien. 

Ils  étaient  deux  à  l'écouter,  car  cette  recommandation 
aiguillonna  la  curiosité  de  Rose.  . 


74  LES  AVENTURES 


VIII 


Rose  écoutait  de  toutes  ses  oreilles. 

—  Sais-tu  quel  est  le  jour  où  il  faudra  que  tes  fils  se  ren- 
dent à  Chateaubriand  pour  y  tirer  au  sort?  dit  le  marquis  à 
son  vieux  fermier. 

—  On  m'a  dit  que  c'était  le  10  mars,  monsieur  le  marquis; 
mais  cela  ne  m'importe  guère. 

—  Et  pourquoi? 

—  C'est  que  pas  un  d'eux  n'ira.  J'ai  besoin  de  mes  enfants 
pour  travailler  la  terre  qui  me  nourrit. 

—  Est-ce  donc  là  tout  ce  que  tu  prétends  faire  pour  com- 
battre la  tyrannie  abominable  qui  pèse  sur  nous? 

—  Je  ferai  ce  que  les  circonstances  voudront,  monsei- 
gneur; mon  parti  est  pris,  mes  précautions  aussi.  Que  les 
gendarmes  viennent  pour  arrêter  mes  fils  comme  réfrac- 
taires,  et  ils  trouveront  ici  sept  hommes  résolus,  sept  fusils 
et  deux  mille  cartouches.  S'ils  nous  attaquent,  nous  nous 
défendrons,  et  s'ils  assiègent  la  ferme,  ils  y  trouveront  des 
cendres  et  des  ossements  brûlés.  Voilà  tout.  Oh  !  ce  ne  sera 
pas  ici  comme  chez  mon  frère  de  Machecoul,  les  uns  ne  sont 
pas  d'un  côté  et  les  autres  d'un  autre.  Avant  ça,  je  casserai 
la  tête  à  celui  qui  oserait  me  désobéir. 

Le  marquis  de  Perbruck  laissa  échapper  une  exclamation 
de  joie  que  le  vieux  Robertin  traduisit  différemment,  car  il 
reprit  aussitôt  : 

—  N'ayez  pas  peur,  monsieur  le  marquis,  j'ai  déposé  en 
lieu  sûr  le  prix  des  bâtiments,  et  si  je  les  brûle  vous  ne  per- 
drez rien. 

—  Ce  n'est  pas  cela  qui  m'occupe,  dit  le  marquis,  mais 
il  ne  faut  pas  attendre  qu'on  vous  attaque,  il  faut  attaquer. 
Le  10  mars,  dans  tous  les  chefs-lieux  do  canton,  comme  ils 


DE    SATURNIN  FIGHET.  75 

disent  mainlenant,  la  résistance  éclatera.  Nous  y  serons 
tous,  nobles  et  paysans,  car  la  loi  des  tyrans  de  la  France 
nous  atteint  et  nous  frappe  comme  vous;  nous  y  serons 
avec  des  armes  cachées.  Il  y  aura  un  signal  donné,  les 
mairies  seront  envahies  et  les  autorités  renversées,  et  nous 
planterons  le  drapeau  blanc  au  cri  de  :  Vive  le  roi! 

—  Est-ce  vrai  ?  dit  le  vieillard  avec  une  sorte  de  rugisse- 
ment joyeux. 

—  Oui,  et  ce  sera  partout  ainsi. 

—  Et  les  nobles  ne  nous  abandonneront  pas?  ils  ne  se 
cacheront  pas  dans  leurs  châteaux,  comme  ils  font  depuis 
deux  ans?... 

—  Ils  se  mettront  à  votre  tête. 

—  Oh!  les  gars!...  les  gars!...  la  bonne  nouvelle,  fit  le 
vieux  Robertin  en  se  tournant  vers  le  cellier  où  dormaient 
ses  fils. 

—  Silence!  dit  le  marquis,  ce  n'est  pas  tout...  Ecoute-mol 
bien  et" tâche  de  me  comprendre.  Tu  as  vu  ce  jeune  homme 
qui  est  arrivé  ce  soir  avec  nous? 

—  Oui,  ce  beau  blond  qui  est  couché  dans  la  chambre 
de  Rose  ? 

—  Ce  n'est  pas  celui-là...  Tautre... 

—  Votre  fils?...  monsieur  le  marquis? 

—  Ce  n'est  pas  mon  fils. 

—  Rah  !  fit  Robertin. 

Cette  exclamation  bruyante  couvrit  heureusement  le  cri 
de  joie  échappé  à  Rose. 

—  Tu  as  peut-être  entendu  parler  de  la  ressemblance 
extraordinaire  qui  existe  entre  le  comte  et  un  certain  Satur- 
nin Fichet,  le  fils  de  mon  intendant  ? 

—  Oui...  dà...  monsieur  le  marquis;  la  petite  cousine  Ro- 
bertin nous  parlait  de  ça  il  n'y  a  pas  trois  heures. 

—  Eh  bien!  ce  jeune  homme  que  tu  as  vu  ce  soir,  c'est  ce 
Saturnin  Fichet. 

—  Vraiment?  fit  le  vieux  paysan.  Alors,  pourquoi  donc 
dites-vous  que  c'est  monsieur  le  comte,  votre  fils! 

— ■  Ceci  serait  une  histoire  beaucoup  trop  longue  à  te 
raconter.  Seulement,  il  faut  que  tu  saches  que  ce  misérable, 
profitant  de  cette  ressemblance  extraordinaire,  s'est  fait  pas- 
ser pour  mon  fils  auprès  de  quelques-uns  des  gentilshommes 


76  LES  AVENTURES 

de  la  Bretagne.  Il  a  pu,  grâce  à  cette  perfide  adresse,  péné- 
trer dans  le  secret  de  notre  conspiration. 

—  Vous  le  savez,  et  vous  le  souffrez  dans  votre  compa- 
gnie? dit  le  fermier. 

—  Mais  ce  n'est  rien,  répliqua  le  marquis,  il  a  déjà  dé- 
noncé quelques-uns  de  ceux  qu'il  est  parvenu  à  tromper; 
ainsi  tu  as  sans  doute  entendu  parler  de  l'incendie  du  châ- 
teau de  la  Rouarie.  Eh  bien!  c'est  lui  qui  y  avait  conduit 
les  républicains,  ajoute  le  marquis  en  baissant  la  voix, 
comme  s'il  eût  été  épouvanté  lui-même  du  mensonge  qu'il 
faisait. 

—  Vous  savez  cela,  et  vous  ne  lui  avez  pas  fait  sauter  la 
tête?  reprit  François  Robertin. 

—  Ce  n'est  pas  tout,  dit  encore  le  marquis  ;  il  était  par- 
venu à  tromper  M.  de  Paradèze  et  la  Châtaigneraie  que  j'ai 
rencontrés  aujourd'hui  même,  nous  étions  à  quelques  pas 
de  Guéménée,  et  si  j'avais  fait  semblant  de  reconnaître  ce 
Saturnin  Fichet  pour  ce  qu'il  est,  en  une  minute  nous  pou- 
vions être  entourés  par  la  brigade  du  bourg,  et  nous  étions 
tous  prisonniers.  Tout  au  contraire,  j'ai  fait  semblant  d'être 
sa  dupe  comme  les  autres,  j'ai  dit  que  je  me  rendais  à  ma 
ferme  où  nous  devions  rencontrer  beaucoup  de  gentilshom- 
mes engagés  dans  notre  conspiration;  l'espoir  de  les  recon- 
naître, de  pouvoir  les  dénoncer  l'a  empêché  de  deviner  ma 
ruse,  tant  ce  misérable  est  avide  du  sang  royaliste.  Il  nous  a 
suivis,  il  est  ici. 

—  Eh  bien?  dit  Robertin  en  baissant  aussi  la  voix. 

Le  marquis  de  Perbruck  parut  hésiter  à  traduire  en  paro- 
les les  sinistres  pensées  qui  le  préoccupaient.  Après  un  mo- 
ment de  silence,  il  reprit  : 

—  Dans  cinq  minutes  M.  de  Paradèze,  la  Châtaigneraie  et 
moi  nous  quitterons  la  ferme;  ce  Saturnin  Fichet  restera.  Je 
l'ai  envoyé  dans  la  chambre  de  ta  nièce.  Tu  dois  savoir  ce 
que  tu  auras  à  faire  pour  qu'il  ne  puisse  plus  dénoncer  per- 
sonne, ni  te  dénoncer  toi-même. 

—  C'est  dit,  monsieur  le  marquis,  dit  François  Robertin, 
partez  le  plus  tôt  possible,  car  il  me  tarde  de  faire  justice  de 
ce  scélérat,  et  je  comprends  que  vous  n'aimiez  pas  à  voir 
loger  une  demi-douzaine  de  balles  dans  la  tête  d'un  gueux 


DE    SATURNIN  FICHET. 


77 


qui,  après  tout,  a  toute  la  ressemblance  de  votre  fils.  Je  sais 
qu'à  moi  ça  me  ferait  mal. 

~  Tu  as  raison,  répliqua  le  marquis  en  se  détournant,  car 
tout  en  Taccomplissant,  il  avait  horreur  de  l'action  qu'il  ve- 
nait de  faire.  Fais-nous  préparer  nos  chevaux. 

-—  C'est  mon  affaire,  reprit  le  vieillard. 

Il  entra  dans  les  écuries  pendant  que  M.  de  Perbruck  ve- 
nait dans  la  salle  basse,  où  il  avait  laissé  MM.  de  Paradèze 
et  la  Châtaigneraie  profondément  endormis. 

—  Messieurs,  dit  le  marquis  en  les  réveillant  doucement, 
hàtons-nous,  il  faut  partir,  le  vieux  Robertin  vient  de  me 
prévenir  qu'il  avait  entendu  au  loin  du  bruit  qui  lui  annon- 
çait que  les  gendarmes  sont  sortis  de  Guéménée;  il  est  pos- 
sible qu'ils  dirigent  leurs  recherches  de  ce  côté,  et  ce  n'est 
pas  le  moment  de  nous  laisser  surprendre,  lorsque  dans 
quelques  jours  il  faudra  nous  mettre  à  la  tète  de  nos  braves 
paysans. 

En  quelques  instants,  MM.  de  Paradèze  et  la  Châtaigne- 
raie furent  debout  et  habillés. 

—  Et  ce  malheureux  qui  est  au-dessus  de  nous,  dit  la  Châ- 
taigneraie, pouvons  nous  l'abandonner  ainsi? 

—  Ne  vous  a-t-il  pas  dit,  repartit  M.  de  Perbruck,  quil 
voulait  se  séparer  de  nous?  Dans  les  dispositions  où  nous 
l'avons  laissé,  il  serait  tout  au  moins  imprudent  de  l'avertir 
de  nos  projets  de  départ. 

—  Mais,  dit  la  Châtaigneraie  d'un  ton  soupçonneux,  il  est 
dans  sa  chambre,  vous  en  êtes  sûr,  monsieur  de  Perbruck  ? 

—  Il  ne  tient  qu'à  vous  d'y  monter,  dit  M.  de  Perbruck. 

—  C'est  ce  que  je  vais  faire,  dit  la  Châtaigneraie. 

Il  sortit  de  la  salle  basse  et  gagna  l'escalier  extérieur,  qui 
conduisait  à  l'étage  supérieur. 

La  Châtaigneraie  monta,  et  dans  l'obscurité  de  la  nuit  il 
aperçut  une  porte  entr'ouverte. 

—  Monsieur  Saturnin  Fichot?...  dit-il  à  demi-voix. 

—  Qui  est  là?  dit  Saturnin  Fiehet  en  se  levant  rapidement 
sur  son  séant,  pendant  que  la  Châtaigneraie  croyait  voir 
une  ombre  légère  et  rapide  se  glisser  derrière  un  immense 
bahut. 

—  Peste!  fit  la  Châtaigneraie  en  souriant. 

5. 


78  LES   AVENTURES 

Mais  il  s'arrêta  aussitôt  et  reprit  : 

—  C'est  moi,  la  châtaigneraie. 

—  Ah  !  dit  Saturnin.  Eh  bien  !  qu'y  a-t-il?  en  quoi  puis-je 
vous  être  utile? 

—  A  rien  désormais,  dit  la  Châtaigneraie,  puisque  vous 
avez  résolu  de  quitter  le  rôle  que  vous  avez  si  noblement  joué 
jusqu'à  ce  jour;  mais  ce  n'est  pas  une  raison  pour  que  j'ou- 
blie ce  que  vous  avez  fait  pour  moi  et  pour  nous  tous.  Nous 
partons.  M.  de  Perbruck  vient  de  nous  apprendre  qu'on  en- 
tend au  loin  des  bruits  de  mauvais  augure.  Si  c'est  un  danger 
pour  nous,  cela  peut  en  être  un  aussi  pour  vous,  et  il  peut 
vous  convenir  de  chercher  votre  salut  d'un  côté  pendant  que 
nous  allons  le  tenter  de  l'autre. 

—  Je  vous  remercie,  monsieur  de  la  Châtaigneraie,  repar- 
tit Saturnin,  je  ne  partirai  pas  de  cette  maison,  j'y  ai  retrouvé 
une  jeune  fille  dont  j'ai  gardé  un  bon  souvenir.  Si  j'en  crois 
le  cri  qu'elle  a  poussé  en  me  reconnaissant  et  les  larmes 
qu'elle  a  versées  en  apprenant  que  le  pauvre  Saturnin  Fichet 
est  mort,  elle  ne  m'a  pas  non  plus  oublié;  je  ne  la  connais 
guère,  mais  c'est  un  de  ces  cœurs  ouverts  au  fond  desquels 
on  voit  tout  de  suite.  Elle  n'a  rien  ni  moi  non  plus,  eh  bien  ! 
si  elle  n'a  pas  peur  de  ma  misère,  j'accepterai  la  sienne,  et 
nous  tâcherons  de  faire  un  bon  ménage,  tranquille  au  milieu 
dô  tous  les  orages  qui  vont  agiter  ce  pays. 

—  Eh  !  quoi,  vous,  jeune,  brave,  loyal  comme  vous  l'êtes, 
vous  vous  séparerez  d'une  cause  à  laquelle  vous  avez  rendu 
de  véritables  services  !  voulez-vous  donc  vous  ranger  du  côté 
des  répubUcains  ? 

—  Non,  monsieur  le  comte,  non,  répondit  Saturnin,  peut- 
être  si  j'étais  resté  à  Paris,  je  me  serais  laissé  aller  aux  idées 
généreuses  qu'ils  proclament,  car  ce  sont  celles  que  doivent 
aimer  les  gens  de  ma  race  ;  mais  je  les  ai  vus  de  près  dans  ce 
pays-ci,  et  j'avoue  que  je  ne  veux  pas  d'une  bonne  cause 
lorsqu'elle  marche  à  son  triomphe  par  l'espionnage,  le  meur- 
tre et  l'incendie.  Je  n'ai  pas  oublié  le  coup  de  pistolet  de 
Morillon  après  qu'il  m'eut  persuadé  de  jouer  le  rôle  de  Per- 
bruck, rôle  que,  vous  le  savez  mieux  que  personne,  j'ai  gardé 
bien  n^algré  moi. 

—  Eh  bien,  puisque  vous  êtes  décidé  à  ne  pas  servir  les 
républicains,  pourquoi  ne  pas  venir  avec  nous  avec  votre  vrai 


DE    SATURNIN    FIGHET.  79 

nom  de  Saturnin  Fichet.  Le  courage,  la  loyauté  et  l'esprit 
sont  bien  reçus  partout. 

—  Je  vous  remercie,  monsieur  de  la  Châtaigneraie,  repar- 
tit Saturnin,  mais  je  ne  suis  pas  des  vôtres  ;  vous  avez  beau 
faire,  je  ne  suis  pour  vous  qu'un  vilain,  et  j'aurais  beau  faire, 
vous  serez  toujours  pour  moi  des  aristocrates  qui  ne  doivent 
qu'au  hasard  de  leur  naissance  le  droit  de  se  croire  plus  que 
nous;  vous  ne  m'accepteriez  pas  comme  votre  égal,  et  je  ne 
voudrais  pas  vous  servir  comme  votre  intérieur.  Je  me  bat- 
trais, et  on  vous  donnerait  les  grades  ;  n'en  parlons  plus,  je 
suis  bourgeois,  je  reste  bourgeois  et  j'attendrai  les  événe- 
ments. 

—  Comme  il  vous  plaira,  répliqua  la  Châtaigneraie  ;  ce- 
pendant laissez-moi  vous  dire  que  vous  vous  trompez  sur 
nos  intentions.  Tons  les  hommes  de  cœur,  quelle  que  soit 
leur  naissance,  seront  reçus  avec  honneur  parmi  nous. 

—  Oui,  oui,  tant  que  vous  en  aurez  besoin,  comme  vous 
avez  fait  pour  moi,  comme  a  fait  le  marquis  de  Perbruck  qui 
m'appelait  son  fils,  parce  que  ça  servait  son  ambition,  et  qui 
maintenant  me  tourne  le  dos  parce  que  je  l'embarrasse.  Je 
crois.  Dieu  me  damne!  dit  Saturnin  en  se  recouchant  brus- 
quement, que  s'il  avait  osé,  il  m'aurait  traité  comme  Morillon 
m'a  traité,  de  façon  que  j'aurais  eu  dans  la  tète  une  balle 
républicaine  d'un  côté  et  une  balle  royaliste  de  l'autre,  pour 
avoir  rendu  service  aux  deux  partis.  Adieu,  monsieur  de  la 
Châtaigneraie,  adieu,  et  Dieu  vous  aide,  car  vous  êtes  un 
brave  jeune  homme.  Quant  à  moi,  ajouta-t-il  en  s' accotant 
dans  ses  couvertures,  je  dis  comme  la  chanson  : 

«  J'aime  mieux  ma  mie,  ô  gué, 
»  J'aime  mieux  ma  mie.  » 

—  Eh  bien!  cria  d'en  bas  la  voix  impatiente  de  M.  de  Per- 
bruck, venez-vous,  la  Châtaigneraie? 

—  Me  voilà,  répondit  celui-ci.  Adieu,  Saturnin,  ajouta-t- 
ii,  et  il  s'éloigna  aussitôt. 

A  peine  eut-il  franchi  la  porte  et  descendu  l'escalier,  que 
Saturnin  entendit  fermer  à  double  tour  la  serrure  de  sa 
chambre,  et  presque  aussitôt  une  voix  de  femme  poussa  un 
cri  d'effroi  à  côlé  de  lui. 


SO  LES   AVENTURES 

—  Eh  bien  î  qu'est-ce  qu'il  y  a  encore,  dit  Saturnin,  qui 
est-ce  qui  est  là  ? 

—  C'est  moi,  dit  Rose  d'une  voix  tremblante,  moi  qui 
étais  venue  pour  vous  avertir  des  infâmes  projets  de  ce 
scélérat  de  marquis  de  Perbruck. 

—  Quoi  !  c'est  vous,  ma  petite  Rose  ?  je  vous  remercie, 
dit  Fichet,  qui,  s'étant  couché  tout  habillé,  lut  bientôt 
debout.  Mais  que  diable  me  parlez-vous  de  crime  et  de 
marquis  de  Perbruck  ? 

A  ce  moment  on  entendit  les  chevaux  s'éloigner,  et  Rose 
s'écria  d'une  voix  désolée  : 

—  Ah  !  mon  Dieu  !  C'est  fmi  !  vous  êtes  perdu  î 

—  Comment  î  perdu  !  dit  Saturnin  Fichet.  Expliquez- 
vous  un  peu  plus  clairement  !  expliquez-moi  ce  qui  ar- 
rive ! 

Rose  courait  par  toute  la  chambre  en  poussant  des  gé- 
missements et  des  sanglots  ;  enfin  Saturnin  finit  par  l'ar- 
rêter, et  il  lui  dit  : 

—  Le  meilleur  moyen  d'être  perdu,  c'est  de  perdre  la 
tête  ;  je  me  suis  trouvé  dans  des  circonstances  probable- 
ment plus  embarrassantes  que  celle  oii  je  suis,  et  grâce  au 
ciel,  je  m'en  suis  tiré  ;  je  ne  vois  pas  pourquoi  je  ne  m'en 
tirerais  pas  encore. 

—  Eh  bien  !  reprit  Rose  toute  haletante,  écoutez-moi 
donc.  Ce  soir,  quand  vous  êtes  entré,  je  vous  ai  reconnu 
tout  de  suite,  moi,  et  j'ai  bien  vu  que  vous  me  reconnais- 
siez ;  puis,  quand  on  a  dit  que  vous  étiez  mort,  vous  avez 
vu  comme  j'ai  pleuré. 

—  Oui,  Rose,  je  l'ai  vu,  ça  m'a  fait  bien  plaisir,  allez. 
Tenez,  j'en  parlais  tout  à  l'heure,  là,  à  M.  de  la  Châtaigne- 
raie. 

—  Oh  !  je  vous  ai  bien  entendu,  reprit  Rose,  et  ça  m'a 
fait  plaisir  aussi. 

—  Comment  !  reprit  Saturnin,  vous  étiez  là  ? 

—  Oui,  j'étais  venue  pour  vous  prévenir  à  tous  risques, 
car  moi,  voyez-vous,  je  ne  pouvais  pas  vous  croire  cou- 
pable. 

—  Coupable  de  quoi  ?  repartit  Saturnin  ?  Mais  parlez 
doncl  parlez  donc! 

—  Eh  bien  !  voilà  ce  qui  est  arrivé,  reprit  Rose  ;  j'étais 


DE    SATURNIN    FICHET. 


81 


dans  l'étable  avec  Marie-Jeanne,  qui  m'avait  raconté  vous 
avoir  vu  chez  elle  avec  ce  gueux  de  Morillon. 

-—  Oui,  oui,  dit  Saturnin,  je  me  rappelle  maintenant 
le  visage  de  cette  folle,  que  je  n'avais  pas  d'abord  recon- 
nue. 

—  Elle  m'avait  raconté  comme  quoi  Morillon  vous  avait 
proposé  de  devenir  un  grand  seigneur  ;  alors  vous  com- 
prenez, moi,  en  vous  voyant  paraître  sous  le  nom  de  comte 
de  Perbruck,  je  ne  savais  que  penser,  que  croire,  lorsque 
j'ai  entendu  tout  à  coup  du  bruit  dans  la  cour,  je  me  suis 
glissée  dans  les  haies,  et  j'ai  entendu  M.  de  Perbruck  qui 
disait  à  mon  oncle  Robertin  que  vous  étiez  un  espion,  que 
vous  aviez  déjà  trahis  M.  le  marquis  de  la  Rouarie,  que 
vous  vouliez  trahir  tout  le  monde,  et  qu'il  fallait  se  défaire 
de  vous. 

—  Comment  !  s'écria  Saturnin  en  bondissant  avec  fureur, 
ce  misérable  a  osé  dire  cela  ? 

—  Mais  je  ne  l'ai  pas  cru,  moi,  repartit  Rose  toute  en 
larmes,  et  j'étais  venue  dans  votre  chambre  pour  vous  aver- 
tir. C'est  alors  que  M.  de  la  Châtaigneraie  est  entré  et  que 
je  me  suis  cachée  dans  ce  grand  bahut. 

—  Et  vous  ne  m'avez  pas  averti  sur-le-champ,  pendant 
que  la  Châtaigneraie  était  encore  là  ? 

—  Je  n'ai  pas  osé,  dit  Rose  en  sanglottant  amèrement, 
j'ai  eu  peur  de  dire  que  j'étais  entrée  la  nuit,  toute  seule, 
dans  votre  chambre;  ce  gentilhomme  eût  été  capable  de 
ne  pas  croire  que  c'était  pour  autre  chose  que  pour  vous 
sauver. 

—  Vous  avez  raison,  Rose,  dit  Saturnin,  et  vous  avez 
bien  fait,  mais  quelque  danger  que  je  puisse  courir,  il  ne 
faut  pas  que  personne  puisse  vous  calomnier;  allez-vous-en 
tout  de  suite,  Rose,  allez-vous-en  ;  je  pourvoirai  seul  à  mon 
salut  et  à  ma  défense,  car  ils  ont  beau  être  nombreux,  j'en 
descendrai  plus  d'un  avant  qu'ils  ne  me  touchent.  Partez, 
Rose,  partez,  je  vous  en  prie. 

—  Mais  voilà  ce  qu'il  y  a  d'affreux,  s'écria  Rose  avec  le 
désespoir  le  plus  violent,  ils  ont  fermé  la  porte  à  double 
tour,  et  si  vous  êtes  perdu,  je  suis  perdue  aussi.  Ils  vous 
tueront,  et  Dieu  sait  ce  qu'ils  diront  de  moi  en  me  trou- 
vant ici. 


82  LES   AVENTURES 

—  Eh  bien,  Rose,  dit  Saturnin,  il  faut  tâcher  de  nous 
sauver  ensemble,  et  je  vous  jure  devant  Dieu,  ajouta-t-il 
en  la  prenant-  dans  ses  bras,  je  vous  jure  que  vous  serez 
ma  femme,  et  que  personne  ne  dira  jamais  rien  contre 
vous. 

—  Je  le  sais  bien,  je  le  sais  bien,  dit  Rose  en  pleurant 
toujours,  vous  l'avez  dit  à  M.  de  la  Châtaigneraie,  et  j'é- 
tais si  contente  au  miheu  de  ma  terreur  que  j'ai  perdu 
la  tête  et  que  je  n'ai  rien  dit. 

—  A  ce  moment,  ils  entendirent  monter. 

—  Ce  sont  les  pas  de  mon  oncle  !  s'écria  Rose. 

--  Eh  bien,  cachez-vous  là  dans  ce  bahut,  et  n'en  sortez 
pas  que  je  ne  vous  appelle. 

—  Que  voulez-vous  faire  ? 

—  Je  n'en  sais  rien,  fit  Saturnin...  mais  nous  allons 
voir. 


IX 


On  s'étonnera  peut-être  que  le  vieux  François  Rober- 
tin,  qui  avait  compris  si  vite  et  accepté  si  facilement  les 
ordres  du  M.  de  Perbruck,  fût  si  lent  à  les  exécuter  ;  mais 
durant  cette  nuit,  il  s'était  passé  dans  le  cellier  de  la  ferme 
une  scène  qu'il  nous  faut  raconter  et  qui  était  la  première 
cause  de  ce  relard. 

Comme  on  le  sait  déjà,  les  fils  de  Robertin  avaient  été 
forcés  d'aller  se  coucher  dans  le  cellier  où  l'on  avait  logé 
l'oncle  Louis  avec  la  permission  de  se  griser  tout  à  son 
aise.  Les  gars  le  trouvèrent  accroupi  sur  la  paille  et  tenan! 
un  pot  de  cidre  à  la  main. 

—  Ah  !  ah  !  lui  dit  l'un  d'eux,  toujours  le  cidre  à  la  main  ; 
c'est  pas  étonnant  si,  pendant  que  vous  buvez  comme  ça 
toute  la  journée,  votre  fille  est  devenue  si  délurée. 


DE    SATURNIN  FICHET.  83 

—  Ma  fille  est  une  brave  fille,  répondit  Louis,  et  vous 
êtes  six  grands  imbéciles  qu'elle  mènerait  tous  les  six 
par  le  bout  du  nez  plus  facilement  que  vous  ne  condui- 
sez un  attelage  de  trois  paires  de  bœufs. 

L'ivrogne  se  mit  à  rire  de  sa  plaisanterie  et  ajouta  : 

—  Le  fait  est  que  vous  êtes  plus  bêtes  que  les  bœufs 
que  vous  menez  à  la  charrue,  car  ils  ne  sont  pas  plus 
soumis  au  joug  qui  pèse  sur  leurs  têtes  que  vous  ne  l'êtes 
au  moindre  regard  et  à  la  moindre  parole  de  votre  père. 
Dites-moi  donc,  mes  gars,  continua  Louis  avec  le  rire  hjé- 
bété  de  l'ivresse,  lui  a-t-il  pris  quelque  fois  fantaisie  de 
vous  appareiller  deux  à  deux  et  de  vous  mener  aux  champs 
avec  une  herse  ou  une  charrue  pendue  après  vous,  et  de 
vous  aiguillonner  comme  des  bêtes  de  somme  ? 

Les  six  gars  s'étaient  assis  en  demi-cercle  devant  leur 
oncle  et  l'examinaient  avec  une  curiosité  étonnée. 

—  Taisez- vous,  mon  oncle,  lui  dit  l'un  d'eux,  vous  êtes 
ivre. 

—  Je  le  sais,  repartit  Louis,  et  je  m'en  vante,  parce  que 
moi  je  suis  un  homme  et  que  vous  n'êtes  rien.  Il  n'y  en 
a  pas  un  de  vous  capable  de  boire  d'un  trait  un  pichet  de 
cidre. 

—  J'en  ai  bu  un,  dit  avec  orgueil  l'aîné  des  six  jeunes 
gars,  à  la  dernière  foire  de  Guéménée, 

—  Et  ton  père  ne  t'a  pas  donné  le  fouet  pour  cela  ?  re- 
prit Louis. 

—  Je  ne  le  lui  ai  pas  dit,  répliqua  le  paysan. 
L'ivrogne  se  prit  à  rire  et  s'écria  en  lui  tendant  le  pot  de 

cidre  qu'il  tenait  à  la  main  : 

—  Je  parie  que  tu  ne  recommencerais  pas? 
Le  jeune  gars  hésita. 

—  Quel  âge  as- tu?  lui  dit  Louis. 

—  J'ai  vingt-six  ans. 

—  Et  tu  te  crois  un  homme  !  reprit  Louis,  va  donc  mettre 
des  jupons  et  traire  les  vaches,  tu  n'es  bon  qu'à  cela. 

—  Je  le  boirais  bien  si  je  voulais,  repartit  brusquement  le 
paysan. 

—  Bois-le  donc  ;  tu  n'oses,  et  je  t'en  défie. 

Le  paysan  prit  un  parti  désespéré  et  avala  le  pot  de  cidre 
d'un  seul  (OUI». 


84  LES  AVENTURES 

—  Eh  bien  !  eli  bien  !  dit  Louis  en  suivant  les  mouvements 
du  buveur,  ça  va  !  ça  va  ! 

Puis  quand  il  eut  fmi,  il  ajouta  : 

—  Comment  trouves-tu  cela,  mon  gars  ? 

—  Ma  foi,  dit  celui-ci,  c'est  bon  ;  ça  m'a  tout  échauffé  le 
cœur. 

Les  cinq  frères  l'avaient  regardé  avec  une  profonde  anxiété, 
n'osant  croire  que  leur  aîné  aurait  le  courage  de  boire  un  pot 
de  cidre  sans  la  permission  de  son  père. 

—  Il  l'a  bu,  tout  de  même,  se  dirent-ils  entre  eux  avec  un 
gros  rire  satisfait. 

—  Eh  bien,  dit  le  plus  jeune,  nous  autres,  est-ce  que  nous 
n'aurons  rien  ? 

—  Ma  foi,  j'ai  vidé  le  pot,  dit  l'aîné. 

—  Est-ce  que  le  tonneau  n'est  pas  là  ?  fit  Louis  en  se  le- 
vant;  attendez-moi,  je  vas  vous  servir. 

Et  il  alla  d'un  pas  chancelant  remplir  la  dame-jeanne  qui 
était  près  de  lui,  et  la  rapporta  au  cercle  ébahi  des  jeunes 
paysans  en  leur  disant  : 

—  Avalez-moi  ça,  mes  gars,  avalez-moi  cela.  N'est-ce  pas 
que  c'est  bon  ?  Eh  bien,  maintenant  que  vous  en  avez  tâté, 
vous  viendrez  quelquefois  le  soir  avec  moi,  et  nous  boirons 
une  goutte.  Il  n'y  a  rien  d'ennuyeux  comme  de  boire  tout 
seul. 

Une  fois  le  premier  pas  fait,  il  était  facile  en  effet  à  Louis 
Robertin  d'entraîner  ces  jeunes  gens,  si  sobres  jusque  là,  à 
des  excès  qui  devaient  leur  faire  perdre  toute  raison.  Ils  con- 
tinuèrent à  boire,  poussés  à  la  fois  par  l'exemple  de  leur  oncle 
et  par  la  soif  même  que  donne  l'excès,  si  bien  qu'au  bout 
d'une  heure  ils  s'étaient  tous  couchés  sur  le  sol  et  endormis 
dans  l'ivresse  la  plus  profonde. 

Revenons  maintenant  à  notre  récit. 

Lorsque  François  Robertin  leur  père  eut  fermé  derrière  la 
Châtaigneraie  la  chambre  de  Saturnin,  il  accompagna  le  mar- 
quis de  Perbruck  et  les  deux  autres  gentilshommes  jusqu'à 
la  porte  de  la  cour  extérieure.  Il  rentra  tout  aussitôt,  et  assura 
cette  porte  au  moyen  de  longs  pieux  disposés  en  arcs-bou- 
tants.  Il  ferma  aussi  la  porte  de  l'étable,  où  il  croyait  Rose 
dormant  à  côté  de  Marie-Jeanne,  et  de  là  il  se  rendit  au  cel- 
lier pour  y  réveiller  ses  fils. 


DE   SATURNIN    FICHET.  85 

—  Eh  !  les  gars  !  dit-il  en  entrant. 
Rien  ne  lui  répondit. 

Cependant  la  voix  de  leur  père  les  éveillait  d'ordinaire  au 
milieu  du  sommeil  le  plus  lourd,  tant  cette  voix  était  redoutée 
par  eux. 

—  Eh!  les  gars!  reprit  François  d'une  voix  plus  haute. 
Quelques  grognements  sourds  répondirent  seulement,  et 

tout  rentra  immédiatement  dans  le  silence.  Le  père  entra 
dans  le  cellier,  décrocha  un  long  fouet  pendu  au  mur,  et  se 
mit  à  frapper  à  coups  redoublés  à  l'endroit  où  il  supposait 
ses  fils  couchés,  mais  aucun  d'eux  n'avait  eu  la  force  de  se 
traîner  jusqu'au  lit  qu'ils  s'étaient  préparé,  et  Robertin  s'a- 
perçut qu'il  ne  frappait  que  sur  la  paille.  Alors  il  avança  ra- 
pidement dans  le  cellier  et  se  heurta  contre  un  corps  étendu 
à  terre.  Il  le  frappa  rudement  du  pied.  Celui  à  qui  il  s'adres- 
sait d'une  façon  si  paternelle  se  souleva  sur  son  séant  en 
laissant  échapper  quelques  mots  inarticulés.  Ce  fut  seulement 
à  ce  moment  que  Robertin  comprit  dans  quel  état  se  trou- 
vaient ses  fils,  et  alors  une  terrible  colère  s'empara  de  lui. 

Il  se  jeta  au  milieu  deux  frappant  à  tour  de  bras  avec  le 
long  fouet  qu'il  tenait  à  la  main,  et  les  arracha  enfin  à  leur 
sommeil.  Mais  dans  le  désordre  de  ce  réveil  subit  la  voix  du 
père  ne  fut  pas  entendue  de  tous,  et  l'ainé  de  ses  fils,  se 
sentant  frappé  par  un  bras  qu'il  ne  voyait  pas,  sauta  à  la 
gorge  de  l'ennemi  qui  l'attaquait,  et  malgré  la  résistance  du 
vieillard,  il  l'eut  bientôt  renversé  à  terre,  et  Dieu  sait  ce  qui 
allait  advenir  de  cette  lutte  terrible,  si  tout  à  coup  un  homme 
n'eût  paru  à  la  porte  qui  conduisait  dans  l'intérieur  de  la 
maison,  tenant  une  chandelle  à  la  main. 

C'était  Louis  Robertin,  qui,  plus  habitué  que  ses  neveux  à 
supporter  les  fumées  du  cidre,  avait  été  éveillé  par  le  pre- 
mier appel  du  François,  et  qui,  voyant  la  tournure  que  pre- 
naient les  choses,  s'était  échappé  et  revenait  pour  voir  le 
spectacle  du  tumulte  dont  il  entendait  le  bruit.  A  l'aspect  de 
leur  père  renversé  par  terre,  tous  les  fils  de  Robertin  se  re- 
culèrent avec  épouvante,  tandis  que  le  vieillard  se  relevait. 
Il  s'approcha  de  celui  qui  l'avait  ainsi  maltraité,  et  le  re- 
garda longtemps  en  silence...  Pendant  quelques  moments, 
il  est  certain  que  cet  homme  discuta  avec  lui-même  com- 
ment il  punirait  le  fils  qui  avait  osé  porter  la  main  sur  lui  ; 
li.  6 


86  LES    AVENTURES 

mais  à  un  pareil  crime  il  n'y  avait  dans  la  pensée  du  vieillard 
qu'un  seul  châtiment,  c'était  la  mort. 

Il  recula  devant  cette  extrémité,  et  ne  pouvant  pas  punir 
selon  la  faute,  il  préféra  paraître  l'ignorer,  et  il  dit  brusque- 
ment au  jeune  gars,  qui  attendait  en  tremblant  la  première 
parole  de  son  père  : 

—  Tu  es  un  imbécile  de  t'être  ainsi  couché  par  terre  :  tu 
m'as  fait  tomber  et  tu  es  aussi  tombé  sur  moi. 

Les  idées  du  fils  n'étaient  pas  bien  lucides,  celles  de  ses 
frères  non  plus  ;  ils  crurent  ce  que  leur  disait  le  vieux  Rober- 
tin,  et  il  n'entra  dans  la  tête  d'aucun,  pas  même  dans  celle 
du  coupable,  que  l'un  d'eux  eût  osé  lever  la  main  sur  son 
père. 

Une  grande  faute  restait  encore  à  punir  :  c'était  l'orgie  à 
laquelle  s'étaient  livrés  les  six  jeunes  gens;  mais  peut-être 
le  vieux  Robertin  n'était-il  pas  fâché  de  les  trouver  dans  une 
position  douteuse,  attendu  ce  qu'il  avait  à  leur  dire  et  à  leur 
demander.  Le  vieux  Robertin  pensa  qu'il  trouverait  une 
obéissance  d'autant  plus  prompte  et  d'autant  plus  aveugle 
que  ses  fils  avaient  une  faute  à  faire  oublier,  et  qu'ils  étaient 
incapables  de  comprendre  la  gravité  de  l'action  qu'il  allait 
leur  faire  commettre. 

—  Suivez  tous,  leur  dit-il. 

Ils  sortirent,  ravis  de  ce  que  l'on  ne  s'était  pas  aperçu,  à 
ce  qu'ils  pensaient,  de  leur  ivresse. 

A  ce  moment  le  jour  commençait  à  paraître. 

Le  père  Robertin  conduisit  ses  fils  dans  la  grande  salle 
basse. 

—  Où  sont  vos  fusils?  leur  dit-il. 

Chacun  d'eux  alla  chercher  le  sien  dans  la  cachette  parti- 
culière où  il  le  mettait  d'ordinaire  avec  ses  provisions  de 
cartouches. 

—  Chargez-les,  leur  dit  François. 

Ils  obéirent  avec  assez  de  rapidité  pour  que  leur  père  pût 
juger  que  déjà  ils  se  dégageaient  de  l'alourdissement  hébété 
oij  l'orgie  les  avait  plongés. 

—  Maintenant,  mes  gars ,  écoutez-moi.  Vous  avez  vu 
l'homme  qui  loge  dans  la  chambre  d'en-haut  ?... 

—  Oui. 

—  Qu'est-ce  que  c'est  que  cet  homme,  selon  vous  ? 


DE  SATURNIN    FICHET.  87 

—  Dame,  on  nous  a  dit  que  c'était  le  fils  à  notre  sei- 
gneur. 

—  Eh  bien  !  ce  n'est  pas  vrai...  Cet  homme  est  un  espion, 
un  scélérat! 

—  Ça  doit  être  vrai,  puisque  vous  le  dites. 

—  Je  vais  monter  chez  lui... 

—  Bien... 

—  Mais  comme  il  pourrait  tenter  de  s'échapper,  deux  de 
vous  se  tiendront  à  la  porte  du  petit  escalier,  deux  autres  au 
pied  de  la  fenêtre,  deux  autres  à  la  porte  de  la  cour.  S'il 
s'échappait  de  la  chambre,  tirez  dessus  comme  sur  un  chien 
enragé. 

—  C'est  bon,  on  le  fera,  dirent  les  jeunes  gens. 

Et  sans  autre  observation  chacun  d'eux  alla  se  mettre  à 
son  poste,  et  le  vieux  François,  son  fusil  sous  le  bras,  monta 
dans  la  chambre  de  Saturnin. 

En  entendant  gravir  l'escalier.  Rose,  comme  nous  l'avons 
dit,  s'était  cachée  dans  le  vaste  bahut  placé  à  l'angle  le  plus 
obscur  de  la  chambre.  Saturnin  avait  couru  jusqu'à  la  fenê- 
tre et  avait  aperçu  les  factionnaires  posés  par  le  père  Rober- 
tin.  Il  reconnut  sur-le-champ  qu'il  n'avait  aucun  espoir  à 
fonder  sur  une  lutte,  et  qu'il  fallait  recourir  à  la  ruse.  Mais 
quelle  ruse  employer  contre  ces  esprits  brutes  qui  avancent 
dans  une  pensée  qu'on  leur  a  suggérée  avec  une  confiance 
aveugle,  qui  ne  s'en  laissent  détourner,  ni  par  les  prières, 
ni  par  le  raisonnement  ? 

Malgré  son  assurance.  Saturnin  était  fort  embarrassé,  et  à 
tout  événement  il  avait  visité  exactement  ses  pistolets,  re- 
nouvelé les  amorces,  épingle  les  lumières,  bien  décidé  à 
faire  sauter  le  crâne  au  vénérable  François  Robcrtin,  si  ce- 
lui-ci voulait  aller  trop  vite  en  besogne,  ou  bien  à  s'emparer 
du  vieillard,  à  le  garder  en  otage  et  à  parlementer  ensuite 
avec  les  fils. 

Cependant  il  essaya  de  voir  dans  quelles  dispositions 
François  moulait  chez  lui.  Il  regarda  par  une  fente  de  la 
porlo.  Il  le  vit  arriver  au  haut  de  l'escalier,  puis  s'arrêter 
tout  h  coup;  il  remarqua  le  fusil  dont  le  vieillard  était  armé, 
et  s'imagina  que  François  Roberlin  s'arrêtait  parce  qu'il  hé- 
sitait à  commettre  le  crime  dont  il  était  chargé.  Mais  il  dut 
comprendre  que  tout  au  contraire  le  vieillard  s'affermissait 


88  LES  AVENTURES 

dans  sa  résolution.  Il  avait  fait  le  signe  de  la  croix  et  mur- 
murait une  prière  d'une  voix  sourde  et  d'un  air  où  il  n'y  avait 
ni  le  moindre  doute  ni  la  moindre  émotion.  Sa  prière  finie, 
Roberlin  fit  encore  le  signe  de  la  croix. 

~  Ah  !  c'est  comme  ça  ?  dit  Saturnin. 

Il  courut  vers  le  bahut  et  dit  tout  bas  à  Rose  : 

—  Faites  attention  à  ce  qui  va  se  passer,  et  dites  comme 
moi. 

Pendant  ce  temps  Robertin  prit  son  fusil,  l'examina  avec 
autant  de  soin  que  Saturnin  avait  fait  de  ses  pistolets,  et  ou- 
vrit la  porte  qui  se  trouvait  en  face  du  lit  que  Saturnin  venait 
de  quitter.  Celui-ci  se  rangea  derrière  le  évantail  pour  laisser 
passer  François  Robertin  afin  de  prendre  son  avantage  pen- 
dant que  le  paysan  marcherait  vers  le  Ut,  où  il  devait  croire 
que  son  hôte  était  encore  couché.  Saturnin  s'imaginait  que 
ie  vieux  Breton  allait  procéder  ainsi,  afin  d'assassiner  sans 
danger  et  pendant  son  sommeil  la  victime  qui  lui  avait  été 
désignée  par  M.  de  Perbruck. 

Le  jour  commençait  à  luire,  mais  une  demi-obscurité  ré- 
gnait encore  dans  cette  chambre,  qui  n'était  éclairée  que  par 
une  étroite  croisée  dont  le  vitrage  en  plomb  laissait  difficile- 
ment pénétrer  la  lumière.  • 

Lorsqu'il  fut  arrivé  à  peu  près  au  milieu  de  la  chambre,  le 
vieillard  posa  la  crosse  de  son  fusil  sur  le  plancher  et  cria 
d'une  voix  forte  : 

—  Eh  !  debout,  mon  gars,  nous  avons  à  causer  ensemble. 
Saturnin,  qui  était  resté  derrière  la  porte  dont  le  battant 

l'avait  caché  en  se  développant  sur  lui,  la  referma  vivement 
et  poussa  l'énorme  verrou  qui  la  défendait  dans  l'intérieur; 
François  se  retourna  à  ce  bruit  et  fut  très-étonné  de  se  trou- 
ver en  face  de  Saturnin,  qui  lui  dit  du  ton  le  plus  dégagé  : 

—  Eh  bien,  me  voilà,  mon  vieux  bonhomme,  qu'avez-vous 
donc  à  me  dire  ? 

—  Ne  t'appelles-tu  pas  Saturnin  Fichet?  lui  dit  le  vieillard. 

—  C'est  mon  nom,  repartit  celui-ci,  et  c'est  le  nom  d'un 
honnête  homme  de  père  en  fils,  car  puisque  vous  êtes  le  fer- 
mier de  M.  le  marquis  de  Perbruck,  vous  devez  avoir  eu 
quelquefois  affaire  avec  mon  père,  qui  est  son  intendant. 

—  Vous  avez  raison,  c'est  le  nom  d'un  honnête  homme 
en  ce  qui  concerne  votre  père,  reprit  le  paysan  ;  mais  vous 


DE   SATURxNIN    FICHET.  89 

avez  fait  mentir  le  proverbe  qui  dit  que  bon  chien  chasse 
de  race. 
"—  Qu'est-ce  qui  vous  a  dit  cela  ?  reprit  Saturnin, 

—  Ça  ne  vous  regarde  pas,  repartit  François  ;  il  suffît  que 
vous  sachiez  que  je  le  sais,  et  que  vous  m'ayez  dit  que  vous 
êtes  Saturnin  Fichet,  car  c'est  bien  votre  nom. 

—  C'est  du  moins  mon  nom  d'aujourd'hui,  dit  Saturnin, 
car  hier,  vous  avez  pu  le  voir,  on  m'appelait  le  comte  de 
Perbruck. 

—  Ah  !  vous  l'avouez  donc,  reprit  Robertin  en  soulevant 
son  fusil,  comme  si  cet  aveu  le  dispensait  de  chercher  d'au- 
tres preuves  du  crime  de  Saturnin. 

—  L'avouer,  dit  Fichet,  et  pourquoi  diable  voulez-vous 
que  je  m'en  cache  ?  est-ce  que  votre  maître  lui-même  ne  m'a 
pas  présenté  ici  sous  ce  nom? 

—  Il  avait  ses  raisons  pour  cela,  repartit  Robertin  d'un  ton 
sombre. 

--  Le  marquis  de  Perbruck  a  toujours  de  bonnes  raisons 
pour  faire  ce  qu'il  fait,  dit  Fichet,  qui,  à  la  sombre  expres- 
sion du  visage  de  Robertin,  jugea  qu'il  était  temps  de  don- 
ner une  autre  tournure  à  cette  explication.  Oui,  continua-t- 
il,  hier  M.  le  marquis  de  Perbruck  me  laissait  porter  ce  nom 
comme  il  me  l'a  laissé  porler,  et  comme  il  me  Fa  donné  lui- 
même  tant  qu'il  a  eu  besoin  de  moi. 

—  M.  le  marquis  de  Perbruck  a  eu  besoin  de  vous?  lui  dit 
Robertin  d'un  air  d'étonnement  et  de  dédain. 

—  Oui,  reprit  Saturnin,  il  a  eu  besoin  de  moi  pour  se  tirer 
de  plus  d'un  mauvais  pas,  comme  il  a  besoin  de  vous  aujour- 
d'hui pour  vous  faire  commettre  un  crime. 

Le  vieillard  recula  à  ce  mot;  mais  il  reprit  aussitôt  : 

—  Il  n'y  a  pas  de  crime  à  tuer  comme  un  chien  un  espion 
et  un  traitre. 

—  Ah  !  ah  !  dit  Saturnin,  il  vous  a  parlé  comme  ça,  à  cv, 
qu'il  parait.  Mais  vous  ne  me  dites  pas  tout;  vous  ne  me  dites 
pas  qu'il  a  fait  partir  avant  le  jour  messieurs  de  Paradèze  et 
la  Châtaigneraie,  qui  l'auraient  empêché  de  joindre  ce  crime 
à  tous  ceux  qu'il  a  déjà  commis  ? 

—  Comment!  reprit  le  vieux  Robertin,  qui  ne  comprenait 
pas  qu'on  osât  parler  avec  une  telle  irrévérence  de  son  sei- 
gneur; comment!  tu  oses  accuser  ton  maître,  malheureux! 


90  LES   AVENTURES 

—■  Ah  çà,  dites-moi  donc,  reprit  Saturnin  en  élevant  la 
voix,  comment  vous  appelez-vous,  vous  ? 

—  Je  m'appelle  François  Robertin. 

Ah  !  reprit  Saturnin,  vous  vous  appelez  Robertin,  et  vous 
demandez  quel  crime  a  commis  le  marquis  de  Perbruck? 
Vous  vous  appelez  Robertin,  et  vous  avez  oublié  qu'il  y  a 
un  homme  de  ce  nom  qui  a  été  traîné  sur  la  place  du  Bouf- 
fay  et  qui  a  été  marqué  à  l'épaule  parce  que  sa  sœur  n'a 
pas  voulu  se  donner  à  son  maître  ?  Vous  devez  bien  savoir 
cependant  que  Jérôme  était  innocent,  ce  qui  n'a  pas  empê- 
ché le  marquis  de  jurer  la  main  sur  le  Christ  que  Jérôme 
avait  levé  le  fusil  contre  lui. 

—  D'où  savez-vous  cela?  reprit  Robertin,  troublé  de  ce 
souvenir  qui  avait  longtemps  grondé  au  cœur  de  cette  fa- 
mille, qui  avait  fini  par  s'y  endormir  sous  une  longue  habi- 
tude d'obéissance  et  de  respect  aveugle,  mais  que  Saturnin 
venait  de  réveiller. 

—  Qui  m'a  dit  cela  ?  reprit  Saturnin,  profitant  du  trouble 
du  vieillard.  C'est  la  voix  qui  raconte  tous  les  crimes,  quel- 
que cachés  qu'ils  soient;  le  marquis  et  Jérôme  étaient  seuls 
dans  le  bois,  comme  nous  sommes  seuls  dans  cette  cham- 
bre, et  cependant  la  vérité  en  est  sortie  comme  elle  sortirait 
dici.  Dieu  a  toujours  à  côté  du  crime  un  témoin  caché  qui 
l'entend,  qui  le  voit  et  qui  le  révèle. 

Le  vieillard  baissa  la  tête  et  réfléchit  pendant  quelques 
instants;  mais  c'était  un  travail  bien  fatigant  pour  cet 
esprit  plié  à  l'obéissance  que  de  discuter  avec  lui-même  la 
valeur  de  l'action  qu'il  allait  commettre.  Il  avait  reçu  un 
ordre  de  son  seigneur,  cet  ordre  était  pour  le  salut  de  la 
cause  de  Dieu  et  du  roi,  et  si  le  meurtre  qui  lui  était  ordonné 
était  un  crime,  c'était  son  maître  qui  en  serait  responsable 
devant  le  roi  et  devant  Dieu. 

Robertin  voulut  se  débarrasser  tout  de  suite  du  doute  qui 
était  entré  dans  son  esprit  et  du  murmure  qui  parlait  dans  sa 
conscience. 

—  En  voilà  assez,  dit-il  brusquement  à  Saturnin;  je  sais 
que  ceux  de  ton  espèce  ont  des  paroles  mielleuses  pour 
mentir  et  tromper  les  pauvres  gens  comme  nous  :  c'est 
comme  ça  que  tuas  trompé  le  marquis  de  la  Rouarie  et 
que  tu  as  fait  brûler  son  château  ;  c'est  comme  ça  que  tu 


DE    SATURNIN    FICIIET.  «l 

veux  dénoncer  M.  le  marquis  de  Perbruck  et  ses  amis,  et 
le  faire  exterminer  par  les  républicains.  Allons,  dépêche- 
toi,  fais  ta  prière,  et  surtout  n'espère  pas  m'ensorceler  par 
tes  paroles. 

—  Ce  n'est  pas  à  moi  de  prier,  dit  Saturnin,  qui,  au  fond 
de  ces  menaces,  voyait  le  trouble  du  vieillard  ;  car  si  tu  me 
tues,  Dieu  me  recevra  dans  son  sein  comme  une  victime, 
tandis  que  toi  tu  seras  damné  comme  un  assassin. 

—  Moi!  damné  1  dit  Robertin. 

—  Oui ,  répéta  dans  l'ombre  une  voix  qui  n'était  pas 
celle  de  Saturnin;  oui,  tu  seras  damné  comme  un  as- 
sassin ! 

Rose  avait  compris  enfin  la  recommandation  de  Fichet,  et 
celui-ci  n'avait  pas  en  vain  compté  sur  ce  moyen,  emprunté 
à  quelque  pièce  alors  fort  en  vogue  à  Paris. 

En  entendant  cette  voix,  dont  le  vieillard  ne  put  s'expli- 
quer le  mystère,  son  fusil  s'échappa  de  ses  mains,  et  il  s'é- 
cria tout  tremblant  : 

—  Qui  est-ce  qui  a  parlé  ? 

—  C'est  la  voix  de  Dieu,  dit  Saturnin,  qui  observait  avec 
inquiétude  les  mouvements  de  Robertin.  C'est  la  voix  de 
Dieu  qui  veut  t'empêcher  de  commettre  un  crime,  parce 
qu'il  a  pitié  de  toi,  parce  qu'il  sait  que  jusqu'à  ce  jour  tu  l'as 
humblement  et  saintement  adoré.  Demande-lui  pardon  de 
ta  mauvaise  pensée,  et  il  te  pardonnera. 

Robertin  croyait  avoir  été  le  jouet  d'une  illusion  ;  il  se 
demandait  s'il  était  vrai  qu'il  eût  entendu  une  autre  voix  que 
celle  de  Fichet,  et  déjà  il  cherchait  à  surmonter  l'indicible 
effroi  qu'il  éprouvait,  lorsque  Rose  lui  cria  du  fond  de  sa 
cachette  : 

—  Demande  pardon,  et  Dieu  te  pardonnera. 

La  tête  du  pauvre  paysan  breton  ne  résista  point  à  celte 
nouvelle  preuve  d'une  admonestation  surnaturelle;  il  tomba 
à  genoux  et  se  frappa  la  poitrine  en  s'écriant  : 

—  Pardon,  mon  Dieu  !  pardon  ! 

Malgré  la  gravité  de  sa  situation,  Saturnin  fut  sur  le 
point  de  rire  du  succès  de  sa  ruse,  et  il  se  croyait  sauvé  lors- 
qu'il entendit  tout  à  coup  un  bruit  de  pas  qui  gravissaient 
l'escalier. 

A  ce  moment  François  se  releva  et  dit  aussitôt  :  * 


92  LES    AVENTURES 

—  Monsieur  Saturnin  Fichet,  puisque  Dieu  vous  protège, 
vous  n'avez  besoin  de  l'assistance  de  personne.  La  porte  de 
la  maison  est  ouverte,  allez  où  vous  voudrez.  Je  dirai  à  M.  de 
Perbruck  ce  qui  en  est  arrivé. 

Saturnin  profita  de  la  permission.  Il  rouvrit  la  porte,  et 
déjà  il  était  au  bout  de  l'escalier,  lorsqu'il  aperçut  deux  des 
fils  qui  se  tenaient  au  bas  le  fusil  à  la  main.  Au  même  in- 
stant il  vit  près  de  lui  un  homme  qui  le  regarda  sous  le  nez 
et  lui  secoua  joyeusement  la  main.  C'était  le  père  Louis  Ro- 
bertin...  le  vieil  ivrogne. 

—  Tiens  !  c'est  vous,  monsieur  Saturnin  Fichet?  dit-il  en 
le  ramenant  dans  la  chambre;  nous  ne  nous  sommes  pas 
vus  depuis  le  jour  oij  vous  avez  soupe  chez  moi.  Ah  I  dame, 
je  ne  suis  pas  riche  ;  on  m'a  pillé,  on  m'a  emprisonné  ;  votre 
père  ne  penserait  plus  à  vous  marier  avec  ma  fille.  Tout  est 
bien  changé,  allez,  si  ce  n'est  la  pauvre  Rose,  qui  pense  tou- 
jours à  vous  et  qui  m'en  parle  toujours...  Je  venais  précisé- 
ment ici  pour  savoir...  où  elle  est... 

—  Elle  est  enfermée  dans  l'étable  avec  Marie-Jeanne,  dit 
François. 

—  Elle  n'y  est  pas,  repartit  Louis,  j'en  sors.  J'ai  trouvé  la 
porte  fermée,  c'est  vrai,  mais  l'oiseau  était  déniché.  Où  dia- 
ble s'est-elle  cachée?  Eh  1  Rose,  Rose!  se  mit-il  à  crier  de 
toutes  ses  forces.  Ah  ça,  ajouta-t-il  en  prenant  Saturnin  au 
collet,  vous  n'avez  pas  été  tourner  autour  d'elle,  au  moins; 
c'est  que  je  vous  connais,  vous  autres  gens  de  Paris,  vous 
êtes  capables  de  tout. 

Pendant  ce  temps  François  était  sorti  de  la  chambre  et 
avait  crié  du  haut  de  l'escaher  : 

—  Allez  à  votre  ouvrage,  mes  gars,  il  n'y  a  plus  rien  à 
faire  à  la  maison.  Allez,  et  dites  à  Marie-Jeanne  de  conduire 
le  bétail  aux  champs. 

Les  fils  s'éloignèrent  avec  cette  impassible  obéissance  qui 
ne  leur  permettait  pas  de  chercher  le  motif  des  ordres  qu'ils 
recevaient. 

Saturnin,  assuré  des  bonnes  dispositions  de  François, 
n'était  plus  inquiet  que  pour  Rose,  toujours  cachée  dans  le 
grand  bahut. 

Cependant  Louis  ne  sortait  pas  de  la  pensée  qui  l'avait 
amené  dans  la  chambre  de  Saturnin,  et  s'écriait  avec  la  per- 


DE    SATURNIN    FICHET.  98 

sistance  que  mettent  les  ivrognes  à  poursuivre  l'idée  qui  les 
préoccupe  : 

—  Mais  où  diable  est  donc  ma  fille  ? 

Aussitôt  il  se  mit  à  la  recherche  de  Rose  comme  il  se  fût 
mis  à  la  recherche  d'un  objet  perdu,  et  fureta  dans  tous  les 
coins  de  sa  chambre,  regarda  sous  les  rideaux  du  lit,  sou- 
leva même  les  couvertures,  en  répétant  sans  cesse  : 

—  Où  diable  est-elle  donc? 

Il  arriva  jusqu'au  bahut,  dont  il  ouvrit  un  des  côtés,  et 
aperçut  Rose  blottie  dans  un  coin,  toute  pâle  et  toute  trem- 
blante. 

Louis  arracha  brusquement  sa  fille  du  fond  du  bahut  et  la 
poussa  violemment  au  milieu  de  la  chambre  en  criant  d'une 
voix ^ menaçante  : 

—  Qu'est-ce  que  tu  faisais  là,  malheureuse? 

Fichet  aurait  pu  profiter  de  l'étonnement  et  du  trouble  de 
Louis  pour  s'échapper,  mais  il  vit  que  la  pauvre  fille,  qui 
.  avait  voulu  le  sauver,  allait  être  en  butte  aux  accusations 
de  son  père  et  de  son  oncle  et  peut-être  à  leurs  mauvais 
traitements,  et  quelque  danger  qu'il  y  eût  pour  lui  à  rester 
dans  cette  maison,  il  s'écria  en  se  plaçant  entre  Rose  et 
son  père  : 

—  Votre  fille  était  ici  pour  empêcher  cet  homme  de  m'as- 
sassiner. 

François  Robertin  se  passa  la  main  sur  le  front  et  s'écria 
tout  à  coup  avec  un  sourd  rugissenicnl  de  colère  : 

—  Ah  !  c'est  donc  ça  que  tout  à  l'heure  j'entendais  une  voix 
qui  me  criait  de  pardonner  à  cet  espion,  à  ce  traître;  ah! 
c'est  comme  ça  ! 

Et  furieux  d'avoir  été  pris  pour  dupe,  il  se  baissa  pour  ra- 
masser son  fusil  qu'il  avait  laissé  sur  le  plancher,  mais  avant 
qu'il  eût  eu  le  temps  de  l'atteindre,  Saturnin,  profitant  du 
moment  où  le  paysan  était  baissé  vers  la  terre,  l'y  renversn 
tout  à  fait,  et  lui  appuyant  la  gueule  d'un  de  ses  pistolets 
sur  la  tête,  il  s'écria  : 

—  M  premier  effort  que  tu  fais,  au  premier  cri  que  tu 
pousses,  je  te  fais  sauter  le  crâne. 

Mais  Saturnin  avait  oublié  l'ivrogne;  Louis  n'entendit  pas 
la  menace  de  Fichet,  qui  eût  peut-être  arrêté  un  homme  de 
sang-froid,  et  il  se  précipita  sur  lui. 

6. 


94  LES    AVENTURES 

Cela  donna  le  temps  à  François  de  se  relever,  et  une  lutte 
terrible  allait  sans  doute  s'engager,  lorsque  des  cris  perçants 
partis  du  milieu  de  la  cour  détournèrent  l'attention  de  tout 
le  monde.  Presque  aussitôt  on  vit  se  précipiter  dans  la 
chambre  Marie- Jeanne,  pâle,  éperdue,  tremblante. 


A  peine  entrée  dans  la  chambre,  Marie-Jeanne  se  mit  à 
crier  d'une  voix  mourante  : 

—  Les  voilà,  les  voilà  !  Cachez-moi,  cachez-moi  f 
Robertin  courut  à  la  fenêtre,  et  aperçut  deux  hommes  à 

cheval  au  milieu  de  la  cour. 

—  Qui  êtes- vous  et  que  voulez-vous  ?  s'écria  le  fermier. 

—  N'êtes-vous  pas  le  vieux  François  Robertin,  répondit 
une  voix,  et  n'avez-vous  pas  dans  votre  ferme  une  fille  qui 
s'appelle  Marie- Jeanne  Lefort? 

—  Oui-dà,  répondit  Robertin,  et  elle  est  ici. 

Rose  s'était  glissée  jusqu'auprès  de  la  croisée,  car  elle 
avait  cru  reconnaître  la  voix  qui  parlait,  et  tout  aussitôt  elle 
se  retira  avec  terreur,  en  disant  d'une  voix  épouvantée  : 

—  C'est  Morillon.  Le  voilà  qui  monte. 

—  Oh!  dit  Saturnin,  c'est  ce  misérable.  De  par  tous  les 
diables,  il  me  paiera  le  coup  de  pistolet  qu'il  m'a  tiré. 

Aussitôt  il  se  plaça  derrière  la  porte. 

—  Peste,  dit  François  en  regardant  Rose  et  Saturnin , 
vous  connaissez  cet  homme,  et  toi  aussi,  à  ce  qu'il  paraît, 
Marie-Teanne? 

Avant  que  celle-ci  eût  pu  répondre,  Morillon  et  Barthe  pa- 
rurent à  la  porte  de  la  chambre.  Le  commissaire  de^a  Con- 
vention s'arrêta  sur  le  seuil  et  dit,  après  avoir  parcouru  la 
chambre  d'un  regard  rapide  : 

—  Diable!  je  ne  croyais  pas  rencontrer  ici  tant  de  gens  de 


DE    SATURNIN    FICHET.  95 

connaissance.  Ah!  ah!  c'est  toi,  vieux  Robertin,  dit-il  à 
Louis,  c'est  toi  que  j'ai  nommé  commandant  du  château  de 
Nantes  et  qui  as  si  vivement  déserté  ton  poste,  et  c'est  vous 
aussi,  la  belle  Rose,  qui  changez  si  lestement  en  prison  les 
boudoirs  où  vous  vous  laissez  conduire  ! 

Louis  était  resté  abasourdi,  et  Rose  avait  perdu  toute  sa 
présence  d'esprit. 

—  Vous  m'oubliez,  monsieur  LaUigant  Morillon,  dit  Sa- 
turnin en  frappant  rudement  sur  l'épaule  du  commissaire. 

Celui-ci  se  retourna  avec  colère,  et  à  son  tour  il  resta  stu- 
péfait en  reconnaissant  Saturnin  : 
Mais  presque  aussitôt  il  repartit  : 
— -  Le  comte  de  Perbruck 

—  Non  pas,  non  pas!  Je  suis  Saturnin  Fichet;  et  tenez, 
ajouta-t-il  en  frappant  Morillon  du  bout  de  son  pistolet,  vous 
m'avez  marqué  à  la  tête  de  façon  à  ce  qu'on  ne  puisse  plus 
nous  confondre  l'un  avec  l'autre. 

—  Ah  ça,  dit  Morillon,  est-ce  que  nous  voulons  jouer  avec 
des  balles?...  A  votre  aise,  mes  braves,  nous  sommes  en 
mesure  de  vous  répondre. 

Aussitôt  il  s'arma  à  son  tour  d'une  paire  de  pistolets,  et 
Barthe  se  rangea  près  de  lui. 

—  Bas  les  armes!  cria  François  d'une  voix  tonnante;  bas 
les  armes!  ou  j'appelle  des  gars  qui  vous  feront  obéir.  Et 
d'abord,  dit-il  à  Morillon,  qui  êtes-vous,  et  que  voulez-vous  ? 

—  C'est  un  scélérat,  mon  oncle!  s'écria  Rose;  c'est  lui 
qui  poursuit  partout  les  royalistes,  c'est  lui  qui  a  voulu  per- 
suader à  Saturnin  de  se  faire  passer  pour  le  comte  de  Per- 
bruck... N'est-ce  pas  vrai,  Marie-Jeanne? 

—  Je  ne  sais  pas,  dit  celle-ci  qui  se  tenait  tremblante  et 
cachée  dans  un  coin. 

—  Qui  je  suis?  dit  Morillon  qui  comprenait  que  sa  posi- 
tion pouvait  devenir  très-dangereuse  s'il  ne  jetait  l'attention 
d'un  autre  côté,  je  suis  délégué  par  la  république  pour  pour- 
suivre les  crimes  quels  qu'ils  soient,  et  je  viens  ici  pour  ar- 
rêter Marie-Jeanne  Lefort,  accusée  d'avoir  assassiné  son 
frère. 

Morillon  avait  espéré  beaucoup  de  cette  diversion,  et  il 
avait  eu  raison. 


96  LES    AVENTURES 

--  Assassiné  son  frère  !  répétaient  à  la  fois  les  deux  Ro- 
bertin,  Saturnin  et  Rose. 

—  Ce  n'est  pas  vrail  s'écria  Marie-Jeanne,  ce  n'est  pas 
vrai! 

•—  Quoi  !  lui  dit  Morillon,  oublies-tu  que  tu  t'en  es  vantée 
devant  nous? 

—  Oublies-tu,  dit  Rarthe,  que  pendant  que  les  frères  Ro- 
bertin  s'égorgeaient  entre  eux,  tu  criais  comme  une  force- 
née :  Allez,  allez,  il  n'y  a  plus  de  frères  !  Oublies-tu  que  tu 
avais  caché  son  cadavre  dans  l'écurie  oii  nos  chevaux  ne 
voulaient  pas  entrer  ? 

Marie-Jeannne,  accablée  par  ces  paroles,  la  tête  courbée 
et  le  corps  tremblant,  répondit  alors  d'une  voix  sourde  : 
-—  Eh  bien  donc,  tuez-moi  tout  de  suite,  tuez-moi  f 

—  François  Robertin,  dit  Morillon,  je  vous  somme  de  me 
livrer  cette  femme  ! 

—  Prenez-la,  dit  Robertin,  emmenez-la.  Et  toi,  sois  mau- 
dite, Marie-Jeanne,  sois  maudite  ! 

—  Mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  s'écria  celle-ci  en  se  tordant  les 
mains,  il  y  a  donc  toujours  quelqu'un  qui  veille  pour  punir 
le  crime  ! 

—  Nos  hommes  arrivent-ils?  dit  tout  bas  Morillon  à  Rar- 
the qui  jetait  un  regard  furtif  par  la  fenêtre. 

—  Les  voilà  !  dit  de  même  Rarthe. 

—  Allons,  dit  Morillon  à  Marie-Jeanne,  marche,  malheu- 
reuse ! 

Au  même  instant,  un  cri  lointain  se  fit  entendre. 

—  Gare  aux  gendarmes!  disait  ce  cri. 

Tout  aussitôt  les  fils  de  Robertin,  qui  avaient  aperçu  de 
loin  les  gendarmes  que  Morillon  avait  envoyé  chercher  par 
Rarlhe,  rentrèrent  dans  la  cour  et  se  jetèrent  vivement  dans 
la  haie  qui  lui  servait  d'enceinte. 

A  ce  cri  :  Gare  aux  gendarmes  !  le  vieux  François  Rober- 
tin oublie  le  crime  de  Marie,  et  se  rappelle  seulement  qu'il  a 
juré  que  jamais  les  soldats  de  la  république  ne  mettraient  le 
pied  dans  la  ferme.  Il  ne  doute  plus  que  ce  ne  soit  Saturnin 
qui  les  y  ait  appelés,  et  veut  à  la  fois  tenir  le  serment  qu'il  a 
fait  à  son  maitre  et  celui  qu'il  s'est  fait  à  lui-même;  il  arme 
son  fusil  et  crie  d'une  voix  tonnante  : 

—  Eh  !  les  gars,  sus  aux  gendarmes  1...  et  vive  le  roi  ! 


DE    SATURNIN    PICHET.  97 

Aussitôt  il  ajuste  Saturnin;  mais  celui-ci,  rapide  comme  la 
pensée,  se  jette  de  côté,  le  coup  part  et  va  blesser  Marie- 
Jeanne,  qui  tombe  en  s'écriant  : 

—  Merci,  mon  Dieu  !  merci. 

—  Bas  les  armes  !  crie  Morillon  aussitôt  en  s'élançant  sur 
le  vieux  Robertin,  pendant  que  Rose  se  précipite  sur  le  corps 
de  la  pauvre  blessée  et  que  l'ivrogne  se  secoue  dans  son 
ivresse. 

La  scène  menaçait  de  devenir  aussi  affreuse  que  celle  qui 
s'était  passée  chez  Marie-Jeanne,  et  même  elle  était  déjà 
plus  meurtrière.  Au  moment  où  le  coup  de  fusil  du  père  Ro- 
bertin retentissait  dans  la  chambre,  six  coups  de  fusil  par- 
taient dans  la  cour,  et  trois  gendarmes  tombaient.  Ceux  qui 
étaient  restés  debout  tiraient  dans  la  direction  d'oii  étaient 
partis  les  coups  de  feu,  mais  leurs  balles  s'égaraient  dans  les 
buissons  où  s'étaient  réfugiés  les  jeunes  gars. 

Cependant  Morillon  avait  saisi  Robertin  ',  une  lutte  terrible 
s'engagea  entre  eux. 

Barthe,  voulant  mettre  les  autres  gendarmes  à  l'abri  des 
attaques  des  gars  de  la  ferme,  courut  aussitôt  vers  la  fenê- 
tre et  leur  crie  : 

—  Montez  icil  montez,  l'escalier  est  à  droite... 

Mais  à  l'instant  même  Saturnin  ferme  la  porte,  y  met  le 
verrou,  et,  s'élançant  sur  Barthe  qui,  penché  à  la  croisée, 
montrait  aux  gendarmes  l'escalier  qu'ils  devaient  prendre, 
il  le  saisit  par  les  jambes,  le  soulève  et  le  lance  par  la  fenê- 
tre; puis  se  retournant  vers  Morillon,  qui  luttait  toujours 
avec  le  vieux  François,  il  le  renverse,  et,  lui  appuyant  un 
pistolet  sur  la  tête,  il  lui  dit  : 

—  Maintenant,  parlementons. 

L'aspect  de  la  scène  changeait  à  chaque  instant. 

Cependant  les  gendarmes,  qui  ne  savaient  pas  ce  qui  se 
passait  dans  l'intérieur  de  la  chambre,  avaient  escaladé  l'es- 
calier et  s'apprêtaient  à  briser  la  porte. 

—  Arrêtez...  arrêtez...  s'écria  Morillon. 

--  Vous  autres,  dit  Saturnin  à  François  et  à  Louis,  tenez- 
moi  ce  gaillard-là  en  respect  et  nous  allons  voir. 

Les  deux  paysans  lui  obéirent.  Saturnin  s'approcha  aussi- 
tôt de  la  porte  à  laquelle  on  frappait  avec  violence. 

—  Ecoutez,  dit-il  aux  gendarmes  qui  étaient  de  l'autre 


98  LES    AVENTURES 

côté;  nous  tenons  ici  votre  chef  en  notre  pouvoir,  le  premier 
coup  que  vous  frapperez  à  cette  porte  sera  le  signal  de  sa 
mort. 

—  Enfoncez  la  porte,  enfoncez  la  porte,  s'écria  une  voix 
furieuse  du  bas  de  l'escalier. 

C'était  Barthe  qui,  relevé  de  la  chute  cruelle  qu'il  venait  de 
faire,  gravissait,  clopin  dopant,  jusqu'à  la  chambre  où  Mo- 
rilon  était  enfermé  avec  ses  ennemis. 

Dès  qu'il  fut  arrivé  près  de  la  porte,  il  la  heurta  avec  fu- 
reur, en  excitant  les  gendarmes  qui,  obéissant  à  Barthe,  se 
mirent  en  devoir  de  la  faire  sauter.  Saturnin  prit  un  pistolet, 
l'arma  et  le  dirigea  sur  Morillon. 

—  Allons,  dit-il,  ce  sera  un  scélérat  de  moins  dans  le 
monde. 

—  Arrêtez,  arrêtez  t  s'écria  Morillon  d'une  voix  de  stentor; 
gendarmes,  arrêtez. 

—  Ne  l'écoutez  pas,  dit  Barthe  de  l'autre  côté  de  la  porte; 
faites  votre  devoir! 

—  Mais,  misérable,  tu  vas  me  faire  tuer,  cria  Morillon,  qui 
trouvait  que  le  zèle  de  Barthe  l'emportait  trop  loin. 

—  Vive  la  république!  répondit  Barthe;  et  tout  aussitôt, 
frappant  à  la  porte  avec  plus  de  fureur?  il  se  mit  à  entonner 
le  refrain. 

Mourir  pour  sa  patrie, 

Est  le  sort  le  plus  beau,  le  plus  digne  d'envie. 

•* 

—  Te  tairas-tu,  infernale  canaille,  dit  Morillon  avec  un  tel 
éclat,  qu'il  couvrit  le  chant  de  Barthe  ;  gendarmes,  saisissez 
ce  misérable,  emparez-vous  de  lui. 

Les  gendarmes,  reconnaissant  enfm  la  voix  de  Morillon, 
obéirent,  et  bientôt  les  coups  cessèrent;  Barthe  jurait,  hur- 
lait, mais  on  s'était  emparé  de  lui. 

Morillon,  échappé  au  danger  que  lui  avait  fait  courir  son. 
digne  acolyte,  demanda  alors  à  Saturnin  ce  qu'il  exigeait. 

—  Vous  êtes  le  maître  de  moi,  lui  dit-il;  vous  pouvez  me 
tuer  ici,  mais  vous  comprenez  trop  bien  que  vous  y  passerez 
tous  si  vous  forcez  mes  gendarmes  à  venger  ma  mort.  De- 
mandez-moi donc  des  choses  que  je  puisse  vous  accorder. 


I 


DE   SATURNIN   FICHET. 


99 


car  s'il  en  était  autrement,  s'il  me  fallait  faire  des  concessions 
injurieuses  à  mon  honneur,  je  préférerais  mourir  ici. 

—  Et  d'abord,  dit  Saturnin,  monsieur  l'homme  d'honneur, 
vous  allez  déclarer  à  ce  brave  homme  que  voilà  que  je  ne 
suis  pas  un  agent  des  républicains. 

Morillon  haussa  les  épaules  et  repartit  : 

—  Il  me  semble  que  vous  ne  nous  traitez  pas  en  amis. 
Allons,  ferme,  dépêchons-nous,  reprit-il  avec  fureur.  Ne  me 
faites  pas  rappeler  que  sans  vous  j'aurais  peut-être  surpris 
la  Rouarie  dans  son  château  avec  tous  ceux  qui  s'y  trou- 
vaient réunis. 

—  Vous  l'entendez  ?  dit  Saturnin  à  François  Robertin. 
Celui-ci  ne  répondit  pas,  et  Saturnin  continua  : 

—  Et  maintenant  vous  allez  me  donner  deux  passe-ports. 
Vous  en  avez  de  tout  prêts  dans  vos  poches,  je  le  sais,  et 
vous  avez  aussi  tout  ce  qu'il  faut  pour  écrire.  Je  veux  le 
premier  au  nom  de  Louis  Robertin  et  de  sa  fille,  le  second 
en  mon  nom. 

—  Pour  quelle  destination  les  voulez-vous?  dit  Morillon 
en  tirant  son  portefeuille. 

—  Laissez  la  destination  en  blanc,  reprit  Fichet;  je  me 
chargerai  de  l'écrire,  moi,  quand  je  serai  assez  loin  pour 
que  vous  ne  sachiez  pas  de  quel  côté  nous  faire  poursuivre. 

—  Soit,  dit  Morillon  en  remettant  les  passe-ports  à  Sa- 
turnin. 

—  Et  maintenant,  ajouta  ce  dernier,  veuillez  ordonner 
à  vos  gendarmes  de  descendre,  de  déposer  leurs  armes  dans 
la  cour  et  de  se  tenir  enfermés  dans  la  salle  basse  pendant 
que  nous  sortirons  avec  cette  jeune  fille  et  Louis  Robertin. 

—  Et  qui  m'assurera,  dit  Morillon,  qu'une  fois  mes  gen- 
darmes désarmés,  les  fils  de  cet  homme  ne  les  attaqueront 
pas  et  moi  aussi?,  Voici  tout  ce  que  je  peux  accepter  :  mes 
gendarmes  se  rangeront  d'un  côté  de  la  cour  et  les  gars  de 
la  ferme  de  l'autre,  nous  descendrons  tous  ensemble,  nous 
sortirons  de  la  maison  tous  ensemble,  et  alors  chacun  sera 
libre  de  s'en  aller  de  son  côté. 

—  Eh  bien  l  soit,  dit  Saturnin  ;  ordonnez  à  vos  hommes 
de  descendre. 

Morillon  leur  répéta  l'ordre  convenu  ;  cet  ordre  fut  exé- 
cuté, les  gendarmes  se  portèrent  d'un  côté  de  la  cour. 


100  LES    AVENTURES 

—  Faites  venir  vos  gars,  dit  Saturnin  à  François. 

Celui-ci,  qui  semblait  rester  étranger  à  tous  ces  arran- 
gements, mais  dont  le  regard  annonçait  quelque  sinistre 
projet,  s'empressa  de  faire  ce  qu'on  lui  demandait  ;  il  se 
mit  à  la  fenêtre,  appela  ses  fils,  et  les  six  jeunes  gens,  ar- 
més, se  rangèrent  de  l'autre  côté  de  la  cour. 

—  Maintenant,  dit  Morillon,  nous  pouvons  sortir. 

•—  Pas  encore,  dit  Saturnin.  Rose,  et  vous  Louis,  prenez 
ce  passe-port. 

Il  écrivit  sur  le  passe-port  le  nom  de  Nantes  et  le  pas- 
sa à  Rose. 

—  Ne  vous  inquiétez  pas  de  moi,  leur  dit-il,  demain  je 
vous  aurai  rejoints  où  vous  serez  ;  ou  bien,  ou  m'aura  tué. 

Puis  il  se  tourna  vers  Morillon  et  lui  dit  : 

—  Nous  allons  commencer  par  laisser  sortir  ces  deux-là. 
Rose  ne  voulait  point  partir,   mais  Fichet  l'en  supplia 

vivement  et  lui  dit  tout  bas  : 

—  Attendez-moi  à  Guéménée. 

Rose  et  son  père  quittèrent  la  chambre,  descendirent 
dans  la  cour  et  la  traversèrent  entre  les  deux  lignes  ar- 
mées des  gars  et  des  gendarmes,  et  s'éloignèrent  rapide- 
ment. 

—  A  votre  tour,  maintenant,  dit  Saturnin  en  s'adressant 
à  François  et  à  Morillon  ;  descendez  tous  deux,  et  que 
chacun  de  vous  aille  se  mettre  du  côté  des  siens. 

—  Et  vous,  dirent-ils  à  Saturnin,  ne  venez-vous  pas  ? 

—  Un  moment,  fit  celui-ci,  je  prends  ma  vaUse  et  je 
pars. 

Le  paysan  et  Morillon  descendirent  et  allèrent  se  met- 
tre chacun  d'un  côté  de  la  cour. 

Mais  Saturnin  avait  compté  sans  la  passion  féroce  du  ré- 
publicain et  du  royaliste.  En  effet,  à  peine  Morillon  fut-il 
rangée  près  des  siens,  qu'il  leur  dit  tout  bas  ; 

—  Gendarmes,  quand  ce  misérable  passera  tout  à  l'heure, 
tirez  dessus,  et  sus  aux  paysans  ! 

Et  en  même  temps  le  vieux  François  disait  de  même  à 
ses  fils  : 

~  Mes  gars,  quand  l'espion  se  sauvera,  tirez  dessus,  et 
sus  aux  gendarmes. 

Ils  s'apprêtèrent  ainsi  de'fpart  et  d'autre,  et  Saturnin 


DE    SATURNIN    FICHET.  JOl 

allait  périr  victime  du  fanatisme  et  de  la  férocité  qui  ani- 
mait alors  victimes  et  bourreaux,  lorsque  Marie-Jeanne, 
qui  s'était  Irainée  jusqu'au  pied  du  lit,  l'appela  douce- 
ment. 

—  N'allez  pas  là,  lui  dit-elle,  ils  vous  tueront.  Tenez, 
levez  cette  trappe,  là,  dans  le  coin  de  la  chambre  ;  il  y  a 
une  issue...  vous  descendrez,  et  vous  trouverez  une  porte 
qui  ouvre  sur  les  champs,  derrière  la  ferme. 

—  Merci,  ma  fille,  lui  dit  Saturnin,  mais  après  le  service 
que  vous  venez  de  me  rendre,  faut-il  donc  que  je  vous 
abandonne  ? 

—  Laissez-moi,  dit  Marie-Jeanne,  j'aime  mieux  mourir 
ici  que  de  vivre  comme  j'ai  fait  depuis  que  j'ai  tué  mon 
frère;  seulement,  si  vous  voulez  me  récompenser  du  bon 
avis  que  je  vous  donne,  prêtez-moi,  un  de  vos  pistolets, 
ça  me  sauvera  la  honte  de  mourir  sur  l'échafaud,  car  je  le 
sens,  le  vieux  François  ne  m'a  pas  tuée. 

—  C'est  donc  vrai,  lui  dit  Saturnin,  vous  avez  tué  votre 
frère  ? 

—  Je  l'ai  tué,  dit  Marie-Jeanne,  et  je  vais  m'en  punir  ! 
Saturnin  se  détourna  et  laissa  tomber  un  pistolet  près 

de  la  pauvre  fille  ;  il  souleva  la  trappe,  vit  l'échelle  et  des- 
cendit. A  peine  avait-il  ouvert  la  porte,  à  peine  l'avait-il 
franchie,  qu'il  entendit  de  violentes  interpellations. 

—  Eh  bien  !  descendrez-vous  ?  avait  crié  Morillon,  im- 
patient de  ne  pas  voir  Saturnin. 

—  Dépêchez-vous  donc  1  avait  crié  François. 

Un  coup  de  feu  leur  répondit;  c'était  Marie- Jeanne  qui 
venait  d'essayer  de  se  frapper  au  cœur,  mais  dont  la  main 
mourante  n'avait  ajouté  qu'une  blessure  légère  à  celle  que 
lui  avait  faite  Robertin. 

—  Il  s'est  tué!  s'écria  Morillon. 

—  Eh  bien,  alors,  dit  François,  tirez,  les  gars. 

Mais  l'ordre  de  François  n'était  pas  achevé  que  les  gen- 
darmes, irrités  de  la  perte  qu'ils  venaient  de  faire,  firent  une 
décharge  générale.  Trois  des  fils  Robertin  tombèrent;  le 
père  et  les  trois  autres  se  précipitèrent  sur  leurs  ennemis,  et 
un  combat  corps  à  corps  s'engagea  entre  les  survivants.  Mo- 
rillon s'était  précipité  dans  la  chambre,  où  il  ne  trouva  plus 


102  LES    AVENTURES 

que  Marie  Jeanne,  qui  s'était  levée  pour  en  finir  avec  la  vie 
en  essayant  de  se  précipiter  par  la  fenêtre. 

—  J'aurai  du  moins  celle-là!  s'cria  Morillon. 
Cependant  les  gendarmes  se  défendaient  difficilement  avec 

leurs  sabres  contre  des  hommes  armés  de  longues  fourches. 
Plusieurs  étaient  déjà  blessés,  et  c'en  était  fait  peut-être  de 
la  troupe  de  Morillon  et  de  lui-même,  lorsqu'un  nouveau  ren- 
fort parut  tout  à  coup.  Les  paysans,  surpris  à  l'improviste, 
lurent  frappés  avant  d'avoir  pu  faire  face  à  ces  nouveaux  en- 
nemis, et  le  père  Robertin  et  ses  six  fils  étaient  gisants  dans 
la  cour  lorsque  Delbenne,  qui  commandait  cette  troupe, 
monta  dans  la  chambre  où  était  Morillon. 

—  Ah!  c'est  vous,  lieutenant?  lui  dit  Morillon.  C'est  bien  ! 

—  J'ai  appris  à  Guéménée  que  vous  étiez  ici,  dit  Delbenne. 
Je  me  suis  hâté  de  venir,  car  je  savais  que  M.  de  Perbruck, 
son  fils  et  d'autres  nobles  s'y  étaient  cachés.  En  avez-vous 
arrêté  quelques-uns  ? 

—  Non,  dit  Morillon,  nous  n'avons  arrêté  que  cette  mal- 
heureuse... 

—  Marie-Jeanne  !  s'écria  Delbenne. 

—  Accusée  d'avoir  assassiné  son  frère,  et  qui  en  a  fait 
l'aveu. 

--  Marie-Jeanne  !  répéta  Delbenne. 

Je  vous  charge  de  la  conduire  à  Nantes,  où  elle  doit  être 
jugée,  reprit  Morillon,  qui  avait  enfin  atteint  la  plus  chère 
de  ses  vengeances.  Puis,  comme  il  craignai  t  la  désobéissance 
de  Delbenne,  il  ajouta  : 

—  Barlhe  vous  accompagnera.  Quant  à  moi,  je  retourne 
à  Paris. 

—  Seul? 

—  Je  comptais  augmenter  mon  cortège,  dit  Morillon  avec 
un  accent  d'affreuse  vanité,  mais  il  faut  se  contenter  de  ce 
qu'on  a.  Je  pars  avec  mes  prisonniers. 

—  Ne  seront-ils  pas  jugés  à  Rennes?  fit  Delbenne. 

—  Un  tribunal  de  département,  une  guillotine  de  départe- 
ment... fit  Morillon  avec  un  dédain  féroce,  c'est  bon.  pour  des 
criminels  de  l'espèce  de  Marie-Jeanne.  Mais  moi  j'ai  Thérèse 
Moëllien,  j'ai  Fontevieux,  j'ai  Louise  Desilles,  j'ai  Picot  de 
Limoëlan  et  bien  d'autres.  Je  veux  montrer  les  miens  à 
Paris.  Je  leur  ferai  voir  la  capitale,  ajouta-t-il  avec  un  rire 


i 


DE    SATURNIN    FICHET.  103 

féroce.  C'est  là  seulement  qu'on  fait  bien  les  choses.  Adieu, 
lieutenant...  Vous  répondez  de  votre  prisonnière  sur  votre 
tête. 

Une  heure  après,  Morillon  retournait  à  Rennes  pour  prépa- 
rer son  départ,  et  Delbenne,  accompagné  de  Barthe,  escor- 
tait la  charrette  sur  laquelle  on  avait  jeté  Marie-Jeanne. 


XI 


Après  le  récit  que  nous  venons  de  faire  et  en  considérant 
ce  qui  nous  reste  encore  à  raconter  à  nos  lecteurs,  nous  som- 
mes saisi  d'une  crainte  sur  laquelle  nous  demandons  la  per- 
mission de  nous  expliquer. 

Lorsqu'un  écrivain  fait  ce  qu'on  appelle  un  roman  d'ima- 
gination, il  peut  arriver  qu'on  l'accuse  de  pauvreté,  mais  on 
l'accuse  rarement  d'invraisemblance.  Ceci  peut  paraître  un 
paradoxe  ;  c'est  cependant  là  qu'est  la  vérité.  En  effet,  Tima- 
ginalion  la  plus  hardie  se  soustrait  difficilement  aux  règles 
de  la  logique  vulgaire  et  n'admet  comme  présentables  que 
les  faits  que  la  commune  raison  lui  démontre  possibles.  Par 
une  contraste  bizarre,  l'écrivain  qui  prétend  encadrer  des 
faits  historiques  dans  un  récit  ayant  les  allures  d'un  roman, 
se  trouve  à  chaque  pas  arrêté  par  l'extravagante  invraisem- 
blance de  la  vérité. 

Ainsi  (et  sans  que  personne  cependant  nous  en  ait  averti) 
nous  sommes  certain  que  le  massacre  de  la  famille  des  Ro- 
bertin  a  paru  à  beaucoup  de  nos  lecteurs  une  invention  san- 
glante et  impossible  ;  ainsi  les  scènes  qui  nous  restent  à  ra- 
conter sembleraient  être  les  rêves  d'un  cerveau  malade  {œgri 
somnia)  si  elles  n'avaient  pour  elles  l'authenticité  de  l'histoire. 
Qu'on  veuille  donc  bien  continuer  la  lecture  de  ce  livre  avec 
cette  pensée,  que  partout  cl  toujours  nous  avons  été  au-des- 
sous de  la  réalité;  qu'on  veuille  bien  se  rappeler  aussi  l'épo- 


104  LES    AVENTURES 

que  dont  nous  racontons  quelques  épisodes,  et  peut-être 
nous  blèmera-t-on  d'avoir  choisi  un  pareil  sujet,  mais  du 
moins  ne  nous  accusera-t-on  pas  d'invention  extrava- 
gante. 

Revenons  à  notre  récit. 

Nous  avons  laissé  Saturnin  Fichet  s'échappant  de  la  ferme 
de  Robertin  de  Blain  et  bien  résolu  à  ne  plus  se  mêler  en  rien 
des  atï'aires  des  royalistes.  Mais  le  pauvre  garçon  avait 
compté  surtout  sans  ses  ennemis.  Cependant  on  ne  saurait 
l'accuser  d'imprévoyance ,  car  assurément  personne  au 
monde  n'eût  pu  prévenir  l'épouvantable  scène  à  laquelle  il 
fut  mêlé,  et  qui  fit,  pour  lui,  du  jour  où  il  croyait  enfin  arri- 
ver au  bonheur  et  au  repos,  un  jour  de  deuil  qui  poussa 
sa  vie  dans  une  voie  toute  contraire  à  celle  qu'il  voulait  sui- 
vre. 

On  était  au  10  mars,  il  était  huit  heures  du  matin.  Dans  une 
petite  maison  sise  à  Pont-Rousseau,  on  faisait  les  modestes 
préparatifs  d'une  noce.  Les  deux  futurs  étaient  assis  l'un  près 
de  l'autre  dans  une  petite  chambre  toute  blanche  et  toute 
neuve. 

—  Eh  bien,  Rose,  dit  Saturnin  Fichet,  c'est  donc  aujour- 
d'hui que  vous  devenez  ma  femme. 

~  Qui  sait?  répondit  Rose  avec  un  profond  soupir,  qui 
sait?... 

—  Eh  !  qui  diable  voulez-vous  qui  vous  en  empêche  ?  dit 
gaiement  Fichet. 

—  Ne  savez-vous  donc  pas,  reprit  Rose,  qu'on  s'est  battu  à 
Bressuire  ? 

—  Rose,  s'écria  Saturnin,  je  ne  le  sais  pas  et  je  ne  veux 
pas  le  savoir...  Qu'on  se  batte,  qu'on  se  tue,  pourvu  que  ce 
ne  soit  pas  dans  notre  maison,  peu  m'importe.  Je  ne  mettrais 
pas  le  nez  à  la  fenêtre  pour  voir  ce  qui  se  passe  dans  la  rue, 
quand  on  dirait  qu'on  s'y  égorge  au  nom  de  la  république 
ou  au  nom  du  roi.  J'en  ai  tâté  et  j'en  ai  assez.  Donc,  si  vous 
ne  voulez  pas  troubler  la  joie  de  cette  journée,  ne  me  parlez 
de  rien. 

—  Vous  savez  bien  pourquoi  j'ai  peur,  dit  Rose  d'un  ton 
caressant;  si  je  ne  tenais  pas  tant  à  vous,  je  ne  m'occuperais 
guère  de  ce  qui  peut  se  passer  et  de  tout  ce  qui  trouble  notre 
mariage.  Vous  avez  été  dans  tous  ces  complots  royahstes. 


DE    SATURNIN    FICHET.  lOS 

—  C'est  pour  cela  que  je  me  suis  procuré  pour  témoins  des 
patriotes  qui  répondent  de  moi. 

—  Etes-vous  bien  sûr  de  votre  oncle  Fichet  ? 

—  N'ayez  pas  peur,  Rose;  ce  n'est  pas  pour  rien  que  main- 
tenant que  mom  père  est  mort  en  me  laissant  une  assez  jolie 
fortune,  je  lui  ai  promis,  en  ma  qualité  d'héritier,  d'accepter 
les  comptes  qu'il  m'avait  fait  signer,  il  y  a  quelque  temps, 
comme  mandataire  de  mon  père. 

—  Mais  pourquoi,  reprit  Rose,  avoir  choisi  aussi  pour  té- 
moin ce  misérable  Poiré  ? 

—  Parce  que  je  ne  puis  pas  avoir  de  meilleur  répondant 
près  de  la  municipalité  de  Nantes.  Jugez  de  son  crédit!  Dé- 
noncé par  Morillon,  il  s'est  fait  réclamer  par  le  club  breton  et 
a  été  mis  en  liberté. 

—  Mais  qu'a-t-il  dit,  quand  vous  avez  été  lui  proposer 
cela...  à  lui...  qui  voulait  m'épouser  ?... 

-—  Ah  dame  !  il  est  devenu  vert.  Mais  mon  oncle  Fichet, 
qui  le  déteste  de  toute  la  peur  qu'il  en  a,  m'a  mis  dans  le 
secret  de  certain  commerce  de  blés  dont  j'ai  les  preuves. 
Je  les  lui  ai  montrées,  et  alors  il  est  devenu  doux  comme 
un  agneau. 

—  Il  sera  donc  à  la  mairie?  reprit  Rose. 

—  Le  maire  ne  vous  l'a  donc  pas  dit  ? 

—  A  quelle  heure  la  cérémonie  ? 

■  —  Elle  dépend  des  deux  autres  témoins. 

—  Qui  sont  ? 

—  Le  capitaine  Delbenne  :  il  a  un  service  extraordi- 
naire ce  malin,  et  il  doit  me  dire  à  quelle  heure  il  sera 
libre  dans  la  journée.  C'est  un  brave  homme,  quoique  en- 
ragé républicain.  Il  était  avec  moi  à  la  ferme  de  Marie- 
Jeanne,  dans  la  nuit  où  les  Robertin  s'y  sont  égorgés,  et 
il  sait  mieux  que  personne  comment  Morillon  m'a  fait  pren- 
dre le  rôle  de  comte  de  Perbruck...  C'est  lui  qui  m'a  pro- 
curé mon  quatrième  témoin,  l'adjudant  général  Beysser, 
celui  qui  commandait  la  garde  nationale  à  la  Rouarie,  et 
qui  a  vu  le  comte  de  Perbruck  se  précipiter  par  la  fenêtre 
et  se  tuer.  J'ai  bien  pris  mes  précautions,  etj'espère  que 
personne  ne  me  jettera  ma  malencontreuse  ligure  au  visage 
pour  dire  que  je  suis  un  autre  que  moi.  Mais  voulez-vous 
que  votre  père  m'accompagne  à  la  mairie  ? 


lÔe  LES    AVENTURES 

Rose  secoua  tristement  la  tête. 

—  Hélas!  rien  n'y  fait,  répondit-elle  :  il  est  encore  comme 
tous  les  jours. 

—-  Eh  bien,  nous  nous  servirons  du  consentement  dont 
je  me  suis  précautionné.  A  tout  à  l'heure,  ma  jolie  fian- 
cée, dit  joyeusement  Saturnin.  Je  cours  et  je  reviens...  Je 
ne  sais,  mais  tout  me  sourit  aujourd'hui...  Voyez  comme 
,e  ciel  est  pur  et  le  soleil  brillant...  Non...  non...  un  jour 
si  joyeux  là-haut  ne  peut  être  un  jour  de  deuil  ici-bas. 

—  Dieu  le  veuille!  dit  Rose  avec  un  soupir.  Allez,  allez, 
et  souvenez-vous  que  je  vous  attends. 

Suturnin  partit  aussitôt  et  suivit  cette  longue  suites  de 
ponts  qui  forme  un  des  faubourgs  le  plus  bizarre  qui  existe. 
Jusqu'aux  environs  de  l'hôtel  de  ville,  Saturnin  ne  vit  rien 
de  particulier  ;  les  rues  étaient  tranquilles  et  chacun  allait 
ou  venait  comme  à  l'ordinaire;  mais  dès  qu'il  s'approcha 
du  temple  municipal,  il  remarqua  une  certaine  animation. 
Saturnin  se  rappela  alors  que  le  10  mars  était  le  jour  mar- 
qué pour  le  tirage  des  soldats  de  la  levée  de  trois  cent 
mille  hommes  décrétés  par  la  Convention. 

»  Ah  1  se  dit-il  mentalement,  si  quelqu'un  que  je  sais 
bien  n'était  point  mort,  c'eût  un  été  bien  grand  jour  que  ce- 
ci ;  et  pourtant,  ajouta-t-il  en  regardant  des  groupes  ani- 
més répandus  çà  et  là  aux  environs  de  l'hôtel,  tous  ces 
gens-là  ont  l'air  ravi  d'aller  à  l'armée.  La  Rouarie  se  trom- 
pait !  » 

Saturnin  traversa  la  vaste  cour  de  l'hôtel  au  milieu  d'une 
foule  immense,  et  arriva  à  la  salle  destinée  a-ux  mariages. 
Un  garçon  de  bureau  s'y  trouvait  seul,  ce  fonctionnaire 
regarda  notre  aventurier  d'un  air  fort  étonné  et  lui  dit  : 

—  Que  diable  venez-vous  faire  ici  ? 

—  Eh  parbleu  I  repondit  Saturnin,  vous  devez  bien  le 
savoir,  c'est  à  vous  que  j'ai  donné  mes  nom  et  prénoms, 
ceux  de  ma  future,  ceux  de  mes  témoins  qui  vont  arriver, 
enfin  tous  les  papiers  nécessaires  à  mon  mariage,  et  par- 
dessus le  marché  deux  belles  pièces  de  cinq  francs  pour 
que  l'acte  fût  tout  prêt,  et  que  le  maire  ou  un  de  ses  ad- 
joints nous  expédiât  à  l'heure  qui  devait  être  décidée  par 
le  capitaine  Delbenne lui-même;  c'est  cette  heure  que  je 
vous  prie  de  me  dire. 


DE    SATURNIN    FICHET.  107 

—  Ah  I  ma  foi,  dit  le  garçon  de  bureau,  il  s'agit  bien  de 
mariage  aujourd'  hui  ;  la  municipalité  a  bien  d'autres  cho- 
ses à  faire  que  d'unir  des  amoureux.  Cependant  vous  pou- 
vez attendre  là,  il  est  possible  que  le  capitaine  en  ait  parlé 
au  maire,  et  nous  le  saurons  tout  à  l'heure;  les  municipaux 
sont  en  séance,  et  dès  qu'ils  auront  fini,  je  tâcherai  d'arrê- 
ter quelqu'un  de  ces  messieurs  au  passage,  et  il  vous  aura 
bientôt  expédiés. 

—-  Reste  à  savoir,  dit  Saturnin,  si  ça  ne  sera  pas  trop  tard. 

—  Ça  vous  regarde,  dit  le  garçon  de  bureau  en  lui  tour- 
nant le  dos  ;  la  patrie  est  en  danger,  et  il  s'agit  de  la  sauver 
avant  tout. 

Ces  mots  :  la  patrie  est  eu  danger!  étaient  la  formule  pro-- 
posée  par  la  Législative  et  décrétée  plus  tard  par  la  Con- 
vention, formule  en  vertu  de  laquelle  les  directoires  et  es 
municipalités  s'établissaient  en  permanence,  et  en  vertu  de 
laquelle  aussi  tout  citoyen  prenait  les  armes  et  avait  le  droit 
de  pourvoir  au  salut  public.  C'était  toujours  un  signal  de 
désordre. 

A  peine  Saturnin  avait-il  fait  cette  réflexion,  qu'un  violent 
tumulte  éclata  dans  la  cour  de  l'hôtel.  Poussé  par  la  curiosité 
autant  que  par  l'inquiétude,  il  courut  vers  la  fenêtre  qui  don- 
nait sur  la  cour  et  fut  très-surpris  en  voyant  entrer  presqu'en 
même  temps  Delbenne  désarmé  et  entouré  de  gardes  natio- 
naux commandés  par  l'adjudant  général  Beysser. 

A  quelques  pas  marchait  Guillaume  Poiré  en  uniforme  ;  il 
donnait  le  bras  au  vieux  Mathurin  Fichet.  Enfin  venait  une 
charrette  sur  laquelle  se  trouvaient  deux  femmes  et  un 
homme,  tous  trois  garrottés.  Dans  ces  deux  femmes.  Satur- 
nin reconnut  tout  d'abord  Marie-Jeanne  et'Marguerite,  et 
dans  cet  homme,  enchaîné  comme  elles,  l'homme  chez  le- 
quel il  avait  vu  M.  de  Perbruck,  le  terrible  Marchand,  le  fa- 
rouche Lcmaitre,  en  un  mot  le  bourreau  de  Nantes.  On  l'ac- 
cablait des  plus  indignes  outrages,  on  lui  jetait  la  boue  au 
visage,  et  sans  l'intervention  de  la  force  armée,  qui  le  pro- 
tégeait, la  tourbe  populaire,  ameutée  autour  de  la  charrette, 
leùt  dix  fois  mis  en  pièces.  D'ignobles  huées,  parmi  lesquel- 
les s'élevaient  de  féroces  vociférations,  accompagnèrent  l'en- 
trée de  ce  cortège  dans  la  cour  de  la  maison  commune.  La 
foule  s'y  rua  avec  lui,  de  façon  que  la  charrette  se  trouva  au 


108  LES    AVENTURES 

milieu  d'une  enceinte  armée,  entourée  de  toutes  parts  par  une 
multitude  en  fureur. 

Delbenne,  Beysser,  Mathurin  Fichet  et  Guillaume  Poiré 
entrèrent  immédiatement  dans  l'hôtel  accompagnés  de  quel- 
ques soldats,  et  suivis  d'une  trentaine  de  furieux  qui  par- 
vinrent a  forcer  les  portes  et  qui  montèrent  tumultueuse- 
ment jusqu'au  premier  étage,  oii  se  trouvaient  à  la  fois  la 
salle  des  mariages  et  la  grande  salle  où  la  municipalité  était 
en  séance.  Ces  deux  salles  étaient  contiguës,  et  il  fallait  tra- 
verser celle  où  se  trouvait  Saturnin  pour  arriver  à  la  se- 
conde. Il  vit  donc  passer  devant  lui  ses  quatre  témoins,  dont 
l'un,  le  capitaine  Delbenne,  paraissait  être  prisonnier  des 
trois  autres. 

Avant  que  Saturnin  fût  revenu  de  sa  surprise  et  eût  pu  en 
aborder  un  seul,  ces  quatre  personnages  furent  introduits 
dans  la  salle  des  séances,  et  on  allait  fermer  les  portes  de 
communication,  lorsque  la  foule,  qui  s'était  ruée  dans  l'hôtel, 
exigea  impérieusement  qu'elles  restassent  ouvertes.  Bientôt, 
quelques-uns  des  plus  audacieux  de  cette  foule  irritée  péné- 
trèrent jusqu'à  la  salle  des  séances,  malgré  la  résistance  des 
gardes  nationaux.  Ils  y  entraînèrent  Saturnin,  qui  d'ailleurs 
désirait  savoir  s'il  n'allait  pas  perdre  dans  cette  bagarre  quel- 
qu'un des  témoins  nécessaires  à  l'expédition  de  son  bonheur. 

Cependant  le  magistrat  qui  présidait  la  séance  s'était  cou- 
vert et  avait  déclaré  qu'il  ne  pouvait  délibérer  en  présence 
d'une  multitude  insurgée.  Des  vociférations  nouvelles,  des 
menaces  éclatèrent  de  toutes  parts,  et  Guillaume  Poiré,  qui 
paraissait  commander  ce  mouvement,  répondit  insolemment 
que  la  municipalité  de  Nantes  pouvait  bien  faire  ce  que  fai- 
sait la  Convention,  qui  admettait  les  sections  de  Paris  du- 
rant ses  séances,  et  qui  écoutait  les  députations  qui  venaient 
lui  apporter  leurs  réclamations. 

Des  applaudissements  furieux  accueillirent  ces  paroles  de 
Guillaume  Poiré,  et  le  magistrat  qui  présidait  la  séance,  ne 
se  voyant  pas  soutenu  par  ses  collègues,  se  décida  à  écouter 
les  accusations  de  la  populace, 

—  Eh  bien,  dit-il  à  Guillaume  Poiré,  qu'avez-vous  à  de- 
mander à  la  municipaUté,  et  pourquoi  le  capitaine  Delbenne 
est-il  amené  ici  comme  un  prisonnier? 

Guillaume  Poiré  fit  un  geste,  et  les  murmures  s'apaisèrent 


DE    SATURNIN    FICHET.  109 

comme  par  enchantement.  C'était  un  pouvoir  terrible  qu'a- 
vait ce  misérable,  et  Saturnin  eut  un  moment  la  pensée  de 
s'échapper.  Mais  au  miheu  de  l'attention  solennelle  qu'avait 
obtenue  le  farouche  républicain,  le  moindre  mouvement  eût 
été  une  imprudence.  Saturnin  se  fit  le  plus  petit  qu'il  put, 
pendant  que  Guillaume  Poiré  répondait,  avec  une  insolence 
qui  montrait  combien]  la  commune  était  à  la  merci  des  pas- 
sions populaires. 

—  Ce  matin,  dit  Guillaume,  on  est  venu  m'apporter  au 
château  l'ordre  d'exécution  de  deux  femmes  condamnées  à 
mort  il  y  a  quelques  jours;  l'une  était  Marie-Jeanne  Lefort, 
l'autre,  Marguerite  Marchand.  Les  voici  toutes  deux.  La 
charrette  est  entrée,  comme  à  l'ordinaire,  dans  la  cour  du 
château,  accompagnée  par  un  piquet  de  gendarmerie  com- 
mandé par  le  capitaine  Delbenne  :  comme  d'ordinaire  aussi, 
quelques  patriotes  dévoués  avaient  été  admis  dans  la  cour, 
car  je  veux  que  tous  les  actes  de  ma  vie  se  passent  au  grand 
jour,  fit  Guillaume  Poiré  d'un  ton  sententieux,  afin  que  per- 
sonne ne  puisse  les  calomnier;  comme  d'ordinaire  encore, 
reprit-il  après  cette  espèce  de  déclaration,  l'exécuteur  des 
hautes  œuvres  et  les  aides  étaient  au  pied  de  la  charrette. 
L'ordre  était  formel,  et  j'obéis  comme  tout  bon  patriote  doit 
le  fairo.  J'allai  donc  chercher  moi-même  les  condamnées 
dans  leur  cachot,  je  les  amenai  moi-même  jusqu'au  pied  de 
l'escalier  de  la  tour;  c'était  là  tout  mon  devoir  et  je  l'ai  rem- 
pli. Mais  vous  devez  penser  quelle  a  dû  être  ma  surprise  en 
enUMidanl  aussitôt  le  capitaine  Delbenne  s'écrier  à  l'aspect 
de  l'une  des  deux  coupables  : 

«  Non,  non,  je  n'assisterai  pas  à  cette  horrible  exécu- 
tion! > 

A  cette  révélation  de  Poiré,  la  rumeur  populaire  gronda 
sourdement. 

--  Mais  ce  n'est  pas  tout,  cria  Poiré  d'une  voix  retentis- 
sante. Au  moment  où  le  capitaine  Delbenne  s'insurgeait 
contre  la  loi  et  refusait  d'accomplir  son  devoir,  l'exécuteur 
des  hautes  œuvres,  imitant  ce  funeste  exemple,  cherchait 
il  s'échapper  en  s'écriant  : 

«  Jamais!  jamais!  jamais!  » 

Vn  mugissement  profond  des  patriotes  entassés  dans  les 
salles  de  la  maison  commune  vint  glacer  Saturnin ,  car 
II.  7 


110  LES    AVENTURES 

il  savait,  lui,  d'où  venaient  le  refus  de  Delbenne  et  celui  de 
Marchand. 

Les  magistrats  se  regardèrent  entre  eux,  et  le  président 
reprit,  en  s'adressant  à  Guillaume  Poiré  : 

—  Quelle  mesure  avez-vous  prise  pour  remplacer  le  capi- 
taine Delbenne  et  assurer  l'exécution  de  la  loi  ? 

Cette  question  avait  pour  but  de  rejeter  sur  Guillaume 
Poiré  la  responsabilité  de  ce  qui  s'était  passé.  En  effet,  il 
eût  pu  remettre  les  condamnées  à  un  officier  inférieur,  et  le 
refus  de  Delbenne  eût  été  ensuite  porté  devant  l'autorité 
chargée  spécialement  de  juger  ce  manque  d'obéissance; 
mais  Guillaume  Poiré  repartit  avec  insolence  : 

—  Je  n'ai  pas  de  mesures  à  prendre  au  delà  des  pouvoirs 
qui  me  sont  conférés;  j'ai  représenté  au  capitaine  Delbenne 
que  j'avais  reçu  l'ordre  de  lui  remettre  les  deux  condam- 
nées, et;queje  ne  pouvais  les  remettre  à  nul  autre...  mais 
il  m'a  répondu  par  un  refus  constant;  il  a  même  voulu 
s'éloigner. 

—  Et  vous  l'avez  arrêté  ?  dit  le  président. 

—  Il  a  été  arrêté  par  les  patriotes,  dont  j'ai  eu  beaucoup 
de  peine  à  maintenir  l'indignation,  répliqua  dédaigneuse- 
ment Poiré. 

—  Oui  !  oui!  crièrent  quelques  voix  furieuses,  c'est  nous... 

—  C'est  un  acte  illégal,  dit  le  président  en  se  levant;  nu] 
n'a  le  droit  de  faire  justice  en  dehors  des  autorités  consti- 
tuées. Il  vous  fallait  envoyer  un  message  à  la  municipalité; 
et,  dans  tous  les  cas,  c'est  une  faute  grave  que  d'avoir 
laissé  pénétrer  dans  la  prison,  dont  le  commandement  vous 
est  confié,  d'autres  personnes  que  les  agents  de  l'autorité. 

—  Quand  le  peuple  est  ici,  repartit  Poiré,  je  ne  vois  pas 
pourquoi  je  serais  si  coupable  de  l'avoir  laissé  entrerllans  le 
château. 

Des  applaudissements  éclatèrent  en  faveur  de  Poiré,  parmi 
lesquels  on  put  entendre  quelques  cris  contre  la  municipa- 
lité. C'était  en  petit  une  de  ces  scènes  de  violence  où  les 
tribunes  de  la  Convention,  envahissant  quelquefois  jusqu'aux 
sièges  des  députés,  dictaient  les  volontés  de  quelques  féro- 
ces démagogues  à  la  souveraine  puissance  des  représen- 
tants de  la  nation.  De  même  que  la  Convention  subissait 
quelquefois  ces  tyrannies,  la  municipalité  de  Nantes  fut 


DE    SATURNIN    FIGHET.  111 

obligée  d'y  céder.  Elle  se  tut  devant  les  cris  de  la  popu- 
lace, et  le  président,  continuant  de  s'adresser  à  Guillaume, 
reprit  : 

—  Dans  tous  les  cas,  votre  présence  était  inutile  ici,  un 
avis  suffisait,  et  un  autre  officier  eût  été  désigné  par  nous 
pour  remplacer  le  capitaine  Delbenne. 

—  C'est  ce  qu'il  est  facile  de  dire ,  mais  c'est  ce  qu'il 
n'était  pas  facile  de  faire,  reprit  Guillaume;  à  l'instant 
même  où  j'avais  calmé  la  juste  indignation  du  peuple,  un 
second  refus  d'obéir  à  la  loi  rallumait  cette  indignation; 
l'exécuteur  des  hautes  œuvres  voulait  aussi  se  soustraire  à 
l'accomplissement  de  son  devoir.  J'ai  dû  requérir  immédia- 
tement son  arrestation,  et  c'est  en  ce  moment  que  la  révolte 
a  insolemment  levé  la  télé.  J'ai  trouvé  parmi  les  gendarmes 
du  capitaine  Delbenne  la  plus  coupable  désobéissance;  mes 
ordres  sont  restés  sans  exécution,  et  plusieurs  de  ses  soldats 
m'ont  répondu  qu'ils  n'avaient  d'ordre  à  recevoir  que  de  leur 
capitaine.  Citoyens,  reprit  Poiré,  c'est  aujourd'hui  le  10  mars, 
c'est  aujourd'hui  un  jour  immortel ..  Permettrons-nous  aux 
traîtres  d'en  faire  un  jour  de  révolte  et  de  trahison? 

—  Non  !  non  !  répondit-on  de  tous  côtés. 

—  J'ai  pensé  comme  vous,  reprit  Poiré,  et  c'est  pour  le 
'  salut  de  la  patrie  en  danger  que  j'ai  eu  recours  à  la  fois  à 

l'intervention  magnanime  des  patriotes  dévoués  et  à  celle 
de  l'adjudant  général  Beysser,  que  j'ai  fait  requérir  de  me 
prêter  main-forte.  C'est  alors  que  la  volonté  du  peuple  s'est 
fait  entendre,  et  je  lui  ai  obéi,  comme  nous  devons  tous  lui 
obéir. 

Cette  dernière  phrase  prononcée  d'un  ton  menaçant  fut 
encore  couverte  par  les  applaudissements  de  la  populace. 

—  L'exécuteur  des  hautes  œuvres  vous  a  donc  accompa- 
gné? reprit  le  président,  qui,  ne  pouvant  réprimer  ces  féroces 
démonstrations,  faisait  semblant  de  ne  pas  les  apercevoir. 

—  Oui,  répondit  un  homme  du  peuple,  qui  d'une  main 
porlail  au  bout  d'une  longue  perche  une  culotte  déchirée, 
tandis  que  de  l'autre  il  brandissait  un  sabre  nu.  Oui,  nous 
l'avons  amené,  et  avec  lui  les  deux  coupables. 

—  Pourquoi,  reprit  le  président  avec  sévérité  et  en  parlant 
toujours  à  Guillaume  Poiré,  pourquoi  n'ont-elles  pas  été 
réintégrées  dans  la  prison  ? 


112 


LES    A  VENT  TIRES 


—  Parce  qu'on  prépare  une  trahison  !  s'écria  ce  même 
homme,  parce  qu'on  veut  l'aire  échapper  les  condamnées, 
parce  qu'on  veut  priver  le  peuple  de  sa  vengeance  !  Il  faut 
qu'elles  marchent  tout  de  suite  à  la  guillotine,  il  i'aut  que 
Delbenne  les  accompagne  et  que  le  bourreau  les  exécute. 

—  A  la  guillotine!  à  la  guillotine  !  crièrent  les  furieux  qui 
avaient  pénétré  dans  la  salle. 

Ce  cri  gagna  de  proche  en  proche,  descendit  l'escalier 
que  la  Ibule  avait  envahi,  et  la  cour  retentit  immédiate- 
ment de  hurlements  prolongés  disant  :  A  la  guillotine  !  à  la 
guillotine  ! 

A  ce  moment,  Saturnin,  qui  était  près  de  l'une  des  fe- 
nêtres, se  pencha  pour  regarder  dans  la  cour,  pendant  que 
les  membres  de  la  municipalité  restaient  immobiles  et  silen- 
cieux. Le  misérable  bourreau  était  assis  par  terre,  la  tête 
basse,  mais  sans  pouvoir  dérober  aux  regards  avides  qui 
l'entouraient  les  larmes  qui  coulaient  de  ses  yeux.  Marie- 
Jeanne,  à  genoux  dans  la  charrette,  cachait  son  visage  dans 
les  phs  de  la  robe  de  Marguerite,  tandis  que  celle-ci,  debout, 
le  front  haut,  le  regard  assuré,  répondait  aux  vociférations 
et  aux  menaces  de  la  foule  par  une  sourire  de  mépris. 

—  Mais  on  va  les  égorger  !  s'écria  imprudemment  Sa-  • 
turnin. 

Guillaume  Poiré  l'aperçut;  et  un  sourire  féroce  glissa  sur 
ses  lèvres. 

—  Qu'on  fasse  monter  ici  l'exécuteur  des  hautes  œuvres, 
reprit  le  président,  et  qu'on  introduise  aussi  les  condamnées 
dans  cette  salle.  Citoyens,  ajouta-t-il  en  se  levant,  la  muni- 
cipalité connaît  ses  devoirs  ;  elle  les  remplira,  soyez-en  cer- 
tains, et  forcera  à  les  remplir  ceux  qui  voudraient  se  sous- 
traire à  la  rigueur  de  leur  mission.  Adjudant-général  Beysser, 
faites  évacuer  la  salle  des  séances,  s'écria-t-il  avec  autorité, 
et  amenez  ici  les  condamnées  et  l'exécuteur  des  hautes  œu- 
vres. 

—  Non  î  non  !  répondirent  quelques  voix  en  tumulte. 
Beysser  tira  son  sabre,  et,  s'avançant  vers  les  mutins,  leur 

dit  d'une  voix  tonnante  : 

—  Si  vous  voulez  que  les  autres  obéissent  à  la  loi,  com- 
mencez par  y  obéir  vous-mêmes  ! 

Et  sans  attendre  la  réponse  des  mutins,  il  ordonna  à  ses 


DE    SATURNIN    FIGHET.  118 

soldats  de  les  repousser  hors  do  la  salle  des  séances,  et  s'a- 
vança le  premier  contre  eux  le  sabre  au  poing. 

—  N'oubliez  pas  que  le  peuple  attend  !  crièrent  quelques 
hommes  en  se  retirant. 

Beysser  repoussa  la  foule  jusque  dans  la  cour.  Arrivé  là, 
il  fit  descendre  les  deux  condamnées  de  la  charrette,  on  déta- 
cha Marchand,  une  compagnie  prit  position  au  travers  des 
portes  de  l'hôtel,  et  Beysser  regagna  la  salle  des  audiences 
avec  les  nouveaux  personnages  qu'il  avait  été  chercher  d'a- 
près les  ordres  de  la  municipalité. 


XII 


Cependant  Guillaume  Poiré  s'était  approché  de  Saturnin 
Fichet. 

—  Quand  cette  affaire  sera  finie,  lui  avait-il  dit,  nous  ar- 
rangerons la  tienne. 

L'air  de  Guillaume  donna  à  réfléchir  à  Saturnin,  mais  il 
n'était  plus  lonips  de  s'échapper  :  on  avait  fermé  les  portes  de 
la  cour  et  on  avait  introduit  dans  la  salle  des  séances  les  vic- 
times que  Beysser  venait  de  soustraire  à  la  fureur  de  la  po- 
pulace. Delbenne  et  Mathurin  Fichet  étaient  restés  aussi. 
Marie-Jeanne  se  détourna  en  voyant  Saturnin,  et  Marguerite 
attacha  sur  lui  un  long  regard  comme  pour  contempler  en- 
core une  fois  la  vivante  image  de  celui  qu'elle  avait  tant 
aimé.  Lemaitre  semblait  devenu  idiot.  Cependant  le  prési- 
dent avait  repris  sa  place. 

—  Eh  bien  !  citoyen  Delbenne,  dit-il  en  s'adressant  enfin 
au  capitaine,  je  pense  vous  avoir  montré  combien  nous  sa- 
vons apprécier  les  services  que  vous  avez  rendus  à  la  cause 
publique,  en  ne  vous  interrogeant  pas  devant  des  hommes 
dont  l'exaltation  eût  pu  prêter  à  vos  paroles  un  sens  que  vous 
ne  voudriez  peut-être  pas  leur  donner;  mais  maintenante 

7. 


114  LES    AVENTURES 

j'espère  que  vous  nous  direz  d'où  vient  votre  refus  de  rem- 
plir les  ordres  de  la  commune  ? 

—  Messieurs,  repartit  Delbenne  d'une  voix  triste,  mais 
grave,  si  trois  ans  de  ma  vie  passés  à  poursuivre  les  ennemis 
de  la  république,  si  plus  de  vingt  combats  soutenus  contre 
les  révoltés,  si  de  nombreuses  blessures  reçues  dans  ces  pé- 
rilleuses expéditions  m'ont  valu,  comme  vous  le  dites,  votre 
estime,  j'en  demande  une  seule  preuve  ;  et  peut-être,  ajouta- 
t-il  d'une  voix  amère,  ai-je  le  droit  de  vous  la  demander,  car 
de  moindres  services  et  de  moins  longs  que  les  miens  ont 
obtenu  à  d'autres  un  grade  et  des  réconpenses  qui  m'étaient 
dus. 

—  Si  c'est  pour  moi  que  vous  dites  cela,  capitaine  Del- 
benne, reprit  Beysser,  vous  avez  tort,  attendu  que  je  n'ai 
rien  demandé  et  que  je  n'ai  empêché  personne  de  préférer 
vos  services  aux  miens. 

—  Ce  n'est  pas  pour  vous  que  je  le  dis,  reprit  Delbenne, 
mais  pour  ceux  qui  m'ont  fait  votre  inférieur  quand  ce 
serait  à  moi  de  vous  donner  des  ordres. 

—  Nous  savons  qu'on  a  été  injuste  envers  vous,  dit  le 
président,  et  vous  pouvez  être  sûr  que  cette  injustice  sera 
réparée. 

—  Eh  bien,  dit  Delbenne,  l'accasion  est  toute  venue,  dis- 
pensez-moi du  service  que  je  devais  faire  aujourd'hui,  et 
ne  me  demandez  pas  la  raison  de  mon  refus. 

—  C'est  impossible,  reprit  le  président,  nous  ne  pouvons 
vous  dispenser  de  ce  service,  qu'autant  que  les  raisons  que 
vous  nous  donnerez  pourront  être  répétées  au  peuple  et 
satisfaire  à  ses  justes  exigences. 

—  S'il  en  est  ainsi,  dit  Delbenne,  faites-moi  arrêter,  faites- 
moi  juger,  car  je  ne  répondrai  pas. 

—  Gomme  il  vous  plaira,  capitaine,  répondit  le  président; 
c'est  vous  qui  l'aurez  voulu.  Et  vous,  ajoula-t-il  en  se  tour- 
nant du  côté  du  bourreau,  n'avez-vous  pas  refusé  aussi  de 
faire  votre  devoir  ? 

—  Oui,  dit  Marchand  d'un  ton  sombre,  je  l'ai  refusé,  je 
le  refuse  et  je  le  refuserai  toujours. 

—  Et  comme  le  capitaine  Delbenne,  sans  doule,  vous  pré- 
tendez taire  la  cause  de  votre  refus? 

—  Jamais  vous  ne  la  saurez,  reprit  Marchand. 


DE    SATURNIN    FICHET.  lU 

—  Ceci  devient  étrange,  citoyens,  dit  l'un  des  membres 
de  la  municipalité,  et  cela  doit  nous  faire  supposer  que  quel- 
ques complots  se  trament  dans  l'ombre  contre  la  liberté.  Ce 
sont  deux  traîtres  î 

—  Envoyez-moi  seul  contre  une  armée  d'insurgés ,  dit 
Delbenne,  et  j'irai. 

—  Qu'on  me  livre  trente  têtes  par  jour,  reprit  Marchand 
d'un  air  sinistre,  et  je  les  ferai  tomber;  mais  pas  celle-là, 
ajoula-t-il  en  se  détournant. 

—  Quelles  sont  donc  ces  condamnées,  dit  le  président,  et 
quels  rapports  y  a-t-il  entre  elles  et  ces  deux  hommes? 
Nous  allons  les  interroger,  et  peut-être  obtiendrons-nous 
d'elles  une  réponse  catégorique  à  nos  questions. 

La  première  à  laquelle  il  s'adressa  était  Marie- Jeanne. 

—  Connaissez-vous  cet  homme?  dit  le  président  en  lui 
montrant  Marchand. 

—  Oui,  répondit-elle  :  je  le  connais  pour  être  le  bourreau, 
depuis  qu'on  la  garrotté  sur  notre  charrette  pour  avoir  re- 
fusé de  nous  exécuter. 

—  Mais,  celui-ci,  ajouta  le  président  en  lui  montrant 
Delbenne ,  ne  le  connaissez-vous  pas  ? 

Marie-Jeanne  regarda  Delbenne,  qui  resta  immobile  et  les 
yeux  baissés. 

—  Non,  dit-elle  alors  avec  dédain,  non,  je  ne  le  connais 
])ns. 

—  Tu  te  trompes,  Marie-Jeanne,  dit  Guillaume  Poiré,  tu 
le  connais  :  il  était  avec  Morillon  le  soir  où  tu  as  assassiné 
ton  frère  ;  il  savait  ton  crime,  et  il  t'a  laissée  libre,  et  lors- 
que l'on  t'a  jugée  pour  ce  crime,  il  n'est  pas  venu  déposer 
contre  loi. 

—  Pourquoi  avez-vous  agi  ainsi,  capitaine?  dit  le  prési- 
dent. 

—  Parce  qu'il  était  l'amant  de  la  fratricide,  repartit  Guil- 
laume Poiré  avec  emphase. 

—  Est-ce  vrai?  dit  le  président. 

—  Oui,  c'est  vrai,  répondit  Delbenne  en  s'arrachant  à 
son  abattement:  s'il  y  avait  quelque  justice  au  tribunal 
révolutionnaire,  cette  malheureuse  eût  dû  être  acquittée, 
car  c'est  en  voulant  ouvrir  sa  maison  aux  républicains 


116  LES    AVENTURES 

qu'obligée  de  se  défendre  contre  les  brutalités  de  son  frère, 
elle  l'a  involontairement  atteint  d'un  coup  mortel. 

—  Ceci  change  la  question,  dit  le  président,  et  si  le  ci- 
toyen Delbenne  veut  jurer... 

Delbenne  levait  la  main  et  s'apprêtait  à  parler  quand 
Marie-Jeanne  l'arrêta  tout  à  coup. 

— ■  Merci,  Delbenne,  fit-elle  avec  hauteur,  merci,  il  n'est 
plus  temps.  Quand  tu  m'as  trouvée  mourante  à  la  ferme  de 
François  Robertin,  et  que  je  t'ai  demandé  une  arme  pour 
m'achever,  il  fallait  me  la  donner;  si  tu  l'avais  fait,  je  ne 
monterais  pas  aujourd'hui  sur  l'échafaud,  et  toi  tu  ne  crain- 
drais pas  de  voir  mourir  celle  que  tu  as  livrée  toi-même  au 
bourreau;  tu  ne  te  serais  pas  compromis  en  refusant  de  faire 
ton  métier  de  gardien  de  la  guillotine,  tu  ne  m'aurais  pas 
humiliée  en  prenant  si  tardivement  et  si  inutilement  ma  dé- 
fense, et  tu  n'aurais  pas  manqué  au  premier  des  devoirs 
d'un  homme  d'honneur,  comme  tu  viens  de  le  faire,  en 
disant  devant  tout  le  monde  que  j'avais  été  ta  maîtresse. 

Delbenne  baissa  la  tête  sans  répondre  ;  Marie-Jeanne  se 
tourna  du  côté  des  magistrats  et  s'écria  avec  une  violente 
exaltation  : 

—  Soyez  justes,  citoyens,  cet  homme  m'a  déshonorée,  et 
cet  homme,  en  me  déshonorant,  m'a  poussée  au  crime  pour 
lequel  j'ai  été  condamnée;  n'est-il  pas  juste  que  celui  qui 
m'a  valu  ce  malheur  et  cette  infamie  me  mène  mourir,  et 
alors  même  que  ce  ne  serait  pas  son  devoir,  n'en  ferez-vous 
pas  son  châtiment  ? 

Les  magistrats  se  regardaient  étonnés  de  cette  fière  réso- 
lution. Pendant  ce  temps,  Marchand  regardait  aussi  Mar- 
guerite d'un  air  éperdu  et  suppliant.  Il  semblait  lui  deman- 
der grâce;  mais  à  peine  la  pauvre  Marie-Jeanne  eut-elle  fini 
de  parler  que  Marguerite  reprit  : 

—  Elle  a  raison,  citoyens,  chacun  aujourd'hui  doit  faire 
son  devoir.  Celui  des  victimes  est  de  bien  mourir,  et  nous 
sommes  prêtes  toutes  deux;  celui  des  vaillants  soldats  de  la 
république  est  de  servir  d'escorte  à  des  prisonniers  et  de 
garde  d'honneur  aux  échafauds.  Que  le  capitaine  Delbenne 
l'accomplisse.  Quant  au  devoir  des  bourreaux,  c'est  de  cou- 
per des  têtes...  et  j'attends  que  cet  homme  vienne  remplir  le 
sien  î  ajouta-t-elle  en  désignant  son  père. 


I 


DE    SATURNIN  FICHET.  117 

—  Jamais!  Marguerite!  jamais!  s'écria  Marchand  en  se 
traînant  vers  elle. 

—  Vous  connaissez  donc  cette  femme?  dit  le  président. 
Marchand  se  tut...  Marguerite  le  mesura  du  regard  avec 

un  sourire  de  mépris. 

—  Oh!  oui,  reprit-elle  avec  une  farouche  résolution,  il  me 
connaît!...  il  me  connaît,  et  il  a  été  sans  pitié  lorsque  je  lui 
demandais  grâce  pour  celui  que  j'aimais;  il  a  été  sans  pilié 
tant  qu'il  a  espéré  que  le  désespoir  me  ferait  courher  la  tête... 
mais  maintenant  qu'il  faut  la  faire  tomber,  il  a  peur  et  il  re- 
fuse; mais  heureusement  il  n'est  pas  permis  au  bourreau  de 
choisir  ses  victimes. 

—  Non,  s'écria  Marchand,  mais  il  est  permis  à  un  père  de 
préférer  la  mort  à  l'horreur  d'être  le  bourreau  de  sa  fille. 

Cette  déclaration  jeta  un  nouvel  étonnement  et  une  terreur 
glacée  dans  l'assemblée.  Les  magistrats  n'osaient  pas  ordon- 
ner un  si  épouvantable  sacrifice.  A  ce  moment,  Guillaume 
Poiré,  qui  se  taisait  depuis  quelque  temps,  reprit  la  parole. 
Ses  yeux  brillaient  d'un  éclat  sanglant,  une  écume  rougeà- 
tre  bordait  ses  lèvres  minces. 

—  La  patrie  est  en  danger  !  s'écria-t-il  d'une  voix  stri- 
dente, il  faut  que  ces  femmes  soient  exécutées.  Oubliez-vous, 
ajouta-t-il  avec  une  rage  croissante  et  en  montrant  Margue- 
rite, oubliez-vous  que  celle-ci  a  épouvanté  ses  juges  par 
l'audace  de  ses  aveux;  elle  s'est  vantée  d'avoir  participé  de 
tout  son  pouvoir  à  la  conspiration  de  la  Rouarie...  Le  peu- 
ple l'attend,  le  peuple  la  veut,  et  le  peuple,  en  voyant  les 
délais  apportés  à  sa  mort,  se  demande  si  les  autorités  sont 
les  complices  de  cet  infâme  complot.  Quant  à  celle-là,  dit-il 
en  désignant  Marie-Jeanne,  il  faut  aussi  qu'elle  meure  pour 
l'honneur  de  la  république  :  déjà  les  aristocrates  disent  de 
toutes  parts  que  la  république  protège  l'assassinat  quand  il 
est  commis  au  profit  de  ses  amis.  Si  vous  épargnez  la  maî- 
tresse de  Delbenne,  ces  propos  des  aristocrates  ne  seront 
plus  une  calomnie,  mais  une  vérité.  Il  faut  que  ces  femmes 
meurent  et  à  l'instant  même,  il  faut  que  chacun  fasse  son 
devoir...  Nul  sentiment  ne  doit  passer  avant  celui  de  la  pa- 
trie, et  Brutus,  condamnant  son  fils  à  mort,  doit  servir 
d'exemple  à  ceux  dont  l'àme  trop  faible  s'abandonne  aux  lâ- 
ches tendresses  de  l'amour  et  de  la  paternité. 


118  LES    AVENTURES 

Les  gardes  nationaux  applaudirent  à  cette  violente  apos- 
trophe en  style  maratiste.  La  municipalité  vit  qu'il  fallait 
céder. 

— -  Eh  bien  !  dit  le  président,  justice  sera  faite.  Adjudant 
Beysser,  conduisez  ces  femmes  à  la  place  du  Bouffay. 

A  peine  le  président  avait-il  prononcé  ces  paroles,  qu'un 
tumulte  effroyable  s'éleva  dans  la  cour;  les  portes  furent  de 
nouveau  forcées  et  envahies  aux  cris  de  :  A  la  guillotine  1  à 
la  guillotine!  Presque  aussitôt  un  homme  fend  la  foule... 
c'est  Barthe;  il  s'élance  au  milieu  de  la  salle,  et,  promenant 
autour  de  lui  des  yeux  fauves  et  élincelants,  il  s'écrie  : 

—  Que  viens-je  d'apprendre,  citoyens!  Quoi!  les  compli- 
ces de  la  Rouarie  vivent  encore,  lorsque  déjà  la  sainte  guil- 
lotine a  effacé  du  nombre  des  vivants  les  brigands  qui  av  aien 
voulu  désoler  ce  pays  par  la  guerre  civile  ! 

—  Grand  Dieu!  s'écrie  malgré  lui  Saturnin,  Thérèse 
Moëllien... 

—  La  fille  Moëllien,  reprit  Barthe,  Fontevieux,  Laguyo- 
marais,  la  fille  Louise  Desilles  (c'était  la  noble  Angélique, 
dont  ils  ignoraient  le  nom),  Limoëlan  et  vingt-huit  autres, 
tous  ont  payé  ce  crime  de  leur  tête.  Paris,  en  les  frappant 
avec  la  rapidité  de  la  foudre,  a  voulu  protéger  vos  départe- 
ments que  menaçaient  leurs  menées  incendiaires;...  et  vous, 
vous  hésitez  !  Faut-il  donc  que  je  retourne  à  Paris  pour  y  dire 
que  le  département  de  la  Loire-Inférieure  abandonne  la 
cause  du  peuple  et  fuit  lâchement  au  moment  du  danger? 
Car  vous  ne  savez  donc  pas  qu'à  l'heure  où  vous  êtes  ici 
paisiblement  assemblés,  les  contre-révolutionnaires  et  les 
aristocrates  se  lèvent  de  tous  côtés!  Vous  ne  savez  donc  pas 
que  pour  arriver  jusqu'ici  il  m"a  fallu  traverser  des  villages 
où  l'on  a  arboré  le  drapeau  blanc  ! 

A  cette  déclaration,  tout  le  monde  se  lève.  Alors  Barthe, 
parodiant. le  mot  célèbre  de  Mirabeau  parlant  de  la  banque- 
route, s'écrie  d'une  voix  de  tonnerre  : 

—  L'insurrection  est  debout,  elle  vous  entoure,  elle  vous 
presse,  elle  bat  vos  portas  au  cri  de  vive  le  roi,  et  vous  dé- 
libérez ! 

A  celle  apostrophe,  le  président  s'écrie  : 
— ■  Faites  votre  devoir  ! 


DE    SATURNIN    FIGHET.  Il9 

—  A  la  guillotine  l'aristocrate  !  reprend  la  foule  avec  fu- 
reur. 

—  Marche,  capitaine  Delbenne  !  s'écrie  Poiré. 

Delbenne  oublie  Marie-Jeanne  en  apprenant  que  l'insur- 
rection menace  Nantes;  il  reprend  son  sabre  des  mains  de 
Beysser.  Le  malheureux  Marchand,  éperdu,  reste  seul  incer- 
tain et  tremblant. 

—  Allons!...  allons!...  s'écrie  Marguerite,  hàtons-nous! 
La  Rouarie,  Thérèse,  Césaire  et  les  autres  m'attendent  au 
ciel...  Hàtons-nous...  pour  que  je  leur  apporte  la  nouvelle  que 
le  règne  des  tyrans  touche  à  son  terme.  Vive  le  roi  et  meure 
la  république!  s'écrie-t-elle. 

A  ce  cri  répondent  les  plus  féroces  vociférations.  Le  peu- 
ple veut  s'emparer  de  Marguerite  :  mais  elle  se  place  d'elle- 
même  au  milieu  des  soldats. 

—  L'échafaud  m'attend  et  je  le  réclame  !  s'écrie-t-elle. 
Beysser  et  Delbenne,  à  la  tète  de  soldats,  font  reculer  la 

foule  qui  cependant  s'est  emparée  du  malheureux  Marchand 
et  qui  le  pousse  avec  brutalité  du  côté  de  l'extérieur  en  lui 
disant  : 

—  A  ton  ouvrage!...  va... 

On  traversa  ainsi  la  première  salle  et  bientôt  on  atteignit 
1  escalier.  Alors  commença  un  nouveau  tumulte.  Les  hommes 
(jui  avaient  suivi  Barthe,  apprenant  qu'enfin  les  coupables 
vont  être  exécutés,  descendent  avec  rapidité  et  portent  l'heu- 
reuse nouvelle  à  la  multitude  demeurée  dans  la  cour  et  dans 
l(^s  rues  adjacentes.  L'annonce  d'une  victoire  sur  les  armées 
coalisées  eût  été  moins  joyeusement  reçue.  Des  cris,  des 
acclamations,  des  vivats  éclatent  de  tous  côtés,  et  lorsque 
les  deux  malheureuses  condamnées  paraissent,  un  effroyable 
tonnerre  d'applaudissements  les  accueille. 

Quelques  voix  demandent  le  bourreau,  et  l'on  force  Tin- 
fortuné  Marchand  à  monter  sur  l'odieuse  charrette.  Alors 
la  marche  commence  au  milieu  des  chants  de  triomphe, 
des  transports  de  joie,  des  danses  et  des  hurlements  de  la 
populace. 

Cependant  Delbenne  et  Beysser  s'étaient  éloignés  pour 
reprendre  le  commandement  de  leurs  soldats.  Saturnin 
comprit  qu'il  ne  fallait  pas  compter  sur  ses  témoins  pour 
ce  jour-là,  et  quitta  la  municipalité.  Mais,  à  vrai  dire,  ce 


120  LES    AVENTURES 

n'était  pas  la  pensée  de  son  mariage  qui  l'occupait  à  ce 
moment.  La  scène  qui  venait  de  se  passer,  celle  qui  allait 
se  dénouer  à  quelques  pas,  pesaient  sur  son  esprit.  Il  mar- 
chait au  hasard  comme  un  homme  ivre,  sans  savoir  où  il 
allait;  il  ne  voyait  point  les  femmes  tremblantes  et  effarées 
rentrer  dans  leurs  maisons  ;  il  ne  voyait  pas  les  hommes  en 
sortir  tout  armés.  Il  n'entendait  pas  la  générale  qui  battait 
au  loin  et  qui  passait  près  de  lui  promenant  dans  toute  la 
ville  son  appel  triste  et  désolé.  Il  n'entendait  pas  le  tocsin 
qui  sonnait  incessamment  dans  les  clochers.  Tous  ses  re- 
gards, toute  son  attention,  toute  sa  vie,  étaient  fixés  sur 
l'image  de  ce  père  condamné  à  exécuter  sa  fille.  Il  croyait 
avoir  repris  le  chemin  de  sa  maison,  et  il  cherchait  à  s'arra- 
cher à  cette  affreuse  pensée,  lorsque,  entraîné  par  la  foule, 
il  arriva  ainsi  jusqu'à  la  place  du  Bouffay,  où  l'avait  précédé 
la  charrette  emportant  l'exécuteur  et  les  deux  victimes.  Au 
moment  où  Saturnin  mit  le  pied  sur  le  pavé  de  cette  place 
sanglante,  un  hurlement  si  féroce  ébranlait  les  airs  que  le 
malheureux  s'arrêta  et  leva  la  tête.  Il  était  en  face  de  la 
guillotine.  La  sanglante  bascule  se  relevait,  et  Marguerite 
était  seule,  debout  sur  l'échafaud.  Un  homme  présentait  au 
peuple  une  tête  coupée.  C'était  celle  de  Marie-Jeanne  ! 

Saturnin  chancela  et  tomba  appuyé  contre  un  mur;  mais 
ce  charme  épouvantable  qui  enchaîne  le  regard  de  l'homme 
à  ce  qui  le  torture,  cloua  pour  ainsi  dire  les  yeux  de  Saturnin 
sur  l'infernale  machine.  Il  regardait  Marguerite ,  qui,  le 
visage  calme,  le  sourire  à  la  bouche  et  les  yeux  pleins  d'en- 
thousiasme, se  présentait  aux  aides  de  l'exécuteur  comme 
une  fiancée  s'abandonne  aux  mains  qui  vont  présider  à  sa 
parure.  Marchand  était  debout  derrière  elle,  son  visage  était 
pourpre,  ses  yeux  sortis  de  leur  orbite  jetaient  sur  la  foule 
un  regard  immobile  et  sans  raison.  Cependant  l'œuvre  des 
aides  fut  bientôt  achevée.  Marguerite  était  liée  sur  la  plan- 
che fumante  encore  du  sang  de  Marie-Jeanne.  La  bascule 
s'abaissa  et  présenta  la  tête  au  couteau.  Aussitôt  les  aides 
se  reculèrent  pour  laisser  à  Marchand  le  soin  de  venir  dé- 
tacher le  cordon  qui  soutenait  en  l'air  le  glaive  pesant  de 
la  guillotine.  Ils  l'avertirent  qu'il  était  temps,'-  mais  il  de- 
meura immobile,  et  la  populace  se  mit  à  l'appeler  avec 
d'enVovablos  luuiomenls. 


DE    SATURNIN    FICHET.  121 

Comme  si  ces  cris  eussent  éveillé  le  bourreau  au  milieu 
de  son  désespoir,  il  releva  la  tète,  fit  un  pas,  tendit  le  bras 
pour  détacber  le  fatal  cordon;  mais  tout  à  coup  il  chan- 
cela, tourna  sur  lui-même,  et  tomba  sur  le  plancher  de 
l'échafaud . 

Marguerite,  cependant,  attendait  le  coup  mortel. 

—  Le  bourreau  !  le  bourreau  !  cria-t-on  de  tous  côtés. 

—  Il  est  mort,  répondit  un  des  aides  du  haut  de  l'écha- 
faud. 

Et  tout  aussitôt  les  sifflets  et  les  huées  d'éclater,  car  le 
peuple  avait  été  privé  de  la  grande  joie  qu'il  se  promettait 
en  voyant  un  père  exécuter  sa  fille.  On  se  rua  vers  l'écha- 
faud, la  ligne  de  soldats  qui  l'entourait  fut  brisée,  quelques 
forcenés  gravirent  l'échelle,  ils  repoussèrent  les  aides,  les 
précipitèrent  du  haut  de  la  guillotine  et  se  mirent  à  en- 
tonner la  Carmagnole  en  dansant  sur  l'estrade. 

Marguerite  attendait  toujours. 

~  Achevez-la!  achevez-la  1  crièrent  quelques  voix  pi- 
toyables. 

Mais  les  monstres  qui  s'étaient  emparés  de  la  guillotine 
trouvaient  trop  de  joie  à  laisser  ainsi  languir  leur  victime, 
et  voulant  montrer  au  peuple  comment  ils  s'entendaient 
à  venger  la  république  de  ses  ennemis,  ils  relevèrent  la 
bascule,  de  façon  qu'on  pût  voir  en  face  le  visage  de  la 
malheureuse  Marguerite. 

Elle  était  calme,  et  un  fier  sourire  animait  encore  ses 
lèvres.  A  cet  instant,  les  gendarmes,  refoulés  par  la  po- 
pulace, se  précipitèrent  à  leur  tour  vers  l'échafaud,  et  ils 
eurent  bientôt  chassé  les  misérables  qui  l'occupaient,  et 
l'ordre  parut  se  rétablir  un  moment.  Des  cris  tumultueux, 
dictés  parla  fureur  d'une  part,  par  la  pitié  de  l'autre,  de- 
mandaient qu'on  achevât  l'exécution  ;  mais  le  bourreau 
était  mort,  les  aides  exécuteurs  avaient  disparu,  et  aucun 
de  ceux  qui  portaient  l'uniforme  n'eût  voulu  salir  sa  main 
au  contact  du  cordon  qui  tenait  la  mort  suspendue. 

Marguerite  attendait  toujours  ! 

Tout  à  coup  les  tambours,  dont  la  populace  n'avait  pu 
entendre  le  bruit  qu'elle  étouffait  sous  ses  cris,  pénétrèrent 
de  tous  côtés  sur  la  place  du  Bouffay  en  battant  la  géné- 
rale. En  même  temps  une  compagnie  de  la  garde  nationale, 
II.  8 


122  LES  AVENTURES 

courant  au  poste  qu'on  venait  de  lui  assigner,  passe  en 
criant  : 

—  Aux  armes  !  voilà  les  brigands  ! 

Le  bruit  des  tambours,  les  cris  des  soldats,  l'aspect  d'une 
pièce  de  canon  que  les  artilleurs  amènent  au  pas  de  course, 
tout  cela  produit  sur  la  multitude  une  terreur  si  soudaine, 
qu'elle  s'échappe  par  toutes  les  issues  en  criant  : 

—  Aux  armes,  aux  armes  !  voilà  les  brigands  ! 
Cependant  Saturnin  était  resté  immobile  à  sa  place  ;  le 

flot  des  fuyards  le  heurte,  le  pousse  ;  il  n'entend  rien  et  ne 
tente  rien,  tant  est  puissante  la  fascination  qu'exerce  sur 
lui  l'aspect  de  cette  tète  promise  à  la  mort. 

La  place  était  déjà  vide,  quelques  gendarmes  seuls,  de- 
meurés au  pied  de  l'échafaud ,  se  demandaient  ce  qu'il 
fallait  faire,  lorsque  tout  à  coup,  au-dessus  des  murmures 
lointains  des  tambours  et  du  peuple.  Saturnin  entend  une 
voix  qui  crie  : 

—  Mon  Dieu,  mon  Dieu  !  n'aurez-vous  pas  pitié  de  moi  ! 
C'était  Marguerite  qui  attendait  toujours  ! 

A  cette  voix  un  vertige  furieux  s'empare  de  Saturnin  ; 
il  court  vers  l'échafaud,  y  monte  à  son  tour.  Les  gendar- 
mes, le  prenant  pour  un  de  ces  forcenés  qui,  au  besoin, 
usurpent  l'office  du  bourreau,  le  laissent  passer,  espérant 
que  la  férocité  de  cet  homme  va  les  arracher  à  leur  em- 
barras ;  mais  Saturnin,  à  peine  arrivé  sur  la  plate-forme, 
se  sert  de  la  force  athlétique  dont  il  était  doué,  brise  les 
courroies  qui  retenaient  la  victime,  l'enlève  sur  ses  épau- 
les, et,  chargé  de  ce  précieux  fardeau,  il  descend  l'échelle 
fatale. 

Les  gendarmes  se  précipitent  à  sa  rencontre  pour  l'ar- 
rêter; mais  tout  à  coup  Delbenne  parait  criant  :  En  avant! 
on  attaque  les  faubourgs.  Les  soldats  le  suivent,  satisfaits 
de  n'avoir  pas  à  rendre  à  la  guillotine  la  victime  qui  vient 
de  lui  échapper.  Saturnin  passe  donc,  et  gagne  une  rue 
détournée.  Le  désordre  lui  permet  de  poursuivre  sa  marche, 
car  de  tous  côtés  ce  sont  des  hommes  qui  courent  aux  ar- 
mes, des  femmes  emportant  leurs  enfants  dans  leurs  bras, 
si  bien  que  personne  ne  fait  attention  à  lui  ;  et  il  traverse 
ainsi  l'île  Feydeau,  gagne  les  ponts  et  court  comme  un 
insensé  du  côté  de  sa  demeure.  11  arrive  enfin  épuisé  de 


DE  SATURNIN    FICHET.  123 

fatigue,  haletant,  la  poitrine  prête  à  se  briser  sous  les  pul- 
sations violentes  de  son  cœur.  Des  cris  perçants  et  son 
nom  prononcé  d'une  voix  déchirante  l'appellent  tout 
à  coup;  il  laisse  échapper  son  précieux  fardeau,  il  court, 
et  un  spectable  horrible  s'offre  à  ses  yeux  :  sa  maison, 
qu'il  avait  quittée  quelques  heures  avant  si  calme  et  si 
souriante,  était  en  proie  aux  flammes. 

Rose,  sa  jeune  et  belle  fiancée,  se  montrait  à  l'une  des 
croisées  ouvertes,  et  appelait  vainement  à  son  aide.  Ce- 
pendant les  hommes  ne  manquaient  pas,  mais  déjà  ils 
étaient  sourds  à  tout  sentiment  d'humanité.  En  effet,  c'é- 
taient d'un  côté  les  paysans  des  environs  de  Pont-Rous- 
seau conduits  par  M.  de  Champagnolles,  et  de  l'autre  les 
gardes  nationaux  de  Nantes,  commandés  par  Guillaume 
Poiré,  engageant  les  uns  contre  les  autres  une  lutte  dés- 
espérée. 

La  maison  de  Saturnin  se  trouvait  au  centre  de  ces  deux 
groupes  qui  s'envoyaient  réciproquement  la  mort.  Saturnin 
oublie  qu'il  lui  faut  passer  entre  les  feux  des  royalistes  et  des 
républicains  pour  arriver  jusqu'à  sa  fiancée  ;  il  s'élance, 
mais  à  l'instant  même  un  coup  de  feu  parti  des  rangs  des 
gardes  nationaux  l'atteint  et  le  blesse.  La  douleur  l'arrête;  il 
se  relève,  il  essaie  encore  d'avancer,  mais  à  ce  moment  il 
voit  Rose  porter  la  main  à  son  front,  il  voit  le  sang  inonder 
son  visage,  elle  chancelle,  elle  tombe,  et  de  son  dernier  re- 
gard, de  son  dernier  geste,  elle  désigne  à  Saturnin  celui  qui 
l'a  frappée  ;  il  se  retourne  ivre  de  douleur  et  de  vengeance, 
et  reconnaît  Guillaume  Poiré.  C'en  était  fait  du  misérable  si 
tout  à  coup  les  paysans,  entraînés  par  M.  de  Ghampagnolles, 
ne  se  fussent  élancés  vers  Saturnin  et  ne  l'eussent  enlevé 
pendant  que  les  gardes  nationaux  reculaient  devant  cette 
attaque  imprévue. 

—  Rose,  Roscl...  criait  Saturnin  en  se  débattant  parmi 
ceux  qui  l'avaient  arrêté,  Rose,  je  te  vengerai  ! 

Mais  bientôt  la  force  lui  manqua  et  il  tomba  évanoui. 

Quand  il  revint  à  lui,  il  était  assis  sur  le  revers  d'un  fossé, 
une  foule  de  paysans  l'entouraient,  et  devant  lui  se  tenaient 
Marguerite  et  M.  de  Ghampagnolles. 

—  Où  suis-je,  et  que  s'est-il  passé  ?  murmura  Saturnin. 
•— CoiiiS'  <!('  Pcrbruck,  répond  aussitôt  M.  de  Champa- 


124  LES  AVENTURES 

gnolles,  votre  père,  le  baron  de  Paradèze  et  le  brave  la 
Châtaigneraie  viennent  d'être  tués  à  l'attaque  de  Machecoul. 
Leur  sang  crie  vengeance  ! 

—  Et  celui  de  Rose  aussi,  ajouta  tout  bas  Marguerite. 

—  Mais  que  voulez-vous  donc  que  je  fasse  ?  dit  Saturnin 
l'œil  éperdu. 

—  Nous  voulons  que  vous  soyez  notre  chef,  lui  crie-t-on 
de  tous  côtés. 

On  lui  tend  des  armes,  et,  pendant  ce  temps,  Marguerite 
s'approche  de  lui  et  lui  dit  tout  bas  : 

—  Venez  !  il  n'y  a  plus  au  monde  que  nous  deux  qui  sa- 
chions ce  secret. 

—  Eh  bien  !  soit,  dit  Saturnin  en  se  levant  avec  un  élan 
furieux,  vive  le  roi,  et  meure  la  répubhque! 

—  Vive  le  comte  de  Perbruck  !  répondent  les  paysans. 

Ce  fut  ainsi  qu'une  fois  encore  Saturnin  se  trouva  engagé 
dans  cette  lutte  qu'il  avait  toujours  voulu  éviter. 

A  la  même  heure,  plus  de  huit  cents  communes  arboraient 
le  drapeau  blanc  et  commençaient  cette  guerre  terrible  qui 
coûta  tant  de  sang  à  la  France. 


XIII 


Un  an  s'était  écoulé  depuis  que  Saturnin,  arrivé  à  Nantes, 
avait  été  mêlé  malgré  lui  aux  complots  qui  se  tramaient  en 
silence  pour  le  soulèvement  des  provinces  de  l'Ouest.  Au  10 
mars  1793,  cette  insurrection  avait  enfin  éclaté,  et  les 
hommes  capables  avaient  surgi  pour  cette  guerre,  comme 
ils  avaient  surgi  quelques  années  auparavant  pour  les  déli- 
bérations de  la  Constituante  et  la  réforme  de  la  vieille  mo- 
narchie. Admirable  pays  que  la  France  !  toujours  prête  à 
tous  les  événements,  et  qui  porte  dans  son  sein  tous  les  cou- 
rages et  toutes  les  intelUgences. 


DE  SATURNIN    FICHET.  125 

Lorsque  Louis  XVI,  force  par  la  pénurie  du  trésor  à  en 
appeler  au  peuple,  se  résolut  à  convoquer  les  états  généraux, 
la  noblesse,  le  clergé,  la  cour,  se  demandaient  ce  qu'on 
pouvait  espérer  d'une  réunion  de  bourgeois  obscurs,  plus 
tard  ,  lorsque  les  états  furent  assemblés ,  ces  privilégiés 
s'obstinèrent  à  ne  voir  dans  cette  illustre  assemblée  qu'un 
ramassis  de  factieux  qu'il  fallait  chasser  à  coups  de  crava- 
che. Ce  fut  alors  que  la  Constituante  leur  répondit  par  Mira- 
beau, Barnave,  Bailly  et  cent  autres,  et  abattit  d'un  revers 
de  sa  main  les  privilèges  de  la  noblesse  et  du  clergé.  Elle 
laissa  la  monarchie  debout,  mais  tellement  affaiblie,  telle- 
ment minée  et  sapée  dans  ses  antiques  bases,  qu'il  était 
facile  de  prévoir  sa  chute. 

Le  pouvoir  qui  la  remplaça  eut  à  son  tour  ses  heures 
d'aveuglement.  Ainsi,  lorsqu'on  lui  signalait  de  tous  côtés 
les  projets  de  la  Vendée,  il  se  demandait  à  son  tour  où  étaient 
les  hommes  qui  pourraient  tenter  une  pareille  insurrection 
contre  la  France  entière.  L'insurrection  lui  répondit  par 
Bonchamp,  Stofflet,  Lescure,  Larochejaquelein,  Delbée,  et 
cent  autres  dont  les  noms  moins  illustres  peut-être  apparte- 
naient cependant  à  des  hommes  d'un  courage,  d'une  per- 
sévérance et  d'un  héroïsme  qui  les  eussent  mis  au  premier 
rang  dans  une  époque  moins  féconde  en  héros  de  tous 
genres. 

Un  an  s'était  à  peine  écoulé,  avons-nous  dit,  et  cent  com- 
bats divers  avaient  déjà  signalé  l'insurrection  des  insurgés 
de  l'Ouest.  A  Bressuire,  à  Machecoul,  à  Thouars,  à  Fontenay, 
à  Saumur,  à  Nantes,  à  Villiers,  dans  vingt  autres  endroits, 
les  Vendéens  avaient  fait  reculer  les  troupes  de  la  république 
et  leur  avaient  vendu  chèrement  d'incertaines  victoires.  Les 
généraux  vaincus  se  succédaient  rapidement.  Weslcrmann, 
Biron,  Santerre,  Beysser,  tous  ceux  qui  avaient  promis  la 
soumission  de  la  Vendée,  avaient  chacun  à  son  tour  reçu  de 
cruelles  leçons.  Enfin,  la  défaite  de  l'armée  de^Mayence,  qui 
devait  anéantir  en|  quelques  jours  cette  misérable  insur- 
rection, avait  donné  la  mesure  de  cette  guerre  à  laquelle  il 
ne  manqua  ni  le  courage  des  chefs  ni  celui  des  soldats,  ni  la 
science  militaire,  ni  l'audace  des  attaques;  mais  à  laquelle 
il  mantjua  im  homme  qui  résumât  dans  une  volonté  unique 
la  volonté  de  tous,  un  homme  qui  pût  faire  participer  l'armée 


126  LES  AVENTUBES 

entière  aux  succès  de  quelques-uns,  et  donner  à  ce  vaste 
mouvement  une  impulsion  unique,  persistante  et  toujours 
présente. 

Cet  homme  qui  manqua  aux  Vendéens,  la  Convention  le 
trouva  :  ce  fut  le  général  Marceau. 

Cependant  lorsqu'il  arriva  dans  les  provinces  insurgées, 
ce  n'était  déjà  plus  la  guerre  telle  qu'il  avait  pu  la  voir  sur 
les  frontières  françaises  et  telle  qu'elle  s'était  faite  dans  le 
pays  même. 

Il  y  avait  encore  des  combats,  il  y  avait  encore  des  ba- 
tailles ;  mais  il  y  avait  surtout  des  massacres.  Républicains 
et  royalistes  ont  vainement  essayé  de  répudier  les  hommes 
qui  se  rendirent  coupables  des  cruautés  inouïes  dont  les 
provinces  de  l'Ouest  furent  le  théâtre,  les  uns  et  les  autres 
ont  beau  faire,  Bouchu  appartenait  au  parti  royaliste,  comme 
Carrier  au  parti  républicain.  C'est  le  sort  des  guerres  civiles 
de  se  déshonorer  par  leurs  excès,  et  c'est  une  vérité  qu'il 
faut  reconnaître  avec  douleur,  c'est  que  les  mêmes  hommes 
qui  égorgent  impitoyablement  leurs  concitoyens,  armés  ou 
désarmés,  reculeraient  devant  la  pensée  de  commettre  de 
pareilles  atrocités  envers  des  ennemis  étrangers. 

Avant  de  reprendre  ce  récit,  nous  voudrions  bien  faire 
comprendre  à  nos  lecteurs  quelle  était  la  position  de  ces 
malheureuses  provinces  :  partout  dans  les  villes  la  mort  or- 
ganisée par  les  tribunaux  révolutionnaires,  partout  dans  les 
campagnes  les  paysans  armés,  et  des  deux  côtés  un  esprit 
de  rage  et  de  férocité  qui  semblait  avoir  oublié  les  mots  de 
victoire  et  de  défaite,  pour  les  remplacer  par  ceux  de  mas- 
sacre et  de  martyre.  Les  nobles  cris  de  ralliement  qui  me- 
naient d'ordinaire  les  Français  au  combat  avaient  été  rem- 
placés des  deux  côtés  par  un  seul  et  même  mot  : 

Tue  !  tue! 

On  ne  faisait  plus  de  prisonniers  sur  le  champ  de  bataille 
tant  qu'on  avait  la  force  de  les  immoler  ;  et  quand  il  fallait 
absolument  que  la  fatigue  arrêtât  les  vainqueurs,  la  mort 
des  vaincus  était  seulement  renvoyée  au  lendemain  ;  seule- 
ment, le  lendemain,  le  massacre  suspendu  la  veille  s'appelait 
exécution. 

Mais  ce  n'était  pas  tout,  la  cruauté  avait  fini  par  péné- 
trer jusque  dans  les  indifférents.  Une  partie  de  la  popu- 


DE   SATURNIN    FICHET.  127 

(ation,  également  fatiguée  des  excès  des  républicains  et 
des  royalistes  qui  vivaient  à  ses  dépens,  leur  distribuait 
une  exacte  et  sanglante  justice.  Malheur  aux  vaincus,  de 
quelque  parti  qu'ils  tussent,  lorsqu'ils  erraient  fugitifs  et 
poursuivis  dans  les  campagnes  du  Maine  et  de  l'Anjou,  les 
paysans  les  tuaient  sans  pitié,  comme  des  animaux  mal- 
faisanst  qui  la  veille  avaient  dévasté  leur  grange  et  pillé  leur 
basse-cour. 

En  effet,  depuis  longtemps  les  royalistes  eux-mêmas  ne 
trouvaient  plus  dans  les  campagnes  le  même  empresse- 
ment à  les  approvisionner,  et  il  leur  fallait,  pour  se  procu- 
rer des  vivres,  commettre  les  exactions  qu'il  avaient  tant 
reprochées  aux  républicains. 

Voilà  où  en  étaient  les  choses  à  la  fin  du  mois  de  décem- 
bre 1793. 

A  cette  époque,  la  ferme  du  vieux  François  Robertin  n'é- 
tait déjà  plus  qu'une  ruine.  Après  avoir  exterminé  le  père 
et  les  six  enfants,  les  républicains  avaient  détruit  la  de- 
meure par  l'incendie.  Cependant,  dans  la  même  salle  basse 
où  nous  avons  vu  M.  de  Perbruck,  M.  Paradèze  et  la  Châ- 
taigneraie se  cachant  après  la  mort  de  la  Rouarie,  gisait 
dans  un  coin  et  sur  un  tas  de  paille  pourrie  une  vieille 
femme  couverte  de  vêtements  déchirés.  Une  partie  du  pla- 
fond échappé  à  l'incendie  couvrait  en  le  menaçant  de  sa 
chute,  le  misérable  grabat  où  grelottait  la  misérable,  tan- 
dis que  le  vent,  qui  s'engouffrait  dans  la  chambre,  chassait 
sur  elle  une  pluie  froide  et  glacée.  Des  cendres  éteintes  an- 
nonçaient qu'il  yavait  eurécemmentdu  feu  dans  cette  de- 
meure, mais  la  pauvre  vieille  femme  n'avait  pas  eu  la  force 
de  l'entretenir. 

Tout  à  coup  elle  se  souleva  sur  sa  misérable  couche,  et 
parut  écouter  au  loin.  Alors  on  put  voir  son  visage.  Il  avait 
dû  être  d'une  beauté  remarquable,  et,  en  l'examinant  de 
près,  on  eût  deviné  aussi  que  la  douleur,  bien  plus  que 
l'âge,  en  avait  altéré  les  traits  et  creusé  les  rides. 

Elle  écouta  longtemps,  et  parut  se  convaincre  qu'on  ap- 
prochait. Mais  la  force  lui  manqua,  et  elle  retomba  sur  la 
paille  en  murmurant  quelques  paroles. 

Bientôt  après,  le  long  du  même  chemin  que  Barthe  et 
Morillon  avaient  suivi  pour  venir  de  la  ferme  de  Marie- 


128  LES  AVENTURES 

Jeanne  à  la  ferme  de  François  Roberlin,  on  vit  s'avancer 
une  longue  file  de  paysans  armés,  marchant  sans  ordre,  les 
pieds  nus,  les  vêtements  en  lambeaux ,  et  s'arrachant  à 
grand'peine  à  la  boue  épaisse  dans  laquelle  ils  plongeaient 
jusqu'à  mi-jambe. 

De  distance  en  distance,  quelques  hommes,  qu'à  leur  con- 
tenance, plus  encore  qu'à  leurs  habits,  on  reconnaissait 
pour  des  chefs ,  excitaient  les  traînards,  gourmandaient 
ceux  à  qui  la  fatigue  et  le  désespoir  faisaient  abandonner 
leurs  armes,  les  relevaient  s'ils  tombaient,  les  soutenaient 
s'ils  ne  pouvaient  avancer,  les  excitaient  ou  les  mena- 
çaient. 

C'était  à  la  fois  le  spectacle  le  plus  bizarre  et  le  plus  dé- 
solé. 

Quelques-uns  de  ces  hommes  étaient  vêtus  de  longues 
robes  noires  pillées  dans  quelque  présidial.  D'autres  étaient 
coiffés  de  chapeaux  de  femmes,  d'autres  de  turbans  enlevés 
au  théâtre  des  petites  villes  qu'ils  venaient  de  traverser, 
un  assez  grand  nombre  avaient  dépouillé  les  soldats  répu- 
blicains de  leurs  uniformes,  et  s'en  étaient  revêtus,  après 
les  avoir  tournés  à  l'envers.  Il  y  en  avait  de  drapés  dans 
des  couvertures  pour  tout  vêtement,  plusieurs  dans  de  sim- 
ples rideaux  de  ht.  Quelques  chevaux  sans  cavahers  venaient 
ensuite,  la  plupart  sans  selle  et  sans  bride  ;  puis,  au  miheu 
de  cette  troupe  en  désordre,  se  trouvaient  quatre  pièces  de 
canon  de  médiocre  calibre,  traînées  par  des  hommes  at- 
telés à  des  cordes  de  paille,  et  des  draps  roulés  en  guise  de 
traits;  enfin,  aux  derniers  rangs  deux  ou  trois  charrettes  sur 
lesquelles  étaient  le  peu  de  munitions  que  possédait  cette  mi- 
sérable troupe.  Aucun  blessé  n'y  avait  trouvé  place,  et  on  en 
voyait  avec  peine  quelques-uns  parmi  ces  malheureux  :  ceux 
qui  n'avaient  pu  suivre  avaient  été  abandonnés,  c'est-à-dire 
livrés  à  la  mort. 

A  la  tête  de  cette  troupe  marchait  un  homme  d'une  noble 
taille,  d'une  prestance  fière,  et  qui,  plongé  dans  de  profon- 
des réflexions,  semblait  ne  pas  s'apercevoir  des  obstacles  de 
la  route.  Il  portait  un  habit  bleu  sur  lequel,  au  côté  gauche 
de  la  poitrine,  était  brodée  une  croix  surmontant  un  cœur; 
il  avait  une  ceinture  de  soie  blanche  soutenant  une  paire  de 
pistolets  et  à  laquelle  pendait  un  sabre  pesant  à  lame  recour- 


DE  SATURNIN   FICHET.  129 

bée,  et  une  cocarde  blanche  ornait  son  chapeau.  C'était  Ma- 
rigny. 

De  temps  en  temps  il  regardait  en  arrière  pour  examiner 
cette  troupe  qui  le  suivait  dans  un  silence  désespéré.  Ils  arri- 
vèrent ainsi  jusqu'en  face  de  la  ferme.  Le  chef  s'arrêta,  la 
mesura  de  l'œil,  et  fit  signe  à  l'un  des  officiers  qui  mar- 
chaient sur  le  flanc  de  la  ligne.  Celui-ci  accourut. 

—  Cadi,  lui  dit-il,  nous  allons  camper  ici  quelques  heures. 
Qu'on  se  pose  et  qu'on  mange. 

—  Ils  mangeront  donc  le  peu  de  cartouches  qui  leur  res- 
tent, répondit  Cadi.  Pourquoi  n'allons-nous  pas  jusqu'à 
Blain? 

—  Henriot  et  Lyrot  y  sont  avec  plus  de  quatre  mille  hom- 
mes, et  doivent  avoir  épuisé  le  pays.  Qu'on  tue  les  chevaux 
et  qu'on  les  mange. 

L'ordre  donné  par  Marigny  fut  aussitôt  exécuté  par  la  co- 
lonne ;  on  se  réunit  en  masse  au-devant  de  la  ferme,  pendant 
que  des  vedettes  étaient  placées  de  loin  en  loin  dans  les  ave- 
nues du  bois.  On  coupe  des  branches  aux  haies  voisines  et 
on  allume  des  feux  de  tous  cotés.  Déjà  on  avait  distribué  les 
chevaux  pour  être  tués  et  dépecés. 

Pendant  tout  ce  temps,  Marigny  était  demeuré  devant  la 
porte  de  la  ferme  donnant  les  ordres  nécessaires,  s'assurant 
qu'on  ferait  tout  ce  qu'il  était  possible  de  faire.  Une  heure  à 
peu  près  se  passa  de  cette  façon.  Alors  il  appela  près  de  lui 
le  même  officier  auquel  il  avait  déjà  parlé  et  lui  dit  : 

—  Cadi,  allez  leur  demander  un  peu  de  bois  et  un  peu  de 
feu  pour  moi. 

—  N'avez-vous  pas  faim?  lui  dit  l'officier. 

—  Nous  verrons  plus  lard,  lui  repondit  Marigny. 

—  Aussitôt  il  entra  dans  la  salle  basse  par  une  brèche  du 
mur  écroulé;  mais  il  était  tellement  plongée  dans  ses  réfle- 
xions qu'il  ne  vit  ni  le  grabat  ni  la  femme  couchée  sur  cette 
misérable  paille  ;  il  s'assit  sur  un  monceau  de  décombres,  et 
là,  appuyant  ses  coudes  sur  ses  genoux  et  sa  tête  dans  ses 
mains,  il  laissa  échapper  d'une  voix  désolée  quelques  paroles 
sans  suite.  Bientôt  quelques  soldats  entrèrent  pour  allumer 
du  feu;  l'un  d'eux  ayant  voulu  s'emparer  de  vieux  débris  de 
la  charpente,  aperçut  enfln  le  grabat,  et  la  femme,  qui  y  était 

8. 


130,  LES  AVENTURES 

étendue.  A  ce  moment  Cadi  apportait  à  Marigny  un  morceau 
de  viande  de  cheval  grillé. 

—  Qu'est-ce  qui  est  là  ?  qu'est-ce?  s'écria  le  soldat  en  aper- 
cevant la  pauvre  femme  couchée  sur  la  paille. 

Marigny  se  détourna  et  répondit  : 

—  C'est  quelque  malheureuse  morte  de  faim  et  de  froid, 
comme  nous  en  avons  tant  rencontré  depuis  le  Mans  jusqu'à 
Chàteaubriant,  et  depuis  Châteaubriant  jusqu'ici. 

A  ces  mots  la  malade  se  souleva,  et  dit  d'une  voix  mou- 
rante : 

—  Vous  venez  du  Mans,  messieurs,  avez-vous  quelques 
nouvelles  de  l'armée  royaliste  ? 

Marigny  tressaillit  à  cette  question  et  repartit  : 

—  Avant  de  vous  répondre,  ma  bonne  femme,  laissez-moi 
vous  approcher  un  moment  de  ce  feu,  et  vous  donner  à  man- 
ger ce  peu  de  viande  qui  m'est  inutile. 

Marigny,  aidé  de  Cadi  et  de  ses  soldats,  apporta  la  malade 
près  du  foyer,  l'assit  sur  quelques  poutres  ramassées  à  la 
hâte,  et  lorsque  la  chaleur  l'eut  ranimée,  il  la  força  à  man- 
ger ce  que  lui-même  ne  devait  qu'à  la  générosité  d'un  de  ses 
officiers.  Enfin  la  vieille  paraissant  un  peu  remise,  il  lui 
dit  : 

—  Comment  se  fait-il  que  vous  ayez  été  abandonnée  seule 
dans  cette  maison  ?  quelque  parti  répubhcain  aurait-il  passé 
de  ce  côté? 

—  Non,  monsieur,  répondit  la  femme,  j'ai  débarqué  il  y 
a  un  mois  au  Croisic,  où  j'avais  appris  la  marche  triom- 
phale de  l'armée  royahsle  de  l'autre  côté  de  la  Loire;  cSr 
j'arrive  d'Angleterre;  la  marée  m'avait  horriblement  fati- 
guée, la  marche  que  j'ai  été  obligée  de  faire  pour  atteindre 
cette  ferme  qu'habitaient  autrefois  des  serviteurs  fidèles  et 
dévoués,  et  que  j'ai  trouvée  en  ruine,  a  épuisé  mes  forces  : 
je  suis  tombée  malade.  Un  fidèle  domestique  qui  m'a  accom- 
pagnée jusqu'ici  ma  prodigué  ses  soins  pendant  près  de 
quinze  jours;  mais  enfin,  n'apprenant  aucunes  nouvelles, 
je  l'ai  envoyé  il  y  a  trois  jours  jusqu'à  Chàteaubriant,  pour 
tacher  d'apprendre  quelque  chose;  mais  il  n'a  pas  encore 
reparu,  et,  sans  doute,  il  aura  succombé  dans  quelque  fâ- 
cheuse rencontre. 

—  Pardon,  madame,  dit  Marigny,  mais  quel  motif  si  puis- 


DE   SATURNIN    FICHET.  131 

sant  a  pu  vous  faire  quitter  l'Angleterre  où  vous  étiez  en 
sûreté,  pour  venir  dans  ce  pays  désolé  par  la  guerre,  et  où 
chaque  pas  est  un  danger? 

—  Peut-être  pourrais-je  vous  le  dire,  dit  la  vieille,  si  je 
savais  à  qui  je  parle.  Votre  costume  me  dit  que  vous  êtes 
un  des  généraux  de  l'armée  royaliste  ;  mais  les  motifs  de 
mon  arrivée  en  France  sont  si  extraordinaires,  que  je  n'ose- 
rais les  confier  à  tous,  quoique  je  ne  doute  de  la  loyauté 
d'aucun  d'eux. 

—  Je  m'appelle  Marigny,  madame,  et  je  suis... 

—  Vous  êtes  Marigny,  reprit  la  vieille  femme  avec  éner- 
gie, alors  vous  êtes  un  des  plus  braves  et  des  plus  nobles 
défenseurs  de  la  cause  royale.  Je  vous  connais,  monsieur,  je 
sais  que  chez  vous  le  courage  est  une  vertu  pleine  d'huma- 
nité; je  sais  que  pour  vous  le  malheur  est  un  titre  à  votre 
bienveillance,  et  la  faiblesse  un  droit  à  votre  protection. 

—  Je  vous  remercie,  dit  Marigny  tristement,  j'ai  fait  mon 
devoir  de  gentilhomme  comme  les  autres,  j'ai  fait  mon  de- 
voir de  chrétien  comme  beaucoup;  mais  si  quelque  chose 
peut  apporter  un  adoucissement  aux  terribles  soulfrances 
qui  nous  frappent  aujourd'hui,  c'est  de  voir  qu'il  y  a  au 
moins  quelque  justice  dans  ce  monde,  pour  ceux  qui  ont 
loyalement  fait  leur  devoir.  Et,  maintenant,  madame,  si 
cette  bienveillance,  si  cette  protection  dont  vous  parliez  tout 
à  l'heure,  peuvent  vous  être  de  quelque  utilité,  mettez-les 
à  l'épreuve. 

—  Eh  bien,  monsieur,  ne  vous  ai-je  pas  demandé  déjà 
des  nouvelles  de  l'armée  royale? 

Marigny  secoua  tristement  la  tête. 

—  L'armée  royale  n'existe  plus,  madame,  ou  du  moins 
il  n'en  reste  quQ  des  débris  dispersés,  et  qui,  comme  celui 
que  je  commande,  cherchent  leur  salut  dans  la  fuite. 

—  Est-il  possible?  mon  Dieul  dit  la  vieille  femme;  par 
quelle  trahison  cette  armée  victorieuse  à  Laval  a-t-elle  été 
ainsi  dispersée? 

—  Ce  n'est  point  par  une  trahison,  madame,  quoiqu'on 
puisse  dire  que  nous  nous  sommes  abandonnés  nous-mêmes. 
Oh<  je  le  disais  bien  à  mes  collègues,  et  Larochejaquelein 
leur  disait  comme  moi  :  «  La  victoire  n'est  pas  un  garant 
»  de  sécurité,  le  repos  n'est  jamais  permis  à  ceux  qui  ont 


132  LES  AVENTURES 

»  mis  les  armes  à  la  main.  »  Nous  nous  étions  emparés  du 
Mans,  madame.  Malheureusement  ce  succès  inspira  à  pres- 
que tout  le  monde  une  confiance  imprudente,  on  s'imagma 
que  ses  remparts,  ces  fossés,  ces  redoutes  enlevées,  en  quel- 
ques heures,  à  la  garnison  de  cette  ville  seraient  inexpu- 
gnables pour  les  ennemis  que  nous  avions  si  facilement 
battus.  Les  ordres  les  plus  précis  de  Larochejaquelein  ne  pu- 
rent empêcher  les  troupes  royales  d'abandonner  leurs  quar- 
tiers, de  se  répandre  dans  la  ville,  de  loger  dans  les  maisons 
des  particuliers,  de  s'enivrer  dans  les  cabarets.  Le  lende- 
main nous  étions  investis  par  le  général  Marceau  à  la  tête 
de  toutes  les  forces  républicaines.  Larochejaquelein,  sorti  de 
la  ville  pour  observer  les  mouvements  de  l'armée  ennemie, 
osa  l'attaquer  à  la  tête  seulement  de  trois  mille  hommes,  et 
Westermann,  surpris,  recula  devant  le  choc  de  nos  braves 
Vendéens.  Mais  Marceau  accourait,  il  arrive,  il  rétablit  le 
combat  et  force  Larochejaquelein  à  rentrer  dans  le  Mans,  aidé 
du  général  Kléber  qui  amenait  de  nouvelles  troupes.  Jugez, 
madame,  du  désespoir  du  noble  Henri ,  lorsqu'au  lieu  de 
retrouver  dans  la  ville  vingt-cinq  mille  soldats  tout  prêts  à 
combattre,  il  ne  rencontra  de  tous  côtés  que  des  hommes 
ivres,  qui  ont  abandonné  leurs  armes,  d'autres  plongés  dans 
un  sommeil  auquel  rien  ne  put  les  arracher,  presque  tous  se 
refusant  à  croire  que  l'ennemi  soit  aux  portes  de  la  ville, 
et  disant  qu'après  tant  de  jours  de  fatigue,  on  doit  bien 
leur  permettre  quelques  heures  de  repos. 

Cependant  quelques-uns  finirent  par  nous  croire,  car  La- 
rochejaquelein nous  avait  fait  tous  appeler,  et  nous  secon- 
dions de  notre  mieux  ses  héroïques  efforts.  Tout  à  coup  la 
charge  sonne  et  la  générale  bat.  Nous  appelions  encore  nos 
troupes  aux  armes,  que  le  prince  de  Talmont  était  ren- 
versé du  haut  d'une  barricade  qu'il  avait  élevée.  C'en  était 
fait  de  nous  dès  ce  moment  sans  son  héroïque  courage; 
il  se  relève,  rallie  les  siens  et  arrête  Westermann.  Cela 
donne  le  temps  à  Larochejaquelein  d'envoyer  contre  les  ré- 
publicains quelques  canons  que  je  commandais.  Secours  inu- 
tiles !  car  bientôt  après  Marceau  accourt  de  son  côté,  et  nous 
sommes  obligés  de  nous  retirer,  pour  reformer  nos  rangs, 
décimés  par  le  feu  de  nos  ennemis.  Ils  étaient  à  nous  dans 
ce  moment,  leur  rage  les  avait  emportés  trop  avant.  Une 


DE  SATURNIN   FICHET.  133 

heure  de  cet  enthousiasme  qui  animait  autrefois  les  roya- 
hstes,  et  Kléber  ne  serait  arrivé  devant  le  Mans  que  pour 
recueillir  les  débris  de  l'armée  républicaine.  Mais  Dieu 
avait  marqué  cette  journée  pour  qu'elle  servit  de  châtiment 
à  ceux  qui,  au  lieu  de  le  remercier  à  genoux  comme  ils  fai- 
saient autrefois  après  leur  victoire,  se  plongaient  maintenant 
dans  les  mêmes  excès  que  nous  avons  tant  reprochés  à  nos 
ennemis. 

Pendant  que  nos  soldats  dormaient,  Kléber  arrive  à  trois 
heures  du  matin  ;  sans  s'arrêter  à  prendre  le  repos  que  ré- 
clamaient ses  fatigues,  il  s'avance  impétueusement  dans  la 
ville.  Alors,  madame,  ce  n'a  plus  été  un  combat,  mais  un 
massacre.  Vainement  quelques  hommes  intrépides  ont  es- 
sayé de  résister  à  ce  torrent  exterminateur,  tout  a  été  in- 
utile. Aucun  ordre  ne  pouvait  se  faire  entendre  dans  cette 
effroyable  surprise,  les  royalistes  eux-mêmes  ne  se  con- 
naissaient plus  dans  l'obscurité  de  la  nuit  et  s'attaquaient 
avec  acharnement.  Il  n'y  avait  plus  qu'un  cri  :  Tue  !  tue  ! 

Que  vous  dirai-je,  madame  ?  quand  le  soleil  se  leva,  il 
ne  restait  des  vingt-cinq  mille  homme  que  commandait  La- 
rochejaquelein,  que  six  à  sept  mille  hommes,  actuellement 
désunis  dans  cette  forêt,  et  auxquels  nous  allons  bientôt 
donner  un  chef,  pour  combattre  et  pour  mourir,  car  l'es- 
poir de  la  victoire  nous  est  interdit  à  tout  jamais,  et  auccun 
salut  ne  nous  attend  même  dans  la  fuite. 


XIV 


La  vieille  femme  avait  écouté  le  récit  de  Marigny  avec 
une  angoisse  profonde.  Enfin,  elle  lui  dit  d'une  voix  trem- 
blante : 

—  Parmi  tous  ceux  qui  ont  péri  dans  cette  fatale  jour- 
née, il  se  trouve  sans  doute  des  chefs  illustres? 


134  LES  AVENTURES 

r-  Il  s'en  trouve  moins  que  je  ne  le  supposais,  repartit 
Marigny  ;  les  républicains  ont  eu  assez  à  faire  à  massacrer 
les  malheureux  désarmés  qui  fuyaient  devant  eux  et  les 
lâches  qui  leur  demandaient  grâce.  Tous  ceux  qui  ont  eu 
le  courage  de  résister  un  moment  à  leur  attaque  ont  pu 
assurer  leur  retraite.  Si  les  avis  que  j'ai  reçus  ne  m'ont  pas 
trompé,  Larochejaquelein,  Stofflet,  Talmont  et  beaucoup 
d'autres  sont  en  sûreté. 

—  Et  vous,  monsieur,  vous?  dit  la  pauvre  fenime. 

—  Moi,  madame,  j'ai  essayé  d'attacher  à  ma  poursuite 
toutes  les  troupes  républicaines,  afin  que  les  généraux  de 
notre  armée  pussent  repasser  la  Loire  et  rentrer  dans  le  pays 
d'où  ils  n'eussent  jamais  dû  sortir. 

—  Et  sant^  doute  ces  troupes  sont  sur  vos  pas  ?  dit  la  vieille 
dame. 

—  Elles  nous  avaient  attendu,  il  y  a  quelques  heures,  à 
Châteaubriant,  et  probablement  c'en  était  fait  des  débris  de 
notre  armée  sj  nous  n'avions  été  sauvés  par  l'intervention 
presque  miraculeuse  d'un  homnie  qui,  depuis  quelque  temps, 
paraît  sur  presque  tous  les  champs  de  bataille,  à  la  tête  de 
quelques  centaines  de  soldats  aguerris,  sans  que  jamais  per- 
sonnes ait  pu  savoir  son  nom,  sans  que  jamais  personne  ait 
pu  voir  son  visage,  presque  toujours  caché  par  un  masque 
rouge. 

--  C'est  étrange,  dit  la  femme;  mais  parmi  tous  les  nobles 
gentilshommes  de  ce  pays,  n'en  connaissez-vous  aucun  que 
des  circonstances  fatales  aient  forcé  à  prendre  un  pareil  dé- 
guisement ? 

—  La  cause  pour  laquelle  je  combats,  madame,  reprit 
Marigny,  est  tellement  sacrée,  que  je  n'ai  jamais  désiré  con- 
naître celui  qui  se  cachait  pour  la  servir. 

La  pauvre  femme  se  tut  à  cette  réponse  et  sembla  hési- 
ter. 

Cependant  elle  reprit  courage,  et  se  tournant  vers  Mari- 
gny, elle  lui  dit  d'une  voix  profondément  altérée  : 

—  Monsieur,  c'est  une  mère  qui  vous  parle,  une  mère  qui 
vient  savoir  si  son  fils  est  mort  ou  vivant.  Depuis  qu'il  a 
quitté  notre  maison,  les  récits  qu'on  me  fait  de  sa  conduite 
sont  si  étrangers  et  si  contradictoires,  que  je  ne  sais  ce  que 
j'en  dois  croire.  Je  vous  supplie  donc,  monsieur,  de  me  dire 


DE  SATURNIN    FICHET.  135 

la  vérité,  quelle  qu'elle  soit.  Dites-moi  s'il  est  vrai,  comme 
me  l'ont  dit  les  uns,  qu'il  se  conduit  en  gentilhomme;  dites- 
moi  s'il  est  vrai,  comme  d'autres  me  l'ont  assuré,  qu'il  a  lâ- 
chement abandonné  le  champ  de  bataille  au  jour  du  danger  ; 
dites-moi  enfm,  si,  comme  la  nouvelle  m'en  a  été  apportée  en 
Angleterre,  il  a  péri  peu  de  jours  après  l'incendie  du  château 
de  la  Rouarie.  * 

—  Voilà  détranges  questions,  madame,  dit  Marigny,  qui 
douta  de  la  raison  de  celle  qui  lui  parlait. 

—  Je  m'appelle  la  marquise  de  Perbruck,  monsieur,  et  ce 
nom  doit  vous  expliquer  toutes  les  questions  que  je  vous 
adresse. 

—  Quoi  !  madame,  s'écria  Marigny,  vous  êtes  la  marquise 
de  Perbruck  ? 

—  Oui,  monsieur,  j'ai  subi  déjà  l'exil,  la  prison,  et  je  n'ap- 
pelais que  la  mort  lorsqu'on  m'a  dit  que  mon  fils,  disparu 
depuis  près  de  six  ans,  avait  été  revu  tout  à  coup  à  Nantes. 

—  Votre  fils,  dit  Marigny  en  l'interrompant,  oui,  madame, 
il  est  reparu  un  moment,  et  moi-même,  je  l'ai  vu  à  côté  de 
la  Rouarie  le  jour  de  la  réunion  générale  des  conjurés.  Mais 
par  une  bizarrerie  inexplicable,  un  vieux  serviteur  de  la 
Rouarie  m'a  raconté  l'avoir  vu  à  la  même  heure  se  dévouant 
avec  la  Châtaigneraie.  Plus  tard,  le  marquis  de  Perbruck  a 
annoncé  sa  mort,  et  cependant  depuis  la  mort  de  votre  mari. 
Champagnolles  l'a  retrouvé  vivant  et  a  combattu  u  ses  côtés 
à  la  prise  de  Machecoul.  Champagnolles  est  mort,  sa  troupe 
s'est  dispersée,  et  personne  n'a  plus  entendu  parler  du  comte 
de  Perbruck. 

—  Mon  Dieu  !  qu'est-ce  que  cela  veut  dire  !  fit  la  marquise 
avec  douleur.  N'est-ce  pas  bien  étrange  ? 

—  Mais  ce  qui  l'est  encore  plus,  madame,  reprit  Marigny, 
c'est  qu'il  n'y  a  pas  deux  mois,  à  la  lande  de  la  Croix-Ba- 
taille, Talmont,  enveloppé  par  les  hussards  républicains,  fut 
tout  à  coup  dégagé  par  un  homme  qui,  à  la  tête  de  quelques 
cavaliers,  dispersa  les  ennemis  qui  l'enveloppaient,  et  Tal- 
mont m'a  affirmé  avoir  reconnu  positivement  auprès  de  cet 
homme,  un  jeune  garçon  qui  ne  quittait  jamais  votre  fils,  et 
que  quelques-uns  prétendaient  être  une  femme.  Enfin,  ma- 
dame, aujourd'hui  même,  à  Chàteaubriant,  quelques-uns  de 
nos  soldats  ont  reconnu  parmi  les  compagnons  du  chef  à 


136  LES  AVENTURES 

masque  rouge  ce  jeune  homme  ou  cette  femme  si  dévouée  à 
votre  fils.  Serait-ce  donc  lui  qui  est  le  chef  de  cette  troupe 
déterminée  qu'on  rencontre  partout  à  l'heure  du  danger? 

— -  Oh  !  c'est  lui  !  je  l'espère  du  moins,  s'écria  la  marquise 
avec  exaltation.  Oh  !  dites-moi,  monsieur,  où  je  pourrais  trou- 
ver cet  homme? 

—  Je  vous  ai  dit  que  j'ignorais  où  il  se  retirait.  Mais  je  le 
prévois  trop,  madame,  deux  jours  ne  se  passeront  pas  sans 
que  nous  soyons  attaqués  de  nouveau  par  les  républicains, 
et  s'il  en  est  ainsi,  vous  pourrez  être  sûre  de  rencontrer  cet 
inconnu,  mais  ce  sera  au  milieu  et  au  plus  fort  du  combat. 

--  N'importe,  dit  la  marquise  de  Perbruck,  j'irai  jusqu'à 
lui  sous  les  balles  de  l'ennemi,  car  enfin  il  faut  que  je  sache 
la  vérité. 

—  Eh  bien,  lui  ditMarigny,  suivez-nous,  madame  la  mar- 
quise. Je  vais  me  réunir  Fleuriot;  Lyrot  doit  nous  rejoindre 
aussi...  tous  ceux  enfin  qui  ne  désespèrent  pas  du  salut  de 
notre  cause,  et  ceux  qui  en  désespèrent  assez  pour  ne  pas 
vouloir  lui  survivre,  seront  à  Blain  dans  une  heure. 

—  Mais  vous,  monsieur  de  Marigny,  dit  madame  de  Per- 
bruck, pensez- vous  donc  qu'il  n'y  ait  plus  qu'à  mourir? 

—  Madame,  repartit  Marigny,  j'ai  un  devoir  à  accomplir 
et  je  n'y  manquerai  pas  !  si  Dieu,  pour  qui  nous  combattons, 
veut  nous  sauver,  ce  sera  une  grâce  que  nous  lui  devrons  ; 
quant  à  devoir  notre  salut  aux  forces  humaines  seulement, 
il  ne  faut  pas  y  penser. 

Madame  de  Perbruck  ne  répondit  pas,  et  Marigny  s'éloi- 
gna pour  donner  des  ordres. 

Un  moment  après,  la  troupe  se  mit  en  marche,  et  le  soir 
même  elle  était  à  Blain.  Là  un  conseil  des  principaux  chefs 
se  réunit,  et  leur  choix  s'arrêta  sur  Fleuriot.  Marigny,  en  se 
retirant  et  en  proposant  lui-même  Fleuriot  au  choix  de  ses 
collègues,  voulut  éloigner  tout  principe  de  dissentiment  dans 
le  conseil,  et  tout  prétexte  de  désertion  dans  les  troupes.  En 
effet,  du  moment  que  Marigny  acceptait  le  second  rang,  tout 
le  monde  devait  se  trouver  honoré  d'y  être  comme  lui.  Ce 
noble  désintéressement  ne  put  cependant  faire  taire  toutes 
les  prétentions.  Le  prince  de  Talmont,  qui  avait  rejoint  les 
royalistes  à  Blain,  avec  quelques  cavaliers  et  un  certain  nom- 
bre de  femmes  échappées  au  massacre  du  Mans,  ne  voulut 


I 


DE   SATURNIN    FICHET.  137 

point  accepter  d'autre  chef  que  lui-même;  il  quitta  les  roya- 
listes qui  allaient  combattre  et  mourir,  et  se  retira  dans  les 
bois  pour  porter  bientôt  après  sa  tête  sur  l'échalaud. 

Cependant  on  s'était  barricadé  à  Blain  ;  l'on  avait  promis 
quarante-huit  heures  de  repos  aux  malheureuses  troupes 
royalistes,  car  la  journée  du  lendemain  paraissait  devoir  être 
tranquille.  En  eflét,  ce  jour-là,  Marigny,  Fleuriot  et  quelques 
autres  chefs  étaient  rassemblés  dans  la  maison  d'un  paysan. 
Des  femmes,  parmi  lesquelles  était  madame  de  Perbruck, 
avaient  été  admises  à  partager  le  misérable  feu  qui  brûlait 
dans  la  cheminée.  Un  triste  et  douloureux  silence  régnait 
dans  cette  assemblée,  et  cependant  chacun  éprouvait  une 
sorte  de  bonheur  à  se  trouver  pendant  quelques  heures  assis 
sous  un  toit  hospitalier  et  près  d'un  feu  où  il  pouvait  sécher 
ses  vêtements.  De  temps  en  temps  on  annonçait  l'arrivée  de 
quelques  fugitifs;  on  les  faisait  entrer,  et  chacun  apportait 
son  tribut  de  fatales  histoires.  La  première  qui  arriva  ainsi 
était  une  pauvre  fille  qui  avait  fui  du  Mans  avec  vingt-sept 
de  ses  compagnes.  A  quelque  distance  de  la  ville  elle  avait 
été  reconnue  par  un  savetier,  qui  l'avait  dénoncée  à  ses  ca- 
marades et  ramenée  dans  la  ville  ;  là  elle  avait  été  réclamée 
par  un  soldat  républicain  du  régiment  d'Aunes,  dont  son 
père  avait  été  lieutenant;  mais  le  brave  soldat  n'avait  pu  ob- 
tenir la  grâce  de  sa  protégée  qu'à  la  condition  qu'elle  assis- 
terait à  l'exécution  de  ses  compagnes.  Parmi  celles-là  s'élait 
trouvée  une  pauvre  femme  portant  sur  son  sein  un  enfant 
de  quatre  ans,  quelques  voix  avaient  réclamé  pour  qu'on 
arrachât  cet  enfant  à  la  mort,  mais  les  cris  des  tricoteuses 
du  Mans  couvrirent  les  réclamations  des  soldats  eux-mêmes. 
L'officier,  intimidé,  ordonna  le  feu,  et  l'enfant  tomba  fusillé 
avec  les  vingt-six  compagnes  de  l'infortunée  qui,  en  faisant 
cet  horrible  récit,  tomba  à  son  tour  épuisée  d'épouvante  et 
delassitude. 

Bientôt  arriva  Forestier  qui,  blessé  de  cinq  coups  de  sa- 
bre, était  cependant  descendu  de  son  cheval  pour  y  placer 
madame  de  Lépinay  et  ses  deux  enfants.  Dans  la  journée 
encore,  on  annonça  un  convoi  de  plus  de  soixante  femmes 
qui  s'étaient  cachées  dans  l'auberge  de  l'Ecu-d'Or,  située  à 
l'embranchement  des  deux  routes  de  Laval  et  d'Alençon. 
L'abbé  Chayot  les  avait  trouvées  à  genoux  priant  et  chan- 


138  LES  AVENTURES 

tant  de  saints  cantiques,  au  moment  où  déjà  les  républi- 
cains approchaient.  A  cet  aspect,  le  prêtre  avait  arrêté  les 
fuyards  qui  encombraient  la  route;  trente  seulement  avaient 
obéi  à  sa  voix,  et,  formés  en  peloton,  avaient  barré  la  route 
et  arrêté  pendant  deux  heures  la  poursuite  de  deux  cents  ré- 
publicains. Cette  vaillante  protection  avait  sauvé  les  soixante 
femmes,  mais  les  trente  Vendéens  avaient  péri. 

Ainsi,  c'était  à  chaque  instant  de  nouveaux  récits  d'épou- 
vantables désastres,  partout  c'était  le  viol,  l'incendie,  l'exter- 
mination, c'était  enfin  un  tribunal  mihtaire  établi  au  milieu 
de  la  grand'route.  Là,  tandis  que  les  soldats  répandus  au  loin 
dans  les  campagnes  rabattaient  de  ce  côté  les  malheureux 
Vendéens,  comme  on  fait  pour  le  gibier  dans  les  chasses 
royales;  là  ce  tribunal  accusait,  condamnait  et  exécutait 
immédiatement  ses  victimes. 

Qu'on  se  figure  les  sentiments  qui  devaient  agiter  les 
hommes  qui  écoutaient  de  pareils  récits  :  à  ceux  dont  la  ré- 
solution n'était  pas  bien  arrêtée,  il  fallait  une  bien  ferme 
conscience  du  devoir  qu'ils  avaient  juré  de  remplir,  pour 
ne  pas  fuir  devant  une  pareille  guerre;  à  ceux  chez  qui  le 
courage  faisait  préférer  la  mort  à  la  fuite,  il  fallait  toute  la 
prudence  que  leur  commandait  leur  position  pour  ne  pas 
aller  se  jeter  le  sabre  au  poing  à  la  rencontre  de  ces  bêtes 
féroces  qui  se  gorgeaient  de  sang  humain.  Tout  à  coup, 
et  lorsque  la  nuit  s'approchait  déjà,  un  vieillard  demanda  a 
voir  madame  de  Perbruck.  Sur  l'ordre  donné  par  Fleuriot, 
on  l'introduisit. 

C'était  un  homme  d'une  taille  élevée,  dont  les  cheveux 
blancs  tombaient  en  boucles  ondoyantes  sur  ses  épaules;  un 
air  de  commandement  et  de  dignité  respirait  dans  tous  ses 
traits. 

—  Eh  bien,  Michel  !  s'écria  vivement  madame  de  Per- 
bruck, n'as-tu  rien  appris? 

—  Avant  de  vous  répondre,  madame,  lui  dit-il  d'une  voix 
grave,  permettez-moi  de  répéter  à  ces  messieurs  l'avis  qu'on 
m'a  chargé  de  leur  donner. 

Fleuriot  et  Marigny  s'approchèrent. 

—  Messieurs,  leur  dit  le  vieillard,  vous  ne  devez  point 
compter  sur  le  repos  que  vous  vous  êtes  promis  dans  cette 
position.  Dans  quelques  heures  l'armée  répubUcaine  sera 


1 


DE  SATURNIN    FICHET.  139 

aux  portes  de  ce  village,  et  de  même  qu'au  Mans,  elle  compte 
sur  la  nuit  pour  achever  l'œuvre  de  destruction  qu'elle  a 
commencée  dans  cette  ville. 

—  Mais,  s'écria  Fleuriot  avec  colère,  ces  hommes  sont 
donc  faits  de  marbre  et  d'acier,  ils  ne  dorment  donc  jamais? 

—  Vous  devez  le  savoir,  répondit  Michel  d'un  ton  sévère, 
ils  vous  l'ont  déjà  appris  plus  d'une  fois. 

—  Mais,  reprit  Marigny  en  s'approchant,  êtes-vous  bien 
sûr  de  la  véracité  de  celui  qui  vous  a  donné  cet  avis  ? 

—  J'ai  pensé  comme  vous,  repartit  le  vieux  serviteur, 
que  l'homme  qui  m'a  donné  cet  avis  pouvait  se  tromper  ou 
me  tromper;  j'ai  donc  voulu  m'en  assurer  par  moi-même; 
je  suis  retourné  sur  mes  pas,  et  j'ai  rencontré  les  avant- 
gardes  républicaines,  marchant  rapidement  et  chassant  de- 
vant elles  tout  ce  qui  tentait  de  leur  opposer  la  moindre  ré- 
sistance. 

—  Eh  bien,  Fleuriot?  dit  Marigny,  en  le  regardant  tris- 
tement. 

Fleuriot  rattacha  son  sabre,  prit  son  chapeau  et  répondit 
en  sortant,: 

—  Allons  voir  ce  que  nous  pouvons  encore  faire. 

Tout  le  monde  les  suivit.  Le  vieux  serviteur  et  madame  de 
Perbruck  restèrent  seuls  ensemble  dans  la  cabane. 

—  Eh  bien  !  Michel,  dit  la  marquise,  qu'avez-vous  dé- 
couvert? 

—  Rien,  lui  répondit  le  vieillard,  rien. 

La  marquise  poussa  un  soupir  désespéré,  et  Michel  reprit  : 

—  Et  cependant,  cet  homme  qui  m'a  donné  l'avis  que  je 
viens  de  rapporter  au  chef  de  l'armée,  cet  homme  avait  une 
voix  qui  m'a  singulièrement  troublé. 

—  Quel  est  donc  cet  homme  ?  dit  la  marquise. 

—  J'étais  arrivé  à  l'entrée  de  la  forêt  de  Blain,  dit  Michel, 
et  j'allais  m'engagor  dans  le  sentier  du  Chêne-Royal  pour 
atteindre  la  ferme  de  Robertin,où  je  vous  avais  laissée,  lors- 
que je  vis  tout  à  coup  sortir  du  bois  deux  hommes  à  cheval. 
Le  premier  me  parut  d'une  taille  élevée,  mais  je  ne  pus  voir 
son  visage,  car  il  était  masqué. 

—  Masqué  1  s'écria  la  marquise. 
«  —Où  vas-tu?  me  dit-il. 

»  —  Que  vous  importe?  lui  répondis-je. 


140  LES   AVENTURES 

»  '—  Tu  vas  à  la  ferme'des  Robertin?  Celle  que  tu  y  as  lais- 
sée n'y  est  plus,  elle  est  à  Blain  avec  Marigny.  Va  !  hàte-toi, 
et  dis-lui,  de  la  part  du  chef  masqué,  que  dans  quelques 
heures,  les  républicains  seront  arrivés.  » 

Il  avait  à  peine  prononcé  ces  paroles  qu'il  s'éloigna  au 
galop  de  son  cheval. 

Madame  de  Perbruck  baissa  la  tête  avec  tristesse.  Michel 
jeta  autour  de  lui  un  regard  l'urtif  et  reprit  à  voix  basse  : 

—  Amélie,  Amélie,  cette  voix  m'a  frappé  au  cœur;  cette 
voix  c'est  celle  de  votre  fils,  Amélie! 

—  Sa  voix!  s'écria  madame  de  Perbruck,  mais  vous  savez, 
ajouta-t-elle  tristement,  que  tous  deux  avaient  la  même  voix, 
comme  le  même  visage.  Lequel  des  deux  vit  encore,  mon 
Dieu!  si  toutefois  ils  ne  sont  pas  morts  l'un  et  l'autre. 

Ces  paroles  de  la  marquise  ne  parurent  pas  étonner  celui 
à  qui  elles  s'adressaient.  Gomment  se  faisait-il  cependant 
qu'elle  ne  séparât  pas  dans  sa  douleur  le  comte  Césaire  de 
Saturnin  Fiche t? 

—  Mais  vous,  reprit  Michel,  n'avez-vous  rien  appris? 
La  marquise  lui  répéta  ce  que  lui  avait  dit  Marigny  et  elle 

achevait  a  peine  son  récit,  qu'on  entendit  de  tous  côtés  un 
bruit  confus,  de  longs  et  sourds  murmures,  et  presque  aussi- 
tôt Fleuriot,  Marigny  et  les  principaux  chefs  de  l'armée  ren- 
trèrent dans  la  cabane. 

—  Madame,  dirent-ils  à  la  marquise  de  Perbruck,  la  re- 
traite vient  d'être  ordonnée,  partez,  il  en  est  temps.  Déjà  un 
convoi  de  charrettes  a  emmené  la  plupart  des  femmes  qui 
accompagnent  notre  armée;  je  vous  ai  fait  réserver  une 
place  sur  une  des  voitures  du  second  convoi.  Elle  vous 
attend  à  la  porte. 

Madame  de  Perbruck  remercia  Marigny,  et  alla  prendre 
sa  place  sur  cette  misérable  charrette. 

Elle  s'y  trouva  à  côté  de  madame  de  Lescure,  qui  avait 
miraculeusement  échappé  au  massacre  du  Mans. 


DE  SATURNIN    FlCHET.  141 


XV 


Cependant  les  chefs  de  l'armée  étaient  restés  les  der- 
niers dans  la  maison  qu'ils  avaient  occupée  toute  la  jour- 
née; ils  s'aperçurent  que  le  vieux  serviteur  de  madame 
de  Perbruck  ne  s'était  pas  éloigné,  et  Marigny  lui  dit  avec 
douceur  : 

Vous  pouvez  aller  rejoindre  votre  maîtresse. 

—  Je  serai  près  d'elle  quand  il  le  faudra,  dit  le  vieux  Mi- 
chel ;  mais  s'il  m'est  permis  de  vous  donner  un  avis,  croyez- 
moi,  ne  tentez  point  une  retraite  impossible.  Vous  êtes  pla- 
és  entre  la  Loire  et  la  Vilaine,  dont  tous  les  ponts  ont  été 
coupés,  je  le  sais;  vous  êtes  placés  de  l'autre  côté  entre 
l'Océan  et  l'armée  républicaine.  Il  vous  est  impossible  de 
franchir  aucun  de  ces  obstacles  avec  un  nombre  d'hommes 
aussi  considérable  que  celui  que  vous  commandez;  mais  ce 
que  vous  ne  pouvez  faire  en  masse  sera  peut-être  possible  à 
chacun  de  vous.  Licenciez  l'armée,  laissez  à  chacun  le 
soin  de  son  salut,  et  ces  sept  mille  soldats  que  vous  allez  sû- 
rement condamner  à  la  mort  en  les  gardant  autour  de  vous, 
parviendront  peut-être  à  s'échapper  dans  un  pays  si  sem- 
blable au  leur  ;  la  Bretagne  leur  est  ouverte,  et  ils  y  trouve- 
ront facilement  des  asiles.  Mais  ce  qui  peut  les  sauver  cha- 
cun en  particulier  est  un  obstacle  pour  tout  corps  nombreux. 
Licenciez  vos  troupes  ;  demain,  au  point  du  jour,  les  répu- 
blicains, ignorant  de  quelle  façon  vous  avez  évacué  celte 
petite  ville,  continueront  leur  route  dans  l'espoir  de  vous 
atteindre,  et  s'acharneront  à  poursuivre  uneoml)re.  Laissez- 
les  alors  s'engager  dans  les  landes  de  la  Bretagne,  laissez- 
les  se  disperser  de  toutes  parts  à  la  poursuite  de  quelques 
fuyards,  qu'ils  atteindront  peut-être,  mais  dont  le  plus  grand 
nombre  leur  échappera,  et  alors  recommencez  patiemment 
la  guerre  par  laquelle  vous  les  uncz  si  souvciil  vniiicus.  Que 


142  LES  AVENTURES 

chaque  chemin  devienne  une  embûche,  chaque  buisson  un 
retranchement  ;  abandonnez  le  système  de  bataille  rangée, 
où,  malgré  les  avantages  que  vous  avez  remportés,  la  su- 
périorité de  la  discipline  donnera  toujours  en  définitive  la 
victoire  aux  républicains.  Combattez  comme  vous  avez  déjà 
combattu,  et  toutes  les  armées  de  la  république  viendront 
se  perdre  et  se  fondre  pour  ainsi  dire  dans  nos  landes.  Il  est 
vrai  que  de  cette  façon  aucun  lieu  ne  pourra  donner  un  nom 
à  nos  victoires,  mais  aussi  vous  ne  compromettrez  jamais 
par  une  défaite  pareille  à  celle  du  Mans  le  salut  de  la  cause 
royale  et  la  confiance  des  habitants  de  ce  pays. 

Quelques  chefs  avaient  écouté  avec  attention  les  paroles 
du  vieux  Michel  ;  plusieurs  avaient  même  approuvé  du  geste 
l'opinion  qu'il  venait  d'émettre. 

Parmi  ceux-là  était  Marigny.  Fleuriot  lui-même  était  in- 
certain, lorsqu'un  homme  qui  venait  de  rentrer  depuis  quel, 
ques  minutes,  et  qui  jusque  là  n'avait  pas  pris  la  parole, 
s'écria  d'un  ton  brusque  : 

—  Licencier  l'armée  pour  que  les  généraux  écrivent  de- 
main à  la  Convention  que  la  Vendée  est  anéantie,  et  que 
cette  nouvelle,  répandue  dans  nos  provinces,  y  porte  le  dé- 
couragement. C'est  une  lâcheté  !  Que  dira  Charette  et  que 
pourrons-nous  lui  demander,  lui  que  nous  accusons  de  se 
séparer  de  nous,  s'il  nous  voit  ainsi  abandonnar  notre  pro- 
pre cause  ?  Que  deviendra  Larochejacquelein  et  les  quelques 
fidèles  demeurés  autour  de  lui?  Que  pensera  surtout  la  Bre- 
tagne, qui  vous  attend  et  qui  est  prête  à  se  lever  tout  en- 
tière ? 

—  Oui!  oui!  s'écria-t-on  de  tous  côtés,  il  faut  combattre 
jusqu'au  dernier  jour,  combattre  jusqu'au  dernier  homme! 

—  Tout  autre  conseil,  dit  celui  qui  était  si  violemment  in- 
tervenu, est  d'un  lâche  ou  d'un  traître. 

Le  maintien  de  l'armée  fut  voté  par  acclamations. 

Cependant  le  vieillard  à -qui  s'adressait  l'insultante  sup- 
position de  lâcheté  ou  de  trahison  s'approcha  de  celui 
qui  venait  de  parler  ainsi,  et  le  mesurant  du  regard,  il 
lui  dit  : 

—  Je  comprends  que  vous  osiez  tenir  un  pareil  langage, 
vous  ne  portez  point  d'armes. 

—  Et  quand  j'en  porterais,  répondit  celui-ci,  je  ne  juge- 


DE  SATURNIN   FICHET.  143 

rais  pas  que  ce  fût  contre  un  ennemi  tel  que  vous  que  je 
dusse  les  employer. 

—  Laissons  cela,  monsieur  l'abbé,  dit  vivement  Fleuriot; 
et  quant  à  vous,  mon  ami,  reprit-il  en  s'adressant  à  Michel, 
votre  zèle  vous  a  fait  oublier  que  ce  n'est  pas  ici  votre 
place. 

—  C'est  juste,  messieurs,  reprit  le  vieillard  ;  mais  si  vous 
repoussez  le  conseil  que  je  viens  de  vous  donner,  si  vous 
vous  obstinez  à  accepter  encore  le  combat  que  vont  vous 
offrir  les  républicains,  je  me  mettrai,  je  l'espère,  à  une  place 
où  personne  ne  me  trouvera  sans  doute  de  trop. 

Il  était  décidé  que  l'armée  resterait  réunie.  Le  vieillard 
s'éloigna  et  l'abbé  Bernier,  car  c'était  lui  qui  venait  de  par- 
ler, dit  aussitôt  à  Marigny  : 

—  Quel  est  cet  homme? 

—  Un  vieux  serviteur  de  la  marquise  de  Perbruck. 

—  Un  vieux  serviteur  de  la  marquise  de  Perbruck,  avez- 
vous  dit?...  c'est  impossible...  c'est... 

L'abbé  s'arrêta  et  reprit  avec  un  air  soucieux  : 

—  Il  faut  vous  assurer  de  cet  homme,  il  faut  que  la  mar- 
quise de  Perbruck  s'explique.  C'est  peut-être  un  traître  que 
vous  avez  admis  aujourd'hui  parmi  vous. 

—  La  trahison  n'est  plus  guère  à  craindre,  dit  dédaigneu- 
sement Marigny.  D'ailleurs  quand  on  en  est  réduit  à  se  bat- 
tre pour  mourir,  qu'importe  de  quelle  façon  on  arrive  à  la 
défaite  ou  au  martyre  ? 

—  Désespérez-vous  ainsi  de  la  cause  de  Dieu  ?  reprit  l'abbé 
Bernier  avec  hauteur. 

—  Dieu  protège  ceux  qui  commencent  par  se  proté- 
ger eux-mêmes,  repartit  sèchement  Marigny.  Mon  avis 
était  celui  que  vient  de  nous  donner  cet  homme.  Mais, 
ajouta-t-il,  il  n'a  pas  prévalu.  Il  est  inutile  de  revenir  sur 

une   résolution  prise seulement  je  pense  que  puisque 

la  retraite  est  décidée  sur  Savenay  il  faut  nous  hâter  de 
la  commencer.  Si  les  républicains  continuent  à  nous  pour- 
suivre avec  la  même  ardeur  qu'ils  viennent  de  déployer, 
ils  seront  à  Savenay  presque  en  même  temps  que  nous, 
et  il  nous  faudra  au  moins  quelques  heures  pour  prendre 
les  positions  où  nous  puissions  espérer  de  combattre  avec 
avantage. 


Ï44  LES  AVENTURÉS 

—  A  la  bonne  heure,  Marigny,  dit  l'abbé  Dernier,  ces  pa- 
roles annoncent  que  vous  avez  au  fond  du  cœur  plus  d'es- 
poir que  vous  ne  vouliez  en  montrer. 

—  Monsieur  l'abbé,  répondit  Marigny  sévèrement,  quand 
on  monte  à  l'échafaud,  il  faut  tâcher  d'y  monter  le  front 
calme  et  le  pas  assuré.  Quand  on  marche  à  une  défaite,  il 
faut  au  moins  être  vaincu  en  brave. 

—  Allons,  allons,  dit  Fleuriot,  si  les  Bretons  tiennent  la 
parole  qu'ils  nous  ont  donnée,  ce  sera  peut-être  un  jour  de 
victoire  que  celui  qui  se  lèvera  demain. 

Aussitôt  les  chefs  quittèrent  la  maison.' Le  mouvement  de 
retraite  était  commencé. 
--  Où  est  la  marquise  de  Perbruck  ?  dit  l'abbé. 

—  Sur  la  charrette  oii  se  trouvent  mesdames  de  Lépinay  et 
de  Lescure. 

—  Il  faut  que  je  rejoigne  la  marquise,  dit  l'abbé,  il  faut 
que  je  lui  parle. 

Aussitôt  il  s'avança  d'un  pas  rapide  dans  le  chemin  boueux 
que  l'armée  venait  de  prendre. 

L'abbé  Dernier  était  un  homme  de  résolution,  mais  d'un 
esprit  obstiné,  à  vues  courtes  et  persuadé  de  son  immense 
supériorité.  Ce  fut  lui  qui  mit  en  avant  le  fameux  évêque 
d'Agra,  intrigant  subalterne,  qui  n'avaient  aucun  droit  à  ce 
titre  d'évêque,  mais  qui  fut  accepté  les  yeux  fermés  par  les 
chefs  les  plus  éclairés  de  l'armée  royale,  parce  qu'ils  avaient 
besoin  de  montrer  aux  paysans  un  dignitaire  de  l'Eglise 
associé  à  leur  entreprise.  Ce  fait  suffit  à  montrer  que  l'abbé 
Dernier  n'était  pas  très-scrupuleux  sur  les  moyens  qu'il  em- 
ployait pour  réussir. 

Après  une  heure  de  marche  rapide,  l'abbé  atteignit  la 
voiture  où  se  trouvait  madame  de  Perbruck.  Il  y  demanda 
une  place  pour  faire  part  à  cette  dame  de  quelques  nouvelles 
qui  pouvaient  l'intéresser.  Déjà  on  se  pressait  pour  l'admettre 
sur  la  charrette.  Mais  les  paysans  qui  l'entouraient  s'oppo- 
sèrent à  ce  qu'il  y  montât. 

—  Mais  c'est  l'abbé  Dernier,  dit  une  de  ces  dames. 

—  Abbé  ou  général,  repartit  un  des  paysans,  c'est  un 
homme  comme  nous  et  il  a  des  jambes  comme  nous.  Que  les 
femmes  restent  sur  la  voiture,  c'est  trop  juste,  et  si  la  voi- 


DE   SATURNIN    FICHET.  145 

ture  casse,  nous  les  porterons  sur  nos  épaules,  mais  il  faut 
que  les  hommes  marchent. 

Tel  était  à  ce  moment  l'esprit  d'insubordination  des 
paysans  ;  et  ce  qu'il  y  de  remarquable  dans  cette  guerre 
étange,  c'est  que  la  tyrannie,  le  despotisme,  l'insolence, 
habitaient  dans  le  camp  des  répubhcains  en  la  personne  des 
représentants  du  peuple,  qui  commettaient  les  actes  les  plus 
arbitraires  au  nom  de  la  liberté  et  de  l'égalité,  tandis  que 
l'esprit  d'égahté  et  de  liberté  dominait  surtout  dans  le  camp 
des  royalistes,  où  l'on  se  battait  à  vrai  dire  pour  le  rétablis- 
sement du  pouvoir  absolu  et  les  privilèges  abolis  par  la  ré- 
volution. 

L'abbé  Bernier  fut  obligé  de  céder  à  une  volonté  que  su- 
bissaient les  autres  chefs  de  l'armée,  car  ceux-ci  marchaient 
à  pied  à  côté  des  chevaux  qu'ils  avaient  conservés  ;  quelques 
restes  de  cavalerie  seuls  se  servaient  de  leurs  montures,  et 
le  plus  souvent  encore  les  officiers  qui  la  commandaient 
mettaient-ils  pied  à  terre  pour  donner  l'exemple  et  se  mettre 
au  niveau  des  plus  misérables. 

Cependant  l'abbé  avait  dit  à  madame  de  Perbruck  qu'il 
lui  apportait  des  nouvelles  qui  pouvaient  l'intéresser;  elle 
se  décida  donc  à  descendre  de  la  charrette  où  elle  était,  et  se 
mil  à  marcher  dans  la  boue  à  côté  de  l'abbé. 

—  Quelles  nouvelles  avez-vous  donc  à  me  dire,  monsieur 
rabbé  ? 

—  Madame  la  marquise,  lui  répondit  celui-ci,  je  n'ai  point 
de  nouvelles  à  vous  apprendre,  mais  j'ai  une  question  à 
vous  faire.  C'est  à  vous  à  me  répondre  assez  franchement 
pour  que  je  juge  si  je  dois  vous  servir  dans  la  recherche 
que  vous  venez  faire  en  France. 

—  Je  vous  écoute,  monsieur  l'abbé,  dit  la  marquise  d'une 
voix  tremblante. 

—  Eh  bien  !  madame,  pouvez-vous  me  dire  quel  est 
l'homme  qui  est  venu  vous  trouver  ce  soir  à  Blain  ? 

—  C'est  un  vieux  serviteur  de  ma  famille,  dit  madame  de 
Perbruck  d'une  voix  si  mal  assurée,  que  l'abbé  put  aisément 
comprendre  qu'elle  ne  lui  disait  pas  la  vérité. 

—  Pardon,  madame,  dit  l'abbé  Bernier,  je  vous  avais  de- 
mandé une  réponse  franche  ;  vous  me  la  refusez,  je  n'ai  plus 
rien  à  vous  dire. 


146  LES  AVENTURES 

-—  Mais,  monsieur  i'abbé,  cet  homme  est  ce  que  je  vous 
dis;  que  voulez-vous  donc  qu'il  soit  ? 

—  Je  ne  veux  rien,  madame  ;  mais,  dans  la  cruelle  extré- 
mité où  nous  nous  trouvons,  toutes  les  précautions  sont  per- 
mises et  toutes  les  représailles  aussi,  si  toutefois  on  peut 
considérer  comme  une  représaille  la  condamnation  d'un  es- 
pion qui  se  serait  introduit  dans  nos  rangs  sous  votre  pa- 
tronage. 

—  Un  espion,  monsieur  !  s'écria  madame  de  Perbruck  ; 
un  espion  !  Mais  qui  vous  le  fait  croire  ?  Et  quel  intérêt, 
moi,  veuve  et  mère  de  braves  gentilshommes,  aurais-je  à 
introduire  un  espion  dans  l'armée  royale  ? 

— -  Pardon,  madame,  reprit  l'abbé  Bernier,  et  comprenez- 
moi  bien  :  si  vous  avez  un  intérêt  personnel  à  ce  que  cet 
homme  soit  ici  ;  si  vous  pouvez  expliquer,  par  des  relations 
qui  ne  regardent  que  vous  et  qui  peuvent  tout  excuser,  sa 
présence  dans  le  camp  royaliste,  je  n'ai  rien  à  dire.  Autre- 
ment, madame,  cette  présence  parmi  nous  ne  peut  être 
qu'une  trahison. 

—  Mais  cet  homme  dont  vous  semblez  suspecter  la  bonne 
foi,  monsieur...  qui  croyez-vous  donc  que  ce  soit  ?  dit  ma- 
dame de  Perbruck  d'une  voix  tremblante. 

—  C'est  à  vous  que  je  l'ai  demandé,  madame,  c'est  à  vous 
que  je  le  demande  encore.  Si  vous  voulez  me  répondre  fran- 
chement, ce  sera  entre  vous  et  moi  un  secret  que  je  ne  tra- 
hirai pas.  Si  vous  refusez  de  faire  taire  mes  craintes  en  me 
disant  la  vérité,  il  faudra  que  j'informe  mes  collègues  de  mes 
soupçons.  C'est  alors  à  lui  que  nous  nous  adresserons,  et  ce 
sera  à  lui  de  nous  prouver  qu'il  est  véritablement  un  ancien 
serviteur  de  votre  famille.  Maintenant,  réfléchissez,  madame, 
que  s'il  en  était  autrement,  on  pourrait  aussi  vous  demander 
compte  à  vous-même  de  l'apparition  de  cet  homme. 

La  marquise  de  Perbruck  garda  quelque  temps  le  silence, 
puis  après  une  assez  longue  hésitation  elle  reprit  d'une  voix 
éteinte  : 

—  Monsieur  l'abbé,  voulez-vous  entendre  ma  confession  ? 

—  C'est  mon  devoir,  madame,  lui  repartit  l'abbé,  mais 
souvenez-vous  d'une  chose,  c'est  que  ce  que  vous  confierez 
au  prêtre  n'arrêtera  pas  le  chef  dans  les  mesures  qu'il  croira 
devoir  prendre  pour  le  salut  commun.  Je  vous  avertis  aussi. 


DE   SATURNIN    FICHET.  147 

madame,  que  si  d'autres  ont  les  mêmes  soupçons  que  moi, 
que  si  d'autres  accusaient  ce  prétendu  serviteur  de  votre  la- 
mille,  je  ne  pourrais  répéter  aucune  des  paroles  que  vous 
m'aurez  dites  dans  la  confession,  alors  même  qu'elles  m'eus- 
sent donné  la  conviction  de  l'innocence  de  celui  qu'on  ac- 
cuserait. Le  cœur  du  prêtre,  madame,  est  un  tabernacle  qui 
ne  doit  rien  laisser  sortir  de  ce  qui  lui  est  confié  ;  ce  n'est 
que  dans  les  prières  qu'il  adresse  à  Dieu  qu'il  peut  avoir  un 
souvenir  de  ce  qu'il  a  entendu  au  tribunal  de  la  pénitence. 
Vous  êtes  trop  instruite  des  principes  de  votre  religion,  ma- 
dame, pour  ignorer  la  rigueur  de  nos  devoirs  à  cet  égard. 

—  Eh  bien  !  monsieur,  dit  la  marquise  de  Perbruck  avec 
résolution,  agissez  comme  vous  croyez  devoir  le  taire.  Cet 
homme  se  défendra  devant  le  conseil  si  on  l'accuse,  et  je 
me  défendrai  de  même  s'il  le  faut. 

Ceci  est  un  trait  tout  particulier  de  l'esprit  religieux  et  de 
ses  singulières  subtilités.  Ainsi  la  même  femme  refusait  de 
confier  à  l'honneur  de  l'homme  ce  qu'elle  eût  avoué  aisé- 
ment au  prêtre. 

--  Comme  il  vous  plaira,  madame,  reprit  l'abbé  Dernier 
en  s'éloignant. 

Cependant  la  marche  continua,  mais  jamais  peut-être  il 
ne  fallut  à  des  hommes  plus  de  courage  et  de  résignation 
pour  vaincre  les  difficultés  d'une  pareille  route  :  les  chemins 
ordinaires  étaient  rompus  par  les  pluies  continuelles  du  mois 
de  décembre,  et  ce  fut  en  marchant  le  plus  souvent  dans 
l'eau  jusqu'à  la  ceinture,  que  les  débris  de  l'armée  royale 
parvinrent  à  s'avancer  péniblement  vers  Savenay.  C'était  à 
chaque  pas  des  fondrières  où  les  charrettes  disparaissaient 
jusqu'à  l'essieu,  et  dont  il  fallait  les  arracher  avec  des  efforts 
et  des  peines  inouïs.  Cependant  tous  ces  obstacles  furent 
vaincus  par  la  patience  et  la  résignation  des  Vendéens, 
comme  ils  le  furent  quelques  heures  plus  tard  par  l'audace 
et  l'enthousiasme  des  républicains. 

En  effet,  le  lendemain,  Fleuriot  et  Marigny  arrivèrent  à 
Savenay  avec  à  peu  près  sept  mille  hommes.  Il  semblait, 
d'une  part,  que  quelques  heures  de  repos  dussent  être  ac- 
cordées à  cette  armée  épuisée  par  tant  de  fatigue,  mais  les 
Vendéens  avaient  trop  bien  appris  que  c'était  pour  n'avoir 
pas  voulu  veiller  qu'ils  avaient  été  surpris  et  massacrés  au 


148  LES  AVENTURES 

Mans,  et  à  peine  arrivés  ils  exécutèrent  avec  empressement 
l'ordre  donné  par  Marigny  d'élever  dos  retranchements  au- 
tour de  la  petite  ville  de  Savenay.  On  eût  pu  croire,  d'une 
autre  part,  qu'à  ce  suprême  moment  aucun  autre  soin  que 
celui  du  combat  ne  devait  préoccuper  les  royalistes.  Cepen- 
dant, au  moment  où  le  conseil  était  assemblé,  l'abbé  Bernier 
tint  la  parole  qu'il  avait  donnée  à  madame  de  Perbruck,  et 
demanda  sa  comparution  et  celle  de  l'homme  qui  l'avait  ac- 
compagnée. 

Une  des  causes  de  la  perte  des  royalistes  fut  en  effet  cette 
lutte  perpétuelle  des  haines  privées  et  des  jalousies  par- 
ticulières qui  les  occupait  à  l'heure  des  plus  pressants 
dangers.  Cette  dénonciation  de  l'abbé  Bernier,  en  est  une 
preuve. 

—  Pour  des  raisons  qu'il  est  inutile  que  je  révèle,  dit-il  au 
conseil,  je  soupçonne  que  l'homme  dont  je  vous  parle  est  un 
de  nos  plus  ardents  ennemis.  S'il  en  est  ainsi,  que  vient-il 
faire  dans  notre  camp,  comment  s'y  trouve-t-il  sous  la  sau- 
vegarde de  madame  de  Perbruck  ? 

Pendant  que  cela  se  passait  d'un  côté,  la  marquise  avait 
été  rejoindre  Marigny,  qui  n'avait  pas  un  moment  quitté  le 
terrain  sur  lequel  il  faisait  élever  des  retranchements,  et  lui 
avait  rendu  compte  de  l'entrevue  qu'elle  avait  eue  avec 
l'abbé  Bernier. 

—  Qu'espérez-vous  de  moi  et  en  quoi  puis-je  vous  servir 
en  pareille  circonstance  ?  repartit  Marigny.  Si  l'abbé  Bernier 
ne  se  trompe  pas,  si  l'homme  qui  vous  a  rejointe  hier  n'est 
pas,  comme  vous  l'avez  dit,  un  serviteur  de  votre  famille,  il 
faudra  qu'il  explique  sa  présence  dans  le  camp,  et  si  vous  re- 
fusez d'en  faire  connaître  les  motifs,  il  n'y  a  plus  que  votre 
parole  qui  puisse  le  défendre.  Pour  ma  part,  je  veux  y  croire, 
madame,  mais  je  ne  puis  répondre  de  la  conviction  de  mes 
collègues. 

—  Eh  bien,  monsieur,  lui  dit  madame  de  Perbruck,  j'es- 
père que  lorsque  je  vous  aurai  dit  la  vérité,  vous  pourrez 
faire  passer  cette  conviction  dans  l'esprit  des  autres  chefs  de 
l'armée,  et  que  lorsque  M.  de  Marigny  affirmera  sur  l'hon- 
neur qu'il  n'y  a  pas  et  qu'il  ne  peut  y  avoir  trahison  ni  de  la 
part  de  cet  homme,  ni  de  la  mienne,  personne  n'hésitera  à 
le  croire. 


DE  SATURNIN    FICHET.  449 

—  Mais,  reprit  Marigny,  ce  secret  vous  l'avez  refuse  à 
l'abbé  Bernier. 

—  J'aurais  pu  le  confier  au  prêtre  à  qui  la  religion  com- 
mande le  silence,  mais  je  ne  voulais  pas  le  dire  au  chef  de 
parti  toujours  prêt  à  user  des  révélations  qui  lui  ont  été  faites 
pour  les  mettre  au  service  de  son  ambition;  mais  ce  que  j'ai 
refusé  à  M.  Bernier,  je  ne  crains  pas  de  le  dire  à  M.  Bernard 
de  Marigny. 

—  Ce  secret,  dit  une  voix  qui  parla  près  d'eux,  la  marquise 
ne  doit  le  dire  à  personne. 

C'était  le  vieillard  lui-même  dont  il  était  question  qui  avait 
entendu  les  dernières  paroles  de  madame  de  Perbruck  et  qui 
venait  s'opposer  à  cette  confidence. 

—  On  vient  de  me  dire,  ajouta-t-il,  que  je  suis  mandé  au 
conseil  ainsi  que  vous,  madame:  laissez-moi  le  soin  de  ré- 
pondre. 

—  Mais  ne  savez -vous  pas  de  quoi  l'on  vous  accuse  ?  dit 
tout  bas  la  marquise;  ne  savez-vous  pas  qu'on  parle  de  tra- 
hison, d'espionnage  ? 

—  Eh  bien  !  madame,  répondit  le  vieillard,  à  quoi  cela  me 
mènera-t-il?  A  la  mort,  sans  doute.  Ma  vie  ne  vaut  pas  ce  que 
vous  lui  sacrifierez  de  votre  honneur  pour  la  défendre.  Lais- 
sez-les faire,  ce  sera  peut-être  justice. 

Marigny  suivit  l'étranger  et  madame  de  Perbruck  jusqu'au 
conseil  et  y  entra  avec  eux.  Les  chefs  étaient  rangés  autour 
d'uiKî  v;!s(('  table  et  regardèrent  celui  qui  entrait  avec  une 
singulière  curiosité. 

Il  parut  à  madame  de  Perbruck  que  l'abbé  Bernier  avait 
non-seulement  porté  l'accusation,  mais  avait  été  phis  loin, 
en  disant  probablement  le  véritable  nom  du  coupable.  Fleu- 
riot  présidait  en  qualité  de  général  en  chef.  Marigny  prit 
place  à  côté  de  ses  collègues.  Fleuriot  s'adressa  à  madame  de 
Perbruck  : 

—  Madame,  lui  dit-il,  quelques  circonstances  nous  font 
craindre  que  votre  confiance  n'ait  été  surprise  par  l'homme 
qui  vous  accompagne.  Nous  ne  doutons  pas  de  votre  loyauté, 
ainsi  donc  ne  considérez  pas  comme  pouvant  vous  devenir 
personnel  l'interrogatoire  que  nous  croyons  devoir  faire  subir 
à  cet  étranger. 

—  Pardon,  messieurs,  dit  madame  de  Perbruck,  ma  cause 

9. 


150  LES  AVENTURES 

est  inséparable  de  celle  de  monsieur  :  en  effet,  c'est  moi  qui 
lui  ai  écrit  à  Louans  où  il  se  trouvait  il  y  a  quinze  jours  pour 
lui  apprendre  mon  arrivée  en  France.  Il  est  venu  à  mon 
appel  et  m'a  servi  de  guide  dans  les  marches  pénibles  que 
j'ai  été  obligée  de  faire  pour  gagner  un  asile.  Arrivée  à  la 
ferme  du  bois  de  Blain,  je  croyais  y  retrouver  d'anciens  ser- 
viteurs qui  m'auraient  aidée  dans  les  recherches  que  je  ve- 
nais faire  en  France.  J'ai  trouvé  la  ferme  détruite  et  déserte. 
La  fatigue  m'a  forcée  à  m'y  arrêter  pour  quelques  heures, 
mais  la  maladie  m'a  atteinte  et  m'y  a  retenue  pendant  près 
de  dix  jours.  Pendant  tout  ce  temps  cet  homme  est  resté  près 
de  moi;  enfin,  sur  mes  pressantes  sollicitations,  il  s'est 
avancé  du  côté  de  l'armée  royaliste  pour  tâcher  d'y  décou- 
vrir celui  que  je  suis  venue  chercher  en  France.  Si  je  n'avais 
été  rencontrée  par  M.  de  Marigny  à  la  ferme  de  Blain,  c'est 
là  qu'il  m'eût  sans  doute  apporté  la  réponse  qu'il  est  venu  me 
dire  au  milieu  de  vous;  mais  j'avais  suivi  M.  de  Marigny,  et 
cet  homme,  fidèle  à  sa  promesse,  a  dû  me  suivre.  Tout  son 
crime  sera  donc  d'avoir  voulu  secourir  dans  son  abandon  une 
femme  dont  la  famille  et  la  fortune  ont  péri  pour  la  cause  que 
vous  Soutenez.  Voilà  la  vériré  indépendante  de  tout  ce  qu'on 
a  pu  vous  dire  contre  celui  qu'accuse  l'abbé  Bernier. 

—  Je  n'accuse  pas  cet  homme,  reprit  celui-ci  d'un  ton 
sombre,  je  demande  seulement  qu'il  nous  dise  son  nom. 

—  Quel  est  votre  nom,  en  effet  ?  dit  Fleuriot. 

—  Je  m'appel  le  comte  de  X...,  répondit  fermement  le 
vieillard. 

Qu'on  nous  pardonne  de  n'écrire  que  cette  initiale,  mais 
co  nom  appartient  à  un  famille  qui  depuis  cette  époque  a 
acquis  trop  de  droits  à  la  reconnaissance  publique  pour  qu'il 
nous  soit  permis  de  le  faire  connaître. 

Mais  telle  était  la  funeste  renommée  de  celui  qui  le  por- 
tait alors,  qu'au  moment  où  les  chefs  royahstes  l'entendis 
rent  ils  se  levèrent  d'un  mouvement  spontané,  comme  eus- 
sent fait  les  apôtres  do  Dieu  si  Judas  était  venu  au  milieu 
d'eux  se  vanter  de  son  nom  déshonoré. 

—  Et  vous  avez  osé  venir  parmi  nous?  s'écria  Fleuriot. 

—  Madame  la  marquise  de  Perbruck  vous  a  raconté  com- 
ment j'y  avais  été  amené,  je  n'ai  pas  autre  chose  à  vous 
répondre. 


DE   SATURNIN    FICHET.  151 

Les  chefs  se  regardèrent  entre  eux  ;  ils  éprouvaient  un 
vil'  embarras.  En  elTet,  ils  avaient  à  leur  merci  l'un  des 
hommes  qui  ont  le  plus  marqué  dans  les  fastes  révolu- 
tionnaires par  leurs  excès  et  leurs  crimes.  Il  avait  été  le 
promoteur  le  plus  ardent  de  la  révolution  du  iO  août,  et  on 
prétendait  l'avoir  vu  se  mêler  aux  massacres  des  infâmes 
journées  de  septembre.  Ce  n'était  pas  le  sort  de  cet  homme 
qui  embarrassait  les  juges,  car  il  n'entrait  dans  l'esprit  d'au- 
cun d'eux  le  moindre  doute  sur  la  condamnation  qu'ils 
devaient  pronononcer  contre  lui  ;  mais  ce  qui  causait  à  la 
fois  leur  surprise  et  leur  embarras,  c'est  que  cet  homme 
eût  des  relations  avec  madame  de  Perbruck  et  qu'elle  osât 
les  avouer.  L'abbé  Bernier  devina  cette  disposition  des 
esprits,  et  s'adressant  à  madame  de  Perbruck,  il  lui  dit  : 

—  Ainsi  que  vous  l'a  affirmé  M.  de  Fleuriot,  aucun  de 
nous,  madame,  n'a  le  moindre  doute  sur  la  loyauté  de 
vos  intentions  et  de  votre  conduite  ;  mais  nous  sommes 
tous  responsables  du  salut  de  cette  armée,  et  lorsque  nous 
découvrons  un  traître  dans  son  sein ,  il  doit  nous  être 
permis  de  demander  à  celle  qui  l'y  a  introduit  quel  a  été 
le  motif  d'une  pareille  imprudence. 

—  Je  croyais  déjà  vous  avoir  répondu  à  ce  sujet  en  vous 
disant  que  si  M.  le  comte  de  X...  m'avait  apporté  jusqu'à 
Blain  la  réponse  qu'il  m'avait  promise,  c'est  qu'il  ne  m'a- 
vait pas  trouvée  à  la  ferme  du  Bois. 

— -  Cela  peut  répondre  pour  vous,  madame,  reprit  l'abbé 
Bernier,  mais  d'où  vient  alors  que  le  comte  de  X...  nous 
a  donné  un  avis  que  sa  conduite  antérieure  doit  nous  faire 
croire  une  trahison  ? 

—  Assez,  monsieur,  reprit  le  comte  de  X...  avec  hau- 
teur, je  n*ai  trahi  personne,  vous  le  savez.  Arrivé  au  Mans 
quelques  jours  après  votre  départ,  j'ai  vu  les  dispositions 
prises  par  les  généraux  républicains,  j'ai  entendu  les  ser- 
ments d'extermination  qu'ils  ont  faits,  et  j'ai  eu  pitié  des 
malheureux  qui  étaient  sous  vos  ordres.  Cependant  je  m'é- 
tais éloigné  du  Mans,  j'avais  été  chercher  à  Laval  les  infor- 
mations que  je  n'avais  pu  recueillir  au  Mans.  En  no  retrou- 
vant plus  de  ce  côté  aucune  trace  de  votre  armée,  j'ai  cru 
qu'elle  s'était  prudemment  dispersée,  et  je  revenais  à  Blain, 
lorsque  J'ai  été  rencontré  par  l'homme  masqué  qui  m'a  appris 


152  LES   AVENTURES 

à  la  fois  votre  retraite  vers  ce  pays  et  la  poursuite  des  répu- 
blicains. Je  vous  ai  donné  cet  avis  par  pitié  pour  vous,  et 
par  pitié  pour  vous  aussi  je  vous  ai  donné  le  conseil  de  li- 
cencier votre  armée.  Oh  î  reprit-il  alors  avec  un  mouvement 
de  mépris,  misérable  sot  que  j'ai  été  à  ce  moment!  en  pré- 
sence de  vos  malheurs,  j'ai  oublié  les  longs  ressentiments 
de  ma  vie;  je  me  suis  demandé  si  ma  place  n'était  pas  plutôt 
au  milieu  de  vous  qu'au  milieu  de  ceux  à  qui  j'ai  voué  mes 
services.  Vous  prenez  soin  de  me  détromper,  messieurs. 
C'est  toujours  chez  vous  les  mêmes  hommes  imprévoyants 
et  orgueilleux  poussés  et  égarés  par  des  prêtres  obstinés. 
Pourquoi  allez-vous  combattre  aujourd'hui?  Est-ce  pour  la 
victoire  ?  Vous  savez  qu'elle  est  impossible.  C'est  donc  pour 
l'orgueil  de  commander  une  dernière  bataille  ? 

—  C'est  pour  mourir  avec  honneur  !  dit  Fleuriot  en  se  le- 
vant. Voilà  ce  que  vous  ne  pouvez  comprendre,  monsieur  ; 
et  ce  que  vous  ne  comprendrez  pas  non  plus  ;  sans  doute, 
c'est  que  nous  ne  voulons  pas  que  les  armes  des  royalistes 
soient  salies  par  le  sang  d'un  homme  tel  que  vous.  Vous  quit- 
terez l'armée  à  l'instant  même. 

A  cette  proposition,  une  sourde  rumeur  éclata  dans  toute 
l'assemblée.  L'abbé  Bernier  se  récria  avec  violence  et  de- 
manda de  quel  droit  Fleuriot  se  permettait  de  prononcer  la 
mise  en  liberté  de  l'accusé.  Le  tumulte  était  grand  lorsque  le 
comte  de  X...  reprit  : 

—  C'est  ma  mort  que  vous  voulez,  n'est-ce  pas,  messieurs  ? 
Eh  bien  !  je  n'ai  pas  besoin  de  votre  jugement,  je  le  prononce 
moi-même,  et  j'exécuterai  moi-même  l'arrêt.  Je  ne  vous  de- 
mande qu'une  faveur  :  c'est  une  heure  de  répit  pour  confier 
à  madame  de  Perbruck  un  secret  qui  n'intéresse  qu'elle  seule 
au  monde.  Quelque  jugement  que  vous  portiez  de  moi, 
ajouta-t-il  en  élevant  la  voix,  aucun  de  vous  ne  peut  dire  que 
j'ai  manqué  à  la  parole  que  j'ai  donnée.  Je  vous  promets  ma 
mort,  vous  l'aurez. 

La  journée  s'avançait  cependant,  et  à  l'époque  de  l'année  où 
on  se  trouvait,  c'était  au  23  décembre,  la  nuit  venait  si  vite 
que  les  travaux  ordonnés  par  Marigny  menaçaient  d'être 
bientôt  interrompus.  Quelques  officiers  inférieurs  venaient 
avertir  le  conseil  que  les  paysans  murmuraient  de  l'absence 
des  principaux  chefs,  et  déjà  l'on  répétait  de  tous  côtés  qu'ils 


DE   SATURNIN  FICHET.  153 

se  livraient  au  repos  pendant  qu'ils  laissaient  les  pauvres  sol- 
dats s'exténuer  dans  des  fatigues  que  tout  le  monde  devait 
partager. 

—  Allez  dire  aux  soldats  de  l'armée  catholique,  dit  Dernier 
en  se  levant,  que  dans  quelques  instants  nous  serons  près 
d'eux;  maintenant,  ajouta-t-il  en  se  tournant  vers  le  conseil, 
je  demande  qu'il  soit  définitivement  décidé  du  sort  de  cet 
homme.  C'est  un  traître,  vous  ne  pouvez  en  douter;  aucun 
de  vous  ne  croit  au  conte  qu'il  a  inventé  pour  vous  tromper, 
et  si  vous  hésitez  à  le  frapper,  c'est  que  vous  craignez  d'en- 
fermer dans  la  même  condamnation  la  marquise  de  Per- 
bruck,  qui,  pas  plus  que  lui,  n'explique  son  arrivée  dans  l'ar- 
mée royale  d'une  façon  satisfaisante.  Messieurs,  continua-l-ij 
encore,  dans  la  position  désespérée  où  nous  sommes,  nous 
devons  à  ceux  qui  sont  morts,  nous  devons  à  ceux  qui  péri- 
ront aujourd'hui,  nous  devons  à  ceux  qui  nous  survivront  de 
ne  pas  laisser  impunie  la  trahison  qui  a  pénétré  jusque  dans  le 
sein  de  notre  armée.  Je  demande  donc  la  condamnation  im- 
médiate de  cet  homme,  et  je  demande  que  la  marquise  de 
Perbruck  soit  constituée  prisonnière  jusqu'à  plus  amples  ren- 
seignements. Je  demande  à  ce  que  cette  condamnation  soit 
publiée  dans  toute  l'armée,  afin  qu'elle  apprenne  à  nos  sol- 
dats que  nous  veillons  à  leur  sûreté. 

Immédiatement  après  ces  paroles  les  chefs  se  consultèrent 
à  voix  basse,  et  l'arrêt  de  mort  fut  décidé.  Chacun  reprit  sa 
place,  et  on  ordonna  au  comte  de  X...  de  se  préparer  à  mou- 
rir. 

—  Soit,  dit  le  comte;  mais  les  soldats  qui  combattent,  di- 
sent-ils, pour  Dieu  et  le  roi,  ne  me  refuseront  pas  un  prêtre 
à  l'heure  de  ma  mort,  et  M.  l'abbé  Dernier  ne  dédaignera  pas 
d'écouter  la  confession  d'un  coupable. 

Le  ton  de  raillerie  hautaine  dont  cette  demande  fut  faite 
ne  fit  qu'irriter  les  chefs  royahstes.  A  ce  moment  madame 
de  Perbruck  se  leva. 

—  Eh  bien,  messieurs,  dit-elle,  je  ne  vous  laisserai  pas 
commettre  un  assassinat;  il  est  innocent  aujourd'hui  comme 
il  l'était  le  jour  où  il  fut  condamné  et  dégradé  de  sa  no- 
blesse. 

—  Silence,  madame,  dit  le  comte  de  X...  d'une  voix  émue, 
je  ne  demande  ni  ne  veux  aucune  justification.  Proscrit  et 


154  LES  AVENTURES 

renié  par  ceux  de  ma  caste,  je  me  suis  vengé  autant  que  je 
l'ai  pu.  Votre  douleur,  madame,  m'avait  attendri  sur  leurs 
misères  et  j'avais  pénétré  jusqu'au  milieu  d'eux  pour  les  sau- 
ver de  leur  propre  aveuglement.  Ils  répondent  à  ma  pitié  par 
un  arrêt  de  mort.  Je  l'accepte  et  j'en  suis  fier.  Ecoutez,  dit-il 
en  se  tournant  vers  ses  juges,  je  vous  ai  demandé  une  heure 
d'entretien  avec  madame  pour  lui  apprendre  un  secret  qui 
n'intéresse  qu'elle,  cette  heure  voulez-vous  me  l'accorder? 

—  Il  est  temps  que  justice  soit  faite,  dit  l'abbé  Bernier. 

—  Eh  bien  !  ce  secret,  je  le  dirai  tout  haut  ;  écoutez-moi, 
madame,  reprit  le  vieillard.  C'est  l'abbé  Bernier  qui  a  reçu 
la  confession  du  marquis  de  Perbruck  lorsqu'il  fut  laissé  pour 
mort  à  l'insurrection  de  Saint-Florent. 

—  C'est  vrai,  dit  l'abbé. 

Eh  bien  !  monsieur,  reprit  le  comte  de  X...  vous  avez  ap- 
pris dans  cette  confession  le  secret  de  ma  vie  et  de  mon  in- 
nocence ,  et  cependant  c'est  vous  qui  m'avez  trainé  de- 
vant ceux  à  qui  je  pardonne  de  me  croire  coupable  et  de 
disposer  de  ma  vie  comme  de  celle  du  dernier  misérable. 

—  Vous  êtes  fou!  dit  l'abbé  Bernier  avec  colère,  et  quel  in- 
térêt puis-je  avoir  à  cela  ? 

—  Vous  avez  reçu  une  mission  de  vengeance  que  vous  vou- 
lez remplir  et  que  vous  eussiez  déjà  remplie  contre  celui 
qu'on  vous  a  donné  à  poursuivre,  si  un  avis  secret  ne  l'eût 
averti  de  vos  sinistres  projets. 

—  Assez  d'injures  !  s'écria  l'abbé,  dont  la  pâleur  était  li- 
vide; il  faut  en  finir  avec  ce  traître  I 

—  Monsieur  l'abbé,  lui  dit  le  comte  de  X...  en  le  forçant  à 
baisser  les  yeux  sous  l'éclair  de  son  regard,  je  vous  défie  de 
jurer  sur  le  christ  que  vous  me  croyez  coupable  ! 

—  Qu'êtes- vous  donc  venu  faire  ici  ?  dit  l'abbé  sans  répon- 
dre à  cette  solennelle  question. 

—  Vous  le  savez  bien,  vous. 

A  ce  moment  un  grand  tumulte  eut  lieu  au  dehors.  Un 
messager  arrivé  en  toute  hâte  vint  avertir  l'assemblée  que 
les  républicains  n'étaient  plus  qu'à  une  demi-lieue  de  Save- 
nay. 

—  Eh  bien  !  dit  Fleuriot,  que  décidez-vous  du  comte? 

—  C'est  moi  qui  en  ai  décidé,  repartit  celui-ci. 

Et  avant  que  personne  eût  pu  faire  un  mouvement  pour 


DE   SATURNIN    FICHET.  155 

Tarrêter,  le  comle  s'était  appuyé  un  pistolet  sur  le  cœur  et 
tombait  sur  le  sol. 

Des  cris  Aux  armes  !  poussés  de  tous  côtés  retentirent  alors 
au  loin.  Les  chefs  s'élancèrent  hors  de  la  maison. 

—  Venez,  madame,  dit  Marigny,  entraînant  madame  de 
Perbruck,  il  faut  fuir.  Car  quelle  que  fût  la  honte  du  comte 
de  X...,  il  avait  raison  lorsqu'il  nous  disait  de  hcencier  cette 
armée  :  on  a  voulu  la  garder  comme  une  dernière  espé- 
rance  Cette  espérance  sera  anéantie  dans  quelques  heu- 
res. 

—  Monsieur  de  Marigny,  dit  madame  de  Perbruck,  on 
vient  de  pousser  au  suicide  l'âme  la  plus  généreuse  qui  ait 
été,  avant  que  la  vengeance  ne  l'ait  poussée  au  crime. 


XVI 


Nous  ne  prétendons  pas  écrire  dans  ce  livre  l'histoire  des 
batailles  de  la  Vendée,  mais  quelques  incidents  du  désastreux 
combat  de  Savenay  sont  trop  intimement  Ués  à  ce  récit  pour 
que  nous  ne  soyons  point  obligé  de  le  raconter.  Peut-être  de- 
vrions-nous placer  aussi  à  cet  endroit  les  explications  qui 
pourraient  apprendre  à  nos  lecteurs  quel  était  le  comte 
de  X...,  quels  avaient  été  ses  rapports  avec  madame  de  Per- 
bruck et  comment  tout  ceci  se  rattache  à  l'existence  de  notre 
héros.  Saturnin  Fichet  :  mais  ces  explications  trouveront  leur 
pince  plus  tard  et  au  moment  où  madame  de  Perbruck  elle- 
même  dut  les  donner  à  celui  qu'elles  intéressaient  avant  tout, 
et  que  nous  allons  voir  apparaître  dans  ce  même  combat. 

Il  était  trois  heures  du  soir,  Lyrot  se  plaça  à  l'avant- 
garde  et  s'apprêta  à  recevoir  les  républicains  qui  s'avan- 
çaient par  la  principale  route.  Ceux-ci  étaient  commandés 
par  le  bouillant  Wcstermann,  qui  ne  connaissait  guère  d'au- 
tre tactique  (lue  do  toujours  crier  :  En  avant!  et  qui  avait 


156  LES   AVENTURES 

dû  à  ce  système  d'éclatantes  victoires  et  de  terribles  dé- 
faites. Mais  Kléber  était  avec  lui,  et  au  lieu  de  permettre  à 
Westermann  de  s'abandonner  à  son  ardeur,  il  suspendit  la 
marche  pendant  que  lui-même  cachait  une  partie  de  son  in- 
fanterie dans  les  bois  qui  bordent  la  route. 

Lyrot,  qui  n'était  pas  accoutumé  à  cette  apparente  incer- 
titude de  la  part  des  républicains,  s'imagine  que  Wester- 
mann est  arrivé  seul  avec  sa  cavalerie  ;  il  fait  avertir  Ma- 
rigny  et  Fleuriot,  qui  étaient  encore  dans  Savenay,  et  leur 
annonce  qu'il  a  l'espoir  d'écraser  l'avant-garde  républi- 
caine. Il  s'élance  au  pas  de  course  et  repousse  la  cavalerie 
de  Westermann;  mais  au  moment  où ,  emnorté  par  son 
ardeur,  il  a  dépassé  les  troupes  cachées  dans  la  forêt,  celles- 
ci  se  démasquent  tout  à  coup  et  l'attaquent  avec  fureur. 
Lyrot  ne  démentit  pas  en  ce  moment  la  réputation  de  cou- 
rage qu'il  avait  acquise  dans  vingt  combats.  Il  reforme  ses 
rangs  un  moment  ébranlés  par  cette  attaque  imprévue,  et 
lutte  à  la  fois  contre  Kléber  et  Westermann.  Mais  malgré  la 
résistance  opiniâtre  qu'il  oppose,  il  eût  peut-être  succombé 
si  tout  à  coup  il  n'eût  entendu  une  vive  fusillade  s'engager 
dans  le  bois  même  d'où  les  républicains  l'écrasaient  de  leur 
mousqueterie.  Ceux-ci  se  troublent  à  leur  tour,  et,  forcés  de 
répondre  à  l'ennemi  inconnu  qui  les  attaque,  ils  se  détour- 
nent de  la  troupe  de  Lyrot.  Le  brave  Vendéen,  au  lieu 
d'opérer  sa  retraite,  profite  de  cette  diversion,  attaque  à  son 
tour  et  fait  reculer  à  la  fois  la  division  de  Kléber  et  la  cava- 
lerie de  Westermann. 

Peut-être  ce  premier  avantage,  poussé  avec  ce  courage 
désespéré  qui  animait  les  malheureux  Vendéens,  eût-il 
changé  complètement  la  face  de  cette  bataille,  car  déjà 
Fleuriot  et  Marigny  étaient  arrivés  et  la  fusillade  s'engageait 
de  tous  côtés.  Mais  la  nuit  est  survenue,  un  brouillard  épais 
vient  ajouter  à  l'obscurité.  Aucun  des  chefs  royalistes  ne 
s'aperçoit  qu'un  bataillon  républicain,  attaqué  par  des  enne- 
mis inconnus,  est  en  pleine  déroute,  et  que  la  division  de 
Marceau  qui  vient  d'arriver,  ne  reconnaissant  pas  ceux  qui 
se  rabattent  ainsi  en  désordre  de  son  côté,  les  reçoit  à  coups 
de  fusil. 

Des  engagements  partiels  s'étabhssent  sur  une  hgne  éten- 
due, et  ce  n'est  plus  que  sous  les  balles  républicaines  que 


DE  SATURNIN   FICHET.  175 

tombent  les  républicains  désorganisés.  Une  attaque  furieuse, 
désespérée,  lancée  à  tout  hasard  au  milieu  de  ce  désordre, 
eût  peut-être  dispersé  cette  armée  épuisée  de  fatigue  :  mais 
les  généraux  royalistes  n'avaient  plus  cette  confiance  qui 
commande  à  la  victoire.  Assez  braves  pour  mourir,  ils  n'a- 
vaient plus  l'enthousiasme  qui  fait  vaincre.  Ils  cherchent  à 
se  reconnaître,  reprennent  les  excellentes  positions  qu'ils 
avaient  abandonnées  pour  se  porter  en  avant,  et  permettent 
à  Marceau  et  à  Kléber  de  rétablir  l'ordre  dans  leur  armée. 
Ce  ne  fut  qu'en  faisant  cesser  le  feu  sur  toute  la  ligne,  que 
les  républicains  reconnurent  qu'ils  ne  faisaient,  depuis  près 
d'une  heure,  que  se  fusiller  entre  eux  ;  mais  la  cause  même 
de  ce  désordre  le  rendit  moins  grave,  peu  d'hommes  avaient 
été  tués.  Marceau  reforma  ses  bataillons,  et  bientôt  le  silence 
de  la  nuit  ne  fut  interrompu  que  par  quelques  fusillades  qui 
éclataient  tout  à  coup,  tantôt  d'un  côté,  tantôt  d'un  autre. 
Cependant  Lyrot,  réuni  à  ses  collègues,  portait  de  l'un  à  l'au- 
tre ses  remerciments  pour  la  diversion  courageuse  qui  l'avait 
sauvé  de  l'embûche  où  son  ardeur  l'avait  entraîné;  mais 

chacun  s'excusait  de  ne  pas  avoir  eu  cette  pensée Et 

bientôt  on  fut  à  se  demander  quel  était  l'ami  inconnu  qui 
s'était  si  audacieusement  et  si  heureusement  mêlé  au  com- 
bat. 

—  Ce  doit  être  un  des  bataillons  que  le  Morbihan  o  promis 
de  nous  envoyer,  dit  l'abbé  Bernier. 

—  Ne  savez-vous  pas,  reprit  Marigny,  que  les  habitants 
de  Montluc  se  sont  joints  à  l'armée  républicaine?  Ne  comp- 
tons que  sur  nous-mêmes,  messieurs,  et  peut-être  aussi  sur 
cette  troupe  de  braves  qui  nous  a  dégagés  à  Chàtcaubriant. 

—  Sur  l'homme  au  masque  rouge?  dit  Lyrot.  Vous  avez 
raison,  ce  doit  être  lui,  car,  parmi  le  fracas  du  combat,  j'ai 
entendu  quelques-uns  de  ces  longs  cris  lugubres  avec  les- 
quels les  soldats  se  transmettent  les  commandements  sans 
qu'on  puisse  en  deviner  le  sens. 

Cependant  la  nuit  avançait.  Les  généraux  royalistes 
avaient  donné  à  leurs  soldais  quatre  heures  de  repos  sur  le 
champ  de  bataille  même.  De  cette  façon,  et  durant  cette 
nuit  do  quinze  heures,  un  tiers  des  troupes  dormait  tandis 
«jnc  lis  deux  autres  tiers  veillaient.  Le  jour  n'était  pas  levé 
(juc  luiile  l'urinée  était  debout.  Mais,  hélas!  celle  vigilance, 
II.  10 


J58  LES  AVENTURES 

qui  eût  peut-être  sauvé  l'armée  du  Mans,  ne  devait  pas  lui 
servir  à  Savenay.  Ce  n'étaient  plus  d'ailleurs  d'inhabiles  et 
timides  généraux,  comme  ceux  que  la  Convention  avait 
d'abord  opposés  à  des  ennemis  qu'elle  trouvait  méprisables, 
qui  commandaient  l'armée  républicaine  :  c'étaient  Marceau, 
Kléber,  Beaupuy,  Canuel,  et  dans  les  rangs  inférieurs  Mé- 
nars,  Savary,  tous  destinés  à  laisser  des  noms  célèbres  dans 
l'histoire. 

A  huit  heures  du  matin,  après  une  nuit  passée  sous  une 
pluie  glaciale,  qui,  selon  l'expression  de  Benaben,  entrait 
dans  la  moelle  des  os,  les  royalistes,  espérant  que  l'armée 
républicaine  aura  eu  moins  de  constance  qu'ils  n'en  ont  eu, 
s'avancent  dans  la  pénombre  de  cette  funeste  matinée.  Vain 
espoir  î  déjà  les  positions  étaient  envahies  par  les  républi- 
cains. On  croyait  les  surprendre,  et  tout  à  coup  on  entend 
retentir  de  toutes  parts  l'ordre  de  l'attaque.  Toutefois,  les 
royalistes  ne  veulent  pas  paraître  avoir  attendu  qu'on  vienne 
les  chercher,  ils  s'avancent  à  grands  pas,  et  avec  tant  d'im- 
pétuosité, qu'une  fois  encore  l'avant-garde  des  républicains 
plie  et  se  débande.  Mais  Kléber  accourt,  il  se  jette  au  miheu 
des  bataillons  qui  hésitent. 

—  En  avant  !  crie-t-il  de  sa  voix  tonnante. 

—  Nous  n'avons  plus  de  cartouches,  répond  l'officier  au- 
quel il  s'adressait. 

—  Servez-vous  de  la  baïonnette  ! 

—  Beaucoup  de  soldats  les  ont  perdues. 

—  Ecrasez-les  à  coups  de  crosses,  crie  Kléber  en  se  jetant 
en  avant. 

A  ce  moment,  le  combat  s'engage  avec  fureur;  mais  déjà 
la  division  de  Tilly  et  celle  de  Kléber  avaient  profité  de  la 
nuit  pour  filer  au  delà  des  lignes  des  Vendéens  et  se  porter 
dans  les  bois  et  sur  les  hauteurs  qui  commandaient  le  flanc 
des  royalistes.  Pendant  que  Marceau,  multipliant  les  atta- 
ques, tient  occupées  à  la  fois  les  divisions  de  Fleuriot,  de 
Lyrot  et  de  Marigny,  Kléber  rejoint  sa  division  et  ordonne  à 
Tilly  de  continuer  sa  route,  afin  de  tourner  complètement  la 
ville  de  Savenay,  de  façon  à  y  pénétrer  par  le  côté  opposé  à 
celui  qui  est  occupé  par  les  royalistes.  A  peine  Tilly  s'est-il 
mis  en  devoir  d'exécuter  cet  ordre,  que  Kléber  débouche  de 
ses  forêts  et  attaque  en  flanc  Fleuriot  et  Marigny,  qui,  déci- 


DE  SATURNIN    FICHET.  159 

dés  à  mourir,  se  tournent  vers  ce  nouvel  ennemi  et  laissent 
ainsi  Lyrot  soutenir  seul  l'attaque  de  Marceau. | 

Vainement  Fleuriot  et  Marigny  opposent  la  plus  héroïque 
résistance  pour  couvrir  Savenay,  ils  voient  les  rangs  entiers 
des  Vendéens  tomber  autour  d'eux,  et  déjà  les  munitions 
leur  manquent.  A  ce  moment,  des  femmes,  la  plupart  à  che- 
val, sortaient  de  Savenay  pour  porter  des  secours  aux  bles- 
sés; elles  vont  d'abord  du  côté  de  Lyrot,  mais  déjà  il  reculait 
sous  les  attaques  successives  de  Marceau.  Parmi  elles  se 
trouvaient  madame  de  Lescure  et  madame  de  Perbruck. 
Elles  retournent  du  côté  de  Marigny. 

—  Rentrez  à  Savenay  1  leur  crie-t-il,  tout  est  perdu! 
Madame  de  Lescure  veut  rester. 

—  Madame,  s'écrie  alors  Marigny,  souvenez-vous  de  ce 
que  je  vous  ai  promis  dans  des  jours  heureux,  c'est  qu'ils 
n'auraient  ce  drapeau  qu'avec  ma  vie! 

Il  prend  alors  des  mains  du  jeune  Savoyry  le  drapeau  que 
madame  de  Lescure  avait  brodé  de  ses  propres  mains,  et 
dédaignant  de  répondre  aux  attaques  de  Kléber  par  le  feu 
inutile  des  Vendéens,  il  s'élance  à  leur  tête  et  attaque  à  son 
lour  les  républicains  à  la  baïonnette. 

Quatre  fois  il  s'avance  jusque  sur  leurs  rangs,  quatre  fois 
le  feu  impassible  des  républicains  renverse  les  soldats  qui 
le  suivent  et  l'épargne  seul.  Fleuriot  imite  cet  exemple  sur 
un  autre  point,  et,  deux  fois  repoussé,  il  revient  encore  à  la 
charge.  Il  semblait  que  sa  tentative  dût  être  aussi  inutile 
que  les  précédentes,  mais  tout  à  coup  la  ligne  des  républi- 
cains s'ébranle,  s'entr'ouvre  et  laisse  apparaître  une  troupe 
nombreuse  qui  a  fait  dans  leurs  rangs  une  large  trouée. 
Un  homme  masqué  commandait  celte  troupe;  il  la  précipite 
dans  la  brèche  qu'il  vient  d'ouvrir,  et  semble  l'élargir  pour 
le  passage  des  Vendéens.  Fleuriot  s'y  élance  avec  le  reste  de 
sa  division,  et  peut  ainsi  gagner  le  bois.  Mais  déjà  les  ré- 
publicains se  resserrent,  et  ceux  qui  viennent  de  délivrer 
si  audacieusement  la  division  de  Fleuriot  sont  ramenés  à 
rendroit  même  d'où  ils  venaient  de  dégager  les  Ven- 
déens. 

Marigny,  témoin  de  cette  héroïque  intervention,  reforme 
les  rangs  pour  tenter  une  nouvelle  charge.  Mais  il  n'était 
plus  temps,  Lyrot  avait  été  obligé  de  se  retirer  devant  Mar- 


160  LES   AVENTURES 

ceau,  qui,  marchant  toujours  en  avant,  allait  pouvoir  pren- 
dre Marigny  à  revers. 
—  A  Savenay  î  s'écrie  celui-ci. 

Toutes  les  troupes  se  précipitent  de  ce  côté,  culbutant  les 
premières  compagnies  de  Marceau  qui  veulent  se  placer 
entre  elles  et  la  ville.  Mais  tous  ne  réussissent  pas.  Près  de 
quinze  cents  hommes  sont  séparés  de  la  colonnne  de  Ma- 
rigny et  se  trouvent  enveloppés  par  Kléber  et  Marceau. 
Ceux-là,  sommés  de  mettre  bas  les  armes,  obéissent  en 
criant  :  Vive  la  nation  !  vive  la  république  !  et  ils  sont  faits 
prisonniers,  A  la  vérité  ils  étaient  entre  les  mains  de  Kléber 
et  de  Marceau,  qui  n'avaient  pas  appris  comme  tant  d'autres 
à  salir  la  victoire  par  des  massacres  inutiles.  Mais  six  cents 
autres  se  trouvèrent  cernés  par  Weslermann.  Parmi  ceux- 
là  se  trouvaient  un  grand  nombre  de  femmes,  et  au  milieu 
d'elles  madame  de  Perbruck,  qui  avait  été  témoin  de  la  dé-- 
livrance  de  Fleuriot.  Au  masque  rouge  qui  couvrait  le  vi- 
sage de  l'intrépide  chef  qui  commandait  cette  petite  troupe, 
elle  avait  reconnu  cet  homme  étrange  dont  lui  avait  parlé  le 
comte  de  X.,,,  et  dont  lui  avait  aussi  parlé  Marigny. 

Celui-ci  lui  avait  dit  qu'elle  le  retrouverait  au  miheu  des 
balles,  et  elle  avait  répondu  qu'elle  irait  l'y  chercher  ;  et,  en 
effet,  elle  s'était  approchée  de  lui  pendant  qu'il  rassemblait 
ses  soldats  et  qu'il  plaçait  au  centre  du  carré,  qu'il  avait  fait 
jjprmer,  les  femmes  éperdues,  qui  couraient  de  tous  côtés, 
rencontrant  de  tous  côtés  aussi  des  ennemis  furieux  qui 
tuaient  sans  pitié.  Déjà  cette  petite  troupe,  toujours  com- 
battant et  toujours  marchant,  se  glissait  entre  la  division  de 
Kléber  et  Savenay,  et  était  prête  d'atteindre  un  petit  bois, 
qui  eût  dérobé  sa  marche  aux  républicains,  lorsque  Wesler- 
mann débouche  tout  à  coup,  et  le  chef  inconnu,  ses  six  cents 
soldats,  deux  cents  Vendéens  qui  se  sont  joints  à  lui,  cent 
femmes  à  peu  près,  qu'il  avait  réunies  au  centre  de  son  ba- 
taillon, se  trouvent  tout  à  coup  enveloppés. 

On  leur  crie  de  se  rendre.  Le  chef  masqué  répond  vaine- 
ment qu'il  faut  mourir  ou  se  faire  jour  à  travers  les  républi- 
cains. Les  soldats  épouvantés  jettent  bas  leurs  armes  et 
se  jettent  à  genoux.  Aussitôt  l'implacable  Weslermann  or- 
donne le  feu,  et  plus  des  trois  quarts  de  cette  troupe  tombe 
assassinée. 


DE   SATURNIN    FICHET.  161 

Madame  de  Perbruck  avait  enfin  pu  s'approcher  du  chef 
masqué,  elle  allait  l'interroger,  lorsqu'elle  le  voit  s'abattre  à 
ses  côtés;  il  l'entraîne  dans  sa  chute,  et  elle  reste  étendue 
sur  la  terre,  quoiqu'elle  n'eût  pas  été  atteinte.  Elle  ne  com- 
prenait pas  ce  qui  lui  arrivait,  lorsqu'elle  entend  crier  : 

—  Que  ceux  qui  ne  sont  pas  morts  se  relèvent,  il  leur  sera 
pardonné. 

Les  malheureux  Vendéens  croient  à  cette  promesse,  faite 
par  un  officier  républicain,  ils  se  relèvent.  Madame  de  Per- 
bruck allait  faire  comme  eux,  mais  la  main  du  chef  masqué 
la  retient  fortement  et  l'attache  à  la  terre.  Cet  jhomme 
connaissait  bien  les  ennemis  auxquels  il  avait  affaire.  En 
effet,  à  peine  les  malheureux  Vendéens  échappés  à  la  pre- 
mière décharge  se  sont-ils  relevés,  que  le  feu  éclate  encore  et 
anéantit  ce  reste  de  victimes.  Un  cri  féroce  de  Westermann 
célèbre  cette  horrible  victoire.  Mais  il  voit  encore  s'agiter 
sur  le  sol  quelques  malheureux  que  la  mort  n'a  pas  encore 
tout  à  fait  achevés,  il  lance  sa  cavalerie  au  galop  sur  ce  tapis 
de  cadavres  et  les  foule  aux  pieds  des  chevaux,  puis  il  con- 
tinue sa  course  vers  Savenay,  où  Lyrot  et  Marigny  venaient 
de  rentrer. 

Là  c'était  peut-être  un  plus  horrible  massacre. 

Comme  nous  l'avons  dit,  Tilly  avait  tourné  la  ville,  et 
pendant  que  les  royalistes  en  désordre  s'y  réfugiaient  d'un 
côté,  Tilly  l'envahissait  de  l'autre.  Il  reçoit  à  la  baïonnette 
les  restes  des  divisions  de  Lyrot  et  de  Marigny,  poursuivis 
maintenant  par  Marceau,  Kléber  et  Westermann  réunis  :  ce 
ne  fut  plus  alors  un  combat,  ce  fut  un  carnage.  Lyrot  est 
percé  de  vingt  coups  de  baïonnette,  les  canonniers  vendéens 
sont  tués  sur  leurs  pièces. 

—  Grâce  pour  ceux  qui  se  rendront,  criait  Savary,  qui, 
nouvellement  arrivé,  ne  comprenait  pas  les  épouvantables 
furies  de  celte  guerre. 

—  J'aime  mieux  les  tuer  aujourd'hui  que  de  les  fusiller 
demain,  lui  répond  un  soldat... 

Et  le  carnage  continue. 

Marigny,  plus  heureux  que  Lyrot,  culbute  quelques  sol- 
dats, qui  déjà  se  répandaient  dans  la  ville  et  gagne  la  route 
de  Guérandc,  où  il  avait  relégué  toutes  les  femmes,  (belles 
qui  avaient  obéi  à  l'injonction  qu'il  leur  avait  faite  de  ne 


162  LES   AVENTURES 

point  quitter  ce  faubourg,  furent  sauvées.  Il  retourne  les 
deux  canons  qui  devaient  protéger  cette  route  en  cas  d'at- 
taque, se  place  entre  eux  et  laisse  pendant  une  demi-heure 
passer  les  femmes,  les  enfants,  les  vieillards,  qui  fuient  avec 
épouvante.  Tout  à  coup  la  fuite  devient  plus  terrible,  elle 
entraîne  avec  elle  les  vingt  canonniers  qui  devaient  servir 
les  pièces  sous  les  ordres  de  Marigny.  Il  reste  seul  avec  un 
paysan  nommé  Chollet.  Tous  deux,  la  mèche  à  la  main,  et 
lorsque  le  dernier  de  ceux  qui  fuient  esl  passé,  ils  se  trou- 
vent en  face  d'un  bataillon  de  républicains, 

Marigny  et  Chollet  lèvent  la  mèche  pour  mettre  le  feu  aux 
pièces,  mais  tout  à  coup  un  jeune  officier  s'élance  devant  les 
républicains  et  les  arrête. 

—  Ils  ont  peur,  s'écrie  Chollet. 

Pour  toute  réponse  le  commandant  fait  ranger  son  batail- 
lon à  vingt  pas  des  canons  et  lui  fait  mettre  l'arme  au  bras. 
Lui-même,  se  plaçant  en  tête  de  ses  soldats,  reste  immobile 
en  face  des  canons  pointés  contre  eux. 

Marigny  reste  immobile  de  son  côté.  Plus  d'un  quart 
d'heure  se  passa  ainsi. 

—  Monsieur  de  Marigny,  crie  alors  le  jeune  commandant, 
pensez-vous  que  les  femmes  soient  assez  loin  ? 

Marigny  regarde  au  loin  et  s'incline  sans  répondre. 
Alors  le  commandant  se  retourne  vers  son  bataillon,  im- 
mobile devant  la  gueule  des  canons. 

—  En  avant  !  s'écrie-t-il. 

Chollet  lève  la  mèche  pour  mettre  le  feu  à  sa  pièce,  mais 
Marigny  la  lui  arrache,  jette  la  sienne,  et  tous  deux  se  reti- 
rent sans  qu'un  seul  coup  de  fusil  trouble  leur  retraite. 

Le  commandant  de  ce  bataillon  s'appelait  Savary. 

Mais  déjà  c'en  était  fait  dans  Savenay,  tout  avait  été  tué. 

Comme  le  soldat  l'avait  dit  à  Savary,  ceux  qui  tuèrent  ce 
jour-là  eurent  raison,  car  le  lendemain,  les  quinze  cents 
hommes  sauvés  par  Kléber  et  Marceau,  et  tous  ceux  qui  d'un 
autre  côté  avaient  été  faits  prisonniers,  furent  fusillés.  C'est 
que  les  représentants  du  peuple  arrivaient  toujours  à  la  suite 
de  la  victoire. 

Mais  l'histoire  a  suffisamment  consacré  ces  atrocités  à 
l'abomination  de  la  postérité.  Il  faut  que  nous  revenions  aux 
événements  parlicuhers  de  ce  récit. 


DE    SATURNIN    FICHET.  163 

Par  la  présence  d'esprit  du  chef  au  masque  rouge  madame 
de  Perbruck  avait  échappé  à  la  mort,  et,  par  un  hasard  pro- 
videntiel, les  chevaux  lancés  par  Westermann  sur  ces  tas  de 
cadavres  ne  l'avaient  pas  atteinte. 

Déjà  le  combat  était  loin,  et  madame  de  Perbruck  essayait 
de  se  relever,  lorsque  la  main  qui  l'avait  retenue  une  pre- 
mière fois  l'arrêta  encore. 

—  De  la  patience,  madame,  lui  dit  la  voix  de  l'inconnu; 
ne  savez-vous  pas  qu'un  geste,  un  mouvement,  peuvent 
attirer  sur  nous  quelques-uns  de  ces  misérables  pour  qui  un 
assassinat  est  considéré  comme  une  victoire? 

—  Ah!  s'écria  madame  de  Perbruck,  qui  tressaiUit  malgré 
elle  à  l'accent  de  cette  voix,  qui  êtes-vous?  vous  qui  me 
parlez  ainsi. 

—  Silence!  lui  répondit  l'inconnu,  n'entendez-vous  pas 
marcher  à  quelques  pas  de  nous? 

En  effet,  et  presque  aussitôt,  parut  un  paysan  qui  avait 
sans  doute  imité  l'exemple  de  son  chef  et  qui  comme  lui 
avait  échappé  à  la  mort. 

A  l'instant  où  il  s'approchait  de  madame  de  Perbruck  et 
de  l'inconnu,  un  coup  de  feu  partit  de  derrière  un  buisson 
et  le  renversa  sur  eux.  Mais,  il  faut  le  dire ,  ce  n'était  déjà 
plus  les  républicains  qui  commettaient  ces  cruautés,  c'é- 
taient les  habitants  du  pays  qui  venaient  achever  l'œuvre 
des  vainqueurs.  Du  reste,  ce  qu'ils  faisaient  contre  des  roya- 
Ustes  vaincus,  ils  l'eussent  fait  de  même  contre  des  répu- 
bhcains.  Cet  avertissement  fit  taire  madame  de  Perbruck. 
Il  lui  fallut  rester  près  de  cet  homme  dont  la  voix  l'avait 
tellement  troublée,  immobile,  muette,  couchée  dans  la  boue, 
couverte  de  sang  et  inondée  par  la  pluie  glaciale  qui  ne 
cessa  de  tomber  pendant  toute  cette  journée.  Enfin  la  nuit 
arriva,  le  bruit  des  fusillades  s'éteignit  dans  Savenay,  et 
bientôt  on  entendit  partir  du  bois  qui  longeait  la  prairie  où 
avait  eu  lieu  celle  sanglante  exécution,  un  cri  doux  et  pro- 
longé. 

A  ce  bruit  le  chef  se  souleva. 

—  Il  est  temps,  dit-il  à  voix  basse  à  madame  de  Perbruck  ; 
il  est  temps,  répéta-t-il  plus  haut. 

Aussitôt  quelques  gémissements  répondirent  à  cet  ordre, 
et  des  six  cents  hommes  qui  avaient  occupé  cet  étroit  es- 


164  LES    AVENTURES    DE    SATURN   CHINFIET. 

pace,  sept  ou  huit  tout  au  plus  se  relevèrent,  mais  madame 
de  Perbruck  resta  immobile. 

—  Ah!  murmura  le  chef,  la  pauvre  femme  est  morte.] 

—  Non,  lui  répondit  un  de  ceux  qui  venaient  de  se  relever, 
le  froid  et  la  terreur  l'ont  fait  s'évanouir. 

—  Eh  bien,  reprit  le  chef,  nous  la  sauverons. 

Il  la  prit  dans  ses  bras  et  l'emporta  à  travers  ce  champ 
jonché  de  cadavres. 


QUATRIÈME   PARTIE 


Durant  cette  même  journée,  où  périssaient  à  Savenay  les 
restes  de  l'armée  royale,  une  scène  non  moins  sinistre  se 
passait  dans  un  somptueux  hôtel  de  Nantes.  Dans  la  partie 
la  plus  reculée  de  cet  hôtel,  trois  hommes  étaient  assemblés. 
L'un  d'eux  se  promenait  activement,  les  mains  derrière  le 
dos.  Il  était  d'une  taille  élevée  et  légèrement  voûtée.  Ses  che- 
veux noirs  et  huileux  tombaient  sur  ses  épaules,  sa  démar- 
che était  brusque,  son  teint  basané;  ses  yeux  petits  et  ha- 
gards ajoutaient  à  l'expression  farouche  et  commune  de  son 
visage.  Cet  homme  était  Carrier. 

—  Nous  ne  sommes  que  des  enfants,  dit-il  d'une  voix  brus- 
que et  rauque.  Billaud-Varennes  et  Maillard  ont  tué  douze 
mille  prisonniers  à  Paris  en  moins  de  cinq  jours,  et  je  n'en  ai 
pas  encore  deux  mille. 

—  Cependant,  répondit  l'un  des  deux  autres  hommes,  le 
tribunal  révolutionnaire  va  aussi  vite  que  possible  pour  les 
condamnations;  les  prisonniers  ne  font  qu'entrer  et  sortir, 
c'est  à  peine  si  on  leur  demande  leur  nom,  ils  sont  immédia- 
tement condamnés. 

—  Tais-toi,  Lamberty,  dit  brusquement  Carrier,  j'ai  beau 
le  presser,  j'ai  beau  le  menacer,  je  n'ai  pas  pu  obtenir  plus 
de  deux  cents  condamnations  par  jour.  A  ce  compte  il  nous 

10. 


166  LES  AVENTURES 

rauclra''plus  de  trois  mois  pour  débarrasser  un  peu  les  prisons 
et  faire  place  à  de  nouveaux  brigands.  Guillotin  était  un 
imbécile,  et  son  invention  n'est  bonne  que  pour  les  voleurs 
et  les  assassins  ;  mais  ce  n'est  pas  ainsi  qu'on  peut  arriver 
à  exterminer  rapidement  les  ennemis  de  la  république. 

—  N'êtes-vous  pas  le  maitre  de  les  faire  fusiller  ?  dit  le  troi- 
sième personnage. 

—  Ne  sais-tu  pas,  Fouquet,  répondit  Carrier  à  celui  qui 
venait  de  lui  parler,  que  les  soldats  hésitent,  et  que  le  plus 
souvent  ils  refusent  de  recommencer  pour  ceux  qui  ne  sont 
pas  tombés  du  premier  coup.  Non,  non,  pas  de  fusillade,  il 
nous  faut  autre  chose. 

Les  deux  affidés  de  Carrier  se  regardèrent  tout  épouvantés 
eux-mêmes  des  desseins  de  leur  maître. 

—  J'attends  quelqu'un,  reprit  Carrier  après  un  moment  de 
silence,  et  j'espère  avoir  découvert  le  moyen  d'expédier  la 
besogne.  Mais  parlons  d'autre  chose.  Avez-vous  trouvé  les 
hommes  que  je  vous  ai  demandés?  ajouta-t-il  en  s'asseyant 
près  de  la  table  où  se  tenait  le  terrible  conseil. 

•—  Ils  doivent  venir  ici  dans  une  heure;  vous  les  passe- 
rez en  revue  et  vous  leur  direz  ce  que  vous  attendez  d'eux. 

—  C'est  bien,  dit  Carrier;  et  quels  sont  ceux  que  tu  as 
choisis  ? 

—  Je  suis  allé,  répondit  Lamberty,  dans  les  cabarets  de  la 
Basse-Fosse,  où  se  réfugient  les  déserteurs  de  la  marirte; 
j'ai  recruté  là  une  douzaine  d'hommes  déterminés  et  que 
rien  n'épouvante. 

—  Ceux-là,  dit  Carrier,  nous  accompagneront  dans  l'ex- 
pédition du  projet  que  je  médite;  mais  ce  n'est  pas  là  pré- 
cisément les  hommes  qu'il  me  faut.  Je  veux  des  hommes  qui 
sachent  Hre  et  écrire.  Si  j'ai  besoin  de  bras  qui  exécutent, 
il  me  faut  aussi  des  inteUigences  capables  de  me  compren- 
dre. 

—  Je  crois  avoir  trouvé  votre  affaire  mieux  que  Lam- 
berty, reprit  Fouquet  avec  une  vanité  féroce;  je  suis  allé  à 
la  prison  pour  dettes,  j'ai  rencontré  là  quelques-uns  de  ces 
malheureux  à  qui  la  rigueur  des  aristocrates  fait  expier  le 
malheur  d'avoir  fait  des  affaires  qui  n'ont  pas  réussi;  je  les 
ai  avertis  de  vos  projets  et  j'ai  laissé  les  portes  ouvertes. 
Vingt  se  sont  échappés  et  seront  ce  soir  ici.  Je  ne  suis  pas 


DE    SATURNIN    FICHET.  167 

descendu  dans  les  cabarets  de  la  Basse-Fosse  pour  en  re- 
cruter d'autres,  mais  je  suis  allé  dans  la  maison  de  jeu  du 
quartier  Graslin.  J'y  ai  trouvé  quelques  fils  de  famille  ruinés 
par  nos  bonnes  amies ,  quelques  bons  vivants  qui  ont  cou- 
tume de  répondre  à  leurs  créanciers  par  des  coups  de  bâton 
et  au  besoin  par  des  coups  d'épée;  vous  en  aurez  au  moins 
trente  ce  soir,  et  s'il  vous  en  faut  davantage... 

—  Ce  sera  assez,  dit  Carrier,  s'ils  sont  actifs  :  du  reste, 
tout  le  monde  aura  ses  fonctions,  vos  hommes  comme  ceux 
de  Lamberty.  Je  leur  taillerai  de  l'ouvrage  à  tous. 

Une  heure  après  on  introduisit  dans  un  vaste  salon  cin- 
quante ou  soixante  misérables;  c'était  le  rebut  de  la  société, 
non  pas  en  ce  sens  que  ces  hommes  appartinssent  aux  plus 
basses  classes  du  peuple,  mais  parce  qu'il  n'en  était  pas 
un,  qui  dans  les  temps  plus  calmes,  n'eût  été  condamné, 
pour  ses  crimes,  au  bagne  ou  au  gibet  :  c'étaient  des  es- 
crocs, des  banqueroutiers,  des  faussaires;  c'étaient  des  cais- 
siers qui  avaient  volé  leur  patron,  c'était,  enfin,  cette  écume 
de  la»société  moyenne,  bien  plus  infâme  et  bien  plus  cruelle 
que  l'écume  même  de  la  populace.  Presque  tous  étaient 
jeunes  encore,  mais  tous  paraissaient  dégradés  par  la  dé- 
bauche. 

Lorsque  Carrier  entra  il  se  promena  silencieusement  au 
milieu  d'eux,  comme  un  général  dans  les  rangs  de  ses  sol- 
dats ;  et  de  mémo  que  le  général  sourit  en  voyant  la  bonne 
tenue  de  ses  troupes,  de  même  Carrier  parut  content  à  l'as- 
pect de  ces  visages  farouches,  de  ces  regards  abjects,  de 
cette  dégradation  anticipée  imprimée  sur  le  front  de  ces 
misérables. 

—  C'est  bien,  dit-il  en  se  retournant  d'un  air  d'approba- 
tion vers  celui  de  ses  deux  infâmes  lieutenants  qui  lui  avait 
amené  cette  troupe  immonde. 

Carrier  se  plaça  bientôt  au  milieu  du  salon  et  fit  faire  le 
cercle  autour  de  lui. 

—  Soldats  de  la  compagnie  de  Marat,  leur  dit-il,  car  c'est 
là  le  nom  pur  et  illustre  que  vous  porterez  désormais,  vous 
êtes  appelés  à  sauver  la  patrie,  à  purger  la  Bretagne  de  tous 
les  tpaitres  et  do  tous  les  brigands  qui  l'infestent;  vous  ar- 
roserez de  leur  sang  l'arbre  de  la  liberté  pour  qu'il  s'élève 
grand,  fort  et  impérissable. 


168  LES  AVENTURES 

Un  hurlement  d'approbation  répondit  à  ces  premières 
paroles. 

'  —  Mais  vous  n'êtes  pas  seulement  des  soldats,  ajouta  Car- 
rier, vous  êtes  encore  des  magistrats. 

Ce  nom  honorable  appliqué  à  cette  bande  de  misérables 
fît  reculer  quelques-uns  d'entre  eux. 

—  Voici ,  continua  Carrier,  les  fonctions  dont  je  vous  in- 
vestis :  partout  où  vous  soupçonnerez  des  coupables,  partout 
où  vous  croirez  qu'il  y  a  des  suspects,  des  étrangers,  des 
malveillants  ou  des  modérés,  vous  devez  être  présents.  In- 
terrogez-les, arrêtez-les.  Si  l'on  vous  ferme  les  portes,  faites- 
les  ouvrir  au  nom  de  la  loi;  si  vous  n'êtes  pas  en  force 
suffisante,  requérez  la  gendarmerie,  les  gardes  nationaux, 
la  troupe  elle-même.  Je  les  place  tous  sous  votre  comman- 

■  dément.  Vous  voyez  quels  sont  vos  pouvoirs.  Si  vous  voulez 
être  fidèles  à  votre  mandat,  aucun  des  ennemis  de  la  répu- 
blique ne  pourra  vous  échapper.  Surtout,  point  de  pitié! 
N'écoutez  ni  les  larmes  ni  les  prières  !  Ne  vous  laissez  at- 
tendrir ni  par  la  vieillesse  ni  par  l'enfance,  et  si  quelqu'un 
de  vous  ne  pouvait  résister  aux  attraits  de  la  beauté,  je  fer- 
merai les  yeux  durant  quelques  jours,  pourvu  que  celle  que 
vous  aurez  distinguée  soit  restituée  au  bourreau  lorsque 
vous  en  serez  las. 

Si  l'histoire  n'avait  juridiquement  attesté  ces  épouvanta- 
bles horreurs,  nous  hériterions  à  les  détailler. 

A  ces  paroles  de  Carrier  répondirent  des  acclamations 
furieures;  on  battait  des  mains,  et  chacun  de  ces  forcenés 
faisait  au  milieu  des  plus  affreux  jurements  le  serment  d'être 
implacable. 

—  Braves  amis,  reprit  Carrier,  toute  peine  mérite  salaire, 
les  appointements  de  chacun  de  vous  sont  fixés  à  trois  cents 
francs  par  mois,  et  je  laisse  à  votre  probité  de  remettre  à  la 
commune  tout  ce  que  vous  saisirez  dans  la  demeure  ou  sur 
la  personne  de  ceux  que  vous  arrêterez. 

Ce  fut  un  nouvel  enthousiasme  et  de  nouveaux  serments. 

—  Et  maintenant,  leur  dit  Carrier,  allez,  et  dès  ce  soir 
vous  entrerez  en  fonctions.  Une  ceinture  rouge  et  un  plumet 
rouge  vous  désigneront  au  respect  du  peuple  et  aux  auto- 
rités. 

Après  ces  paroles,  ces  misérables  se  retirèrent  conduits 


DE  SATURNIN    FICHET.  169 

par  Lamberty.  Fouquet  se  rendit  à  la  commune  pour  y  ap- 
porter la  nouvelle  de  cette  exécrable  institution. 

Carrier  était  seul  depuis  quelques  moments,  lorsqu'à  la 
porte  du  cabinet  où  il  s'était  retiré  se  montra  une  femme 
d'une  rare  beauté. 

Celui  qui  écrit  ces  lignes  était  bien  jeune  la  première  fois 
qu'il  vit  cette  femme.  Elle  était  à  la  fenêtre  d'une  maison 
isolée  :  sa  pâleur  livide,  son  excessive  maigreur,  n'avaient 
pas  encore  effacé  cette  beauté  célèbre.  De  longs  cheveux 
noirs,  des  yeux  bleus,  des  lèvres  minces,  un  nez  légèrement 
courbé,  lui  donnaient  un  air  de  hauteur  remarquable. 

Ce  fut  un  hasard  bien  rare  qui  permit  à  l'auteur  de  ce 
Uvre  de  voir  cette  femme,  car  sa  maison  était  constamment 
fermée.  Jamais  les  persiennes  ne  s'ouvraient,  jamais  une 
personne  étrangère  ne  venait  frapper  à  cette  porte,  et  il  se 
souvient  encore  que  lorsqu'il  passait  devant  cette  maison 
avec  le  domestique  qui  le  conduisait  à  l'école,  jamais  celui- 
ci  ne  manquait  de  l'entraîner  du  côté  opposé  de  la  rue,  en 
disant  d'un  ton  épouvanté  et  comme  s'il  eût  passé  devant 
une  tombe  ou  un  échafaud  : 

—  Ne  touchez  pas  à  ces  murs,  c'est  la  maison  de  la  maî- 
tresse de  Carrier. 

Cependant  près  de  vingt  ans  étaient  écoulés  depuis  que 
la  tyrannie  féroce  de  Carrier  avait  passé  sur  la  ville  de 
Nantes.  Mais  le  souvenir  de  ses  crimes  était  encore  si  vivant 
qu'il  pesait  comme  un  anathème  sur  la  misérable  femme 
sortie  encore  plus  sanglante  que  flétrie  des  embrassements 
de  ce  monstre. 

Mais  à  l'époque  dont  nous  parlons  elle  n'était  pas  pros- 
crite, elle  régnait  en  souveraine  sur  le  bourreau  de  Nantes. 

Lorsqu'elle  parut  devant  Carrier,  celui-ci  se  retourna  vers 
elle  et  lui  d'une  voix  brusque  : 

—  Eh  bien  !  que  veux- tu,  Angélique? 

—  Tu  nous  avais  promis  une  fête  pour  ce  soir,  répondit 
cette  femme,  voici  la  soirée  qui  s'avance  et  je  ne  vois  rien 
de  prêt. 

■—  Allons,  allons,  lui  dit  Carrier,  ne  soit  pas  si  impa- 
tiente; attends  un  peu,  et  si  cette  fois  tu  n'es  pas  contente, 
je  ne  sais  plus  en  vérité  qu'inventer  pour  satisfaire  tes  ca- 
prices. 


170  LES  AVENTURES 

—  Ne  viens-tu  pas  à  la  comédie  avec  moi?  reprit  Angéli- 
que ;  et  me  laisseras-tu  seule  dans  ma  loge,  comme  tu  fais  de- 
puis quelques  jours  ? 

—  Tu  sais,  répondit  Carrier  d'un  ton  sombre,  que  je  hais 
les  réunions  publiques,  on  vient  m'y  assiéger  de  tous  côtés 
de  demandes  que  je  ne  veux  pas  entendre. 

—  T'a-t-on  dit,  reprit  Angélique,  que  le  président  du  tri- 
bunal révolutionnaire  s'est  présenté  trois  ibis,  et  que  les 
membres  de  la  commune  sont  venus  aussi  quatre  fois  dans 
la  journée  ? 

—  Et  que  leur  as-tu  fais  répondre?  dit  Carrier. 

—  Gomme  à  l'ordinaire,  répondit  Angélique,  je  leur  ai  fait 
dire  que  tu  étais  malade,  et  que  tu  ne  pouvais  recevoir  per- 
sonne. Mais  la  commune  et  le  tribunal  étant  remontés  en- 
semble dans  l'hôtel,  ils  ont  dit  qu'ils  reviendraient  ce  soir 
encore. 

—  Que  me  veulent-ils  ?  qu'onl-ils  à  me  dire?  dit  Carrier 
avec  colère,  je  leur  transmets  mes  ordres,  qu'ils  les  exécu- 
tent. Je  leur  désigne  les  coupables,  leur  affaire  c'est  de  les 
condamner  et  de  les  mener  au  supplice.  Je  ne  veux  point  les 
voir. 

—  Il  faut  que  je  te  prévienne  aussi,  dit  Angélique  d'un  ton 
railleur,  que  ces  messieurs  (et  ce  mot  était  une  dénonciation 
dans  la  bouche  de  celle  qui  le  prononçait),  je  dois  te  préve- 
nir que  ces  messieurs  ont  déclaré  qu'ils  ne  quitteraient  pas 
l'hôtel  sans  t'avoir  vu. 

—  Ah  !  ils  veulent  me  voir  absolument,  s'écria  Carrier, 
eh  bien  !  dis  qu'on  les  laisse  entrer,  ils  sauront  ce  que  c'est 
que  de  pénétrer  dans  l'antre  du  lion. 

—  Ah  !  puisque  c'est  ainsi,  dit  Angélique  en  se  jetant  sur 
un  canapé,  j'aime  autant  cela  que  d'aller  au  théâtre,  je  suis 
curieuse  de  savoir  comment  tu  vas  les  arranger. 

—  Non,  dit  Carrier,  il  faut  que  tu  paraisses  ce  soir  à  la  co- 
médie. Si  tu  rencontres  Francastel,  invite-le  à  souper  pour 
ce  soir  ;  rassemble  aussi  quelques-uns  de  nos  fidèles  ;  n'ou- 
blie pas  d'amener  celles  de  tes  amies  qui  aiment  le  plaisir 
et  la  joie.  Je  t'ai  promis  une  fête,  AngéUque,  je  veux  quelle 
soit  digne  de  mon  impératrice,  ajouta-t-il  avec  un  sourire 
hideux.  Va,  et  je  te  réponds  que  tu  seras  contente  de  moi. 

Angéhque  se  retira,  et  bientôt  après  on  vint  annoncer  à 


DE    SATURNIN    PICHET.  171 

Carrier  qu'un  homme  se  disant  patron  d'une  barque  hollan- 
daise demandait  à  lui  parler. 

—  Enfin!  s'écria  Carrier  en  se  levant  avec  une  joie  sau- 
vage. 

Immédiatement  entra  un  homme  d'une  taille  colossale;  son 
visage  aplati  avait  un  air  d'idiotisme  et  presque  d'imbécil- 
lité. 

—  Eh  bien  !  lui  dit  Carrier,  est-ce  prêt,  Notron? 
L'homme  répondit  par  un  signe  de  tête  affirmatif. 

—  As-tu  bien  pris  tes  précautions  ? 

—  Oui,  répondit  Notron  d'une  voix  caverneuse. 

—  Les  soupapes  sont  pratiquées  ? 

—  J'ai  fait  l'ouvrage  moi-même.  Au  signal  qu'il  vous 
plaira  de  me  donner,  le  bateau  coulera  avec  toutes  ses  mar- 
chandises. 

Carrier  ouvrit  un  secrétaire,  y  prit  quelques  rouleaux  d'or, 
et  reprit  : 

—  Le  prix  de  ton  bâtiment  a  été  payé;  voici  pour  ton  si- 
lence. 

Il  lui  remit  l'argent,  que  l'autre  compta  exactement.  Il  y 
avait  cinquante  louis.  C'était  le  prix  de  plus  de  huit  cents 
têtes  ;  la  république  ne  les  estimait  pas  très-haut. 

—  Mais  ce  n'est  pas  tout,  dit  Carrier;  il  faut  que  tu  me 
trouves  d'autres  navires,  et  que  tu  me  les  disposes  de  même. 

Notron  le  regarda. 

—  Savcz-vous,  lui  dit-il  en  baissant  la  voix,  que  vous  pou- 
vez loger  huit  cents  personnes  dans  ma  barque? 

—  C'est  bien  peu,  dit  Carrier.  Mais,  ajouta-t-il  en  riant, 
quand  il  y  a  place  pour  huit  il  y  a  place  pour  neuf,  quand 
il  y  a  place  pour  neuf  il  y  a  place  pour  dix,  ils  y  mettront  de 
la  complaisance  et  se  serreront  un  peu. 

—  El  quel  jour  faites-vous  votre  expédition?  reprit  No- 
tron. 

—  Attends-moi  ce  soir  vers  minuit  au  plus  tard,  mais 
attends-moi. 

Le  patron  se  retira,  et  Carrier  fut  averti  que  les  membres 
de  la  commune  et  ceux  du  tribunal  révolutionnaire  l'atten- 
daient dans  le  même  salon  où  quelques  heures  auparavant 
il  avait  reçu  les  misérables  qu'il  avait  investis  d'exorbitants 
pouvoirs. 


172  LES   AVENTURES 

Avant  d'entrer,  Carrier  s'arrêta  à  la  porte  et  entendit  Lam- 
berty  qui  disait  insolemment  : 

—  Les  gens  de  la  maison  se  sont  trompés,  le  citoyen  Car- 
rier ne  peut  vous  recevoir,  il  est  malade. 

—  Il  a  cependant  reçu,  il  y  a  peu  de  temps,  une  troupe 
d'hommes. 

—  Qui  te  l'a  dit?  fit  Lamberty  en  s'adressant  à  celui  qui 
qui  avait  pris  la  parole. 

—  Mais  les  gens  même  de  la  maison. 

—  Eh  bien  !  que]t'importe  ?  Carrier  reçoit  qui  il  veut. 

—  Mais,  reprit  un  autre,  il  est  impossible  d'administrer 
ainsi.  Le  citoyen  représentant  devient  invisible;  a-t-il  peut" 
de  nous? 

A  ces  mots  Carrier  entra  violemment  dans  le  salon. 

—  Qui  dit  que  j'ai  peur?  s'écria-t-il  en  promenant  sur 
l'assemblée  un  regard  farouche;  qu'il  parle,  qu'il  se  montre, 
et,  ajouta-t-il  en  frappant  sur  la  poignée  de  son  sabre,  je 
lui  apprendrai  si  j'ai  peur. 

Carrier,  comme  tous  les  scélérats,  était  un  lâche,  mais  il 
savait  au  besoin,  jouer  l'audace  au  point  d'intimider  les  plus 
résolus. 

A  son  aspect  le  plus  profond  silence  succéda  aux  mur- 
mures qui  éclataient  un  moment  avant.  Il  reprit  tout  aussi- 
tôt avec  l'accent  du  plus  profond  mépris  : 

—  Eh  bien,  vous  vous  taisez  maintenant;  c'est  vous  qui 
avez  peur.  Parlez  donc,  que  me  voulez-vous  ?  Est-ce  une 
trahison  que  vous  venez  me  proposer,  que  vous  n'osez 
parler? 

—  Citoyen  représentant,  répondit  un  des  membres  du  co- 
mité, le  tribunal  révolutionnaire  demande  qu'on  lui  laisse 
quelque  répit.  Il  désire  porter  plus  d'ordre  et  de  mesure  dans 
ses  jugements;  à  peine  s'il  a  le  temps  de  constater  l'identité 
des  coupables,  et  il  a  appris  avec  douleur  que  plusieurs  in- 
dividus avaient  été  condamnés  sous  des  noms  qui  n'étaient 
pas  les  leurs. 

~  Les  noms  qu'ils  avaient  pris  les  ont-ils  fait  connaître 
pour  de  bons  patriotes?  reprit  brutalement  Carrier.  Non, 
puisque  vous  les  avez  condamnés.  Eh  bien  !  les  noms  qu'ils 
vous  cachaient  vous  les  eussent  montrés  plus  coupables  en- 
core. Frappez,  frappez,  vous  dis-je,  c'est  votre  devoir. 


DE    SATURNIN    FICHET.  173 

—  Mais,  citoyen,  dit  vivement  un  membre  de  la  com- 
mune, sommes-nous  donc  des  instruments  aveugles? 

—  Aveugles  et  stupides,  repartit  Carrier;  car  vous  n'êtes 
bons  à  rien,  vous  ne  faites  rien,  mille  complots  se  trament 
dans  l'ombre,  les  prisons  regorgent  et  menacent,  il  me  faut 
d'autres  bras  pour  agir. 

—  Est-ce  donc  dans  l'intention  de  nous  destituer  que  vous 
avez  établi  cette  compagnie  de  Marat,  dont  vous  nous  avez 
fait  signifier  la  création  ? 

—  Non,  messieurs  les  élus  du  peuple,  non,  dit  Carrier  en 
ricanant  ;  c'est  au  contraire  pour  vous  laisser  dormir  en 
paix  dans  vos  places.  Ils  feront  la  besogne  que  vous  ne  sa- 
vez pas  faire,  ils  donneront  les  ordres  que  vous  ne  savez 
pas  donner. 

—  Et,  s'écria  l'un  des  membres  de  la  commune,  il  faudra 
leur  obéir  ? 

—  Ne  m'obéissez-vous  pas  ?  s'écria  Carrier.  Sachez  donc, 
tièdes  patriotes!  misérables  modérés  que  vous  êtes!  sachez 
donc  que  chacun  de  ces  hommes  est  un  autre  moi-même,  et 
que  vous  lui  obéirez  comme  à  moi.  Qui  donc  a  parlé  de  dés- 
obéissance ici  ?  Lamberty,  Fouquet,  ajouta-t-il,  en  se  tour- 
nant vers  ses  deux  heutenants,  oii  sont  les  traîtres  qui  mur- 
muraient quand  je  suis  arrivé?  quel  est  celui  qui  veut  voir 
s'il  vaut  mieux  être  assis  au  banc  des  juges  ou  sur  celui  des 
accusés?  Ah  !  je  vous  comprends  !  Quelques-unes  de  vos  créa- 
tures se  trouvent  parmi  les  prisonniers,  ce  que  vous  appelez 
des  parents,  des  amis,  et  vous  demandez  du  répit,  et  vous 
éprouvez  de  la  douleur  des  jugements  que  vous  avez  pronon- 
cés. Ah  l  c'est  ainsi  !  eh  bien  !  eh  bien  !  ce  sera  votre  tour. 
Les  clubs  me  sollicitent  ;  je  résistais.  Ils  me  demandent  votre 
tête,  je  la  leur  promets...  Ah!  c'est  ainsi  que  vous  tenez 
compte  de  ma  douceur  et  de  mon  humanité  ? 

Un  ricanement  échappa  à  l'un  des  membres  de  la  com- 
mune à  ce  mot  prononcé  par  Carrier. 

—  Ahl  tu  ris?  misérable  aristocrate!  fit  le  féroce  pro- 
consul , 

Et  à  l'instant  même  il  frappa  le  malheureux  d'un  souf- 
flet. 

—  C'est  trop  !  s'écria  l'insulté  en  prenant  une  position  me- 
naçante. 


174  LES  AVENTURES 

Carrier  lira  son  sabre  et  reprit  avec  la  rage  d'une  béte 
fauve  aux  abois  : 

—  Et  vous  venez  tous  ici  pour  m'assassiner  sans  doute  ? 
A  moi,  Lamberty  !  Fouquet!  à  moi  les  patriotes! 

Une  douzaine  de  sans-culottes  qui  servaient  de  gardes  du 
corps  à  cet  infâme  parurent  aussitôt  le  sabre  et  le  pistolet  au 
poing. 

—  Eh  bien  î  continua  Carrier,  est-là  ce  que  vous  voulez  ? 
à  nous  tous  donc. 

Et  il  s'avança  le  sabre  levé  contre  les  membres  de  la  com- 
mune et  du  tribunal  révolutionnaire,  qui  se  reculèrent  avec 
épouvante  en  s'écriant  : 

--  Nous  obéirons,  citoyen  Carrier. 

—  Allez  donc ,  indignes  patriotes ,  froids  amis  de  la 
liberté,  allez  et  tâchez  de  mériter  le  pardon  que  je  .vous 
accorde. 

Tous  se  retirèrent  alors  sans  qu'aucune  voix  osât  pro- 
tester contre  cette  exécrable  tyrannie,  sans  qu'un  sentiment 
d'honneur  s'élevât  contre  de  si  sanglants  outrages. 

Encore  une  fois  il  faut  à  de  pareils  actes  le  témoignage  de 
l'histoire,  pour  qu'on  puisse  y  croire.  Et  cependant,  alors 
même  qu'on  est  obligé  de  les  admettre  comme  certains,  ils 
restent  incompréhensibles.  Si  la  commune  et  le  tribunal  ré- 
volutionnaire eussent  obéi  aux  ordres  de  Carrier  avec  la 
passion  et  l'aveuglement  d'hommes  qui  poursuivent  avec  la . 
même  fureur  une  même  pensée,  on  comprendrait  leur  féro- 
cité. Mais  ces  hommes  avaient  horreur  des  excès  dont  ils 
étaient  les  instruments,  ils  s'arrêtaient  malgré  leur  terreur 
dans  la  voie  sanglante  où  on  les  poussait,  ils  comprenaient 
leurs  crimes,  et  les  prenaient  en  horreur.  Alors  ils  croyaient 
se  sentir  le  courage  de  ralentir  cette  terrible  extermination 
dont  ils  étaient  les  agents;  alors  ils  venaient  frapper  à  coups 
redoublés  à  la  porte  de  Carrier  pour  lui  faire  entendre  la 
vérité;  ils  y  venaient  décidés  à  mourir  ;  mais  une  fois  en  sa 
présence  ils  hésitaient,  ils  tremblaient  ;  les  fureurs  tragiques 
du  tigre  les  glaçaient  d'effroi.  Et  cependant  quel  était  leur 
suprême  danger  ?  La  mort.  La  mort,  ils  l'avaient  prévue,  ce 
n'était  donc  pas  de  cela  qu'ils  avaient  peur. 

De  quoi  donc  avaient-ils  peur  ?  d'un  homme  ;  oui,  d'un 
homme,  et  surtout  d'un  mot. 


DE    SATURNIN   FICHET.  175 

Voilà  ce  qui  semble  inexplicable,  et  voilà  cependant  ce  qui 
est  vrai  :  la  terreur  régnait...  la  terreur  1  quelque  chose  de 
bas,  de  rampant,  de  glacé  qui  asservissait  tous  les  cœurs, 
dégradait  tous  les  courages,  brisait  toutes  les  volontés. 

L'elfroi  que  peut  inspirer  un  monstre  comme  Carrier  est 
indicible  :  c'est  le  serpent  vénéneux  dont  l'œil  sanglant  en- 
lève au  malheureux,  qui  le  découvre  près  de  lui,  la  force  de 
fuir  et  de  se  défendre.  Et  qu'on  ne  s'imagine  pas  que  ce  fût 
là  le  sentiment  de  quelques-uns  et  de  quelques  instants; 
toute  la  population  nantaise  frémissait. au  nom  de  Carrier, 
ce  dieu  sanglant  de  la  terreur. 

Ce  nom,  on  n'osait  le  prononcer  dans  le  secret  des  fa- 
milles; il  semblait  que  les  murs  allaient  s'écrouler  et  s'a- 
battre sur  la  tête  de  ceux  qui  eussent  parlé  du  proconsul. 
Quinze  ans  après  le  passage  sanglant  de  Carrier  à  Nantes, 
et  lorsqu'il  avait  été  puni  de  ses  forfaits,  ce  souvenir  était 
encore  si  puissant  dans  l'esprit  de  ceux  qui  avaient  sur- 
vécu à  cette  effroyable  tempête,  que  si  un  homme  fût  entré 
dans  un  salon  en  criant  :  Voici  Carrier  !  tout  le  monde 
eût  pâli,  et  les  femmes  et  les  timides  se  fussent  levés  pour 
s'enfuir. 


II 


Cependant  les  membres  de  la  commune  et  du  comité  ré- 
volutionnaire s'étaient  retirés,  et  Carrier  était  resté  seul 
avec  ses  lieutenants  Fouquet  et  Lamberty. 

—Ah!  s'écria-t-il,  ils  hésitent,  eh  bien!  ils  marcheront,  ou 
ils  seront  emportés  par  le  torrent  révolutionnaire  que  j'ai 
enfin  mis  à  mes  ordres. 

—  La  felouque  de  patron  est-elle  prête?  dit  Fouquet. 

—  Oui,  répondit  Carrier  en  s'asseyant  devant  une  table 
où  il  écrivit  quelques  mots.  Mais  aussitôt  il  se  leva,  déchira 


176  LES  AVENTURES 

le  papier,  jeta  les  morceaux  au  feu  et  les  suivit  des  yeux  jus- 
qu'à ce  que  le  dernier  lut  entièrement  brûlé. 

Lamberty  et  Fouquet  se  regardèrent.  Carrier,  en  elTet,  s'é- 
tait oublié.  Jamais  il  n'avait  voulu  donner  un  écrit,  jamais 
il  n'avait  voulu  laisser  entre  les  mains  de  personne  la  trace 
d'un  de  ses  forfaits. 

On  a  osé  dire  que  Carrier  fut  un  de  ces  fécoces  aveugles 
qui  croyaient  servir  de  bonne  foi  les  projets  de  la  Convention. 
Ce  n'était  pas  vrai  :  Carrier  avait  la  conscience  de  ses  cri- 
mes; il  savait  aussi  bien  que  personne  qu'il  dépassait  les 
plus  farouches  intentions  de  l'assemblée  souveraine,  et  la 
meilleure  preuve  qu'on  puisse  en  donner,  c'était  le  soin  mi- 
nutieux qu'il  mettait  à  faire  disparaître  toutes  traces  de  ses 
ordres  sanguinaires. 

—  Fouquet,  dit-il,  lorsque  le  dernier  morceau  de  papier 
fut  consumé,  tu  iras  à  la  prison  du  château,  et  tu  diras  que 
l'on  délivre  mille  à  douze  cents  prisonniers. 

--  Quel  prétexte  donnerai-je  ? 
/—  Tu  diras  au  commandant  que  je  viens  d'ordonner  leur 
translation  à  Paimbeuf  pour  prévenir  un  trop  grand  encom- 
brement. 

—  Le  navire  est  donc  prêt  ?  dit  encore  Fouquet. 
Carrier  le  regarda  d'un  air  familier  et  caressant. 

—  As-tu  envie  de  l'essayer  ?  lui  dit-il. 
Fouquet  pâlit. 

—  Oià  est-il  ?  reprit  Lamberty. 

—  En  face  du  vieil  hôpital. 

—  Qui  conduira  les  prisonniers? 

—  Eh  parbleu!  la  garde  nationale,  les  volontaires:  le  reste 
nous  regarde.  Où  sont  vos  hommes  ? 

—  Au  café  de  la  Comédie,  repartit  Lamberty. 

—  Qu'ils  soient  tous  ici  à  une  heure  du  matin;  je  veux  les 
installer  moi-même  dans  la  plus  agréable  de  leurs  fonctions. 
A  propos,  j'ai  oublié  de  nommer  un  chef  à  ma  compagnie  de 
Marat.  Y  as-tu  pensé,  Fouquet? 

—  J'ai  fait  espérer  ce  grade  à  un  nommé  Gabriel  Chevelin, 
qui  a  envoyé  son  père  et  sa  mère  à  la  guillotine  parce  que 
c'étaient  des  aristocrates. 

—  Je  le  nomme,  fit  Carrier.  Ah  !  Lamberty,  tu  te  laisses 
battre  par  Fouquet. 


DE   SATURNIN  FICHET.  177 

—  Tu  te  trompes,  citoyen  représentant,  dit  Lamberty 
d'un  air  de  vanité ,  car  c'est  moi  qui  l'ai  désigné  à  Fou- 
quet. 

—  A  la  bonne  heure!  à  la  bonne  heure!  dit  Carrier  Je  vois 
que  vous  me  comprenez  tous  les  deux.  Et  maintenant, 
hâtez- vous,  nous  soupons  à  dix  heures. 

—  Nous  y  serons,  reprirent  les  deux  Ueu tenants,  et  ils 
s'éloignèrent. 

Un  moment  après  Angélique  parut. 

—  Seule  ?  lui  dit  Carrier... 

—  Le  grand  salon  est  plein,  répondit  gracieusement  An- 
gélique; jamais  je  n'ai  trouvé  tant  d'empressement;  va, 
Carrier,  va  !  tu  triomphes,  tu  es  véritablement  le  représen- 
tant d'un  grand  peuple. 

—  Tu  me  flattes,  Angélique,  dit  Carrier  en  s'asseyant 
amoureusement  près  d'elle;  est-ce  que  tu  me  trompes? 

Angélique  le  regarda  avec  attention,  et  après  un  moment 
de  silence,  elle  lui  dit  : 
~  Est-ce  que  tu  me  soupçonnes  ? 
A  son  tour  Carrier  l'examina  et  lui  dît  : 

—  Et  si  je  te  soupçonnais? 

—  Si  tu  me  soupçonnais.  Carrier,  je  ne  serais  déjà  plus 
ici;  tu  m'aurais  déjà  envoyée  au  tribunal  révolutionnaire. 
Tu  n'attendrais  pas  pour  cela  d'èlre  sûr  que  je  te  trompe. 

—  Tu  me  crois  donc  bien  méchant? 

—  Non...  mais  je  t'aime  assez,  moi,  pour  comprendre 
toutes  les  vengeances,  repartit  amoureusement  Angélique. 
Oh  !  si  tu  me  trompais,  toi,  Carrier,  je  le  tuerais...  ou  je  le 
dénoncerais  ! 

Le  tigre  sourit  avec  vanité. 

Ces  deux  amants,  qui  se  promettaient  la  mort,  étaient  di- 
gnes l'un  de  l'autre.  Bientôt  ils  passèrent  dans  le  salon.  Une 
agitation  singulière  y  régnait. 

—  Qu'y  a-t-il  donc  de  nouveau?  dit  Carrier  en  se  mettant 
le  dos  à  la  cheminée. 

—  Quoi,  dit  l'un  des  assistants,  n'as-tu  pas  appris  que  les 
royalistes  ont  été  écrasés  aujourd'hui  mémo  à  Savenay? 

—  A-t-on  l'ail  des  prisonniers?  dit  Cnriicr. 

—  On  a  fusillé  jusqu'à  la  nuit. 


178  LES  AVENTURES 

--  Ah!  dit  Carrier  avec  amertume,  Bourbotte  et  Priur  sont 
jaloux  de  moi. 

—  Cependant  on  dit  que  Marceau  et  Kléber  ont  promis 
leur  pardon  à  quelques  milliers  d'hommes  qui  ont  mis  bas 
les  armes. 

—  De  quoi  se  mêlent-ils?  s'écria  Carrier  avec  fureur; 
qu'ils  se  battent,  c'est  leur  affaire.  Ah!  Bourbotte  se  laisse 
intimider. 

—  Les  prisonniers  sont  dirigés  sur  Nantes,  répondit  quel- 
qu'un. 

—  Vraiment!  s'écria  Carrier  avec  joie;  voilà  une  bonne 
nouvelle.  Ah  !  on  les  envoie  à  Nantes  !  les  logements  seront 
faits.  C'est  bien...  c'est  bien,  ajouta-t-il  en  se  frottant  les 
mains  ;  la  soirée  commence  bien,  j'espère  qu'elle  finira  de 
même. 

Alors  Carrier  se  mit  à  papillonner. 

C'était  une  société  étrange  et  dont  nous  n'avons  aucune 
idée,  que  celle  d'un  pareil  salon.  Ce  n'étaient  pas  seulement 
des  courtisanes  éhontées  qui  se  trouvaient  là,  il  y  avait  aussi 
quelques  femmes  appartenant  à  d'honorables  familles  et  qui 
n'avaient  pas  oublié  toute  retenue;  mais  elles  venaient  s'as- 
socier aux  joies  de  Carrier  sous  l'impulsion  du  même  senti- 
ment qui  avait  fait  accepter  aux  membres  de  la  commune 
les  menaces  et  les  outrages  de  ce  misérable. 

Avant  d'entrer  dans  cette  maison,  on  avait  versé  bien  des 
larmes.  En  effet,  Angélique,  en  arrivant  au  théâtre,  avait 
promené  un  regard  impérieux  sur  toute  la  salle,  et,  dans  un 
instant,  elle  avait  choisi  ses  favorisés  et  ses  victimes.  Quel- 
ques furieux  avaient  été  appelés  dans  sa  loge  par  un  sourire 
gracieux;  ils  étaient  accourus  avec  empressement  et  avaient 
accepté  l'invitation  comme  une  faveur;  d'autres  avaient  été 
avertis  par  un  regard  si  menaçant,  qu'Angélique  s'étonnait 
de  ce  qu'ils  n'étaient  pas  encore  venus  déposer  leurs  repects 
aux  pieds  de  la  souveraine  de  Nantes.  Il  avait  fallu  céder,  et, 
à  leur  tour,  ils  avaient  reçu  des  invitations  pour  eux  et  leurs 
femmes. 

Celles-ci,  comme  de  coutume,  s'étaient  d'abord  révoltées 
contre  la  faiblesse  de  leurs  maris.  Ce  n'étaient  pas  seulement 
l'horreur  qu'inspiraient  à  tout  !e  monde  les  crimes  de  Car- 
rier qui  les  poussait  à  vouloir  refuser,  c'était  encore  l'impu- 


h 


DE   SATURNIN  FICHET.  l79 


reté  des  orgies  auxquelles  il  fallait  assister;  mais  après  le 
premier  mouvement  de  révolte  on  avait  dû  réfléchir  un  re^ 
fus;  c'était  la  mort,  la  mort  pour  soi,  pour  ses  enfants  si  on 
en  avait,  pour  sa  mère,  pour  son  père  s'ils  vivaient  encore. 
Alors  on  cédait,  on  se  rendait  dans  le  salon  de  Carrier,  et  l'on 
effaçait  la  trace  de  ses  larmes;  car  cet  homme  avait  plus 
d'une  fois  dit  au  sérieux  ce  mot  devenu  plus  tard  si  bouffon 
dans  une  illustre  parade  :  «  Le  premier  qui  ne  s'amuse  pas, 
je  lui  fais  couper  la  tête.  » 

Carrier,  heureux  d'une  victoire  qui  lui  promettait  de  nou- 
velles victimes,  s'était  approché  d'une  femme  qu'il  ne  con- 
naissait pas.  Cette  femme  était  d'une  éclatante  beauté,  et 
Carrier  l'avait  remarquée  tout  d'abord. 

—  En  vérité,  citoyenne,  je  suis  charmé  que  tu  sois  des 
nôtres,  lui  dit-il  galamment.  Qui  es-tu,  dis-moi,  pour  que  je 
sache  à  qui  je  dois  tant  de  reconnaissance? 

—  Je  m'appelle  Louise,  lui  répgndit  gracieusement  cette 
femme. 

—  Est-ce  là  ton  seul  nom  ? 

—  J'ai  oublié  l'autre. 

—  Comment  cela  ?  tu  ne  sais  pas  le  nom  de  ton  père  ? 
~  Le  nom  de  mon  père  était  celui  d'un  aristocrate,  je  ne 

veux  plus  le  savoir. 

Ah  !  voilà  qui  est  d'une  brave  et  bonne  patriote,  la  belle; 
mais  n'as-tu  pas  une  famille,  des  frères,  des  sœurs  que  tu 
veuilles  protéger? 

—  Je  suis  orpheline. 

—  Et  tu  n'es  pas  mariée?  !^^ 

Cette  femme  regarda  Carrier  d'un  air  de  coquetterie  : 

—  J'attends  un  mari  qui  me  plaise. 

—  Ou  un  amant. 

—  Le  nom  n'y  fait  rien. 

Pendant  que  Carrier  causait  ainsi  dans  un  coin,  Angélique 
l'observait  d'un  air  soupçonneux. 

—  Lamberty,  dit-elle  en  appelant  près  d'elle  ce  lieutenant 
de  Carrier,  quelle  est  celte  femme  qni  est  là  au  coin  de  la 
cheminée? 

—  Je  ne  la  connais  pas. 

—  Qui  l'a  amenée? 


180  LES  AVENTURES 

—  Je  vais  le  savoir,  dit  le  lieutenant,  et  il  se  promena 
dans  les  groupes. 

—  Allons,  citoyen  Carrier,  disait  cette  femme,  ne  me  par- 
lez pas  de  si  près  ;  voilà  la  belle  Angélique  qui  tourne  de 
notre  côté  des  regards  menaçants. 

—  Laisse-la  s'irriter,  repartit  Carrier,  si  elle  veut  faire  la 
jalouse  d'une  manière  gênante,  je  saurai  la  faire  taire. 

—  Toi,  allons  donc!  tu  n'oserais  pas? Tu  es  déjà  tout  em- 
barrassé de  l'audace  que  tu  as  eue  de  m'approcher;  je  parie 
que  tu  n'oserais  rester  avec  moi  jusqu'au  souper. 

—  C'est  ce  que  tu  verras. 

—  Me  mettras-tu  à  table  à  côté  de  toi? 

—  Certainement. 

—  Et  si  je  te  demande  un  moment  d'entretien'particulier? 
me  l'accorderas-tu  ? 

—  A  l'instant,  dit  Carrier. 

',  —  Plus  tard,  repartit  Louise,  je  ne  veux  pas  la  faire  mourir 
de  jalousie. 

Cependant  Lamberty  s'était  approché  de  la  plupart  des 
invités  et  les  avait  questionnés  sur  la  belle  inconnue.  Per- 
sonne ne  savait  qui  elle  était,  personne  ne  l'avait  amenée. 

Lamberty  alla  porter  cette  réponse  à  Angélique,  qui  se  leva 
et  alla  droit  à  l'étrangère. 

— |Dis-moi,  je  te  prie,  citoyenne,  lui  dit-elle,  quel  est  celui 
de  ces  messieurs  qui  est  ton  amant,  ton  frère  ou  ton  père, 
pour  que  je  puisse  lui  faire  mon  compliment? 

—  Je  n'ai  ni  frère,  ni  mari,  ni  père,  ni  amant  dans  ce  sa- 
lon, repartit  Louise,  je  suis  venue  seule. 

—■  Et  sur  quelle  invitation  es-tu  venue  ? 

—  Sur  l'invitation  du  citoyen  Carrier,  répondit  cette  femme 
avec  une  rare  résolution. 

—  Ah!  vraiment!  tu  ne  m'avais  pas  annoncé  cette  aima- 
ble visite,  citoyen  Carrier,  dit  Angélique  la  pâleur  sur  le 
front. 

—  Tu  vois,  dit  Carrier,  qu'elle  s'annonce  très-bien  d'elle- 
même. 

Cette  réponse  fut  accompagnée  d'un  regard  si  menaçant 
qu'Angélique  se  retira. 
Mais  aussitôt  elle  prit  Lamberty  à  part. 


DE   SATURNIN    FICHET.  I8l 

—  Il  faut  que  celte  femme  ne  sorte  pas  vivante  de  cet 
hùlel,  lui  dit-elle. 

—  Mais...  dit  Lamberty  en  hésitant,  si  Carrier  la  pro- 
tège. 

—  Tu  as  raison,  dit  Angélique;  n'en  parlons  plus. 
Puis  elle  reprit  tout  haut  : 

—  L'heure  se  passe  et  le  souper  n'arrive  pas.  Je  m'en 
vais  le  presser. 

Elle  quitta  aussitôt  le  salon,  mais  au  Heu  de  s'occuper 
du  festin,  elle  courut  dans  sa  chambre,  ouvrit  une  cassette 
cachée  au  fond  d'un  secrétaire  à  secret,  y  prit  de  l'or,  des 
diamants,  quelques  papiers,  les  mit  dans  ses  poches  et  choi- 
sit dans  sa  garde-robe  un  manteau  dont  elle  s'enveloppa. 
Mais  presque  ausitôt  elle  entendit  un  bruit  de  pas,  et  la 
porte  de  sa  chambre  s'ouvrit.  Elle  jeta  son  manteau. 

—  Que  fais-tu  là?  lui  dit  Carrier. 

—  J'élais  venue  ajouter  quelques  bijoux  à  ma  parure, 
répondit  Angélique.  Ahl  Carrier,  je  ne  suis  plus  assez 
belle. 

—  Je  ne  veux  pas  de  scènes  de  jalousie,  entends-tu;  je 
suis  venu  pour  t'en  prévenir...  Allons,  rentre  au  salon,  et 
prends  garde  à  la  façon  dont  tu  te  conduiras.  Du  reste,  je 
te  préviens  que  les  portes  de  l'hôtel  sont  fermées. 

—  Elles  le  sont  tous  les  jours. 

—  Oui,  pour  ceux  qui  entrent;  maïs,  ce  soir,  elles  le 
sont  pour  ceux  qui  veulent  sortir. 

—  Ah?  dit  Angélique  en  riant,  tu  croyais  donc  que  je 
voulais  partir?  tu  te  trompes,  Carrier.  Ne  sais-tu  pas  ce 
que  je  t'ai  dit  :  Si  tu  m'es  jamais  infidèle,  je  te  tuerai. 

—  C'est  bon,  dit  Carrier;  en  attendant,  je  t'avertis  que 
le  souper  nous  attends. 

—  Je  te  suis,  dit  Angélique. 

Et  profitant  d'un  moment  oîi  Carrier  gagnait  la  porte, 
elle  s'empara  d'un  couteau  et  le  cacha  dans  Tune  des 
SCS  poches. 

Tous  deux  rentrèrent  au  salon.  L'empressement  de  tous 
les  invités  autour  de  la  nouvelle  venue  dut  prouver  à  An- 
gélique que  chacun  pensait  que  son  règne  était  près  de 
finir.  Elle  supporta  le  coup  de  bonne  grâce  et  invita  gaî- 
ment  les  convives  à  passer  dans  la  salle  à  manger. 
Il  u 


Ï82  LES  AVENTURES 

Il  se  trouva  là  heureusement  pour  Angélique  un  homme 
qui  fut  assez  intrépide  ou  assez  peu  clairvoyant;  pour  lui 
donner  le  bras;  sans  cela  elle  fût  restée  seule.  Quant  à  Car- 
rier, il  offrit  triomphalement  la  main  à  sa  nouvelle  adorée 
en  lui  disant  : 

—  Sais-tu  que  tu  as  été  admirable  de  sang-froid,  en  ré- 
pondant à  Angélique  que  c'était  moi  qui  t'avais  invitée  à 
souper  ? 

--  N'inspires-tu  pas  le  désir  de  te  connaître,  à  tous  ceux 
qui  ont  un  cœur  véritablement  républicain,  à  tous  ceux  qui 
admirent  et  qui  aiment  le  courage  uni  à  la  force  ? 

Carrier  était  ivre  de  sa  nouvelle  conquête.  Angélique, 
de  son  côté,  voulant  affecter  l'indifférence  et  la  sécurité, 
redoubla  de  gaité  et  de  joyeuses  provocations  envers  ses 
convives.  Depuis  une  heure,  les  vins  circulaient  avec  pro- 
fusion, les  paroles  les  plus  licencieuses  et  les  plus  féroces 
à  la  fois  couraient  d'un  bout  de  la  table  à  l'autre.  Carrier, 
poussé  hors  des  limites  de  toute  raison,  tenait  à  la  belle 
Louise  des  propos  que  celle-ci  accueillait  en  riant,  mais 
ien  même  temps  de  façon  à  faire  croire  au  terrible  pro- 
consul qu'il  avait  trouvé  une  âme  encore  plus  capable  que 
celle  d'Angélique  de  comprendre  ses  féroces   passions. 

Cependant  celle-ci  avait  profité  du  désordre  du  souper 
pour  en  accélérer  le  service;  Carrier  ne  s'occupait  que 
de  sa  voisine  et  semblait  oublier  tous  ses  autres  convives. 
Angélique,  qu'une  cruelle  impatience  semblait  agiter,  finit 
par  se  lever  et  s'écria  d'une  voix  éclatante  : 

—  Au  succès  de  la  fête  que  Carrier  nous  a  promise  pour 
cette  nuit. 

—  Une  fête!  reprit  celui-ci,  troublé  dans  l'entretien  qu'il 
poursuivait  avec  ardeur,  tu  as  raison  en  effet!  J'ai  promis 
une  fête  à  mon  impératrice,  et  c'est  à  toi  que  je  la  dédie, 
ôjouta-t-il  tout  bas  en  se  penchant  vers  Louise. 

—  Et  où  doit  se  passer  cette  fête?  reprit  celle-ci. 

—  Sur  la  Loire,  ma  belle  !  c'est  une  fête  aux  flambeaux! 
Louise  se  détourria   d'un  air  dépité,  et  Carrier  lui  dit 

d'un  ton  sombre  : 

—  Cela  te  déplaît-il?  citoyenne. 

—■  Je  supposais,  reprit  celle-ci  froidement,  que  tu  pré- 
férais rester  avec  moi. 


» 


DE   SATURNIN    FIGHET.  183 

--  Allons,  frères  et  amis,  s'écria  Carrier  en  se  levant 
de  fable,  l'heure  est  venue.  Les  barques  sont  prêtes,  n'est-ce 
pas  Lamberty? 

Celui-ci  répondit  affirmativement. 

—  Eh  bien,  partez!  j'irai  vous  rejoindre  bientôt.  N'ou- 
bliez pas  que  j'espère  vous  retrouver  tous,  ajouta-t-il  avec 
un  de  ces  regards  menaçants  qui  promettaient  la  mort  à 
celui  qui  osait  désobéir  à  ses  ordres. 

,  Puis  pendant  que  tout  le  monde  se  levait,  il  s'approcha 
àe  Fouquet  et  lui  dit  tout  bas  : 

—  Dès  qu'Angélique  sera  sortie  de  l'hôtel,  tu  l'arrêteras 
et  lu  la  conduiras  au  dépôt  des  prisonniers. 


111 


Angélique  observait  Carrier,  et  au  regard  qu'il  jeta  de 
son  côté,  à  la  surprise  qui  parut  sur  le  visage  de  Fouquet, 
elle  jugea  que  quelque  ordre  sinistre  venait  d'être  donné 
contre  elle.  Elle  quitta  le  salon  avec  les  autres  convives, 
mais  avant  que  Fouquet  eût  pu  l'atteindre,  elle  gagna  ra- 
pidement l'intérieur  des  appartements,  et  de  chambre  en 
chambre  elle  revint  jusqu'à  la  porte  du  salon  où  Carrier 
et  Louise  étaient  rentrés  seuls. 

Angélique  tenait  à  la  main  le  couteau  qu'elle  avait  caché 
dans  la  poche  de  sa  robe.  Certaine  d'être  vouée  à  la  mort, 
elle  ne  voulait  pas  mourir  sans  vengeance. 

La  porte  qui  conduisait  du  petit  boudoir  où  elle  avait 
pénétré  au  salon  où  se  trouvaient  Louise  et  Carrier  était 
légèrement  enlr'ouverte. 

Au  moment  où  ils  se  dirigeaient  du  salon  vers  le  bou- 
doir, Angélique  se  retira  pour  les  laisser  passer  et  frapper 
à  son  aise.  Louise  et  Carrier  entrèrent.  Louise  était  du  côté 
d'Anglique,  de  façon  qu'il  était  difficile  à  celle-ci  d'attein- 
dre Carrier.  Cependant  Louise  résistait. 


184  LES   AVENTURES 

—  Pourquoi  tant  de  laçons?  dit  Carrier  à  Louise,  n'es-tu 
pas  venue  ici  pour  être  à  moi  ? 

La  jeune  fille  se  recula ,  et,  profitant  de  l'obscurité  pour 
tirer  de  sa  poche  un  poignard  qu'elle  y  avait  caché,  elle 
le  leva  sur  Carrier  en  s'écriant  : 

—  Je  suis  venue  pour  délivrer  Nantes  d'un  monstre  tel 
que  toi! 

Mais  au  moment  où  Louise  allait  frapper,  son  bras  fut 
arrêté  par  la  main  d'Angélique.  Louise  se  débattit,  mais 
presque  aussitôt  elle  tomba  frappée  du  couteau  destiné  à 
Carrier. 

Pendant  que  celui-ci ,  tremblant  et  épouvanté,  se  recu- 
lait lâchement  dans  un  coin  de  ce  boudoir,  Angélique  s'ap- 
prochait de  lui  et  lui  disait  avec  colère  : 

—  Voilà  donc  celle  que  tu  me  préfères  et  pour  qui  tu 
as  voulu  me  faire  guillotiner! 

—  Ce  n'est  pas  vrai!  ce  n'est  pas  vrai!  répondit  Carrier, 
lâche  et  tremblant  qu'il  était. 

—  Oh!  tu  peux  le  faire,  maintenant  que  je  t'ai  sauvé! 
dit  Angélique  ;  tu  n'as  qu'à  appeler  Fouquet,  je  sais  qu'il 
m'attend  en  bas. 

—  Tais-toi!  tais-toi!  dit  Carrier  d'une  voix  rauque  et 
altérée!  je  sais  qu'il  n'y  a  que  toi  qui  m'aimes.  Oh!  s'é- 
cria-t-il  en  sortant  du  boudoir  et  en  allant  s'emparer  d'un 
flambeau,  j'allais  donc  être  assassiné!  assassiné!  assas- 
siné! répéta-t-il  plusieurs  fois  avec  plus  de  terreur  peut- 
être  qu'il  n'en  avait  jamais  inspiré  aux  autres.  Mais  quelle 
est  donc  cette  femme  ?  s'écria-t-il  avec  rage  et  en  retour- 
nant près  de  l'héroïque  victime  qui  respirait  encore.  Ah! 
elle  n'est  pas  morte...  eile  n'est  pas  morte,  ajouta-t-il  en 
tirant  son  sabre  et  en  la  poussant  du  pied. 

—  Ne  l'achève  pas!  s'écria  tout  à  coup  Angéhque;  et  peut- 
être  apprendras-tu  qui  a  tramé  ce  complot. 

—  Tu  as  raison,  dit  Carrier  en  souriant  cruellement.  Ah  ! 
c'est  ainsi  que  messieurs  de  la  commune  veillent  à  la  sûreté 
des  représentants  du  peuple;  cela  leur  coûtera  cher.  Mais 
appelle  quelqu'un  pour  qu'on  prenne  soin  de  cette  femme  ; 
je  l'interrogerai  moi-même.  Appelle  Fouquet. 

Angélique  fit  dire  à  Fouquet  de  monter.  Celui-ci  parut 
bientôt,  et  Carrier,  qui  se  promenait  le  sabre  à  la  main  au- 


DE   SATURNIN    FICHET.  185 

tour  du  corps  immobile  et  sanglant  de  Louise,  se  mit  à  crier 
dès  que  Fouquet  parut  : 

—  Tiens,  regarde,  on  a  voulu  m'assassiner,  et  sans  ma 
bonne  Angélique,  que  j'aime  bien,  tu  le  sais,  toi  !  sans  elle 
j'étais  tué,  massacré,  poignardé...  poignardé!  répéta-t-il 
avec  horreur.  Oh  !  les  buveurs  de  sang  1  les  buveurs  de  sang! 
ils  veulent  donc  me  tuer  ! 

—  Tu  prendras  soin  de  cette  femme,  dit  Angélique  à  Fou- 
quet, nous  découvrirons  qui  elle  est,  et  son  crime  servira  à 
découvrir  bien  des  coupables. 

Fouquet  était  resté  immobile  et  silencieux  pendant  qu'An- 
géhque  et  Carrier  avaient  parlé. 

—  Je  ne  suis  pas  de  cet  avis,  dit-il  alors  :  il  ne  faut  pas 
apprendre  aux  Nantais  qu'il  ne  suffit  que  d'un  cœur  résolu 
et  d'un  coup  de  couteau  pour  débarrasser  les  ennemis  de  la 
république  d'un  homme  comme  toi. 

A  ces  paroles,  Carrier  s'arrêta  plus  épouvanté,  plus  trem- 
blant qu'il  ne  l'avait  été  jusque-là. 

—  Il  a  raison,  reprit-il  d'une  voix  sourde,  il  a  raison  !  Non, 
non!  il  ne  faut  parler  de  ceci  à  personne.  Mais  qu'allons- 
nous  faire  de  ce  cadavre  ? 

—  Il  me  semble,  dit  Fouquet,  que  nous  allons  à  une  fête 
oij  il  est  facile  de  le  faire  disparaître. 

—  C'est  bien,  c'est  bien!  dit  Carrier.  Qu'on  monte  ma 
chaise  à  porteurs,  et  nous  y  placerons  cette  iémme.  Tu  la 
descendras  avec  Lamberty  jusqu'à  la  porte  de  l'hôtel.  Là, 
tes  hommes  la  prendront  et  la  porteront  jusqu'à  la  Fosse, 
et  une  fois  là  nous  la  conduirons  jusqu'à  la  gabarc  de 
Notron. 

Fouquet  descendit  pour  exécuter  les  ordres  de  Carrier, 
et  ce  fut  à  ce  moment  seulement  que  celui-ci  pensa  à  deman- 
der à  Angélique  comment  elle  s'était  trouvée  à  la  porte  du 
boudoir. 

—  Oh!  dit  celle-ci  avec  une  amertume  admirablement 
jouée,  j'avais  deviné  cette  femme,  et  j'ai  eu  un  moment  la 
pensée  de  la  laisser  accomplir  son  crime  pour  me  venger  de 
ton  infidélité.  Mais  je  me  croyais  plus  forte  que  je  ne  le  suis, 
reprit-elle  en  sanglotant,  et  quand  j'ai  pensé  que  tu  allais 
mourir,  je  suis  revenue  pour  te  sauver. 

—  Pourquoi  ne  m'as-tu  pas  averti?  lui  dit  Carrier. 

11. 


!t#C|  LES  AVENTURES 

—  Esl-ce  que  tu^  m'aurais  cru?  Car  tu  ne  m'aimes  plus, 
reprit  Angélique,  lu  ne  m'aimes  plus... 

Carrier  se  mit  à  genoux  devant  elle,  protesta  de  son 
amour,  implora  sa  grâce  et  finit  par  l'obtenir.  Mais  Angéli- 
que savait  que  Carrier  avait  voulu  l'envoyer  à  l'échalaud,  et 
celui-ci  venait  d'apprendre  qu'Angélique  ne  craignait  pas 
de  donner  un  coup  de  couteau  à  ceux  dont  elle  voulait  la 
mort,  et  que  sa  main  n'avait  pas  tremblé  pour  frapper  Louise. 
La  haine  et  la  terreur  veillaient  près  d'eux. 

—  Va,  lui  dit  Angélique,  et  n'oublie  pas  qu'on  t'attend  sur 
le  bord  de  la  Loire. 

—  Tu  vas  venir,  lui  dit  Carrier;  je  veux  que  tu  sois  la 
reine  de  la  fête.  Ah  !  ils  veulent  ra'assassiner,  reprit-il  avec 
fureur;  eh  bien!  eh  bien  !  nous  verrons.  Je  veux  que  cette 
ville  n'ose  plus  élever  la  voix;  je  veux  qu'on  m'aborde  en 
tremblant  et  à  genoux  ;  je  veux  qu'ils  se  mettent  à  plat  ven- 
tre lorsque  je  passerai  dans  la  rue;  je  leur  cracherai  au  vi- 
sage, je  leur  marcherai  sur  le  corps  !  Viens,  viens,  Angéh- 
que,  tu  vas  voir  passer  la  justice  de  Carrier. 

Ils  sortirent  ensemble,  pendant  que  quelques  hommes  de 
la  compagnie  de  Marat  emportaient  dans  une  chaise  à  por- 
teurs exactement  fermée  la  victime  que  Lamberty  et  Fou- 
quet  y  avaient  déposée.  Une  vingtaine  de  coupe-jarrets 
marchaient  en  avant  et  en  arrière  de  Carrier  et  de  sa  maî- 
tresse. 

Lorsqu'on  a  vu  de  nos  jours  des  hommes  murmurer  hau- 
tement, parce  que  quelques  gardes  du  corps  ou  quelques 
gendarmes  écartent  les  passants  de  la  marche  rapide  d'une 
voiture  royale,  on  peut  se  demander  ce  qu'était  devenu  le 
peuple  français  lorsqu'il  subissait  les  insultes  sanglantes 
des  promenades  de  Carrier.  En  effet,  les  sicaires  qui  l'ac- 
compagnaient lui  faisaient  comme  à  un  roi  la  route  facile, 
et  c'était  l'insulte  à  la  bouche,  le  sabre  à  la  main,  c'était  en 
frappant  indistinctement  hommes,  femmes,  vieillards,  en- 
fants, qu'ils  écartaient  les  citoyens  du  passage  de  Carrier. 
Lorsque  ceux-ci  ne  pouvaient  fuir  assez  vite,  ou  qu'ils  ne 
trouvaient  pas  de  rues  latérales  pour  échapper  à  la  fureur 
de  ces  cannibales,  on  les  sabrait  le  long  des  murs,  et  le  plus 
souvent  les  malheureux  tombaient  en  criant  :  Vive  Carrier  ! 
vive  la  république!  espérant  ainsi  détourner  le  coup  qui  les 


DE  SATURNIN    FICHET. 


187 


menaçait.  Mais  il  Mail  du  sang  à  ces  hommes  dont  Carrier 
faisait  ses  gardes  du  corps;  et  tel  était  le  degré  de  férocité 
et  d'abrutissement  où  ils  étaient  arrivés,  qu'ils  disaient  naï- 
vement n'avoir  rien  fait,  lorsqu'une  journée  se  passait  sans 
qu'ils  eussent  commis  quelque  assassinat. 

Carrier  gagna  ainsi  la  Fosse  et  la  parcourut  dans  presque 
toute  sa  longueur.  Ils  atteignirent  quelques  groupes  de  pri- 
sonniers escortés  de  gardes  nationaux,  et  que  de  légers 
canots  conduisaient  du  rivage  au  navire  de  Notron,  qui 
était  à  quelque  distance  du  bord. 

—  Nous  arrivons  à  temps,  dit  Carrier  à  Angélique.  Allons, 
Lamberty,  ajouta-t-il  tout  bas,  va  leur  porter  celte  malheu- 
reuse; tu  leur  diras  qu'elle  est  malade. 

Quelques  hommes  de  la  compagnie  de  Marat  prirent 
Louise  et  la  déposèrent  dans  un  canot.  D'après  les  ordres 
de  Lamberty  ils  ramèrent  vivement  vers  le  navire  de  No- 
tron. 

Celui-ci  était  sur  le  bord  de  son  bateau,  du  côté  où  on 
embarquait  les  prisonniers. 

—  En  voilà  assez,  s'écriait-il,  en  voilà  assez;  il  n'y  a  plus 
de  place,  le  navire  va  couler. 

Mais  les  malheureux  prisonniers  qu'on  amenait,  croyant 
être  sauvés  en  quittant  une  ville  où  régnait  Carrier  et  où 
les  exécutions  se  succédaient  si  rapidement,  se  précipitèrent 
en  foule  sur  le  navire.  Tous  ceux  qui  étaient  dans  le  canot 
où  se  trouvait  Louise,  purent  y  arriver,  mais  celle-ci  était 
encore  évanouie,  et  les  satellites  de  Carrier  se  préparaient  à 
la  monter  sur  la  gabare  lorsque  Notron  repoussa  vivement 
la  barque  où  ils  étaient  en  disant  : 

—  En  voilà  assez. 

Le  corps  de  Louise  retomba  au  fond  du  canot,  et  les 
hommes  qui  le  montaient  regagnèrent  le  bord  en  disant  : 
«  Ce  sera  pour  demain.  » 

—  Je  crois,  dit  l'un  d'eux,  que  c'est  bien  inutile,  car  il  me 
semble  que  celle-là  est  morte. 

Pendant  ce  temps,  Carrier  avait  retrouvé  ses  compagnons 

de  débauche,  et  ils  étaient  montés  tous  dans  des  balelets 

iK     <îo"^  ''s  s'étaient  emparés.  La  fête  allait  commencer. 

■^      Les  gendarmes  et  les  gardes  nationaux,  les  troupes  qui 

mm  avaient  accompagné  les  prisonniers  avaient  reçu  l'ordre  de 

■ 


188  LES  AVENTURES 

regagner  leur  caserne.  A  l'exception  du  bâtiment  de  Notron, 
sur  lequel  étaient  entassées  plus  de  huit  cents  personnes,  et 
qui  avait  levé  l'ancre  au  commandement  de  Carrier;  à  l'ex- 
ception des  coupe-jarrets  qui  lui  servaient  de  gardes  du 
corps,  et  de  quelques  hommes  de  la  compagnie  de  Marat, 
personne  ne  veillait  sur  la  Loire.  Pas  un  l'eu  n'était  allumé 
dans  les  quelques  navires  qui  étaient  amarrés  le  long  des 
quais.  La  Fosse  était  déserte;  c'est  qu'on  avait  vu  passer 
des  soldats  et  des  prisonniers,  et  que  personne  n'eût  osé 
sortir  de  sa  maison  à  pareille  heure  et  pour  faire  de  telles 
rencontres;  aucune  lumière  même  ne  brillait  à  aucune  fe- 
nêtre. En  effet,  il  pouvait  déplaire  à  Carrier  que  quelqu'un 
veillât  si  tard;  la  fenêtre  pouvait  être  signalée,  la  maison 
reconnue,  et  ceux  qui  l'habitaient  punis  d'avoir  déplu  au 
proconsul  !  et  le  proconsul  n'avait  qu'un  châtiment  pour 
toutes  les  fautes...  c'était  la  mort  ! 

Déjà  le  navire  de  Notron  descendait  lentement  le  cours 
de  l'eau.  Lamberty  avait  appelé  à  lui  les  hommes  de  la 
compagnie  de  Marat  pour  suivre  la  marche  de  la  gabare  le 
long  du  rivage;  ceux  qui  avaient  conduit  le  canot  oii  était 
Louise  avaient  été  des  premiers  à  accourir,  et  ils  avaient 
laissé  au  fond  de  la  barque  la  malheureuse  qu'ils  croyaient 
morte. 

Cependent  les  prisonniers  sentaient  la  joie  poindre  à  me- 
sure qu'ils  s'éloignaient  de  cette  ville  où  régnait  l'extermi- 
nation. Ils  s'imaginaient  que  partout  où  on  pouvait  les  con- 
duire ils  seraient  moins  exposés  que  dans  la  ville  de  Nantes. 
Toutefois  ils  s'étonnaient  en  voyant  autour  de  leur  navire 
fourmiller  cette  foule  de  canots  d'où  s'élevaient  des  cris 
joyeux  et  des  rires  étouffés.  Ils  supposèrent  cependant  que 
c'étaient  des  soldats  qui  les  suivaient  pour  s'opposer  à  toute 
tentative  d'évasion,  et  tel  était  le  désordre  de  cette  époque, 
qu'ils  ne  furent  point  surpris  d'entendre  des  voix  de  femmes 
parler  au  milieu  du  sombre  murmure  qui  les  accompagnait. 

Mais  un  nouvel  étonnement,  une  cruelle  inquiétude,  arrê- 
tèrent bientôt  la  joyeuse  espérance  des  prisonniers  lorsqu'ils 
virent  tout  à  coup  Notron  et  les  matelots,  qui  devaient  diri- 
ger le  navire,  remonter  de  la  cale  et  descendre  rapidement 
dans  une  petite  chaloupe  amarrée  à  la  suite  de  la  gabare. 

—  Veut-on,  dirent-ils  entre  eux,  nous  abandonner  ainsi 


DE   SATURNIN    FICHET.  189 

au  courant  de  la  Loire  jusqu'à  ce  que  nous  allions  nous  per- 
dre dans  l'Océan  ? 

—  Fasse  Dieu  que  cela  soit,  s'écria  un  jeune  homme,  le 
navire  est  bon,  facile  à  gouverner,  et  je  me  charge  avec 
quelques  hommes  de  le  mener  dans  un  endroit  où  Carrier  ni 
aucun  des  siens  ne  pourra  nous  atteindre. 

Cependant  l'amarre  avait  été  coupée,  et  la  chaloupe  de 
Notron  s'éloignait  du  navire  et  manœuvrait  pour  rejoindre 
les  canots  où  étaient  Carrier,  ses  amis  et  ses  sicaires.  En 
passant  ils  heurtèrent  une  barque  qui  filait  seule  au  cours 
de  l'eau  ;  un  des  matelots  voulut  l'arrêter. 

—  Laisse-la  se  perdre,  lui  dit  Notron,  moins  il  y  en  aura, 
plus  on  nous  les  paiera  cher. 

Et  la  barque  continua  à  aller  en  dérive  pendant  que  le 
navire  poursuivait  sa  marche  qui  se  ralentissait  à  chaque 
instant. 

—  La  gabare  n'obéit  plus  au  gouvernail,  s'écria  tout  à 
coup  une  voix  du  haut  du  pont. 

Puis  on  entendit  un  horrible  tumulte  de  cris  et  de  malé- 
dictions. 

A  ce  tumulte  répondit  un  cri  sinistre  parti  de  l'un  des  ba- 
telets  qui  accompagnaient  le  navire. 

—  Allumez  les  torches  !  dit  la  voix  rauque  de  Carrier. 

A  l'instant  tous  les  canots  s'illuminèrent,  et  l'on  put  voir 
dans  toute  son  horreur  l'elTroyable  spectacle  de  ce  qui  se 
passait  sur  le  navire  de  Notron. 

Déjà  la  lourde  machine  était  aux  trois  quarts  enfoncée 
dans  l'eau  ;  tous  les  malheureux  prisonniers,  réunis  sur  le 
pont,  levaient  les  bras  sPU  ciel  en  poussant  d'effroyables  cris  ; 
les  uns  grimpaient  sur  les  cordages,  d'autres  s'accrochaient 
aux  mâts,  d'autres  gravissaient  les  échelles  de  corde.  Le 
navire  coulait  toujours  lentement,  mais  également.  Enfin 
l'eau  arriva  au  ras  du  pont;  ce  fut  alors  un  tumulte  encore 
plus  horrible  :  des  imprécations,  des  cris,  des  gémissements 
auxquels  se  mêlaient  des  voix  exaltées  entonnant  solennel- 
lement l'hymne  des  morts,  enlin  quelques-uns  de  ces  mal- 
heureux, qui  défendaient  leur  vie  jusqu'à  la  dernière  extré- 
mité, se  précipitèrent  à  la  nage.  Ce  fut  alors  que  commença 
une  horrible  chasse. 

Les  canots  illuminés  de  torches  couraient  vers  les  endroits 


190  LES  AVENTURES 

OÙ  on  voyait  s'agiter  les  têtes  de  ceux  qui  tentaient  leur  sa- 
lut; à  l'approche  de  ces  barques,  ils  élevaient  les  mains 
pour  implorer  du  secours  ;  on  leur  répondait  en  les  frappant 
à  coups  redoublés  et  on  les  replongeait  dans  l'abime  d'où 
ils  avaient  espéré  se  tirer. 

L'un  de  ces  malheureux  parvint  à  s'attacher  d'une  main 
à  la  barque  où  était  Carrier,  Carrier  abattit  cette  main  d'un 
coup  de  sabre,  la  main  tomba  dans  la  barque,  le  corps  dis- 
parut sous  l'eau. 

Mais  déjà  c'en  était  fait,  le  navire  de  Notron  était  com- 
plètement enfoncé  ;  on  ne  voyait  plus  que  le  haut  du  corps 
de  tous  ces  condamnés  entassés  encore  sur  le  pont;  et 
comme  si  l'espoir  du  salut  ne  pouvait  quitter  l'homme  qu'à 
son  dernier  souffle,  des  mères  élevaient  leurs  enfants  au- 
dessus  de  leur  tête  pour  prolonger  leur  existence  de  quel- 
ques secondes.  Mais  on  n'entendait  plus  ni  cris  ni  gémisse- 
ments :  une  voix  sublime  composée  de  mille  voix  adressait 
cet  holocauste  au  Seigneur  :  les  chants  de  mort  du  chrétien, 
oubhés  depuis  si  longtemps,  éclatèrent  tout  à  coup  et  cou- 
vrirent de  leurs  saintes  harmonies  les  hurlements  des  bour- 
reaux. 

Enfm  l'eau  dépassa  toutes  ces  mains  tendues  vers  le  ciel, 
étouffa  toutes  ces  voix  qui  priaient,  et  bientôt  on  ne  vit  plus 
rien  sur  la  surface  unie  de  la  Loire,  que  quelques  corps  qui 
surnagèrent  d'abord  et  que  les  sicaires  de  Carrier  s'empres- 
sèrent d'enfoncer  dans  l'abîme. 

—  Eh  bien  !  es-tu  content.  Carrier  ?  lui  dit  Angéhque. 

—  Comme  ça...  répondit  Carrier  brusquement  ;  c'est  joli, 
mais  ça  fait  trop  de  bruit  et  ça  coûte  trop  cher  !  Je  cherche- 
rai autre  chose. 

Aussi,  plus  tard,  ce  ne  fut  pas  toujours  en  coulant  des 
navires  que  Carrier  exécuta  ses  épouvantables  proscriptions. 
Il  essaya  de  précipiter  par  des  trappes  ouvertes  ceux  qu'il 
avait  condamnés  à  boire  à  la  grande  tasse,  selon  son  expres- 
sion, et  il  arriva  que  ni  l'un  ni  l'autre  de  ces  moyens  ne  ré- 
pondant à  son  impatience,  il  fit  massacrer  sur  un  de  ces  na- 
vires qui  coulait  trop  lentement,  plus  de  huit  cents  prison- 
niers. 

La  première  de  ces  horribles  noyades  venait  d'être  exé- 
cutée, Carrier  assembla  autour  de  lui  les  amis  qu'il  avait 


DE  SATURNIN   FICHET.  iOl 

invités  à  cette  ftUe,  et  il  leur  dit  en  les  congédiant  dédai- 
gneusement : 

—  Voilà  un  accident  bien  grave  et  que  toute  la  prudence 
humaine  ne  pouvait  prévoir.  Si  on  en  parle  demain  dans  la 
ville  de  Nantes,  je  suppose  que  tous  ceux  qui  en  ont  été 
témoins  reconnaîtront  que  le  hasard  seul  a  été  juste  cette 
fois. 

Chacun  s'éloigna  après  avoir  félicité  Carrier,  et  le  lende- 
main les  autorités  demandaient  encore  si  l'on  n'avait  pas 
reçu  des  nouvelles  du  navire  expédié  à  Paimbeuf.  Ce  ne  fut 
que  le  surlendemain  que  la  commune  apprit  que  ce  navire, 
trop  chargé,  avait  malheureusement  sombré  en  pleine  ri- 
vière. 

Cependant  la  barque  repoussée  par  Notron  et  abandonnée 
au  courant  par  les  soldats  de  la  compagnie  de  Marat,  conti- 
nuait à  descendre  paisiblement  la  Loire. 


IV 


A  la  môme  heure,  et  à  quelques  lieues  de  là,  un  homme 
portant  une  femme  sur  ses  épaules  entrait  dans  une  petite 
cabane  perdue  au  milieu  des  hautes  broussailles  et  des  ma- 
rais qui  bordent  la  Loire  aux  environs  de  Dongcs.  Cet 
homme  était  suivi  d'un  jeune  paysan  auquel  il  avait  remis 
ses  armes,  qui  consistaient  en  deux  paires  de  pistolets,  un 
fusil  de  chasse  et  un  long  sabre.  Ils  pénétrèrent  dans  la  ca- 
bane et  posèrent  la  pauvre  femme  évanouie  sur  un  lit  de 
paille,  et  après  avoir  battu  le  briquet  ils  allumèrent  du  feu. 
La  femme  qui  venait  d'être  ainsi  portée  dans  cette  cabane 
à  travers  plus  de  deux  lieues  de  marécage  était  la  marcjuise 
de  Perbruck.  L'homme  qui  avait  porté  ce  fardeau  était  le 
chef  au  masque  rouge  qui  s'était  jeté  si  vaillamment  dans 
le  combat  de  Savonay.  Le  jeune  paysan  qui  l'accompagnait 


i92  LES   AVENTURES 

était  de  ceux  qui  s'étaient  relevés  avec  lui  du  champ  d'hon- 
neur où  tant  de  victimes  étaient  restées  couchées.  Ce  chef 
était  Saturnin  Fichet,  ce  fidèle  paysan  c'était  Marguerite. 

Dès  qu'elle  eut  allumé  une  chandelle,  elle  s'approcha  de 
la  malheureuse  femme  pour  lui  donner  les  soins  que  néces- 
sitait l'état  désespéré  où  elle  se  trouvait. 

Pendant  que  Marguerite  détachait  les  habits  de  la  mar- 
quise, Fichet  allumait  du  feu  et  Marguerite  lui  disait  : 

—  Reposez-vous ,  Saturnin ,  je  prendrai  soin  de  cette 
pauvre  femme. 

—  Non,  dit-il,  je  ne  suis  point  fatigué.  La  vie  que  je  me 
suis  imposée  a  eu  des  jours  bien  plus  durs  et  bien  plus 
terribles  que  celui-ci.  Oh!  mon  Dieu  Seigneur!  ajouta-t-il, 
vous  avez  donné  la  victoire  aux  républicains!  était-ce  donc 
justice  ? 

A  voir  l'homme  qui  parlait  ainsi  le  visage  hâve,  les  yeux 
cernés,  le  corps  amaigri,  on  n'eût  pu  reconnaître  le  joyeux 
jeune  homme  qui  moins  d'un  an  avant  cette  époque  se  mê- 
lait si  indifféremment  et  si  cavalièrement  aux  complots  de 
la  Rouarie. 

L'horreur  des  événements  dont  il  avait  été  le  témoin,  ou 
peut-être  quelque  profonde  désillusion,  avait  passé,  comme 
un  souffle  brûlant,  sur  cette  existence  si  légère,  si  facile,  si 
souriante,  et  semblait  l'avoir  flétrie  pour  toujours. 

Marguerite  avait  enfin  déshabillé  madame  de  Perbruck  et 
l'avait  couchée  dans  un  des  deux  lits  placés  au  centre  de 
cette  misérable  cabane. 

—  Quelle  peut-être  cette  femme?  dit-elle  à  Saturnin  au 
moment  où  celui-ci  rentrait  pour  jeter  encore  dans  le  feu 
quelques  morceaux  de  bois  qu'il  avait  été  chercher  sous  un 
hangar  attenant  à  la  maison. 

—  Qu'importe,  dit  Saturnin,  que  ce  soit  une  duchesse  ou 
une  mendiante  !  fallait-il  la  laisser  mourir  quand  je  pouvais 
la  sauver  ? 

—  A  ses  vêtements,  dit  Marguerite  en  apportant  ceux  de 
la  marquise  pour  les  faire  sécher ,  il  est  difficile  de  croire 
que  ce  soit  là  autre  chose  qu'une  pauvre  paysanne. 

—  Mieux  vaut  être  une  pauvre  paysanne  qu'une  duchesse 
par  le  temps  qui  court,  dit  Saturnin,  quoique  les  unes  elles 
autres  puissent  aller  également  sur  les  champs  de  bataille 


DE    SATURNIN   FIGHET.  193 

pour  y  chercher  leurs  enfants  tués.  Croyez-vous  donc  que 
notre  œuvre  soit  finie,  Marguerite,  et  que  nous  ne  pourrons 
plus  combattre  les  républicains? 

—  Silence,  reprit  celle-ci ,  il  me  semble  que  cette  pauvre 
lemme  se  plaint. 

—  Tâchez  de  lui  faire  boire  un  peu  de  vin,  dit  Saturnin 
en  en  versant  dans  un  verre  et  en  s'approchant  du  Ht. 

Il  prit  la  chandelle  pour  éclairer  Marguerite,  et  pour  la 
première  fois  il  se  trouva  en  face  de  la  pauvre  femme  qu'il 
avait  sauvée.  A  son  aspect,  il  poussa  un  cri  et  se  prit  à 
trembler. 

— •  Elle  !  murmura-t-il  d'une  voix  effarée  ;  ce  n'est  pas 
possible  ! 

Il  rapprocha  la  lumière  du  visage  de  la  malade  pour  mieux 
la  considérer;  il  écarta  ses  cheveux  blancs  qui  pendaient  en 
longues  mèches  sur  son  visage,  et  répéta  d'une  voix  hale- 
tante : 

—  C'est  elle  !  c'est  elle  ! 

—  Mais  qui  donc?  s'écria  Marguerite  qu'étonnait  le  trou- 
ble de  Saturnin. 

—  La  marquise  de  Perbruck,  ma... 

Il  s'arrêta  et  tomba  à  genoux  au  pied  du  lit,  pendant  que 
Marguerite  se  reculait  avec  épouvante  en  disant  : 

—  La  marquise  de  Perbruck  !  la  mère  de  Césaire! 

Madame  de  Perbruck  ouvrit  les  yeux,  et  après  avoir  re- 
gardé avec  étonnement  l'endroit  où  elle  se  trouvait,  elle  dit 
d'une  voix  faible  et  mourante  : 

~  Ne  m'a-t-on  pas  appelée? 

Saturnin  releva  la  tête  et  lui  dit  doucement  : 

—  N'êtes  vous  pas  la  marquise  de  Perbruck,  madame? 
A  cette  voix  et  à  l'aspect  du  visage  de  Saturnin,  la  mar- 
quise se  recula  au  fond  du  lit  sur  lequel  elle  était  couchée. 

—  Et  vous!  et  vous?  s'écria-t-elle. 

—  On  m'appelle  Saturnin  Fichet,  répondit  le  jeune  homme 
d'une  voix  douce  et  émue. 

—  Ohl  c'est  lui,  dit  la  marquise  en  lui  tendant  les  bras. 
Mais  presque  aussitôt  elle  s'arrêta  en  voyant  Marguerite, 

et  elle  dit  à  Saturnin  : 

—  Quel  est  ce  jeune  homme  ? 

—  Ce  n'est  point  un  jeune  homme,  madame,  dit  Saturnin, 

11.  17 


194  LES    AVENTURES 

c'est  la  femme  qui  a  suivi  fidèlement  le  comte  Césaire  de 
Perbruck,  votre  fils,  jusqu'à  l'heure  de  la  mort. 

—  Oh!  reprit  la  marquise,  comme  si  elle  répondait  à  une 
pensée  qui  la  tourmentait  depuis  longtemps,  c'est  donc  lui 
qui  est  mort  ? 

—•  C'est,  continua  Saturnin  sans  paraître  avoir  entendu 
la  marquise,  c'est  une  femme  qui  a  plus  souffert  que  vous  ne 
pouvez  vous  l'imaginer,  madame  la  marquise,  et  qui  cepen- 
dant a  eu  plus  de  courage  que  de  douleur.  C'est  une  pauvre 
fille  à  qui  aucun  outrage  n'a  manqué,  et  qui  a  eu  cependant 
plus  de  dévouement  qu'on  n'a  eu  d'indifférence  et  d'injure 
pour  elle.  Votre  fils,  à  qui  elle  doit  son  malheur,  lui  doit 
d'avoir  une  tombe  ;  et  moi,  à  qui  aucune  affection  ne  reste 
désormais  dans  ce  monde,  je  lui  dois  d'avoir  un  ami. 

Cette  femme  s'appelle  Marguerite  Marchand,  n'est-ce  pas? 
dit  la  marquise  de  Perbruck. 

—  Vous  savez  mon  nom  I  s'écria  celle-ci  avec  désespoir. 

—  Je  sais  tout,  répliqua  la  marquise  en  se  soulevant  péni- 
blement. Approchez-vous,  ma  fille,  et  ne  craignez  pas  de 
rougir  devant  moi. 

—  Vous  savez  tout,  madame,  lui  dit  Marguerite,  vous  sa- 
vfiz  qui  je  suis,  et  vous  ne  me  repoussez  pas  ? 

—  0  ma  fille  !  ma  fille  !  reprit  la  marquise  avec  des  larmes 
amères,  à  quoi  servirait  donc  le  malheur  s'il  n'apprenait  pas 
à  être  juste  ? 

La  marquise  se  tourna  vers  Saturnin,  qu'elle  regardait 
avec  une  ardeur  incroyable.  Cette  attention  parut  embar- 
rasser le  jeune  homme,  et  il  reprit  aussitôt  : 

~  Mais  qui  donc  vous  a  appris  tous  ces  étranges  secrets 
que  nous  croyions  à  tout  jamais  ensevelis  entre  elle  et  moi  ? 

—  Je  les  ai  appris  d'une  femme  qui  ne  fut  ni  moins  dé- 
vouée ni  moins  malheureuse  que  vous,  peut-être  1  A  l'époque 
où  vous  poursuiviez  ici  les  projets  de  révolte  formés  par  la 
Rouarie,  je  rentrais  en  France;  mais,  moins  heureuse  que 
beaucoup  de  celles  qui  ont  pu  se  mêler  à  cette  révolte  hé- 
roïque, j'étais  arrêtée  à  Paris,  à  l'instant  même  où  l'infâme 
Morillon  y  amenait  triomphalement  Thérèse  Moëllien,  Fon- 
te vieux  et  les  autres,  qui,  vous  le  savez,  ont  péri  avec  elle 
sur  l'échafaud.  On  ne  me  connaissait,  dans  la  prison  où 
j'étais,  que  sous  le  nom  de  madame  Bertrand;  mais  je  ne 


DE    SATURNIN    FICHET.  195 

craignais  pas  de  me  dévoiler  à  mademoiselle  de  Moëllien, 
je  savais  que  mon  mari,  mon  fils  Gésaire,  et  vous  aussi, 
Saturnin,  vous  étiez  dans  ce  pays,  et  j'espérais  que  made- 
moiselle de  Moëllien  pourrait  me  donner  de  vos  nouvelles  à 
tous. 
Le  voix  de  la  marquise  était  tremblante. 

—  Vous  avez  daigné  penser  à  moi,  madame  la  marquise? 
dit  Saturnin,  aux  yeux  duquel  vinrent  quelques  larmes. 

—  Oui,  lui  répondit-elle,  à  vous...  à  vous  peut-être  plus 
qu'à  un  autre,  ajouta-t-elle  à  voix  basse. 

—  Puis  elle  continua  : 

—  Ce  fut  alors  que  mademoiselle  de  Moëllien  pensa  qu'il 
n'était  pas  déiéndu  de  confier  à  une  mère  le  secret  qui  lui 
avait  été  révélé  par  vous,  Marguerite.  J'ai  appris  votre  déses- 
poir, votre  courage,  votre  dévouement;  j'ai  appris  la  cause 
de  la  disparition  du  comte,. la  résignation  et  la  noble  manière 
dont  il  voulait  eiïacer  la  marque  d'infamie  que  lui  avait 
infligée  la  vengeance  de  votre  père;  j'ai  appris.  Saturnin, 
quel  hasard  vous  a  forcé  à  prendre  son  nom  et  de  quelle 
façon  vous  l'avez  porté.  Mais,  ajouta  la  marquise,  comment 
se  fait-il  que  vous  ayez  été  sauvée,  Marguerite?  car  vous 
avez  été  faite  prisonnière,  m'a  dit  la  Guyomarais,  et  les 
républicains  ne  pardonnent  point  à  leurs  prisonniers.  Quelle 
inain  a  pu  vous  arracher  à  la  prison? 

—  La  main  qui  m'a  sauvée,  c'est  celle  de  Saturnin,  dit 
Marguerite;  mais  ce  n'est  pas  à  la  prison,  c'est  à  l'échafaud 
qu'il  m'a  arrachée. 

—  Et,  dit  la  marquise  en  regardant  attentivement  lun  et 
l'autre  de  ces  deux  jeunes  gens,  vous  faimez  à  présent, 
Saturnin  ? 

—  Oui,  madame,  reprit  Marguerite  en  baissant  les  yeux, 
c'^sl  mon  frère. 

—  C'est  ma  sœur,  madame,  dit  Saturnin  d'une  voix  grave; 
mais,  ajouta-t-il  avec  tristesse,  les  récits  de  mademoiselle 
do  Moëllien  n'ont  pu  vous  apprendre  comment  j'ai  échappé 
à  la  ferme  de  Blain  à  une  tentative  d'assassinat  ordonnée 
contre  moi  par  un  homme  qui  ne  me  devait  peiil-élre  que 
de  la  reconnaissance. 

—  Le  nom  de  cet  homme  ?  reprit  la  marquise. 


106  LES  AVENTURES 

—  Il  est  mort,  madame,  et  je  ne  veux  flétrir  la  mémoire 
de  personne. 

La  marquise  leva  les  yeux  au  ciel. 

—  Que  Dieu  lui  pardonne  !  dit-elle  avec  amertume.  Con- 
tinuez, reprit-elle  d'une  voix  presque  éteinte,  mademoiselle 
de  Moëllien  n'a  pas  pu  tout  m'apprendre,  m'avez  vous  dit. 
Continuez. 

—  Non,  madame,  reprit  Saturnin  tristement,  elle  n'a  pas 
pu  vous  dire  que,  demeuré  seul  après  la  mort  de  mon  père, 
do  M.  Fichet,  veux-je  dire,  reprit  Saturnin  en  se  détournant; 
lie  sachant  que  devenir  au  milieu  des  troubles  sanglants  qui 
s'agitaient  autour  de  moi,  j'avais  résolu  de  cacher  mon 
existence  dans  les  soins  d'un  humble  ménage,  dans  la  posi- 
tion dun  ouvrier.  La  femme  qui  m'avait  aimé  pour  le  peu 
que  je  valais  allait  être  unie  à  moi  :  c'est  le  jour  même  où 
je  croyais  avoir  trouvé  le  bonheur  qu'elle  a  été  assassinée 
sous  mes  yeux.  Ce  fut  ce  jour-là  môme  que,  par  un  de  ces 
tiasards  qui  ne  se  rencontrent  qu'à  des  époques  comme 
colle-ci ,  je  pus  sauver  Marguerite.  Nous  avions  fui  tous 
deux,  et  tous  deux  nous  ne  savions  encore  s'il  valait  mieux 
vivre  ou  mourir,  lorsque  la  voix  d'un  des  gentilshommes 
à  qui  j'avais  du  être  présenté  comme  le  comte  de  Perbruck 
m'appela  sous  ce  nom,  disait-il,  à  la  vengeance  de  mon  père 
mort.  J'acceptai  cette  mission  et  le  nom  qui  pouvait  m'aider 
à  la  rempUr.  Je  me  mêlai  aux  premières  insurrections,  mais 
bientôt... 

—  Bientôt,  dit  la  marquise  avec  anxiété... 
Saturnin  baissa  les  yeux  et  s'arrêta. 

—  Que  voulez- vous  que  je  vous  dise?  reprit  Saturnin  d'un 
ton  sombre;  un  scrupule  bien  concevable  me  détermina  à 
quitter  ce  nom,  qui  ne  m'appartient  pas,  et  que  beaucoup 
s'obstinaient  cependant  à  me  garder.  Je  me  retirai  avec 
Marguerite  dans  cette  demeure  isolée  ;  quelques  paysans  de 
cette  contrée  ,  qui  avaient  remarqué  mon  adresse  à  la 
chasse,  me  proposèrent  d'être  leur  chef.  J'avais  tous  les 
ressentiments  dans  le  cœur,  madame  ;  j'avais  à  venger 
plus  d'une  mort  :  j'acceptai.  Mais  ne  voulant  pas  que  ma 
singulière  ressemblance  avec  le  comte  de  Perbruck  me  mit 
encore  dans  une  position  que  je  ne  voulais  plus  accepter,  je 
me  décidai  à  ne  combattre  que  le  visage  couvert  de  ce  mas- 


DE    SATURNIN    FICHET,  197 

que.  Voilà  toute  mon  histoire,  madame,  voilà  toute  celle  de 
Marguerite.  Aujourd'hui  j'y  ai  ajouté,  sans  m'en  douter,  uu 
événement  bien  heureux,  car  je  vous  ai  sauvé,  madame,  et 
j'en  suis  fier,  j'en  suis... 

Des  larmes  arrêtèrent  la  voix  de  Saturnin,  qui  paraissait 
cruellement  souffrir.  La  marquise  de  Perbruck  lui  tendit  la 
main  et  lui  dit  doucement  : 

—  Je  vous  ai  écouté.  Saturnin,  et  je  crois  que  vous  ne 
m'avez  pas  tout  dit.  Est-ce  bien  seulement  par  un  scrupule 
venu  de  vous-même  que  vous  avez  quitté  le  nom  de  comte 
de  Perbruck,  ce  nom  auquel  vous  dites  n'avoir  aucun  droit  ? 

—  A  supposer  que  j'aie  eu  d'autres  raisons,  madame, 
répondit  Saturnin  d'un  ton  glacé,  ce  scrupule  était  plus 
que  suffisant.  J'ai  pu,  dans  un  moment  d'irréflexion,  ac- 
cepter ce  nom,  afin  de  pouvoir  rendre  des  services  plus 
efficaces  à  la  cause  que  j'avais  embrassée  ;  mais  du  mo- 
ment que  j'ai  été  averti  que  cela  pouvait  être  considéré 
comme  une  usurpation,  il  était  de  mon  honneur  d'aban- 
donner ce  nom. 

—  Et  par  qui  avez-vous  été  si  sévèrement  averti  ?  dit  la 
marquise. 

—  Par  un  homme  à  qui  son  caractère  sacré  donnait  le 
droit  de  m'éelairer. 

—  C'est  l'abbé  Bernier,  n'est-ce  pas  ? 

—  D'où  le  savez-vous,  madame  ? 

—  J'en  étais  sûre,  fit  la  marquise;  mais,  dites-moi. 
Saturnin  ,  l'abbé  Bernier  ne  vous  a-t-il  pas  fait  d'aulres 
confidences  ? 

Saturnin  regarda  la  miirquise  avec  une  expression  pleine 
de  tristesse,  il  parut  prêt  à  parler,  mais  presque  aussit(M  i! 
secoua  doucement  la  tête  et  répondit  : 

—  S'il  m'a  fait  d'autres  confidences,  je  les  ai  oubliées. 

—  Que  voulez- vous  dire? 

—  Oh  !  pardonnez-moi,  reprit-il  avec  une  sorte  de  dé- 
sespoir; depuis  ce  temps,  j'ai  beaucoup  souffert  :  les 
privations,  la  misère,  de  nombreuses  blessures,  que  sais- 
je?...  j'ai  tant  souffert,  ma  mémoire  s'est  affaiblie...  j'ai 
oublié...  j'ai... 

—  L'abbé  Bernier  est  incapable  d'une  calomnie.  Saturnin, 


498  LES   AVENTURES 

dit  la  marquise  d'un  ton  solennel;  mais  l'abbé  Beffiier  a  pu 
être  trompé. 

—  A  votre  tour,  que  voulez-vous  dire,  madatne  ?  s'écria 
Saturnin  avec  un  accent  animé. 

—  J'ai  appris  aujourd'hui  même  que  l'abbé  Bernier  avait 
assisté  aux  derniers  moments  de  M.  de  Perbruck. 

—  Eh  bien  ? 

—  Il  a  pu  y  assister  comme  prêtre,  mais  il  a  pu  y  assister 
aussi  comme  confident.  Eh  bien ,  vous  qui  n'avez  échappé 
que  par  miracle  à  un  assassinat  ordonné  contre  vous  par  le 
marquis  de  Perbruck,  ne  pensez- vous  pas  que  les  confidences 
que  mon  mari  a  pu  faire  à  l'abbé  Bernier  n'ont  pas  tous  les 
caractères  de  la  vérité? 

—  Serait-ce  possible?  s'écria  Saturnin  avec  éclat.  Oh! 
madame,  si... 

Un  doute  cruel  sans  doute  arrêta  encore  une  fois  l'élan  de 
son  cœur  :  il  baissa  encore  les  yeux,  et  il  reprit  après  un 
profond  soupir: 

—  Oh  !  madame,  il  m'a  appris  un  nom  qui  ne  peut  pas 
avoir  été  calomnié. 

—  Qui  vous  l'a  dit?  s'écria  vivement  la  marqiiise. 

—  Ah  !  madame,  reprit  tristement  Saturnin,  le  jugement 
a  été  public  comme  les  actions.  Et  depuis  ne  s'est-il  pas 
chargé  de  justifier  lui-même  des  juges  que  personne  n'a 
cependant  osé  blâmer? 

La  marquise  sourit  amèrement,  et  se  tournant  vers  Mar- 
guerite, elle  lui  dit  : 

—  Ma  fille,  vous  avez  vu  flétrir  de  la  marque  des  scélérats 
un  homme  que  vous  aimiez  et  qui  s'est  condamné  lui-même 
à  la  solitude  :  croyez-vous  qu'il  n'y  ait  pas  deS  jugeè  qui 
puissent  faire  ce  qu'a  a  fait  un  bourreau? 

—  Je  crois  à  tous  les  malheurs,  madame,  dit  Marguerite, 
mais  je  pense  que  je  suis  de  trop  ici  ;  je  pense  que  mon 
frère  oserait  tout  vous  dire  si  je  n'étais  pas  là  :  permettez- 
moi  de  me  retirer. 

—  Ne  sait-elle  rien  de  ce  secret,  Saturnin?  dit  madame  de 
Perbruck. 

—  Oh  !  madame,  oubliez-vous  qu'il  n'est  pas  seulement  le 
mien,  et  qu'il  touche  à  une  personne  que  je  veux...  que  je 
dois  respecter? 


DE    SATURNIN   FICHET.  199 

—  Eh  bien,  dit  la  marquise,  je  veux  le  lui  apprendre,  moi. 
Ecoutez-moi,  Marguerite...  écoutez-moi,  Saturnin...  puis, 
quand  j'aurai  fini...  vous  ferez  justice. 

Marguerite  se  rapprocha  du  lit  de  la  marquise,  tandis  que 
Saturnin,  les  yeux  baissés,  le  visage  altéré,  se  tenait  debout 
au  pied  du  Ht  : 

La  marquise  commença  ainsi  sa  confidence  : 


«  J'avais  à  peine  quinze  ans,  dit  la  marquise  de  Perbruck 
à  Marguerite  et  à  Saturnin,  lorsqu'on  présenta  dans  la  mai- 
son de  mon  père  un  ofiicier  de  marine  que  je  désignerai 
sous  le  nom  de  Maurice.  Jeune  encore,  il  avait  acquis  une 
certaine  célébrité.  C'était  un  de  ces  esprits  ardents,  auda- 
cieux, qui  pensent  qu'à  chaque  époque  il  faut  de  nouvelles 
idées,  de  nouveaux  efforts.  Aussi  raillait-il  impitoyablement 
les  formes  routinières  des  anciens  officiers  qui  étaient  ses 
supérieurs. 

On  le  haïssait  parce  qu'on  le  craignait;  mais  cette  haine 
n'avait  jamais  trouvé  l'occasion  de  se  satisfaire ,  parce 
qu'une  bravoure  à  toute  épreuve,  une  conduite  militaire 
irréprochable,  et,  plus  encore  que  tout  cela,  le  succès  de 
toutes  ses  entreprises  l'avaient  mis  à  l'abri  d'une  accusation 
ouverte. 

Cependant  la  calomnie  ne  l'épargnait  pas.  Le  succès,  qui 
le  suivait  partout,  lui  avait  donné  au  jeu  des  chances  si 
extraordinaires  qu'on  osa  dire,  un  soir,  dans  le  salon  de  mon 
père,  qu'il  aidait  au  hasard. 

Maurice  ignorait  ces  propos,  qui  avaient  été  tenus  devant 
moi.  Un  jour  qu'il  vint  dans  le  salon  de  mon  père,  une  partie 
considérable  était  engagée.  Maurice  n'y  prenait  point  part, 
il  causai»  avec  moi,  il  avait  peut-être  deviné  que  je  ne  par- 


200  LES   AVENTURES 

tageais  ni  la  haine  ni  les  préventions  dont  il  était  l'objet. 
Cependant,  et  à  mon  insu,  on  avait  tenté  de  faire^  ce  soir-là 
même,  une  épreuve  décisive. 

—  Ne  jouez-vous  point  ce  soir?  lui  dit  un  des  jeunes  offi- 
ciers de  Brest  renommé  par  ses  duels  et  son  humeur  querel- 
leuse. Cet  officier  était,  grâce  à  son  rang  et  à  son  immense 
fortune,  le  supérieur  de  Maurice,  bien  qu'il  n'eût  qu'un 
médiocre  mérite. 

—  Si  vous  n'avez  pas  besoin  de  moi,  je  vous  prie  de  m'en 
dispenser,  répondit  Maurice. 

—  La  partie  languit,  il  n'y  a  que  vous  capable  de  la  rani- 
mer, lui  dit  quelqu'un. 

Il  me  salua  en  m'exprimant  le  regret  de  me  quitter. 

—  Ils  m'envient  mon  bonheur,  me  dit-il  tout  bas,  et  ils  m'y 
arrachent.  Je  ne  peux  leur  en  vouloir  :  si  un  autre  était  près 
de  vous,  je  ferais  comme  eux. 

—  J'étais  si  troublée  de  l'invitation  qu'on  venait  de  faire  à 
Maurice,  que  je  ne  compris  pas  ce  qu'il  venait  de  me  dire,  et 
que  malgré  moi  je  le  suivis  jusqu'à  la  table  de  jeu  à  laquelle 
il  alla  se  placer.  On  jouait  la  bassette.  Il  prit  les  cartes,  les 
mêla  avec  une  rapidité  et  une  adresse  qui  attacha  tous  les 
yeux  sur  ses  mains  :  il  jeta  quelques  pièces  d'or  sur  la  table, 
il  perdit  le  premier  coup,  le  second;  il  perdit  beaucoup. 

—  Il  paraît  que  l'instant  de  votre  chance  n'est  pas  venu? 
lui  dit  le  jeune  homme  qui  l'avait  provoqué  à  jour. 

Maurice  avait  la  frivole  vanité  de  son  bonheur,  et,  confiant 
dans  le  hasard  qui  l'avait  servi  en  mille  circonstances,  il 
répliqua  en  riant  : 

—  Vous  vous  trompez,  voilà  mon  tour  qui  arrive;  et  si 
vous  le  voulez,  je  vous  joue,  sur  le  coup  que  je  tiens  dans 
mes  mains,  non-seulement  les  deux  cents  louis  que  je  viens 
de  perdre,  mais  deux  cents  autres  encore. 

—  Soit,  dit  le  jeune  homme;  on  ne  peut  payer  trop  cher 
une  leçon. 

Maurice  tira  les  cartes  et  gagna. 

Un  murmure  désapprobateur  suivi  d'un  froid  silence  suc- 
céda à  ce  coup.  Le  jeune  homme  qui  avait  perdu  sourit  amè- 
rement; mais  par  respect  pour  la  maison  de  mon  père,  il  se 
contint. 

—  Voulez-vous  doubler  le  coup?  dit-il  à  Maurice. 


I 


DE    SATURNIN   FICHET.  201 

•—  Non,  je  perdrais,  j'en  suis  sûr,  repartit  celui-ci,  et  vous 
ne  voudriez  pas  que  je  vous  rendisse  votre  argent  comme  si 
je  vous  le  donnais. 

—  Ma  foi,  dit  le  jeune  homme,  vous  pourriez  bien  me  le 
rendre  comme  vous  l'avez  gagné. 

Maurice  le  regarda,  il  regarda  tous  ceux  qui  entouraient 
la  table;  il  devint  pâle  et  un  éclair  jaillit  de  ses  yeux.  Cepen- 
dant il  posa  froidement  les  cartes  à  côté  de  lui,  puis  se 
tournant  gracieusement  vers  moi  : 

—  Mademoiselle,  me  dit-il,  seriez-vous  assez  bonne  pour 
me  faire  apporter  des  cartes  neuves  ? 

J'en  pris  et  je  les  lui  remis  d'une  main  tremblante. 

—  Soyez  assez  bonne  pour  déchirer  l'enveloppe,  me  dit 
Maurice. 

Je  lui  obéis,  sans  me  rendre  compte  de  ce  qu'il  me  de- 
mandait. 

—  Veuillez  mêler  les  caries,  reprit-il. 
Je  le  fis  encore. 

Maurice  appela  un  enfant  qui  se  trouvait  dans  le  salon. 

—  Veux-tu  couper  ce  jeu?  lui  dit-il. 
L'enfant  le  coupa. 

Alors  Maurice  se  leva  et  dit  au  jeune  homme  : 

—  Monsieur,  vous  avez  deux  cent  mille  livres  de  rente  et 
j'en  ai  dix  :  je  vous  offre  de  jouer  dix  mille  louis  sur  ce  coup. 
C'est  toute  ma  fortune  et  ce  n'est  pas  le  dixième  de  la  vôtre. 

—  Je  ne  ferai  pas  une  pareille  folie,  dit  le  jeune  homme. 

—  Quelqu'un  ici  acceple-t-il  la  partie  ?  reprit  Maurice  en 
mesurant  du  regard  tous  ceux  qui  assistaient  à  cette  scène. 
Il  faut  bien  que  je  m'adresse  à  un  autre  joueur  que  mon- 
sieur, puisqu'il  a  peur. 

—  Eh  bien!  j'accepte,  dit  le  jeune  homme. 

—  Si  j'avais  une  plus  grande  fortune,  dit  Maurice,  je  la 
jouerais,  car  je  suis  sur  de  gagner,  je  vous  en  préviens. 

—  Tirez  donc  les  cartes. 

—  Non,  monsieur,  dit  Maurice  avec  dédain,  ce  sera  ma- 
demoiselle qui  aura  cette  bonté.  Approchez,  ajouta-l-il  en  se 
tournant  vers  moi,  j'ai  foi  en  vous. 

Je  tremblais  et  je  n'y  voyais  plus;  tous  les  yeux  étaient 
fixés  sur  moi. 

—  Ne  craignez  rien,  me  dit  Maurice,  monsieur  est  riche. 

12. 


202  LES  AVENTURES 

Je  tirai  les  canes  sans  savoir  ce  que  je  faisais. 
Maurice  gagna. 

Tout  le  monde  se  regarda  avec  stupéfaction.  Lejèuftê 
homme  grinça  des  dents. 

—  Voulez- vous  doubler  le  coup?ilui  dit  Maurice. 

—  Oui,  répondit-il  d'une  voix  étouffée. 
Je  tirai  encore  les  cartes. 

Maurice  gagna  encore. 

—  Je  double  encore,  dit  le  jeune  homme. 

—  Soit,  répondit  Maurice. 
Je  tirai  les  cartes. 
Maurice  gagna. 

—  Encore  !  s'écria  le  jeune  homme  exaspéré. 

—  Non,  lui  dit  Maurice,  je  perdrais,  et  cette  fois  ce  fté  se- 
rait plus  seulement  votre  argent,  mais  ma  fortune  que  je 
vous  donnerais. 

—  A  votre  tour  vous  avez  peur!  lui  dit  le  jeune  homme. 

—  J'ai  peur  de  la  misère,  je  l'avoue,  répondit  froidement 
Maurice  ;  mais,  si  vous  le  voulez,  je  retire  mes  dix  mille 
louis  d'enjeu  et  je  vous  joue  les  soixanie-dix-mille  que  vous 
me  devez. 

—  Non,  monsieur,  tout  ou  rien. 

—  En  ce  cas,  rien,  dit  Maurice  d'une  voix  impassible. 

—  Acceptez  !  disait-on  de  tous  côtés  à  celui  qui  venait  de 
perdre  en  quelques  minutes  près  du  quart  d'une  immense 
fortune. 

—  Il  n'est  plus  temps,  dit  Maurice.  Veuillez  approcher, 
mademoiselle,  reprit-il  en  se  tournant  vers  moi,  et  voulez- 
vous  tirer  encore  les  cartes?.  Je  joue  dix  louis. 

Quelqu'un  les  tint;  je  tirai  les  cartes,  Maurice  perdit. 

Alors  il  me  remercia  en  me  saluant. 

Je  m'éloignai;  mais  je  ne  quittai  pas  la  table  des  yeux. 

Maurice  y  prit  les  cartes  qu'il  y  avait  déposées  lorsqu'il 
m'avait  appelée,  et  avec  lesquelles  il  avait  joué  d'abord. 

— -  Il  faut,  dit-il  au  jeune  homme,  que  nous  réglions  nos  af- 
faires. Vous  plait-il  d'accepter  le  bon  que  je  vais  tirer  sur  vous? 

—  A  votre  aise,  monsieur,  dit  le  jeune  homme. 
Maurice  prit  une  des  cartes,  y  écrivit  quelques  mots  au 

crayon,  et  le  passa  au  perdant. 


DE    SATURNIN   FICHET. 


20: 


Celui-ci  le  prit  et  haussa  les  épaules,  puis  il  lut  tout  haut  : 
«  Bon  pour  soixante-dix  mille  louis  que  M.  de  P...  paiera 
aux  hôpitaux  de  cette  ville.  » 
On  se  récria. 

—  Pardon,  dit  Maurice,  qui  avait  pris  une  seconde  carte, 
ce  n'est  pas  tout...  Voici  encore  un  engagement  auquel  j'es- 
i)ère  que  monsieur  voudra  bien  faire  honneur. 

Le  jeune  homme  prit  la  carte  que  lui  passa  Maurice;  un 
mouvement  de  colère  le  fit  tressaillir;  mais  il  se  contint  aus- 
sitôt, déchira  la  carte  et  répondit  dédaigneusement  : 

—  Et  si  je  n'accepte  pas? 

—  Je  m'y  attendais,  dit  Maurice  froidement;  il  prit  une 
autre  carte,  y  écrivit  encore  quelques  mots  et  la  passa 
comme  une  cocarde  dans  la  ganse  de  son  chapeau. 

—  Messieurs,  dit-il,  je  garderai  ceci  jusqu'à  ce  que  mon- 
sieur vienne  me  le  demander. 

Il  mit  son  chapeau  sous  son  bras et  parut  vouloir  se 

retirer. 

—  Que  signifie  cela?  dit  quelqu'un. 

—  Demandez-le  à  ces  cartes,  repartit  Maurice  en  dési- 
gnant celles  qu'il  avait  ramassées  ;  il  doit  y  avoir  quelque 
chose  d'écrit  quelque  part,  car  monsieur  les  regardait  avec 
trop  d'attention  lorsqu'elles  étaient  dans  mes  mains  pour  ne 
pas  espérer  y  découvrir  quelque  chose. 

—■  En  effet,  dit  le  jeune  homme,  j'espérais  y  découvrir  le 
S(;crct  de  votre  bonheur. 

—  Et  vous  avez  vu  qu'il  n'était  pas  là...  n'est-ce  pas, 
monsieur?  fit  Maurice  toujours  impassible.  A  moins  que 
vous  ne  soupçonniez  mademoiselle  comme  vous  m'avez 
soupçonné. 

Le  jeune  officier  était  plus  pâle  encore  que  Maurice. 

—  Que  voulez-vous,  reprit-il  d'une  voix  altérée,  je  suis 
têtu  en  diable,  et  l'épreuve  que  vous  venez  de  faire  ne  m'a 
pas  convaincu.  Je  paierai  les  soixante-dix  mille  louis  que 
vous  avez  gagnés  sur  la  main  de  mademoiselle,  mais  je  re- 
fuse de  payer  les  deux  cents  louis  que  vous  avez  gagnés 
avec  ces  premières  cartes. 

—  Monsieur!  s'écria  mon  père,  en  s'adressant  à  ce  jeune 
homme,  c'est  une  insulte  que  je  ne  souffrirai  pas. 

—  Et  dont  je  rendrais  raison  à  tout  le  monde,  excepté  à 


204  LES   AVENTURES 

monsieur!  reprit  le  jeune  homme  avec  une  rage  indicible. 

~  En  ce  cas,  dit  Maurice  en  mettant  le  reste  de  ses  caries 
dans  sa  poche,  je  n'ai  plus  qu'à  me  retirer. 

Tout  le  monde,  comme  vous  devez  bien  le  penser,  lut  très- 
surpris  du  brusque  dénoûment  d'une  scène  qui  menaçait  de 
devenir  sanglante. 

Je  ne  dormis  point  de  la  nuit,  et  je  fus  poursuivie  de  rêves 
terribles.  Le  lendemain,  on  parlait  de  cela  dans  toute  la 
ville.  Durant  plus  de  huit  jours,  Maurice  ne  parut  à  aucune 
réunion.  On  croyait  qu'il  avait  quitté  la  ville. 

Pendant  ce  temps,  il  avait  envoyé  sa  démission  au  mi- 
nistre de  la  marine,  qui  l'avait  acceptée.  Déjà  les  hôpitaux 
avaient  reçu  la  somme  énorme  que  leur  avait  donnée  Mau- 
rice. Le  dimanche  suivant,  j'étais  sur  le  cours  avec  mon 
père;  une  singulière  rumeur  se  fit  tout  à  coup  entendre. 
C'est  le  comte...  c'est  Maurice,  veux-je  dire,  répétait-on  de 
tous  côtés.  Bientôt  je  le  vis  s'approcher.  Il  n'y  avait  rien 
d'étrange  dans  sa  tenue,  si  ce  n'est  qu'au  lieu  de  cocarde  il 
portait  une  carte  à  son  chapeau.  On  pouvait  voir  qu'il  y  avait 
quelques  mots  écrits  sur  cette  carte.  Maurice  saluait  gra- 
cieusement en  s'inclinant  à  droite  et  à  gauche,  mais  il  ne 
tirait  point  son  chapeau;  on  le  regardait  avec  curiosité,  avec 
crainte,  mais  personne  ne  s'approchait  assez  de  lui  pour 
pouvoir  hre  ce  qui  était  écrit  sur  cette  carte.  Il  nous  aperçut 
et  nous  salua.  Mon  père,  indigné  de  la  façon  dont  il  avait 
accepté  l'insulte  qu'on  lui  avait  faite,  se  détourna. 

Maurice  vint  alors  à  nous. 

—  Pardon,  dit-il  à  mon  père.  C'est  peut-être  parce  que  je 
ne  vous  ai  pas  ôté  mon  chapeau  que  vous  vous  détournez. 
Je  ne  veux  point  vous  paraitre  incivil,  et  je  crois  devoir  vous 
prévenir  que  j'ai  fait  vœu  de  ne  quitter  ce  chapeau  que  lors- 
que j'aurais  payé  la  dette  que  j'ai  contractée  chez  vous. 

Un  enfant  était  près  de  nous. 

—  Eh  !  s'écria-t-il,  il  y  a  quelque  chose  d'écrit  sur  votre 
chapeau. 

—  Sais-tu  lire,  mon  petit  ami  ?  lui  dit  Maurice. 

—  Oui... 

—  Eh  bien,  ajouta-t-il  en  le  prenant  dans  ses  bras,  tu 
peux  lire  tout  haut. 

L'enfant  chercha  àjépeler  lettre  à  lettre  les  mots  suivants  : 


I 


DE    SATURNIN   FICHET.  205 

«  Bon  pour  une  paire  de  soufflets  que  je  donnerai  à  M.  de 
P...  (c'était  le  nom  du  jeune  officier)  quand  il  viendra  me 
les  demander.  » 

Comme  vous  devez  le  penser,  ceci  courut  rapidement,  et 
tous  ceux  qui  se  trouvaient  à  la  promenade  en  furent  bientôt 
informés. 

Il  y  avait  comédie  ce  jour-là...  J'y  allai  avec  mon  père. 

Maurice  était  dans  une  loge  fort  apparente.  On  savait  ce 
qui  s'était  passé  le  matin  à  la  promenade...  on  chuchotait,  on 
se  regardait,  on  s'étonnait  surtout  de  ne  pas  voir  M.  de  P..., 
que  Maurice  insultait  si  publiquement...  Enfin  la  toile  se 
leva,  quelques  soldats  placés  sans  doute  à  dessein  dans  le  par- 
terre, criaient  : 

—  A  bas  le  chapeau! 

Maurice  ne  bougea  pas;  les  cris  continuèrent,  et  ce  fut 
bientôt  un  tumulte  terrible.  Maurice  restait  toujours  immo- 
bile. Tout  à  coup  M.  de  P...  parut  de  l'autre  côté  de  la  salle. 

Maurice  sinclina,  et  lui  montrant  du  doigt  la  carte  atta- 
chée à  son  chapeau  ; 

—  Venez-vous  réclamer  votre  paiement  ?  lui  dit-il  tout  haut. 

—  Arrêtez  cet  officier,  dit  M.  de  P...  en  le  montrant  à 
quelques  soldats  qui  se  présentèrent  dans  la  loge. 

—  Mes  bons  amis,  leur  dit  Maurice,  ne  vous  mêlez  point 
de  ceci.  Si  vous  vous  permettez  d'arrêter  un  gentilhomme 
comme  moi...  je  vous  ferai  pendre. 

—  Pardon,  mon  officier,  lui  dit  un  des  soldats,  mais  il 
nous  faut  obéir. 

--  Vous  me  donnez  un  nom  qui  ne  m'appartient  plus,  mes 
amis,  répliqua  Maurice,  je  ne  suis  plus  votre  officier.  Je  ne 
suis  plus  rien...  plus  rien,  entendez- vous,  s'écria-t-il  en  s'a- 
dressant  à  M.  de  P...,  je  ne  suis  plus  rien  qu'un  homme  qui 
garde  son  chapeau  sur  la  tête. 

—  A  bas  le  chapeau!  cria-t-on  de  tous  côtés. 

—  Pardon,  messieurs,  dit  Maurice  en  se  penchant  vers  le 
parterre,  vous  devriez  vous  adresser  ii  M.  de  P...  S'il  veut 
venir  m'en  prier,  je  suis  prêt  à  ôter  ce  chapeau  qui  vous 
offusque. 

Les  cris   redoublèrent.  Maurice   s'adressa   à   un  jeune 
homme  du  parterre  : 
~  Eh  !  monsieur,  vous  qui  me  regardez  si  fixement,  avez- 


206  LES   AVENTURES 

VOUS  de  bons  yeux?  Eh  bien!  veuillez  lire  tout  haut  ce  qu'il 
y  a  d'écrit  sur  cette  carte,  et  vous  penserez  comme  moi  que 
je  ne  puis  ôter  ce  chapeau  que  sur  l'invitation  personnelle 
de  M.  de  P... 

Celui  à  qui  Maurice  avait  parlé,  et  qui  était  un  jeune 
homme  fort  décidé,  crut  y  voir  une  provocation,  il  monta 
dans  la  loge. 

■—  Lisez,  monsieur,  lui  dit  Maurice  en  lui  montrant  la 
carte,  lisez... 

Le  jeune  homme  lut  d'abord  tout  bas,  puis  il  réclama  le 
silence  : 

■—  M.  Maurice  a  raison,  dit- il,  et  il  fait  bien  de  garder 
son  chapeau.  Voici  ce  qu'il  y  a  d'écrit.  Et  il  répéta  d'une 
voix  éclatante  la  terrible  phrase  : 

«  Bon  pouF  une  paire  de  soufflets  que  je  donnerai  à 
M.  de  P...  quand  il  viendra  les  réclamer.  » 

—  Maintenant,  dit  Maurice,  veuillez  permettre  à  la  co- 
médie de  continuer. 

Bientôt  après,  deux  officiers  de  marine  parurent  dans  la 
loge  de  Maurice;  ils  venaient  lui  offrir  une  rencontre  de  la 
part  de  M.  de  P... 

—  Non,  leur  répondit-il.  J"ai  du  bonheur  aux  cartes,  je 
veux  que  M.  de  P...  vienne  me  demander  celle  dont  j'ai  fait 
une  cocarde. 

—  Mais,  monsieur,  c'est  un  combat  que  vous  voulez  ? 

—  C'est  autre  chose,  dit  Maurice.  Il  faut  que  j'apprenne  à 
M.  de  P...  ce  que  je  sais  faire  de  mes  mains;  je  veux  qu'il  le 
voie  de  près. 

On  porta  cette  réponse  à  M.  de  P...,  qui  répondit  : 

—  Je  paie,  mais  je  ne  me  bats  pas  avec  un  fripon. 
Maurice  demeurait  dans  un  hôtel  situé  sur  la  principale 

place  de  la  ville.  Le  lendemain  la  foule  était  arrêtée  devant 
une  immense  pancarte  sur  laquelle  il  y  avait  écrit  en  carac- 
tères énormes  : 
«  M.  de  P...  ne  paie  pas  et  ne  se  bat  pas.  > 
Nouvelles  rumeurs,  nouveaux  cris.  Enfin  le  gouverneur 
crut  devoir  se  mêler  de  l'affaire;  il  assembla  chez  lui  plus  de 
vingt  officiers  ;  mon  père  y  fut  appelé.  Maurice  s'y  présenta 
le  chapeau  à  la  main. 
M.  de  P...  se  mit  à  ricaner. 


DE    SATURNIN  FICHET.  207 

—  Que  signifie,  dit  le  gouverneur  à  Maurice,  ce  placard 
insolent? 

—  Il  signifie  ce  qu'il  dit. 

--  Monsieur,  dit  M.  de  P...,  j'ai  quittance  des  soixante-dix 
mille  louis  payés  par  moi. 

—  Pour  ceux-là,  il  fallait  bien  payer,  dit  Maurice,  à  moins 
d'accuser  mademoiselle  de  G...  d'avoir  les  mains  aussi 
adroites  que  moi.  Quant  aux  deux  cents  louis  que  vous  avez 
perdus  contre  moi,  j'ai  le  droit  de  dire  que  vous  ne  payez 
pas,  vous  le  savez,  et  j'ai  le  droit  de  dire  aussi  que  vous  ne 
vous  battez  pas. 

—  Ceux-là,  dit  M.  de  P...,  m'ont  été  volés. 

Maurice  salua  et  remit  son  chapeau;  la  carte  y  était  tou- 
jours. 

--  Ahî  s'écria  M.  de  P...,  emporté  par  la  colère,  c'en  est 
trop.  Il  s'avança  sur  Maurice  et  fit  un  geste  pour  prendre 
la  carte.  Maurice  resta  immobile  et  la  laissa  détacher  du 
chapeau. 

—  Exigez-vous  le  paiement?  dit-il  froidement. 

—  Je  veux  votre  sang... 

—  Jamais  je  ne  me  battrai  sans  avoir  payé  mes  dettes, 
repartit  Maurice.  Je  vous  dois  deux  soufflets,  les  voulez- 
vous  ? 

—  Monsieur,  lui  dit  M.  de  P...,  vous  êtes  fou. 

—  Alors  rendez-moi  ma  carte. 

M.  dé  P...  la  déchira  et  la  foula  aux  pieds. 

—  J'en  ai  d'autres,  lui  dit  Maurice,  et  il  tira  de  sa  poche 
le  jeu  de  carlos  dont  *il  s'était  servi  à  la  maison,  y  prit  une 
autre  carte  et  la  remit  à  son  chapeau. 

—  Messieurs,  dit  le  gouverneur,  finissons-en...  C'est  une 
affaire  trop  scandaleuse  pour  ne  pas  la  faire  cesser. 

—  Cela  regarde  monsieur,  dit  Maurice...  Il  me  doit  deux 
cents  louis,  je  lui  dois  deux  soufflets...  payons-nous  récipro- 
quement et  nous  verrons  après. 

—  Tenez,  monsieur  1  dit  M.  de  P...  en  jetant  une  bourse. 

—  Prenez  garde  qu'en  me  payant,  vous  reconnaissez  que 
vous  acquittez  une  créance  loyale,  fit  Maurice. 

—  Eh  bien  !  comme  il  vous  plaira,  dit  M.  de  P... 
Maurice  prit  l'argent,  et  le  compta. 

—  A  demain  !  dit-il  à  M.  de  P... 


208  LES   AVENTURES 

Le  lendemain  ils  se  battirent...  Les  témoins  de  ce  duel  à 
mort  croyaient  qu'il  se  passerait  comme  toutes  ces  sortes  de 
rencontres.  Mais  après  quelques  coups  portés,  Maurice,  par 
un  mouvement  rapide,  fit  sauter  1  epée  de  M.  de  P....,  et 
s'approchant  de  lui,  il  lui  donna  les  deux  soufflets  qu'il  lui 
avait  promis. 

—  Maintenant  que  nous  sommes  quittes,  lui  dit-il  en  se 
remettant  en  garde,  nous  allons  jouer  un  nouveau  jeu. 

M.  de  P...  attaqua  Maurice,  en  furieux...  celui-ci  le  dés- 
arma encore. 

—  Avez-vous  fait  votre  testament?  lui  dit-il. 

M.  de  P....,  exaspéré,  recommença  le  combat,  et  six  fois 
de  suite  il  fut  désarmé  par  son  adversaire. 

Les  témoins  voulurent  faire  cesser  cette  lutte  oii  M.  de 
P...  s'était  épuisé. 

—  Vous  avez  raison,  leur  dit  Maurice,  je  conseille  à  mon- 
sieur de  prendre  un  peu  de  repos.  Quant  à  moi,  je  vais  faire 
un  tour  de  promenade,  nous  recommencerons  quand  il 
voudra. 

—  A  demain  !  lui  dit  M.  de  P. 

—  A  demain  !  dit  Maurice.  Il  prit  son  chapeau  et  y  plaça 
encore  une  carte. 

—  Qu'est-ce  que  cela  veut  dire?  dit  un  des  témoins. 

—  Gela  veut  dire  ce  qui  est  écrit,  dit  Maurice. 
La  carte  portait  : 

«  Bon  pour  une  première  leçon  d'escrime  que  je  donnerai 
à  M.  de  P...  » 

—  Que  vous  dirai-je,  ajouta  la  marquise  de  Perbruck,  il 
était  resté  dix  cartes  de  ce  jeu  qu'avait  emporté  Maurice. 
Une  avait  été  employée  au  bon  de  70,000  louis,  une  autre, 
celle  que  M.  de  P.  avait  dédaigneusement  rejetée  et  où  Mau- 
rice avait  demandé  à  M.  de  P.  de  reconnaître  qu'il  avait 
loyalement  perdu;  une  troisième  lui  avait  servi  de  cocarde; 
celle-ci  était  la  quatrième,  il  les  épuisa  ainsi  jusqu'à  neuf. 
Sur  l'une  d'elles  il  écrivit  : 

«  Bon  pour  une  égratignure  que  je  ferai  sur  la  joue  droite 
de  M.  P...  » 
Il  mit  sur  une  autre  : 

«  Bon  pour  un  trou  que  je  ferai  à  l'oreille  de  M.  de  P.  > 
Enfin  vint  la  dernière,  sur  laquelle  il  écrivit  : 


DE    SATURNIN   FICHET.  209 

«  Bon  pour  un  coup  d'épée  dans  le  cœur  que  je  donnerai 
à  xM.  de  P.  » 

Cependant  des  ordres  avaient  été  donnés  d'arrêter  les 
deux  adversaires.  Maurice  l'apprit  et  quitta  la  ville. 

Il  n'y  avait  plus  moyen  de  dire  que  ce  tut  lâcheté.  D'ail- 
leurs, il  avait  écrit  à  M.  de  P.. .  qu'il  parlait  pour  l'Angle- 
terre. M.  de  P.  n'osa  l'y  suivre. 


Vl 


*  Je  vous  ai  longuement  raconté  cette  histoire,  continua 
la  marquise  en  s'adressant  à  Saturnin  et  à  Marguerite,  qui 
l'écoutaient  avec  une  singulière  surprise ,  pour  vous  faire 
comprendre  le  caractère  implacable  de  l'homme  qu'on  à 
cherché  à  flétrir  comme  un  infâme. 

Quelques  affaires  appelèrent  mon  père  en  Angleterre.  Il 
m'emmena  et  nous  revîmes  Maurice. 

Mon  père  essaya  de  le  calmer  au  sujet  de  M.  de  P. 

—  Cet  homme,  lui  dit  Maurice,  a  perdu  ma  vie....,  la 
sienne  m'appartient. 

Ce  fut  durant  notre  séjour  à  Londres,  que  j'appris  à  con- 
naître Maurice,  à  l'admirer,  à  le  plaindre,  à  l'aimer.  Il  m'ai- 
mait aussi;  il  me  le  dit  et  me  parla  de  mariage;  mon  père, 
qui  était  veuf,  et  dont  j'étais  le  seul  enfant,  n'eût  jamais 
consenti  à  se  séparer  de  moi  ni  à  me  laisser  en  Angleterre. 
Je  le  dis  à  Maurice,  contre  lequel  existait  en  France  une 
lettre  de  cachet. 

—  Eh  bien!  me  répondit-il,  je  rentrerai  en  France...  Je 
chargerai  votre  père  de  négocier  mon  retour  près  du  roi. 
Quant  à  l'affaire  des  cartes,  je  l'oublierai;....  et  lorsque 
j'aurai  ma  grâce...  je  m'adresserai  à  M.  votre  père,  si  vous 
le  permettez. 

Tout  fut  convenu,  Maurice  fit  sa  soumission  aux  ordres  de 


210  LES  AVENTURES 

la  cour;  il  fut  rétabli  dans  son  grade  et  obtint  la  permission 
de  rentrer  en  France,  au  retour  d'une  expédition  aux  Indes 
dont  il  fut  chargé. 

Je  lui  promis  de  l'attendre. 

Vaine  promesse,  mes  enfants.  Pendant  mon  séjour  en  An- 
gleterre, je  n'avais  pas  remarqué  la  tristesse  de  mon  père. 
Mais  à  peine  étions-nous  rentrés  en  France,  qu'il  m'apprit 
qu'il  était  ruiné,  déshonoré,  si  je  n'acceptais  les  proposi- 
tions de  M.  de  Perbruck,  car  il  est  temps  que  vous  sachiez 
le  nom  de  l'adversaire  de  Maurice. 

—  Je  l'avais  deviné,  dit  Saturnin.  Mais  ce  Maurice,  reprit- 
il  d'un  ton  plein  d'anxiété,  quel  était  son  véritable  nom? 

-—  Ne  l'avez-vous  pas  deviné  aussi  ?  dit  la  marquise.  Du 
reste,  je  n'ai  pas  besoin  de  vous  apprendre  que  je  dus  sacri- 
fier mon  amour  et  mes  serments  au  salut  de  l'honneur  de 
mon  père.  J'épousai  M.  de  Perbruck.  Ce  fatal  mariage  se  fit 
en  peu  de  temps.  Un  an  s'était  écoulé,  et  j'avais  déjà  donné 
le  jour  à  un  fils  (  c'était  Césaire),  lorsque  le  comte  de  X... 
car  il  est  temps  aussi  de  le  nommer,  revint  en  France  et 
arriva  à  Brest,  où  j'étais. 

—  Le  comte  de  X...,  dit  Marguerite  en  frémissant,  pen- 
dant que  Saturnin  baissait  la  tête. 

—  Mon  mari  était  à  Paris,  reprit  madame  de  Perbruck,  et 
mon  père,  à  qui  j'avais  confié  mon  secret,  me  conduisit 
immédiatement  près  de  mon  mari  sans  vouloir  me  dire  la 
raison  de  ce  départ  précipité.  J'ignorais  en  effet  l'arrivée  du 
comte  de  X...  J'étais  depuis  quatre  mois  à  Paris  et  j'avais 
donné  à  mon  mari  l'espérance  d'avoir  un  nouvel  héritier, 
lorsqu'un  soir,  à  l'Opéra,  j'aperçois  le  comte  qui  me  regar- 
dait fixement.  Il  était  pâle,  défait  et  semblait  sortir  d'une 
longue  maladie;  il  n'y  avait  point  de  colère  dans  ses  yeux. 

J'étais  éperdue,  je  tremblais,  je  prévoyais  d'affreuses  ca- 
tastrophes. Au  sortir  de  l'Opéra  où  j'étais  seule,  le  comte 
s'approcha  de  moi  et  me  dit  d'une  voix  altérée  : 

—  Je  sais  tout,  et  je  vous  excuse...  Je  vous  plains...  Dans 
quelques  jours,  j'aurai  quitté  la  France. 

Le  lendemain,  une  longue  lettre  m'expliquait  ce  peu  de 
paroles.  Le  comte  avait  appris  en  Angleterre  la  ruine  de 
mon  père  et  avait  compris  mon  dévoûment.  Je  cédai  aux 
prières  d'un  amour  si  résigné,  et  je  permis  au  comte  de  ve- 


DE    SATURNIN  FICHET.  211 

nir  me  faire  ses  adieux  secrètement.  Je  le  reçus  une  fois... 
plusieurs...  mais,  sur  mon  àme,  jamais  entretiens  ne  lurent 
plus  innocents.  Nous  pleurions  ensemble. 

Mon  mari  était  à  Versailles,  et  j'oubliais  le  peu  de  distance 
qui  me  séparait  de  lui.  Je  ne  pensais  pas  qu'il  dût  être  in- 
formé du  retour  du  comte.  Il  l'était  cependant,  et  depuis 
quinze  jours  tous  les  pas  de  Maurice  étaient  espionnés.  Un 
soir  (Maurice  devait  partir  le  lendemain,  et  je  devais  le  voir 
pour  la  dernière  fois),  un  soir,  dis-je,  nous  étions  ensemble 
depuis  quelques  instants,  lorsque  tout  à  coup  la  porte  de  ma 
chambre  s'ouvre,  et  mon  mari  paraît  armé  de  pistolets. 

Maurice  s'apprêta  à  mourir;  moi,  je  restai  anéantie. 

—  De  tous  les  malheurs,  celui  que  je  redoute  le  plus,  dit 
M.  de  Perbruck,  c'est  celui  d'être  ridicule.  Je  ne  vous  tuerai 
pas  ici...  Nous  ne  nous  battrons  pas  pour  notre  ancienne 
querelle...  nous  ne  nous  battrons  pas  non  plus  pour  votre 
présence  chez  moi  à  cette  heure.  Il  me  faut  autre  chose. 

—  Qu'exigez-vous?  lui  dit  Maurice. 

—  Donnez-moi  votre  parole  d'honneur  que,  quoi  qu'il 
arrive,  vous  ne  révélerez  jamais  la  rencontre  de  cette  nuit  ; 
et  il  vous  sera  facile  de  trouver  un  prétexte  pour  recommen- 
cer un  combat  où  vous  êtes  sûr  d'être  vainqueur. 

■—  Je  vous  la  donne,  .et  j'atteste  aussi  que  madame  de 
Perbruck... 

—  Épargnez-moi  vos  serments,  dit  le  marquis  en  l'inter- 
rompant; ceci  sera  une  affaire  entre  madame  et  moi.  Seule- 
ment je  lui  jure  que  son  honneur  ne  recevra  aucune  atteinte 
de  ma  vengeance. 

C'était  me  promettre  une  vie  de  supplices,  je  l'acceptai  à 
ce  prix. 

—  Monsieur,  reprit  le  marquis,  ce  portefeuille  renferme 
une  lettre  où  sont  écrites  mes  intentions  au  sujet  de  cette 
rencontre;  promelfez-moi  aussi  sur  votre  honneur  de  ne 
l'ouvrir  que  demain. 

Le  marquis  connaissait  trop  bien  celui  auquel  il  avait  à 
faire.  Maurice  promit  et  reçut  le  portefeuille. 

—  Et  maintenant,  ajouta  mon  mari,  deux  de  mes  gens 
prétendent  vous  avoir  vu  entrer  dans  la  maison.  Je  leur  ai 
dit  qu'ils  se  trompaient,  il  ne  faut  pas  qu'ils  vous  entendent 
ou  vous  voient  sortir;  suivez-moi. 


2f2  LES  AVENTURES 

Je  craignais  quelque  guet-apens  et  je  balbutiai  quelques 
paroles. 

—  Venez  et  ne  craignez  rien,  madame,  me  dit  amèrement 
mon  mari. 

Je  les  suivis  tous  deux  dans  le  cabinet  du  marquis. 
•—  Vous  allez  descendre  par  cette  fenêtre,  dit  M.  de  Per- 
bruck  à  Maurice;  elle  est  peu  élevée  et  ouvre  sur  la  rue. 
~  Oh  !  m'écriai-je;  il  y  a  des  assasins  en  bas. 

—  C'est  ce  que  je  vais  savoir,  dit  Maurice  en  s' élançant. 
Il  descendit  et  je  l'entendis  s'éloigner. 

—  Maintenant,  rentrez  dans  votre  appartement,  madame, 
reprit  M.  de  Perbruck;  je  vous  ferai  connaître  mes  inten- 
tions. 

J'étais  innocente,  mais  les  apparences  m'accusaient,  et  la 
conduite  de  M.  de  Perbruck  était  si  extraordinaire,  que  je 
me  perdais  à  chercher  à  la  comprendre.  Cependant  tout  le 
reste  de  la  nuit  j'entendis  un  grand  bruit  dans  l'hôtel  :  on 
allait,  on  venait.  Je  soupçonnai  des  préparatifs  de  départ. 
Je  sonnai  fort  tard.  Ma  chambrière  entra;  elle  était  tout 
effarée. 

—  Que  s'est-il  donc  passé  ?  lui  dis-je. 

—  Bien  des  choses,  madame;  mais  M.  le  marquis  a  dé- 
fendu de  vous  éveiller,  quoique  tqut  l'hôtel  fût  sens  dessus 
dessous. 

—  Mais  que  s'est-il  donc  passé?  lui  dis-je  encore. 

—  Eh  bien  !  madame,  des  voleurs  se  sont  introduits  dans 
l'hôtel  et  M.  le  marquis  a  été  volé. 

Je  ne  compris  rien  à  ce  conte. 

—  Volé!  m'écriai-je.  Où?  comment?  par  qui? 

—  Voici  ce  que  j'en  sais^  me  répondit  cette  femme.  Ce 
matin,  M.  le  lieutenant  général  de  police  a  été  averti  et  a 
reçu  la  dénonciation  de  M.  le  comte.  Il  parait  qu'il  est  venu 
lui-même.  Germain,  qui  était  près  du  cabinet,  a  entendu 
M.  le  marquis  dire  à  M.  le  lieutenant  : 

—  «  Si  ce  n'avait  été  qu'un  vol  accompli  par  quelque  la- 
quais, je  ne  vous  aurais  pas  fait  appeler;  mais  ceci  dépasse 
tout  ce  qu'on  peut  imaginer  de  plus  inouï.  Au  moment  où 
j'entrais  ici,  la  bougie  était  allumée.  Je  l'ai  positivement  re- 
connu... Ma  pensée  première  a  été  plus  cruelle...  j'ai  cru... 
mais  j'en  demanderais  pardon  à  la  marquise,  si  elle  appre- 


DE    SATURNIN  FICHET.  218 

ttâit  mes  soupçons...  Que  vous  dirais-je?  il  a  profité  de  mon 
étonnement  et  s'est  enfui  par  celte  fenêtre  où  se  trouvait 
cette  échelle  de  corde.  C'est  pendant  que  je  réfléchissais  à 
l'outrage  que  je  croyais  avoir  reçu,  que  j'ai  vu  mon  secré- 
taire brisé.  » 

Ma  chambrière  parlait  encore  que  je  ne  l'écoutais  plus. 
Je  comprenais  tout  enfin...  je  me  levai  et  je  courus  chez 
M.  de  Perbruck.  Je  l'accablai  de  reproches  :  il  me  répondit 
froidement  : 

—  S'il  est  innocent,  il  se  justifiera...  il  dira  ce  qu'il  venait 
Taire  dans  cet  hôtel. 

Ainsi  M.  de  Perbruck  l'avait  placé  entre  son  déshonneur 
et  le  mien. 

La  marquise  s'arrêta  épuisée  par  la  douleur  de  ces  sou- 
venirs. 

—  Est-ce  vrai,  mon  Dieu  ?  s'écria  Saturnin];  le  comte  était- 
il  dont  innocent,  et  a-t-il  accepté  si  courageusement  l'infa- 
mie pour  vous  sauver? 

—  Oui,  reprit  la  marquise  .  mais  mon  mari  ne  borna  pas 
sa  vengeance  à  cette  indigne  accusation.  Le  portefeuille 
remis  à  Maurice  fut  trouvé  chez  lui  :  il  renfermait  d'énormes 
valeurs  appartenant  à  M.  de  Perbruck  :  ce  fut  une  preuve 
accablante  contre  le  comte.  Il  ne  nia  rien.  Il  dédaigna  de  se 
défendre.  Maintenant,  vous  qui  ne  pouviez  entendre  pro- 
noncer son  nom  sans  frémir,  le  maudirez-vous  encore  parce 
qu'il  fut  dégradé  de  sa  noblesse  et  jeté  dans  les  prisons  où 
pourrissent  les  plus  abjects  malfaiteurs  ? 

—  0  mon  pauvre  père  !  s'écria  Saturnin, 

—  Mais  ce  n'était  pas  ton  père,  dit  la  marquise. 

—  Quoi  ! 

—  Ne  t'ai-je  pas  dit  qu'avant  de  retrouver  le  comte  j'avais 
donné  à  M.  de  Perbruck  l'espérance  d'avoir  un  nouvel  hé- 
ritier. 

—  Eh  bien? 

—  Eh  bien,  le  marquis,  s'écria  madame  de  Perbruck, 
condamna  cet  enfant  qui  était  le  sien  pour  assurer  sa  ven- 
geance contre  moi. 

—  Comment  cela?  fit  Saturnin,  haletant  dcspérance  et 
d'anxiété, 

—  Oui.  reprit  la  marquise,  il  me  fiilliil  accoucher  en  se- 


214  LES    AVENTURES 

cret,  il  me  fallut  femeltre  cet  enfant  à  Fichet  comme  le  fruit 
de  l'adultère;  et  le  pauvre  homme  et  sa  femme,  en  l'élevant 
comme  leur  fils,  crurent  toujours  cacher  la  faute  de  leur 
maîtresse.  Le  marquis  m'a  forcée  à  cette  abominable  action 
en  me  menaçant  d'un  procès  scandaleux. 

—  Vous  justifierez  peut-être  votre  amant,  me  disait-il, 
mais  vous  vous  perdrez;  car  cet  enfant  fût-il  à  moi ,  je  le 
renie. 

Et  comme  il  avait  dans  les  mains  les  preuves  de  mon 
accouchement  clandestin ,  comme  il  était  toujours  le  maître 
de  prouver  que  cet  enfant  n'appartenait  point  à  Fichet,  il 
m'a  fallu  attendre,  il  m'a  fallu  souffrir  jusqu'au  jour  où  la 
mort  du  marquis  m'a  enfin  permis  de  venir  chercher  en 
France  mon  pauvre  enfant  abandonné,  qui  m'a  sauvé  la 
vie,  en  retour  de  l'oubli  et  de  la  misère  où  je  l'ai  laissé. 

Saturnin  tomba  aux  pieds  de  sa  mère,  qui  le  prit  dans  ses 
bras,  et  qui,  tout  entière  au  souvenir  de  ses  douleurs  passées 
et  de  ses  ressentiments,  ajouta  : 

■--  Et  ton  père  a  été  si  barbare  pour  moi,  qu'après  m'avoir 
torturé  toute  sa  vie,  il  m'a  laissé  après  lui  la  calomnie  qui 
devait  me  perdre  aux  yeux  de  mes  amis  et  peut-être  à  tes 
yeux,  mon  fils  ! 

—  Oh!  ma  mère!  ma  mère!  s'écria  Saturnin,  pendant 
trop  longtemps  j'ai  appris  de  ceux  qui  m'ont  élevé  à  vous 
respecter,  pour  que  les  paroles  d'un  prêtre  égaré  aient  ôté 
ce  sentiment  de  mon  cœur.  Averti  par  l'abbé  Bernier  de  ce 
que  j'étais,  ou  plutôt  ce  qu'il  croyait  que  j'étais,  si  un  sen- 
timent de  désespoir  m'a  dominé  depuis  cette  époque,  c'est 
que  je  pensais  à  l'homme  qu'on  me  disait  être  mon  père. 

—  Et  que  tu  croyais  avoir  mérité  le  châtiment  honteux 
dont  on  l'a  flétri,  dit  la  marquise. 

—  Ah!  devait-il  donc  se  venger  par  tant  de  crimes!  dit 
Marguerite. 

—  Ma  fille!  ma  fille  !  reprit  madame  de  Perbruck,  ne  le 
blâmez  pas  si  légèrement;  n'oubliez  pas  qu'il  a  supporté, 
pendant  plus  de  vingt  ans,  l'infamie,  la  prison,  le  mépris.  Si 
du  moins,  à  l'époque  de  son  malheur  il  eût  trouvé  un  cœur 
généreux  pour  le  défendre,  un  ami  pour  protester  de  son 
innocence,  ne  fût-ce  que  par  un  doute,  peut-être  eût-il  gardé 
cette  justice,  que  n'ont  pas  toujours  les  heureux.  Mais  il 


DE    SATURNIN  PICHET.  215 

avait  humilié  trop  de  vanités  ignorantes ,  par  la  hauteur  de 
ses  idées  ;  il  avait  froissé,  par  trop  de  succès,  des  orgueils 
impuissants,  pour  que  personne  voulût  le  défendre.  On  ac- 
cueillit sa  condamnation  avec  joie,  on  se  fit  une  gloire  de 
l'avoir  haï,  on  se  vanta  de  l'avoir  méprisé  ;  on  s'attribua  le 
mérite  d'avoir  prédit  ou  prévu  sa  chute.  On  ajouta  tout  ce 

qu'on  put  d'odieuses  calomnies  à  son  malheur Tout  le 

mal  que  notre  caste  lui  a  fait,  il  le  lui  a  rendu  :  c'était  jus- 
tice, mon  fils  !  Mais  de  même  qu'il  n'a  pas  oubhé  les  haines 
puissantes  qui  l'ont  frappé,  il  s'est  souvenu  des  affections 
qui  n'ont  pu  le  proléger,  mais  qui  ont  pleuré  sur  lui.  Ce  fut 
lui  qui  m'arracha  aux  prisons  de  Paris  et  qui  protégea  ma 
fuite  en  Angleterre  ;  c'est  encore  lui  qui  m'est  venu  en  aide, 
lorsqu'à  peine  débarquée,  il  y  a  un  mois  de  cela,  j'ai  été 
arrêtée  de  nouveau  dans  le  Morbihan.  Savez-vous  ce  qu'il 
m'a  dit  alors  ? 

—  Tant  que  vous  aurez  l'espoir  de  découvrir  cet  enfant 
abandonné  par  vous,  je  vous  accompagnerai  jusqu'à  ce  que 
vous  l'ayez  retrouvé  ou  que  vous  soyez  assurée  qu'il  n'est 
plus.  Alors,  lui  et  vous,  ou  vous  seule,  si  ce  malheureux  est 
mort,  je  vous  sauverai. 

Voilà  ce  que  m'a  dit  le  comte  de  X...  à  moi,  qui  pouvais 
le  justifier  et  qui  n'ai  pas  osé  ;  à  moi,  qui  ai  préféré  mon 
honneur  au  sien. 

—  Que  Dieu  lui  pardonne  de  s'être  si  cruellement  A^en- 
gé,  dit  Saturnin,  puisque  je  lui  dois  de  vous  avoir  retrouvée. 

Cela  lui  a  coûté  la  vie,  dit  la  marquise. 

Alors  elle  raconta  à  Saturnin  la  scène  qui  s'était  passée 
à  Savenay  avant  le  combat.  A  son  tour.  Saturnin  apprit  à 
lii  marquise  comment  il  s'était  mêlé  aux  premiers  combats 
des  royalistes  sous  le  nom  de  comte  de  Perbruck,  comme  un 
jour  l'abbé  Bernier  le  fit  appeler,  lui  dit  avoir  peçu  les  confi- 
dences de  M.  de  Perbruck,  confidences  qui  représentaient  la 
marquise  et  le  comte  de  X...  comme  coupables;  comment 
alors  il  se  relira,  lui.  Saturnin,  dans  ces  marais  impratica- 
bles où  il  avait  si  miraculeusement  retrouvé  sa  mère. 

Toute  la  nuit  se  passa  dans  ces  récits  mutuels  ;  Margue- 
rite avait  pris  sa  place  dans  ces  tristes  confidences,  car  le 
malheur  est  un  niveau  qui  courbe  les  têtes  les  plus  orgueil- 
leuses, et  la  marquise  de  Perbruck  acceptait  les  soins  de  la 


216  LES    AVENTURES 

fille  du  bourreau  de  Nantes,  comme  elle  eût  accepté  ceux 
de  l'un  de  ses  enfants.  A  son  tour  il  lui  fallut  raconter  à 
madame  de  Perbruck  son  amour  pour  Gésaire,  son  dévoû- 
ment  et  ses  malheurs,  et  la  marquise  l'écoutait  avec  un  in- 
térêt douloureux,  lorsqu'un  grand  bruit  se  fit  entendre  à 
l'extérieur  :  on  appelait  Saturnin. 


VII 


Le  jour  commençait  à  paraître  ;  le  ciel,  chargé  de  nuages, 
était  d'un  gris  sombre  ;  une  pluie  fine  et  abondante  enve- 
loppait tous  les  objets  lointains,  d'un  brouillard  qui  permet- 
tait à  peine  de  distinguer  leur  forme. 

Saturnin  trouva  sur  le  rivage  quelques  paysans  rassem- 
blés qui  écoutaient  le  récit  d'un  pêcheur. 

—  Venez,  venez  apprendre  ce  qui  se  passe,  cria-t-on  à 
Saturnin  dès  qu'on  l'aperçut. 

—  Qu'est-ce  donc?  fit  Saturnin  en  s'adressant  au  nouveau 
venu...  et  quels  contes  faites-vous  à  ces  pauvres  gens  pour 
les  épouvanter  ? 

—  Quel  est  celui-là  ?  dit  brusquement  le  pêcheur. 

—  C'est  le  chef  rouge,  lui  répondit-on. 

C'était  le  nom  que  les  paysans  eux-mêmes  avaient  donné 
à  Saturnin.  Le  pêcheur  ôta  son  bonnet  et  salua  Saturnin 
d'un  air  de  crainte  et  de  défiance. 

—  Non,  monsieur,  non,  dit-il  d'une  voix  presque  éteinte, 
ce  n'est  pas  un  conte  que  je  fais  à  ces  braves  gens,  vous  le 
verrez  bientôt  peut-être.  Ecoutez.  Ce  matin  je  suis  parti 
d'Indret  pour  descendre  la  Loire  jusqu'à  Paimbœuf,  où 
m'appelait  mon  pauvre  commerce;  j'ai  voulu  faire  en  sorte 
que  ma  journée  ne  fût  pas  tout  à  fait  perdue,  et,  lorsque  je 
fus  en  pleine  rivière,  j'ai  jeté  mon  filet  à  l'eau  ;  j'ai  senti 
bientôt  qu'il  s'alourdissait,  ma  barque  ne  marchait  plus;  je 


DE  SATURNIN    FICHET.  217 

1  ai  relevé,  et...  savez-vous  ce  que  j'ai  ramené?  Un  cada- 
vre !...  un  cadavre  de  femme  ! 

—  Quelque  bateau  aura  péri  dans  cet  endroit  sans  doute, 
dit  Saturnin. 

—  Ce  serait  donc  pendant  la  nuit,  car  la  pauvre  noyée 
n'était  pas  encore  changée. 

—  Je  comprends  que  cela  vous  ait  fait  une  impression 
fâcheuse,  reprit  Saturnin,  mais  ce  n'est  pas  une  chose  si 
extraordinaire. 

—  Oui,  pour  un,  et  ce  n'est  pas  la  première  fois  que  j'en 
trouve;  aussi  je  l'ai  gardé  dans  mon  bateau  pour  le 'faire 
mettre  en  terre  chrétienne,  et,  à  tout  risque,  j'ai  jeté  encore 
mon  filet;  ça  na  pas  été  long;  mais  cette  fois  c'est  deux  cada- 
vres que  j'ai  ramenés. 

—  Encore?  dit  Saturnin. 

—  Et  à  un  demi-quart  de  lieue  du  premier  endroit. 

—  C'est  étrange,  fit  Saturnin  avec  une  émotion  qu'il  ne 
put  dissimuler;  mais  enfin  cela  peut  s'expliquer...  par  un 
naufrage. 

—  Par  un  naufrage  !  s'écria  le  pêcheur,  dont  les  dents  cla- 
quaient et  dont  l'œil  était  égaré;  est-ce  qu'on  se  lie  les  mains 
avec  des  cordes  au  moment  d'un  naufrage  !  et  voilà  pour- 
tant comment  étaient  les  deux  autres  que  j'ai  ramenés  au 
troisième  coup  de  filet. 

—  Deux  encore?  dit  Saturnin. 

—  Oui,  et  encore  après  un  autre,  et  puis  un  autre,  et 
puis...  Ah!  s'écria  le  pêcheur  en  tombant  assis,  qu'est-ce 
(pi'il  s'est  donc  passé,  que  la  rivière  est  comme  ça  pavée  de 
cufUïvres  ? 

—  (^e  sont  des  soldats  poursuivis  par  des  républicains  qui 
auront  voulu  passer  la  Loire,  reprit  Saturnin,  que  lépou- 
vunle  gagnait  malgré  lui. 

—  Non,  reprit  le  pêcheur  avec  une  sorte  de  déhre,  ce  ne 
.sont  pas  des  soldats  :  ce  sont  des  femmes,  des  enfants,  des 
vieux  î  voilà  ce  que  c'est.  J'en  ai  récolté  dix-sept,  et  je  les  ai 
apportés  là  pour  qu'on  les  enterre. 

Saturnin  alla  vers  le  bateau,  mais  avant  de  l'avoir  atteint 
il  s'arrêta  tout  à  coup  et  désigna  aux  paysans  qui  l'accom- 
pagnaient un  point  presque  inaperçu  dans  la  brume  qui  cou- 
vrait la  Loire. 

11.  13 


218  LES   AVENTURES 

—  Voyez,  dit-il,  là-bas,  là-bas  ,une  barque  qui  va  en  dé- 
rive ;  quelqu'un  est  dedans  1  Alerte  î  un  bateau  !  Il  faut  sauver 
ces  malheureux  I 

En  un  instant  Saturnin  fut  embarqué.  Madame  de  Per- 
bruck  et  Marguerite  étaient  venues  aussi  sur  le  rivage,  et 
suivaient  la  marche  du  bateau  de  Saturnin  qui  gagnait  le 
large  à  force  de  rames.  Il  était  penché  sur  les  avirons  ainsi 
que  les  deux  mariniers  qui  l'avaient  accompagné.  Tout  à 
coup  il  sent  sa  rame  s'embarrasser,  comme  s'il  eût  rencontré 
un  fourré  de  ces  longues  herbes  qui  s'entrelacent  si  subite- 
ment autour  de  tout  corps  qui  veut  passer  ;  il  soulève  sa 
rame  pour  la  dégager  et  lait  sortir  un  pan  de  robe  de  l'eau. 
Il  saisit  ce  pan  de  robe,  l'attire,  et  voit  à  son  tour  le  corps 
d'une  pauvre  femme  portant  son  enfant  dans  ses  bras.  La 
mort  avait  fixé  sur  les  traits  de  la  malheureuse  l'expression 
qu'elle  avait  sans  doute  lorsqu'elle  avait  été  engloutie  dans 
les  flots.  Les  mains,  croisées  avec  force  sur  le  corps  de  son 
enfant,  avaient  l'attitude  de  la  prière,  et  sa  bouche  convulsi- 
vement entr'ouverte  semblait  crier  grâce. 

Elle  échappa  à  la  main  tremblante  de  Saturnin. 

—  Oh  !  murmura-t-il,  quel  affreux  désastre  a  pu  fournir 
tant  de  victimes  au  fleuve  î 

Mais  ce  fut  bientôt  un  plus  horrible  spectacle  lorsqu'il 
approcha  de  la  partie  de  la  Loire  où  le  courant  plus  actif 
entraînait  la  barque  qu'il  voulait  atteindre.  A  chaque  mou- 
vement que  les  rames  imprimaient  à  l'eau,  on  voyait  surgir 
çà  et  là  des  pieds,  une  tête,  des  mains  ;  d'autres  fois,  lors- 
que la  proue  du  canot  heurtait  un  obstacle  à  l'instant  dé- 
passé, ils  voyaient  tout  à  coup  se  lever  à  la  proue  quelque 
cadavre  que  le  mouvement  d'ascension  qu'il  avait  repris 
après  avoir  passé  sous  le  canot  ramenait  alors  à  la  surface. 
Il  y  flottait  un  moment,  puis  disparaissait  entre  deux  eaux. 

D'abord  Saturnin  essaya  de  compter  les  corps  qui  semaient 
la  rivière,  mais  il  fut  obligé  de  cesser,  la  mémoire  lui  man- 
quait, et  l'horreur  qu'il  éprouvait  le  domhiait  à  ce  point 
qu'il  continuait  à  ramer  vers  la  barque  abandonnée,  sans  se 
souvenir  pourquoi  il  venait  de  quitter  le  rivage. 

Il  fut  arraché  à  cette  espèce  de  vertige  par  un  cri  qui  re- 
tentit non  loin  de  lui;  il  se  retourna  et  vit  une  femme  qui 
l'appelait  de  la  barque  qui  allait  en  dérive. 


DE    SATURNIN  FICHET.  219 

Elle  était  vêtue  avec  élégance  et  comme  au  sortir  d'une 
fête  ;  mais  sa  robe  était  ensanglantée  et  souillée  de  boue. 
Une  couronne  de  fleurs  pendait  et  ruisselait  de  pluie  sur  le 
front  pâle  de  l'infortunée,  et  ses  mains,  bleues  de  froid,  s'ap- 
puyaient sur  Une  blessure  encore  saignante. 

A  l'aspect  de  cette  femme,  Saturnin  crut  voir  devant  lui 
le  fantôme  d'une  jeune  fille  qu'il  avait  rencontrée  autrefois, 
belle,  riante,  parée.  Mais  dans  le  trouble  qu'il  éprouvait,  il 
ne  put  donner  un  nom  à  ce  vague  souvenir.  Il  fit  passer  la 
malheureuse  sur  son  canot  et  reprit  le  chemin  du  rivage.  Ce 
retour  fut  aussi  effroyable  que  l'avait  été  la  premièi-e  allée  ;  à 
chaque  instant  la  rame  soulevait  des  cadavres  et;  les  faisait 
apparaître  à  la  surface. 

Saturnin  s'était  dépouillé  de  la  large  veste  de  paysan  qu'il 
portait  et  l'avait  jetée  sur  les  épaules  de  la  blessée  qu'il  ve- 
nait d'arracher  au  danger  d'aller  se  perdre  soit  dans  l'Océan, 
soit  sur  les  bords  de  la  Loire,  presque  partout  composés 
de  ce  côté  de  grèves  fangeuses  où  s'engloutit  en  quelques 
minutes  tout  imprudent  qui  ose  y  poser  le  pied.  Elle  ne  pro- 
nonçait pas  une  parole,  et  son  regard  fixe  et  égaré  ne  quit- 
tait pas  la  surface  des  flots,  et  à  chaque  fois  qu'elle  montrait 
un  de  ces  corps  que  la  Loire  entraînait  par  centaines,  elle 
Irossaillait  et  murmurait  tout  bas  des  paroles  inintelligibles. 

Bientôt  la  barque  aborda,  mais,  à  sa  grande  surprise, 
Salurnin  trouva  le  rivage  désert.  Marguerite  et  madame  de 
Perbruck  seules  s'y  trouvaient.  Ce  fut  un  heureux  hasard 
sans  doute,  car  à  peine  la  marquise  eut-elle  vii  la  jeune 
fille,  que  Saturnin  déposa  sur  le  rivage,  qu'elle  courut  à  elle 
en  s'écriant  : 

—  Louise  f  Louise  ! 

—  Ah  !  dit  Saturnin,  dont  ce  nom  fixa  les  souvenirs,  ma- 
demoiselle de  Paradèzel 

La  jeune  fille  les  regarda  les  uns  après  les  autres,  mais  sa 
pensée,  déjà  ébranlée  par  les  douleurs  qu'elle  avait  suppor- 
tées, ne  put  soutenir  le  choc  de  cette  rencontre,  et  elle  s'éva- 
nouit en  murmurant  ces  mots  : 

—  Ah!  toujours  des  morts! 

Saturnin  emporta  mademoiselle  de  Paradèze  dans  sa  ca- 
bane, la  déposa  sur  le  lit  qui  avait  déjà  reçu  madame  de 
Perbruck,  et  la  confia  aux  soins  de  Marguerite.  Ainsi,  dans 


220  LES   AVENTURES 

ces  temps  de  désolation,  se  succédaient  sans  cesse  les  uns 
aux  autres,  les  blessés,  les  malades,  les  pauvres,  les  pros- 
crits, dans  les  maisons  dont  les  habitants  avaient  le  cou- 
rage d'ouvrir  leurs  portes  à  l'hospitalité. 

Cependant  Marguerite  avait  dit  à  Saturnin  la  raison  qui 
avait  dispersé  les  paysans  un  moment  avant  assemblés  sur 
le  rivage. 

Quelques  soldats,  disait-on,  avaient  paru  à  l'entrée  du 
bois  qui  bordait,  du  côté  des  terres,  le  petit  village  de  Dou- 
ches. A  cette  terrible  nouvelle,  tous  les  habitants  s'étaient 
dispersés;  les  uns  avaient  gagné  les  marais  inaccessibles 
dont  ils  connaissaient  les  moindres  détours;  les  autres  s'é- 
taient réfugiés  dans  leurs  maisons,  où  chacun  s'était  em- 
pressé de  cacher  ses  armes. 

—  Cache-toi,  Saturnin  !  dit  la  marquise  à  son  fils  lors- 
qu'il eut  déposé  Louise  dans  sa  demeure. 

—  Voulez-vous  ou  pouvez-vous  me  suivre?  dit  Saturnin. 

—  La  force  ne  me  manquerait  peut-être  pas,  repartit  ma- 
dame de  Perbruck;  mais  que  ferions-nous  de  l'infortunée 
Louise  ? 

—  Eh  bien,  ma  mère,  dit  Saturnin,  demeurons.  Ne  trouvez- 
vous  pas  que  la  vie  ne  vaut  pas  les  soins  désespérés  qu'il  faut 
prendre  pour  la  défendre  ? 

—  D'où  te  vient  aujourd'hui  ce  découragement,  dit  ma- 
dame de  Perbruck,  aujourd'hui  que  tu  m'as  retrouvée  ? 

—  Pardonnez-moi,  ma  mère  ;  pardonnez-moi,  dit  Satur- 
nin, mais  je  ne  puis  vous  expliquer  ce  que  j'ai  éprouvé  il  y 
a  quelques  instants  en  traversant  tous  ces  cadavres  flottants. 
A  les  voir  ainsi  se  montrer  et  disparaître  successivement,  il 
me  semblait  qu'ils  me  disaient  que  là,  dans  l'abîme  où  ils 
roulaient,  était  le  repos.  Hélas  î  ce  spectacle  est  si  affreux 
que  je  vous  ai  presque  oubliée  ! 

Pendant  qu'ils  parlaient  ainsi,  Louise  de  Paradèze  avait 
repris  ses  sens,  grâce  aux  soins  de  Marguerite;  elle  la  re- 
gardait cependant  avec  effroi  et  fermait  les  yeux  de  temps 
en  temps,  comme  pour  fuir  une  horrible  vision. 

—  Ah  !  murmura-t-elle  tout  bas,  suis-je  donc  folle!... 

—  Non,  lui  dit  Marguerite,  vous  n'êtes  point  folle  ;  vous 
êtes  en  sûreté,  près  d'amis  qui  vous  ont  arrachée  à  la  mort. 

—  Qui  êtes-vous  donc?  lui  dit  Louise,  car  Marguerite, 


DE    SATURNIN   FICHET.  221 

celle  que  j'ai  connue  au  couvent,  la  malheureuse  qui  a  été 
trompée  par  le  comte  de  Perbruck,  est  morte...  elle  a  été 
condamnée...  elle  a  été  exécutée... 

—  Non,  mademoiselle,  non,  je  vis,  le  malheur  m'a  réser- 
vée à  plus  de  souffrances  que  je  ne  croyais  pouvoir  en  sup- 
porter. 

—  Mais,  lui  dit  Louise  de  Paradèze  en  montrant  Saturnin, 
c'est  celui  que  vous  avez  cru  être  le  comte  de  Perbruck, 
c'est  Saturnin. 

Celui-ci  se  rapprocha  avec  sa  mère  du  lit  où  se  trouvait 
mademoiselle  de  Paradèze,  et  après  avoir  répondu  à  ses 
questions,  ils  l'interrogèrent  à  son  tour,  ils  lui  demandèrent 
ce  qu'elle  était  devenue  et  comment  elle  se  trouvait  ainsi 
blessée  et  abandonnée  sur  une  barque.  Nos  lecteurs  ont 
sans  doute  reconnu  dans  Louise  de  Paradèze  l'héroïque 
jeune  fille  qui  avait  tenté  de  délivrer  Nantes  du  monstre  qui 
l'ensanglantait.  A  son  tour  elle  leur  fit  le  récit  des  infortu- 
nes qui  avaient  précédé  cette  terrible  résolution. 


VIÏI 


Le  jour  de  l'insurrection  générale,  dit-elle  (le  10  mars 
1793),  j'étais  à  Saint-Florent  avec  mon  père,  M.  de  Per- 
bruck et  la  Châtaigneraie.  La  Châtaigneraie  m'a  dit  com- 
ment vous  l'avez  secouru,  Marguerite,  reprit  niademoisclle 
de  Paradèze  en  s'interrompant,  lorsque  vous  le  rencontrâtes 
avec  l'infortuné  Césaire  après  leur  sublime  dévoùmenl  au 
château  de  la  Rouarie.  Il  m'a  dit  aussi  ce  que  vous  avez 
montré  de  courage  et  de  dévoùment,  monsieur  Saturnin.  Je 
B^  sais  ce  que  vous  valez  l'un  et  lautre. 
^K  Après  ces  paroles,  Louise  reprit  son  récit: 
^H*    Le  soir  même  de  ce  jour,  les  paysans,  placés  sous  les 

F 


232  LES   AVENTURES 

ordres  de  ces  messieurs,  s'étaient  emparés  de  Jallois,  dé- 
fendu par  une  compagnie  de  républicains,  commandés  par 
un  homme  dont  la  funeste  réputation  a  dû  parvenir  jusqu'à 
vous.  La  nuit  était  venue,  et  les  trois  chefs  s'étaient  retirés 
avec  moi  dans  une  petite  maison,  située  à  l'extrémité  du 
bourg.  J'étais  couchée  dans  une  chambre  attenante  à  celle 
où  mon  père  était  resté  avec  MM.  de  la  Châtaigneraie  et  le 
marquis  de  Perbriick.  Au  milieu  de  la  nuit,  je  fus  éveillée 
par  un  bruit  terrible  ;  je  me  lève  à  la  hâte,  et  je  cours  vers 
la  chambre  où  j'avais  laissé  ces  messieurs.  Ils  étaient  de- 
bout, armés,  et  s'apprêtaient  à  défendre  leur  vie;  car  le 
bruit  que  j'avais  entendu  venait  d'efforts  que  faisaient  les 
assaillants  inconnus  pour  enfoncer  les  portes  et  les  fenêtres 
de  cette  chambre;  elles  cédèrent  bientôt,  et  presqu'au  même 
instant  un  homme,  le  sabre  et  le  pistolet  au  poing,  s'élança 
dans  la  chambre  en  s'écriant  : 

—  Bas  les  armes  !. 

C'était  un  vieillard  dont  les  cheveux  blancs  eussent  in- 
spiré le  respect  si  la  féroce  expression  de  son  visage  n'eût 
fait  voir  que  c'était  un  de  ces  effroyables  énergumènes  qui 
se  repaissent  du  sang  des  royalistes. 

Cependant,  au  lieu  de  frapper,  il  répéta  le  cri  :  Bas  les 
armes  !  Mais  mon  père  pour  toute  réponse  lui  envoya  un 
coup  de  pistolet.  La  balle  n'atteignit  point  celui  à  qu'elle  était 
adressée,  mais  elle  alla  tuer  un  des  soldats  placés  derrière 
lui:  et  avant'quecet  homme  eût  eu  le  temps  d'arrêter  les 
républicains,  ils  tirèrent  sur  nous,  et  mon  père  tomba  frappé 
d'une  balle  dans  la  tête.  A  cette  vue  je  m'élançai  sur  les  sol- 
dats en  poussant  un  cri,  mais  la  Châtaigneraie  se  précipita 
devant  moi. 

—  Bas  les  armes  !  lui  cria  le  vieillard,  ce  n'est  pas  à  vous 
que  j'en  veux. 

—  Vous  êtes  ici  pour  la  cause  de  la  république  ,  et 
moi ,  répliqua  la  Châtaigneraie ,  pour  celle  du  roi.  A  vous 
donc! 

A  peine  avait-il  prononcé  ces  paroles,  qu'il  dirigea  un 
coup  terrible  contre  cet  homme.  Mais  à  l'instafat  même 
un  jeune  homme  se  précipite  sur  la  Châtaigneraie  et  le 
renverse  d'un  coup  de  sabre.  Je  tombe  à  genoux  près  de 
ui  et  les  soldats  allaient  s'élancer  contre  moi ,  quand  ce 


DE    SATURNIN   PICHET.  253 

jeune  homme ,  me  couvrant  de  son  corps ,  les  arrêta,  en 
s'écriant  : 

— •  Soldats  !  nous  ne  faisons  pas  la  guerre  aux  femmes. 

Cependant  M.  de  Perbruck  était  resté  seul.  Ses  armes, 
jetées  à  ses  pieds,  montraient  qu'il  ne  voulait  pas  tenter  un 
inutile  combat. 

Alors  cet  étrange  vieillard  s'avança  vers  lui,  et,  le  frap- 
pant du  plat  de  son  épée,  il  lui  dit  : 

—  Je  ne  t'aurais  pas  reconnu  à  ton  visage,  que  je  n'ai  pas 
vu  depuis  plus  de  vingt-cinq  ans,  que  j'aurais  été  assuré  que 
j'avais  devant  moi  le  marquis  de  Perbruck,  en  le  voyant 
demander  grâce  près  de  ses  compagnons  qui  se  sont  brave- 
ment fait  tuer. 

—■  On  se  bat  avec  des  ennemis  qui  vous  attaquent  à  nom- 
bre égal;  on  cherche  à  échapper  à  des  assassins  qui  sont 
vingt  contre  un  homme. 

—  Nous  sommes  vingt  en  effet,  dit  cet  étranger,  mais 
vous  êtes  plus  de  deux  cents  insurgés  qui  occupez  ce  vil- 
lage. Les  éntends-tu  qui  s'éveillent?  et  certes  ils  vont  avoir 
la  partie  belle.  Mais  avant  qu'elle  ne  s'engage  entre  eux  et 
nous,  veux-tu  en  jouer  une  oii  la  chance  sera  égale  et 
qu'il  est  temps  de  finir  après  plus  de  vingt-cinq  ans  d'at- 
tente ? 

—  Qui  êtes-vous  donc?  s'écria  le  marquis  de  Perbruck  en 
se  reculant  et  en  ramassant  ses  armes. 

Pardonnez-moi,  madame,  dit  Louise  en  s'interrompant  et 
en  s'adressant  à  madame  de  Perbruck;  pardonnez-moi  de 
raconter  devant  vous  une  scène  où  votre  nom  fut  invoqué 
d'un  côté  comme  un  nom  sacré  et  de  Vautre  comme  un  nom 
déshonoré. 

—  Parlez!  parlez!  reprit  vivement  la  marquise.  Je  devine 
enfin  quel  peut  êlre  le  nom  de  celui  qui  a  poursuivi  le  mar- 
quis avec  tant  d'acharnement. 

—  Eh  bien!  reprit  Louise,  h  la  questin  de  M.  do  Per- 
bruck, cet  homme  se  recula,  et  plaçant  à  son  chapeau  une 
carte  en  guiâe  de  cocarde,  il  s'écria  : 

—  Si  vingt-cinq  ans  de  désespoir  et  de  colère  impuis- 
sante passés  au  fond  d'une  prison  ont  assez  altéré  mes 
traits  pour  que  tu  ne  reconnaisses  pas  celui  que  tu  aS 
perdu...  Voici  un  signe  que  tu  ne  peux  .noir  oulDlié,  c'est 


224  LES   AVENTURES 

la  dixième  carie  du  jeu  où  j'ai  signé  rengagement  de  te 
tuer. 

—  Ah  !  c'est  toi,  comte  de  X...  !  s'écria  M.  de  Perbruck 
avec  une  fureur  inouïe,  toi!... 

Et  il  lui  tira  un  coup  de  pistolet  qui  blessa  le  comte  sans 
le  renverser.  Les  soldats  voulurent  frapper  M.  de  Perbruck, 
mais  le  comte  les  arrêta. 

—  Ceci  me  regarde,  dit-il  :  c'est  une  dette  personnelle 
qu'il  faut  que  j'acquitte.  C'est  celle  dont  tu  as  voué  la  vie 
aux  larmes,  ajouta-t-il  en  s'adressant  au  marquis,  c'est  ton 
épouse  si  infortunée  qu'il  faut  que  je  venge  ! 

—  Eh  bien!  s'écria  le  marquis,  la  misérable... 
Louise  s'arrêta. 

—  Parlez  !  parlez  !  s'écria  la  marquise. 

—  Eh  bien  !  reprit  mademoiselle  de  Paradèze,  votre  époux, 
madame,  s'écria  :  La  misérable  qui  l'a  pleuré  vivant  le  pleu- 
rera mort! 

~  Je  lui  ai  déjà  rendu  la  liberté  en  l'arrachant  |à  la  pri- 
son où  sa  tendresse  maternelle  l'avait  jetée,  dit  le  comte  de 
X...,  je  veux  lui  rendre  une  liberté  plus  précieuse  en  la  dé- 
barrassant d'un  monstre  tel  que  toi  ! 

—  C'est  juste,  repartit  le  marquis,  l'épouse... 
Louise  s'arrêta  encore. 

—  Parlez  donc,  reprit  vivement  la  marquise  en  voyant 
Louise  hésiter  encore. 

—  L'épouse  adultère,  reprit  Louise  en  continuant  son 
récit,  mettra  le  comble  à  son  infamie  en  épousant  le  voleur 
flétri  par  un  jugement  solennel. 

En  parlant  ainsi  ils  s'attaquèrent  avec  fureur,  et  tel  était 
leur  désir  mutuel  de  se  frapper,  que  déjà  l'un  et  l'autre 
étaient  blessés  sans  qu'ils  parussent  s'en  être  aperçus.  Tout 
à  coup  un  nouveau  bruit  se  fait  entendre  au  dehors  ;  des 
cris  de  Vive  le  roi  !  annoncent  aux  républicains  que  les  roya- 
listes, surpris  dans  la  nuit,  viennent  à  leur  tour  les  sur- 
prendre. 

—  Maintenez-les,  Julien,  s'écria  le  comte  de  X...  en  par- 
lant au  jeune  homme  qui  m'avait  sauvée. 

Et  le  duel  continua  à  l'intérieur  pendant  que  les  républi- 
cains défendent  la  maison  contre  les  royalistes.  Cependant 
nous  entendions  les  cris  plus  rapprochés  de  nos  amis ,  et 


DE    SATURNIN    FIGHET.  225 

M.  de  Perbruck,  tout  en  se  détendant  avec  fureur,  criait 
sans  cesse  : 

—  A  moi  !  à  moi  ! 

Celui  que  l'on  avait  appelé  Julien  parut  aussitôt  en  di- 
sant : 

—  Nous  sommes  entourés... 

—  A  moi,  reprit  avec  plus  de  force  le  marquis  de  Pcr- 
bruck. 

—  A  toi  donc,  fit  le  comte  de  X...  en  lui  adressant  un 
coup  d'épée  qui  renversa  le  marquis  à  ses  pieds. 

Madame  de  Perbruck,  qui  avait  écouté  ce  récit  avec  une 
anxiété  haletante,  poussa  un  profond  soupir  et  murmura 
tout  bas  : 

—  C'était  justice. 

Quelques  soldats  républicains  rentrèrent  aussitôt  en  s'é- 
criant  : 

—  Nous  sommes  perdus. 

Le  comte  de  X...  s'élança  vers  moi,  m'enleva  brusque- 
ment et  me  jetant  devant  lui,  il  me  plaça  en  face  des  fusils 
des  royalistes  en  leur  criant  :  Tuez  d'abord  la  fille  de  votre 
chef. 

Un  homme  que  je  reconnus  pour  l'abbé  Bernier  arrêta  les 
assaillants. 

—  Courage ,  ma  fille  !  me  cria-t-il  ;  ne  craignez  ni  la 
prison  ni  le  martyre,  car  nous  irons  bientôt  vous  déhvrer. 

Les  républicains  profitèrent  de  ce  temps  d'arrêt  pour 
quitter  la  maison  par  une  porte  opposée  à  celle  par  laquelle 
les  royalistes  l'attaquaient.  J'en  sortis  la  dernière,  toujours 
ciilrainée  par  le  comte  de  X...,  qui  se  faisait  un  bouclier  de 
mon  corps,  et  j'y  vis  entrer  l'abbé  Bernier,  qui  courut  à 
M.  de  Perbruck. 

Je  fus  conduite  comme  prisonnière  à  Machecoul.  Les  ré- 
publicains de  cette  ville,  plus  exaltés  encore  que  les  soldats 
me  menaçaient,  et  sans  l'assistance  de  ce  Julien,  qui  dix 
fuis  se  mit  entre  eux  et  moi,  j'aurais  été  massacrée  par  ces 
furieux.  Cet  homme  m'inspirait  une  horreur  profonde  :  il 
était  parmi  ceux  qui  avaient  tué  mon  père,  c'est  lui  qui 
avait  frappé  la  Châtaigneraie.  Je  ne  lui  cachais  pas  mes 
sentiments,  et  cependant  jamais  une  parole  de  colère  ni  une 


226  LES  AVENTURES 

menace  ne  répondit  aux  reproches  injurieux  que  je  lui  avais 
faits. 

Le  comte  de  X...  nous  avait  quittés  depuis  quelques  jours. 
Cependant  avant  son  départ  je  l'avais  entendu  dire  à  Julien  : 

—  Puisque  celte  jeune  fille  te  plaît,  décide-là  à  te  suivre 
à  Paris.  Il  faut  qu'elle  passe  pour  ta  femme  ou  ta  maîtresse; 
sans  cela  son  nom,  s'il  est  découvert,  sera  pour  elle  un 
arrêt  de  mort. 

Jugez  quel  dut  être  mon  effroi  lorsque,  après  avoir  en- 
tendu ces  paroles,  j'appris  que  le  soir  même  je  devais  partir 
pour  Nantes  sous  l'escorte  de  quelques  républicains  com- 
mandés par  julien.  Cependant  les  égards  de  ce  jeune  homme 
envers  moi  me  rassuraient  un  peu. 

11  s'était  procuré  une  voiture  et  y  était  monté  près  de 
moi.  Quelques  cavaliers  marchaient  en  avant  et  en  arrière. 

Mademoiselle,  me  dit-il,  excusez-moi  d'être  si  brusque  et 
si  pressant  dans  la  proposition  que  j'ai  à  vous  faire.  Le  co- 
mité révolutionnaire  de  Nantes  a  appris  votre  arrestation  et 
a  exigé  qiie  vous  fussiez  transférée  dans  cette  ville.  Ne  vous 
y  trompez  point,  une  condamnation  inévitable  vous  y  attend. 

—  Moi,  lui  dis-je,  pourquoi? pour  avoir  suivi  mon 

père? 

—  Votre  obéissance  aux  ordres  de  votre  père,  que  vous 
considérez  comme  une  vertu,  vous  sera  comptée  comme  uii 
crime.  Vous  vous  direz  innocente,  et  peut-être  au  fond  de 
leur  âme  quelques-uns  de  vos  juges  le  penseront-ils...  mais 
ils  ne  vous  épargneront  pas  pour  cela.  Moi-même,  ajouta-t-il 
avec  une  sombre  expression ^  si,  au  lieu  de  vous  avoir  ren- 
contrée au  milieu  du  combat...  je  vous  avais  trouvée  sur  le 
banc  des  accusés...  je  vous  condamnerais;  votre  tête  est 
nécessaire  au  salut  de  la  patrie. 

—  Ma  tête  !...  la  tête  d'une  femme  !...  m'écriai-je  avec  in- 
dignation. 

—  Les  hommes  qui  veulent  faire  triompher  la  liberté,  me 
répondit-il  froidement,  ne  sont  pas  tenus  d'avoir  de  la  gé- 
nérosité et  de  la  pitié;  ils  ne  le  peuvent  pas,  ils  ne  le  doi- 
vent pas.  Lorsque  les  misérables  chefs  qui  ont  tenté  cette 
insurrection  sauront  que  ce  n'est  pas  seulement  leur  exis- 
tence qu'ils  jettent  à  ce  terrible  enjeu,  mais  encore  celle 
de  leurs  ;  femmes  ou  de  leurs  liUeSj  ils  deviendront  moins 


DE    SATURNIN  FICHET.  227 

empressés  à  lever  l'étendard  de  la  révolte.  Votre  mort  sera 
un  avertissement  que  l'on  voudra  bien  leur  donner. 

—  Eh  bien,  soit  !  m'écriai-je,  révoltée  de  l'atroce  sang- 
l'roid  de  ce  jeune  homme,  car  c'est  à  peine  s'il  avait  dix- 
huit  ans  et  jamais  vous  n'avez  vu  figure  plus  douce  et  plus 
délicate;  de  longs  cils  bruns  voilent  ses  yeux  d'un  bleu  cé- 
leste, et  une  longue  chevelure  blonde  encadre  ce  visage 
d'entant.  Eh  bien,  soit!  m'écriai-je,  ma  mort  apprendra  aux 
royalistes  comment  leurs  filles  savent  mourir,  et  il  se  trou- 
vera peut-être  au  pied  de  mon  échafaud  quelqu'un  qui  ira 
leur  redire  que  j'ai  crié  sous  le  couteau  de  la  guillotine  : 
Aux  armes  pour  Dieu  et  pour  le  roi  ! 

Julien  garda  un  moment  le  silence. 

—  C'est  parce  que  je  sais  que  vous  agirez  ainsi ,  reprit-il, 
c'est  parce  que  je  sais  que  vous  rendrez  inutiles,  par  vos 
provocations  insensées,  toutes  les  recommandations  que  je 
pourrai  l'aire  à  votre  sujet  aux  autorités  de  Nantes,  que  je 
me  suis  résolu  à  vous  sauver  avant  que  vous-même  vous  ne 
rendiez  votre  salut  impossible. 

J'étais  seule,  abandonnée  à  moi-même,  je  n'avais  plus 
despérance  en  ce  monde  depuis  que  mon  père  et  la  Châ- 
taigneraie étaient  morts.  Cependant,  si  je  me  sentais  le  cou- 
rage de  braver  une  mort  certaine,  je  n'avais  pas  celui  d*y 
aller  lorsque  je  pouvais  la  fuir...  Je  ne  répondis  pas. 

—  Ecoutez,  reprit  Julien  d'une  voix  tremblante ,  je  n'ai 
que  deux  moyens  de  vous  sauver  :  le  premier ,  c'est  de  dé- 
clarer, dès  que  nous  serons  arrivés  à  Nantes,  que  vous  ab- 
jurez le  parti  de  votre  père,  que  vous  détestez  la  révolte  à 
laquelle  il  s'est  associé,  et  que  pour  preuves  de  ces  senti- 
ments vous  avez  accepté  l'amour...  et  la  main  d'un  véritable 
patriote...  la  mienne... 

—  A  ce  prix,  m'écriai-je,  j'aime  mieux  la  mort! 

Julien  eut  un  moment  de  pâleur  convulsive  qui  m'épou- 
vanta. Mais  il  garda  le  silence  et  nous  continuâmes  notre 
route.  Jetais  lière  de  ma  réponse,  et  si  Julien  m'eût  encore 
l'ait  la  proposition  que  j'avais  repoussée,  ma  réponse  eût  été 
la  même;  cependant  j'éprouvais  une  horrible  anxiété.  Hélas  I 
depuis  ce  temps  j'ai  tant  vu  mourir  que  j'ai  appris  que  c'é- 
tait là  une  chose  iacile...  mais  alors  nous  n'étions  pas  habi- 
tués à  l'cchafaud,  et  cette  image  se  présentait  sans  cesse  à 


228  LES  AVENTURES 

mon  esprit  et  me  glaçait  d'effroi.  Cependant  le  silence  de 
Julien  ne  me  laissait  aucun  doute  sur  ses  intentions;  il  avait 
pourtant  dit  qu'il  avait  un  autre  moyen  de  me  sauver  ;  je 
n'espérais  plus...  mais  j'attendais  qu'il  me  parlât. 

Nous  arrivâmes  en  face  d'une  petite  maison,  où  il  fit  ar- 
rêter la  voiture. 

—  Faites  ouvrir,  dit-il  aux  cavaliers  qui  nous  servaient 
d'escorte,  et  tâchez  qu'on  nous  donne  de  quoi  nous  ra- 
fraîchir. 

f     Les  cavaliers  entrèrent.  Pendant  ce  temps,  Julien  sem- 
blait cruellement  agité.  La  maison  s'ouvrit. 

—  Mettez  vos  chevaux  à  l'écurie,  dit-il  à  ses  cavaliers,  je 
vais  vous  rejoindre  avec  mademoiselle. 

Dès  que  nous  fûmes  seuls,  il  se  tourna  vers  moi. 

—  Ecoutez,  me  dit-il,  je  vais  descendre  de  la  voiture,  je 
vais  en  laisser  la  portière  ouverte...  Lorsque  je  serai  à  la 
porte  de  la  maison,  descendez  du  côté  de  la  route,  je  ne 
vous  verrai  pas.  Gagnez  rapidement  le  bouquet  de  bois  qui 
est  en  face...  le  reste  me  regarde. 

—  Oh  !  m'écriai-je ,  touchée  jusqu'aux  larmes  de  cette 
fière  générosité,  comment  vous  payer  jamais  de  cette  noble 
action  ! 

—  Probablement,  me  répondit-il  d'un  ton  amer,  la  ré- 
publique s'en  chargera.  Dans  tous  les  cas,  ne  vous  en  in- 
quiétez pas. 


IX 


Madame  de  Perbruck,  Saturnin  et  Marguerite  poussèrent 
un  profond  soupir,  comme  s'ils  avaient  assisté  à  la  scène 
que  mademoiselle  de  Paradèze  venait  de  raconter.  Elle  re- 
prit son  récit  en  ces  termes  : 

«  A   ces  mots ,  Julien  s'éloigna  brusquement.  Je  fis  ce 


DE    SATURNIN   FIGHET.  ^29 

qu'il  m'avait  dit,  et  j'avais  déjà  atteint  le  bois,  lorsque 
j'entendis  tout  à  coup  un  coup  de  feu.  Je  m'arrêtai  épou- 
vantée, et  de  derrière  un  buisson  où  je  m'étais  blottie, 
je  vis  tout  à  coup  accourir  les  soldats  qui  sortaient  de  la 
maison. 
Je  les  entendis  s'informer  de  ce  qui  s'était  passé. 

—  J'étais  descendu  un  moment  de  la  voiture,  répondit 
Julien,  et  j'y  avais  laissé  mes  armes;  j'allais  remonter,  lors- 
que tout  à  coup  j'ai  vu  la  prisonnière  près  de  moi  :  j'ai 
voulu  m'élancer  vers  elle,  mais  elle  s'était  armée  de  mes 
pistolets  et  m'a  atteint  de  ce  coup  qui  m'a  renversé. 

En  parlant  ainsi,  il  montrait  une  blessure  qu'il  venait  de 
se  faire,  et  il  désignait  aux  soldats  une  route  opposée  à  celle 
par  où  j'avais  fui.  Ils  s'y  élancèrent,  tandis  que  je  restais 
immobile  à  la  place  où  je  m'étais  cachée. 

Bientôt  les  soldats  revinrent  d'une  poursuite  inutile. 

—  Nous  avons  rencontré  des  paysans  de  ce  côté,  dirent- 
ils  brutalement  à  Julien,  mais  ils  n'ont  vu  passer  personne. 
La  peur  vous  a  troublé  la  vue,  mon  petit. 

—  Non,  non,  il  s'est  battu  près  de  moi,  dit  un  autre,  et  ce 
n'est  pas  la  peur  qui  l'a  empêché  de  voir...  c'est  l'amour. 
Il  y  a  trahison. 

—  Oui,  dirent  quelques  autres  cavaliers,  il  a  déjà  sauvé 
l'aristocrate  à  Machecoul:  il  l'a  fait  échapper  ici...  il  faut 
le  fusiller. 

—  Vous  savez  qui  je  suis,  dit  Julien. 

—  Un  blanc-bec  à  qui  on  soumet  de  vieilles  moustaches, 
repartirent  les  soldats. 

—  Je  suis  le  fils  d'un  représentant  du  peuple. 

—  Ça  ne  t'empêchera  pas  d'aller  à  la  guillotine,  lui  ré- 
pondit-on. 

—  C'est  le  secrétaire  de  Robespierre ,  ajouta  un  plus 
timoré. 

—  Eh  bien!  le  tribunal  révolutionnaire  en  déciderai  em- 
menons-le. 

Je  vis  garotter  et  emmener  prisonnier  celui  qui  venait  de 
me  sauver,  et  je  compris  alors  le  sens  des  paroles  qu'il  m'a- 
vait répondues,  lorsqu'il  m'avait  dit  :  que  probablement  la 
république  se  chargerait  de  le  récompenser  de  sa  géné- 
rosité. 

II.  U 


^Q  LES    AVENTURES 

—  Et  qu'esl-il  devenu?  fit  vivement  Saturnin,  que  ce 
trait  d'humanité  avait  vivement  intéressé. 

Probablement  le  crédit  de  son  père  et  celui  de  son  infâme 
protecteur  l'a  sauvé  de  la  fureur  des  républicains  de  Nantes... 
car  il  vit,  et  je  l'ai  revu. 

—  Où  cela?  dit  madame  de  Perbruck. 

—  Dans  les  prisons  de  Nantes,  et  pour  lui  devoir  une 
seconde  fois  la  liberté,  repartit  Louise. 

On  se  rapprocha  du  lit  où  était  couchée  mademoiselle  de 
Paradèze,  pour  mieux  écouter.  A  ce  moment  une  main 
poussa  doucement  la  porte  de  la  maison  :  un  jeune  homme 
armé  parut  sur  le  seuil,  mais  il  s'arrêta  et  resta  immobile  à 
écouter,  pendant  que  Louise  continuait. 

Il  est  inutile  que  je  vous  dise  la  vie  errante  que  j'ai  menée 
depuis  cette  époque.  Je  fus  rencontrée  dans  ma  fuite  par 
une  troupe  de  paysans  commandés  par  Stofflet.  Je  les  suivis 
quelque  temps.  Enfin  je  trouvai  dans  l'armée  de  Bonchamp 
tnadame  de  la  Châtaigneraie,  la  tante  de  celui  que  j'avais 
perdu.  Je  me  plaçai  sous  sa  protection.  Je  demeurai  avec 
elle,  je  la  suivis  partout  où  elle  allait,  soignant  les  blessés, 
préparant  les  cartouches,  faisant  pour  notre  sainte  cause 
tout  ce  qu'il  est  permis  à  des  femmes  de  faire.  J'étais  chez 
madame  de  Lescure  le  jour  où  elle  chargeait  elle-même 
d'une  main  tremblante  les  armes  de  son  mari,  comme  si 
elle  avait  prévu  qu'elles  lui  seraient  inutiles  pour  éviter  la 
mort  qui  devait  l'atteindre.  Hélas!  ce  fut  après  le  combat 
fatal  où  il  périt  que  je  fus  laissée  pour  morte  par  un  parti 
républicain  qui  avait  massacré  une  foule  de  femmes  et  d'en- 
fants réfugiés  dans  une  grange,  tandis  que  le  noble  Bon- 
champ  étendait  sa  main  mourante  entre  les  armes  royalistes 
et  les  républicains  prisonniers ,  et  les  couvrait  de  son  su- 
blime pardon. 

Le  lendemain,  pendant  qu'on  débarrassait  les  morts  de  la 
grange  où  j'étais  restée,  on  s'aperçut  que  je  vivais  encore, 
et  on  me  jeta  sur  une  charrette  où  étaient  entassés  des 
femmes,  des  prêtres,  des  enfants,  qu'on  menait  prisonniers 
à  Nantes.  Ma  jeunesse,  les  soins  de  mes  compagnons  d'infor- 
tune, qui  s'oubliaient  pour  me  secourir,  me  rappelèrent  à  la 
vie,  et  en  arrivant  à  Nantes  je  fus  jetée  dans  la  prison  établie 
au  château.  Il  n'y  avait  point  de  place  pour  nous,  du  moins 


DE    SATURNIN  FICHET.  231 

nous  le  pensions  ainsi,  en  nous  voyant  trente  entassés  dans 
une  salle  où  il  y  avait  à  peine  cinq  ou  six  lits.  Hélas!  nous 
ignorions  jusqu'oii  pouvait  aller  la  cruauté  dégradante  de 
nos  bourreaux.  Pendant  quatre  mois  que  j'ai  habité  cette 
prison,  j'ai  vu  s'accroître  jour  à  jour  le  nombre  des  prison- 
niers. Là  où  l'espace  nous  semblait  étroit  pour  vingt,  nous 
avons  habité  trente,  puis  quarante,  puis  cinquante,  puis 
cent. 

—  Ce  n'est  pas  possible,  dit  madame  de  Perbruck. 

—  Cent,  ai-je  dit,  reprit  Louise,  ce  n'est  pas  assez.  A  ce 
nombre,  encore  pouvait-on  se  coucher  côte  à  côle  sur  la 
paille  répandue  autour  de  ces  salles  immondes.  Mais  bientôt 
îl  n'y  eut  plus  de  place  par  terre  pour  tout  le  monde.  On 
s'arrangea  :  la  tête  des  uns  reposait  sur  le  corps  des  autres. 
Tous  les  matins  on  nous  jetait  à  chacun  une  livre  de  pain 
noir  et  un  peu  d'eau,  à  peine  assez  pour  boire,  et  chaque 
jour  de  nouveaux  prisonniers  venaient  presser  de  leur  nom- 
bre les  prisonniers  déjà  si  misérablement  entassés.  Cepen- 
dant le  tribunal  révolutionnaire  se  hâtait  de  tout  son  pouvoir: 
chaque  jour,  cent  cinquante,  deux  cents  de  nos  malheureux 
compagnons  marchaient  à  la  mort!  Mais  la  hache  et  la  iùsil- 
lade  allaient  moins  vite  que  les  arrestations.  Enfin  ce  ne  l'ut 
plus  qu'un  cloaque  infect  d'où  personne  ne  jetait  plus  dehors 
aucun  immondic^. 

Ah!  madame,  reprit  Louise  avec  un  horrible  dégoût, 
c'est  une  affreuse  chose  que  de  penser  à  quelle  dégrada- 
tion l'homme  peut  descendre;  c'est  une  bien  misérable 
créature  pour  que  l'emour  de  la  vie  lui  fasse  supporter  de 
pareilles  horreurs!  Un  cercle  d'hommes  qui  se  formait  au- 
tour de  l'endroit  où  les  mères  cachaient  leurs  filles  nous 
empêchaient  le  plus  souvent  de  voir  les  misérables  qu'on 
mêlait  aux  proscrits;  mais  ils  ne  pouvaient  arrêter  leurs 
infâmes  chants.  Alors  nous  nous  mettions  à  genoux  et, 
nous  essayions  de  couvrir  ces  voix  atroces  sous  l'harmonie 
de  quelque  saint  cantique,  jusqu'à  ce  que  la  lassitude  nous 
forçât  au  silepce  :  et  alors  il  nous  fallait  entendre. î 

Mais  l'impudeur  n'appartenait  pas  toujours  à  ces  hon- 
teux compagnons  de  notre  prison.  Plus  d'un  brave  soldat 
de  la  Vendée,  plus  d'un  noble  gentilhomme  a  été  jeté  au 
milieu   de  nous  sans  vêlement,  et  colii  est   arrivé  si  sou- 


232  LES    AVENTURES 

vent,  qu'à  la  fin  il  ne  restait  plus  à  chacun  de  nous  que 
le  choix  de  voir  ce  honteux  spectacle  ou  de  le  donner 
soi-même  en  se  dépouillant  du  dernier  lambeau  qui  lui  res- 
tait. Ainsi,  tout  s'oubUait  :  la  pudeur...  la... 

Louise  s'arrêta  suffoquée  par  ces  odieux  souvenirs.  La 
marquise  dit  en  lui  donnant  un  baiser  sur  le  front,  comme 
pour  y  replacer  la  couronne  d'innocence  flétrie  par  ces 
infamies  : 

—  Les  vierges  que  les  païens  exposaient  nues  aux  tigres 
du  cirque  étaient  voilées  de  leur  martyre;  vous  avez  été 
comme  elles,  ma  fille. 

—  Enfin,  reprit  Louise  avec  effort,  les  geôliers  eux- 
mêmes,  épouvantés  de  venir  chercher  les  victimes  dans 
les  fanges  pestilentielles  de  ce  cloaque,  firent  promettre 
la  liberté  à  quarante  prisonniers  s'ils  osaient  entreprendre 
de  nettoyer  celte  sentine  impure.  Les  malheureux  l'ont  fait... 
et  lorsque  nous  trouvions  qu'ils  avaient  chèrement  acheté 
leur  vie,  on  leur  tenait  la  parole  qu'on  leur  avait  donnée, 
en  les  faisant  fusiller  dans  la  cour  même  du  château  C'é- 
tait là  la  liberté  qu'on  leur  avait  jurée! 

—  Cela  ne  se  peut  pas!  s'écria  Saturnin. 

—  C'était  Carrier  qui  avait  promis  cette  grâce,  dit 
Louise;  en  connaît-il  d'autre  que  la  mort? 

—  Et  vous  avez  vécu  là  quatre  mois?  dit  la  marquise 
de  Perbruck. 

—  Oui,  moi  comme  tant  d'autres,  habituée  au  luxe  d'une 
maison  somptueuse...  plus  que  cela,  accoutumée  aux  soins 
d'une  scrupuleuse  propreté...  moi  qui  aurais  préféré  mon- 
ter à  l'échafaud  que  d'entrer  dans  cette  prison,  si  j'en 
avais  prévu  les  horreurs,  et  qui ,  vaincue  comme  tant 
d'autres,  en  ai  accepté  peu  à  peu  les  plus  honteux  dégoûts. 
L'infamie  soufferte  la  veille  rendait  moins  pesante  l'infa- 
mie du  lendemain;  d'ailleurs  je  ne  vivais  pas  pour  vivre 
seulement ,  je  vivais  pour  une  vengeance.  Chaque  jour  les 
nouveaux  arrivés  nous  apportaient  des  nouvelles  du  dehors. 
En  entendant  raconter  les  massacres  ordonnés  par  les 
chefs  des  républicains,  je  rêvais  que  si  ma  liberté  m'é- 
tait rendue,  ma  main,  la  main  d'une  femme,  punirait  le  plus 
cruel  de  tous  ces  bourreaux.  J'hésitais  entre  eux,  mais  Car- 
rier était  arrivé  à  Nantes,  et  je  n'hésitai  plus.  Carrier, 


■7S^:-' 


DE    SATURxNIiN    FICHET.  233 


l'homme  qui  envoyait  à  l'échaiaud  quiconque  était  en  son 
pouvoir,  sans  le  connaître,  sans  qu'il  eût  besoin  de  prétexte; 
Carrier,  qui  faisait  fusiller  ceux  qui  résistaient  et  ceux  qui 
demandaient  grâce;  Carrier,  qui  arrachait  aux  prisons  les 
malheureuses  dont  on  lui  vantait  la  beauté,  et  qui  les  pre- 
nait innocentes  au  geôlier  et  les  renvoyait  déshonorées  au 
bourreau  ;  Carrier,  ce  crime  vivant,  ce  tigre  à  face  d'homme 
dont  le  nom  efface  tous  les  noms  infâmes  qu'on  lui  donne; 
c'est  lui  que  je  voulais  frapper.  Ce  fut  cette  pensée,  ce  fut 
cette  espérance  qui  me  fit  supporter  les  supplices  et  les 
hontes  de  la  prison,  et  cependant  cette  espérance,  cette 
pensée  ne  m'eût  servi  qu'à  me  faire  vivre  jusqu'à  l'écha- 
faud,  lorsque  avant-hier  un  homme  parut  tout  à  coup  dans 
notre  prison.  Il  venait,  disait-on,  voir  si  Carrier  remplissait 
dignement  la  mission  dont  il  était  chargé.  Que  d'espoir 
suscita  la  venue  de  cet  homme  !  car,  je  vous  l'ai  déjà  dit, 
jamais  figure  plus  douce,  plus  angélique  ne  cacha  une  âme 
plus  durement  trempée  dans  le  sang.  Il  s'avançait  impassi- 
ble et  calme  au  milieu  de  tous  ces  désespoirs,  sans  pitié 
pour  les  malheureux,  sans  colère  pour  les  persécuteurs. 
Lorsqu'il  passa  près  de  moi  : 

—  Julien!  m'écriai-je  malgré  moi  en  le  voyant. 

11  chercha  un  moment  à  me  reconnaître  sous  les  hail- 
lons dont  j'étais  à  peine  vêtue. 

—  Louise  de  Paradèze!  s'écria-l-il;  vous  dans  ce  miséra- 
ble état,  vous  la  fille  d'un  riche  gentilhomme! 

—  Moi  et  mille  autres  qui  valent  autant  que  moi,  lui 
dis-je;  les  femmes,  les  enfants  de  la  plus  haute  noblesse. 

—  Femmes  et  enfants  d'aristocrates,  s'écria-t-il  avec  fu- 
reur, qui  souffletiez  le  peuple  et  qui  lui  crachiez  au  vi- 
sage lorsqu'il  vous  criait  du  fond  de  sa  misère  :  «  Je  souf- 
fre, j'ai  faim,  j'ai  froid,  je  pourris  dans  ma  fange!  »  à 
voire  tour  souffrez  du  froid,  de  la  faim  et  pourrissez  dans 
ces  prisons  t 

Tout  le  monde  se  détourna,  moi  seule  avais  le  droit  de 
croire  que  tant  de  cruauté  ne  lui  était  pas  naturelle. 

—  Ah  !  Julien,  lui  dis-je,  vous  n'étiez  pas  ainsi  quand 
vous  m'avez  sauvée. 

—  Et  je  suis  encore  ce  que  j'étais  alors,  toujours  prêt 
à  vous  sauver,  me  dit-il  tout  bas. 


234  LES    AVENTURES 

Je  vous  l'atteste,  et  d'ailleurs  ce  qui  me  reste  à  vous  dire 
vous  prouvera  que  si  j'ai  accepté  ce  n'était  point  pour  sau- 
ver ma  vie,  mais  pour  accomplir  le  dessein  que  j'avais  de- 
puis longtemps  formé.  Et  cependant  en  me  voyant  suivre 
Julien  j'ai  entendu  autour  de  moi  des  voix  qui  osaient 
m'accuser  d'aller  acheter  ma  liberté  d'un  prix  infâme.  J'ai 
laissé  parler.  J'espérais  que  mon  sang  ou  celui  d'un  autre 
me  justifierait.  J'ai  suivi  Julien,  il  a  obtenu  de  mes  geô- 
liers de  me  faire  changer  de  prison,  et  lorsque  nous  avons 
été  sortis,  il  m'a  encore  laissé  fuir  après  m'avoir  donné 
une  bourse  d'or,  et  cette  fois  encore  au  péril  de  sa  tête. 
J'avais  enfin  ma  liberté!  s'écria  tout  à  coup  Louise  avec 
exaltation. 

A  ce  moment,  celui  qui  était  resté  immobile  et  muet  sur 
le  seuil  de  la  porte  éleva  tout  à  coup  la  voix. 

Et  vous  l'aviez  acceptée  en  me  jurant  de  quitter  la 
France...   Qu'avez-vous  fait,  au  lieu  de  cela? 

Saturnin,  madame  de  Perbruck,  Marguerite,  s'étaient 
retournés,  et  avant  que  Louise  n'eût  prononcé  le  nom  de  ce 
jeune  homme,  tous  l'avaient  reconnu.  En  effet,  c'était  pres- 
que un  enfant,  sans  barbe,  d'un  visage  doux,  calme,  en- 
cadré de  longs  cheveux  blonds  aux  boucles  soyeuses. 

—  Julien!  s'écria  mademoiselle  de  Paradèze. 

—  Moi,  qui  ai  peut-être  droit  de  demander  ce  que  vous 
avez  fait  de  la  liberté  que  je  vous  ai  donnée. 

—  Ce  que  j'ai  fait  de  cette  liberté,  reprit  Louise  avec 
enthousiasme,  ce  que  j'ai  fait  de  l'or  que  vous  m'avez 
donné  !  Je  m'en  suis  servie  pour  me  dépouiller  de  mes  hail- 
lons, pour  me  parer  d'habits  somptueux  afin  de  pénétrer 
plus  aisément  jusqu'au  monstre  qui  se  cache  dans  la  peur 
que  lui  renvoient  ses  crimes.  J"ai  veillé  toute  la  journée  à 
sa  porte;  je  savais  l'heure  de  ses  orgies,  et  quand  cette 
heure  est  enfin  venue,  je  me  suis  audacieusement  mêlée  à 
ses  convives,  j'ai  agacé  les  passions  du  tigre,  je  me  suis 
assise  à  côté  de  lui  à  la  table;  j'ai  assez  égaré  sa  raison 
pour  qu'il  pût  croire  à  je  ne  sais  quel  amour  impossible;  il 
a  voulu  rester  seul  avec  moi.  Je  le  tenais,  et  il  était  déjà 
sous  le  couteau  que  j'avais  caché  dans  ma  robe  de  fête, 
lorsqu'une  main  funeste  me  l'a  arraché. 

—  Ah!  malheureuse,  qu'as-lu  fait?  s'écria  Julien. 


^WW--' 


DE    SATURNIN    FÎCHET.  235 


—  Ce  que  je  ferais  encore  si  j'étais  libre;  ce  qui  eût  été 
une  action  pour  laquelle  la  France  m'eût  bénie  si  j'avais 
réussi;  ce  qui  eût  sauvé  des  milliers  de  victimes  dont  les 
cadavres  m'ont  accompagnée  depuis  Nantes  jusqu'ici. 

—  Quoi  !  fit  Saturnin,  tous  ces  cadavres  flottant  autour  de 
vous? 

—  Apprenez  donc  ce  qui  s'est  passé,  ce  que  j'ai  vu,  ce 
que  j'ai  eu  le  courage  de  voir;  car  tombée  sous  le  poignard 
de  la  maitresse  de  Carrier,  j'ai  recouvré  mes  sens  au  mo- 
ment où  on  allait  me  jeter  au  supplice. 

Elle  leur  raconta  alors  l'épouvantable  scène  de  la  nuit  pré- 
cédente, et  finit  en  disant  : 

—  Voilà  ce  que  j'ai  vu,  voilà  les  fêtes  dont  Carrier  parlait 
à  ses  convives  dans  l'orgie  à  laquelle  j'assistais,  et  Dieu  n'a 
pas  permis  que  je  tue  ce  monstre  !  Dieu  n'a  pas  mis  dans  la 
pensée  d'un  autre,  que  d'une  femme  sans  force,  le  généreux 
dessein  de  délivrer  Nantes  de  ce  montre  !  Cependant  tous  les 
hommes  ne  sont  pas  morts;  il  y  en  a  d'échappés  au  champ 
de  bataille,  il  en  a  qui  se  cachent  dans  de  misérables  ca- 
banes et  qui  cependant  auraient  le  courage  de  mourir. 

—  Oh!  je  vous  comprends!  s'écria  violemment  Saturnin. 
Malheur  à  Carrier  ! 

La  porte  se  ferma  brusquement  et  Julien  entra  tout  à  fait 
dans  la  cabane. 

—  Taisez- vous,  malheureux  I  je  ne  suis  pas  seul  dans  ce 
village. 

—  Appelez  à  votre  aide  si  vous  voulez,  s'écria  Saturnin, 
vA  vous  apprendrez  ce  que  vous  coûtera  une  dénonciation! 

Julien  regarda  Saturnin  sans  s'émouvoir. 

—  Vous  êtes  fou,  monsieur,  reprit-il  d'un  ton  froid.  Depuis 
une  demi-heure  que  je  suis  à  votre  porte  et  que  j'écoute  votre 
conversation,  vous  seriez  déjà  entre  les  mains  de  gens  qui 
ne  vous  eussent  pas  pardonné  la  plus  innocente  de  vos  pa- 
roles si  je  ne  les  avais  éloignés. 

—  Que  voulez-vous  donc  faire  de  nous,  monsieur  lui  dit 
Louise. 

JuHen  réfléchit  pendant  quelques  minutes. 

—  Ecoulez,  lui  dit-il  ;  je  n'ai  rien  entendu,  je  n'ai  rien  vu  ; 
je  suis  entré  dans  une  cabane  où  l'on  m'a  laissé  asseoir  à 
côté  du  feu  pour  me  réchauffer  et  me  reposer  un  moment; 


236  LES    AVENTURES 

j'ai  trouvé  une  jeune  iille  malade,  une  mère  et  un  fils  occu- 
pés à  la  soigner  avec  un  de  leurs  jeunes  parents,  voilà  ce 
que  je  puis  répondre  à  l'un  des  réprésentants  du  peuple  qui 
accompagne  l'armée  de  Marceau,  et  qui  a  suivi  la  colonne 
chargée  d'explorer  ces  campagnes  et  d'empêcher  les  royalis- 
tes battus  à  la  bataille  de  Savenay  de  traverser  la  Loire.  Ce 
représentant  du  peuple,  établi  à  l'ancien  presbytère,  s'ap- 
pelle Bourbotte.  Il  n'a  pas  des  idées  aussi  exagérées  peut-être 
que  Carrier,  mais  il  se  montrerait  aussi  implacable  que  lui 
s'il  soupçonnait  quelles  sont  les  personnes  que  cache  cette 
chaumière.  Il  ne  ferait  pas  exécuter  sans  jugement  les  pri- 
sonniers dont  il  pourrait  s'emparer  ici,  mais  il  n'y  a  pas  un 
tribunal  qui  ne  prononçât  leur  condamnation  s'il  parvenait  à 
les  lui  Uvrer. 

—  Nous  sommes  donc  perdus!  fit  madame  de  Perbruck. 

—  Ce  danger  ne  peut  pas  être  de  longue  durée,  reprit 
Julien;  les  généraux  républicains  et  les  représentants  du 
peuple,  qui  suivaient  l'armée,  sont  attendus  à  Nantes  où  une 
fête  se  prépare.  Dans  quelques  jours,  ces  campagnes  seront 
libres  ;  dans  quelques  jours,  il  vous  sera  facile  de  quitter 
tout  à  fait  la  France;  je  vous  demande  à  tous  votre  parole 
d'être  partis  dans  huit  jours. 

Dans  la  position  désespérée  où  se  trouvaient  tous  les  per- 
sonnages présents,  cette  proposition  était  de  la  part  de  Ju- 
lien un  grand  acte  de  clémence  et  même  de  générosité.  Ils 
firent  tous  la  promesse  qui  leur  avait  été  demandée. 

—  Et  maintenant,  dit  Juhen,  je  ne  vous  demande  pour 
toute  reconnaissance  que  le  droit  d'entretenir  en  particulier 
mademoiselle  de  Paradèze. 

Saturnin,  madame  de  Perbruck  et  Marguerite  se  préparent 
à  sortir;  Julien  tira  d'un  portefeuille  de  petites  cartes  impri- 
mées, qu'il  remit  à  chacun  d'eux  en  leur  disant  : 

—  Si,  pendant  que  vous  allez  être  hors  de  cette  maison, 
vous  êtes  rencontrés  par  des  soldats  et  conduits  devant  le 
représentant  du  peuple,  il  vous  suffira  de  montrer  ces  car- 
tes; elles  seront  pour  tout  le  monde  une  preuve  que  vous 
avez  été  interrogés  par  moi,  et  que  je  n'ai  rien  trouvé  de 
suspect  chez  vous  ni  dans  vos  réponses. 

Saturnin,  la  marquise  et  Marguerite  sortirent;  Julien  et 
Louise  restèrent  seuls. 


DE    SATURNIN    FICHET.  237 

—  Je  VOUS  remercie  de  votre  humanité,  dit  Louise  à  Ju- 
lien, je  vous  remercie  de  ce  que  vous  venez  de  faire  pour 
mes  amis. 

—  Pour  eux?  répliqua  Julien,  détrompez-vous,  c'est  pour 
vous  seule  que  je  l'ai  fait,  Louise;  si  vous  n'aviez  pas  été 
dans  cette  cabane,  la  marquise  de  Perbruck,  ce  jeune  hom- 
me, la  femme  qui  l'accompagne  déguisée  sous  des  habits  de 
paysan,  eussent  été  arrêtés  par  mes  ordres,  et  alors  même 
que  je  n'eusse  pas  appris  tout  ce  que  je  sais  maintenant, 
vous  ne  pouvez  douter  du  sort  qui  les  attendait.  Mais  vous 
les  appelez  vos  amis,  ils  vous  ont  recueillie,  et  je  les  sauve- 
rai. Celte  fois  pourtant,  je  mettrai  une  condition  à  leur  salut 
et  au  vôtre. 

—  Si  c'est  celle  que  vous  m'avez  proposée  déjà  une  fois, 
répondit  mademoiselle  de  Paradèze  avec  embarras ,  je  re- 
fuse. Vous  n'avez  qu'à  les  rappeler,  et  j'ai  assez  de  foi  dans 
leur  courage  pour  être  convaincue  qu'ils  ne  me  demanderont 
pas  ce  sacrifice  pour  assurer  mon  existence  et  la  leur. 

—  Je  vous  suis  donc  bien  odieux?  dit  Julien  avec  un  mou- 
vement de  colère,  contenu  cependant  sous  les  formes  calmes 
et  polies  qu'il  affectait  vis-à-vis  de  mademoiselle  de  Paradèze. 

—  Vous,  monsieur?  dit  Louise,  non...  non...  et  je  n'ai  pas 
le  droit  de  vous  haïr;  la  prisonnière  que  vous  avez  rendue 
deux  fois  à  la  liberté  et  dont  vous  voulez  encore  sauver  la 
vie  ne  peut  avoir  pour  vous  que  de  la  reconnaissance,  mais 
mademoiselle  de  Paradèze  ne  peut  pas  accepter  l'amour  d'un 
homme  qui  se  fait  gloire  de  la  cruauté  avec  laquelle  il  pour- 
suit le  parti  auquel  elle  appartient  :  si  vous  aviez  une  sa^ur, 
monsieur,  qu'elle  fût  entre  les  mains  des  royalistes  et  que, 
pour  sauver  ses  jours  et  ceux  de  quelques  amis,  elle  consen- 
tit à  devenir  la  maîtresse  ou  même  la  femme  de  l'un  de  vos 
ennemis  les  plus  acharnés,  vous  la  maudiriez  et  vous  la  mé- 
priseriez!.,. Vous  feriez  plus,  vous  la  condamneriez. 

—  Je  la  tuerais,  repartit  Julien  d'un  ton  sombre. 

—  Eh  bien!  moi,  reprit  Louise,  je  n'ai  ni  père  ni  frère 
pour  me  punir  de  ma  lâcheté,  mars  à  défaut  de  l'un  et  de 
l'autre,  cette  main,  qui  a  été  impuissante  pour  délivrer  la 
Bretagne  d'un  monstre,  ne  le  serait  pas,  je  vous  le  jure, 
pour  me  délivrer,  moi,  de  la  honte  d'un  pareil  crime. 

JuUen  garda  le  silence  et  se  promena  pendant  quelque 

14. 


238  LES    AVENTURES 

temps  d'un  air  profondément  agité  ;  Louise  le  suivait  des 
yeux  avec  une  anxiété  curieuse,  car  malgré  la  fierté  de  sa 
réponse  Louise  était  assurée  que  Julien  la  sauverait.  Elle 
épiait  seulement  le  moyen  par  lequel  il  sortirait  de  la  posi- 
tion critique  où  il  s'était  placé. 

Julien  s'arrêta  et  jeta  autour  de  lui  un  regard  soupçon- 
neux, puis  il  reprit  à  voix  basse  : 

—  Ne  trouveriez -vous  aucune  excuse  dans  votre  cœur 
pour  celui  qui  accomplirait  ce  que  vous  avez  vainement 
tenté? 

—  Quoi  !  s'écria  Louise  en  se  penchant  vers  Julien,  vous 
assassineriez  Carrier? 

—  L'assassiner,  repartit  froidement  le  jeune  homme,  non, 
le  poignard  est  l'arme  des  vaincus  et  des  proscrits,  et  un 
homme  comme  Carrier  ne  mérite  pas  que  sa  mort  coûte 
l'honneur  ni  la  tête  de  personne.  Mais  si  je  renverse  Carrier, 
si  je  le  chasse  de  Nantes,  si  je  lui  fais  expier  sur  l'échafaud 
les  crimes  dont  il  souille  la  sainte  cause  de  la  république,  et 
si  je  reviens  ensuite  à  vous  en  vous  disant  :  Voilà  ce  que  je 
j'ai  fait  pour  vous,  Louise,  pour  vous  seule,  entendez- vous! 
que  me  répondrez -vous  ? 

Louise,  à  son  tour,  garda  le  silence,  pendant  que  Julien 
épiait  dans  l'expression  agitée  de  sa  physionomie  la  résolu- 
tion qu'elle  allait  prendre. 

Tout  à  coup  elle  lui  tendit  la  main  et  lui  dit  d'une  voix 
câline  et  fière  : 

—  Faites  cela,  Julien,  et  vous  serez  content  de  moi. 

—  Eh  bien  !  donc,  lui  dit-il,  je  me  fie  à  votre  promesse. 
Partez,  quittez  la  France,  je  ne  veux  rien  devoir  qu'à  votre 
hbre  volonté,  et  si,  lorsque  j'aurai  accompli  le  grand  acte 
qui  doit  délivrer  la  Bretagne,  vous  ne  revenez  pas  pour  te- 
nir la  parole  que  j'accepte,  j'aurai  été  trompé,  voilà  tout; 
mais  alors  ne  vous  étonnez  pas,  Louise,  si  l'homme  à  qui 
vous  aurez  menti  devient  peut-être  plus  cruel  que  celui  dont 
vous  lui  demandez  aujourd'hui  la  tête. 

—  Sa  tête  !  dit  Louise,  effrayée  de  l'expression  farouche  de 
Julien,  je  n'ai  point  dit... 

—  Sa  tête  ou  la  mienne,  répondit  violemment  le  jeune 
homme  :  à  l'époque  oii  nous  vivons,  on  ne  tombe  que  sur 
l'échafaud. 


DE    SATURNIN    FICHET.  2S9 

ils  en  étaient  là,  lorsqu'un  gfand  bmit  vifit  les  interrom- 
pre tout  à  coup. 

Mais  avant  de  continuer  notre  récit,  il  faut  que  nous  appre- 
nions à  nos  lecteurs  la  cause  de  ce  tumulte. 

Nous  avons  laissé  madame  de  Perbruck,  Saturnin  et  Mar- 
guerite sortant  de  la  cabane.  A  quelques  pas  de  la  porte  ils 
avaient  rencontré  quelques  soldats  républicains,  auxquels  ils 
avaient  montré  les  cartes  qui  leur  avaient  été  remises  par 
Julien.  C'était  une  sauvegarde  complète;  ils  se  croyaient 
donc  sauvés,  lorsque  lorsque  tout  à  coup  ils  virent  passer  un 
homme  à  cheval,  portant  une  ceinture  rouge  et  un  plumet 
rouge  :  c'était  un  des  soldats  de  l'horrible  compagnie  de 
Marat,  créée  la  veille  par  Carrier.  Il  demanda  où  se  trou- 
vaient les  représentants  du  peuple  et  apprit  de  quelques 
paysans  qu'ils  avaient  établi  leur  siège  dans  l'ancien  pres- 
bitère.  Il  s'y  rendit  en  toute  hâte;  les  paysans  le  suivirent 
en  tremblant,  de  façon  que  la  maison  du  presbytère  fut  bien- 
tôt entourée  d'une  foule  nombreuse  à  laquelle  s'étaient  mê- 
lés Saturnin  avec  Marguerite  et  madame  de  Perbruck. 

Peu  de  temps  après  on  entendit  dans  l'intérieur  de  la  mai- 
son les  vociférations  les  plus  violentes,  et  bientôt  quelques 
soldats  demeurés  près  du  représentant  Bourbotte,  sortirent 
en  toute  hâte  pour  aller  porter  des  ordres  à  ceux  qui  s'étaient 
dispersés  dans  les  environs.  Chacun  se  demandait  avec  éton- 
nement  quelle  pouvait  être  la  cause  de  ce  mouvement  extra- 
ordinaire, lorsqu'on  entendit  battre  la  générale,  et  presque 
au  même  instant  le  maire  parut  accompagné  du  représen- 
tant du  peuple  Bourbotte  et  de  l'homme  à  la  ceinture  et  au 
plumet  rouge.  Il  lut  un  arrêté  par  lequel  il  était  ordonné  à 
tous  les  habitants  de  la  commune  de  se  trouver  dans  une 
heure  sur  la  place  publique  du  village.  Cet  arrêté  portait  en 
outre  que  tout  habitant  surpris,  soit  dans  sa  demeure,  soit 
dans  les  champs,  après  le  délai  expiré  pour  la  réunion,  sé- 
rail considéré  comme  rebelle  et  traité  comme  tel,  c'est-à- 
dire  fusillé.  Immédiatement  la  plupart  des  paysans  se  dis- 
persèrent pour  aller  chercher,  l'un  sa  femme,  l'autre  ses 
enfants,  tous  leur  famille  H  leurs  amis. 

Saturnin,  épouvanté  de  cette  mesure  extraordinaire,  resta 
des  derniers  pour  savoir  quel  pouvait  en  être  le  motif,  et 
ayatit  entendu  Bourbotte  i{\xi  disait  au  maire  : 


240  LES    AVENTURES 

—  OÙ  est  donc  Julien  ?  lui  serait-il  arrivé  quelque  mal- 
heur? 

Saturnin  s'avança  et  répondit  : 

—  Je  viens  de  le  voir  entrer  dans  une  maison  dont  il  in- 
terroge les  habitants. 

—  Puisque  tu  sais  où  il  est,  lui  dit  Bourbotte,  va  donc  le 
chercher  et  dis-lui  qu'il  s'agit  de  bien  autre  chose  que  de 
découvrir  les  fuyards  de  la  bataille  de  Savenay;  dis-lui  que 
Carrier  vient  de  me  faire  avertir  qu'un  monstre  qui  a  osé 
menacer  la  vie  d'un  représentant  du  peuple  s'est  échappé  et 
doit  être  dans  cette  commune. 

C'est  ainsi  que  ces  hommes  parlaient  des  malheureuses 
victimes  que  le  désespoir  poussait  à  lever  le  poignard  contre 
ceux  qui  les  envoyaient  par  milliers  à  la  mort. 

Saturnin,  épouvanté  du  danger  qui  menaçait  Louise,  se 
hâta  de  courir  vers  la  cabane  où  il  l'avait  laissée  avec  Julien. 
Mais  il  y  avait  été  devancé  par  Marguerite,  qui  s'était  éloi- 
gnée aux  premières  paroles  du  maire. 

Elle  expliquait  à  Julien  ce  qui  venait  de  se  passer. 

—  Ohl  s'écria  celui-ci,  comment  la  sauver  à  présent? 

—  Citoyen,  lui  dit  Marguerite  avec  enthousiasme,  j'étais 
présente  à  l'arrestation  d'Angéhque  Desilles  lorsqu'elle  se 
laissa  arrêter  pour  sauver  sa  sœur  Ironise.  De  pareils  exem- 
ples ne  sont  pas  inutiles  pour  ceux  qui  savent  les  comprendre. 

—  Mais,  reprit  mademoiselle  de  Paradèze,  Angélique  a 
payé  ce  dévoùment  de  sa  tête.  Je  ne  veux  pas. 

— -  Oh!  s'écria  Marguerite  avec  colère  et  désespoir,  per- 
sonne ne  voudra  donc  de  ma  vie  en  ce  monde  !...  Ne  com- 
prenez-vous donc  pas  que  là  où  vous  périrez,  je  serai  sauvée, 
moi.  Je  suis  trop  malheureuse  pour  mourir. 

—  D'ailleurs,  dit  Julien,  l'important  c'est  de  vous  sous- 
traire d'abord  à  cette  arrestation,  Louise.  Cette  jeune  fille 
sera  protégée  par  son  innocence  même. 

—  Qu'importe  ?  dit  Marguerite. 

Elle  ramessa  les  habits  dont  on  avait  dépouillé  mademoi- 
selle de  Paradèze  et  disparut  en  disant  à  Julien  : 

—  Laissez-moi  dire,  et  vous  prononcerez  ensuite. 
Julien  hésitait  encore  à  s'éloigner,  lorsqu'il  vit  arriver 

Bourbotte  et  le  soldat  de  la  compagnie  de  Marat.  Il  se  hâta 
d'aller  à  leur  rencontre  et  les  interrogea.  Voici  ce  qu'il  apprit. 


i 


DE    SATURNIN    FICHET.  241 

Le  lendemain  de  la  première  noyade,  Carrier  qui  se  repen- 
tait de  n'avoir  pas  présidé  lui-même  à  Tengloutissement  de 
la  femme  par  qui  il  s'était  vu  menacer,  Carrier  disons-nous, 
savait  que  la  malheureuse  avait  été  laissée  au  fond  d'une 
barque  qui  avait  disparu.  Aussitôt  il  avait  envoyé  sur  les 
deux  rives  de  la  Loire.  Deux  heures  après,  il  apprenait 
qu'on  avait  vu  fuir  au  cours  de  l'eau  une  femme  vêtue  de 
blanc.  A  cette  nouvelle,  Carrier  était  entré  dans  un  accès  de 
fureur  qui  ressemblait  à  des  attaques  d'épilepsie.  L'écume 
lui  venait  à  la  bouche,  il  se  tordait  de  rage  avec  d'horribles 
malédictions.  Dans  ces  moments,  il  regrettait  de  ne  pas  être 
un  géant  doué  d'une  force  surhumaine  pour  pouvoir  se  pré- 
cipiter, armé  d'une  hache,  au  milieu  d'une  foule  pour  s'y 
gorger  de  sang  et  de  carnage. 

Ce  fut  alors  qu'il  donna  ses  ordres  à  ses  exécrables  agents  : 
c'était  une  fortune  pour  celui  qui  lui  ramènerait  le  coupa- 
ble... c'était  la  mort  pour  ceux  dont  les  recherches  seraient 
inutiles. 

Celui  qui  le  premier  avait  découvert  l'apparition  de  cette 
barque  abandonnée  était  remonté  à  cheval  et  avait  couru  à 
toute  bride  sur  la  rive  gauche  de  la  Loire.  Partout  on  avait 
confirmé  l'apparition  de  cette  barque.  Enfin,  à  une  maison 
située  en  face  de  Douches,  on  lui  dit  qu'une  barque  partie 
de  ce  village  était  venue  au  secours  de  l'embarcation  aban- 
donnée. H  avait  fallu  que  cet  homme  remontât  à  plus  d'une 
demi-lieue  pour  pouvoir  trouver  un  bateau  capable  de  faire 
passer  la  rivière  à  lui  et  à  son  cheval,  mais  enfin  il  était 
arrivé  à  Douches,  bien  certain  que  la  fugitive  devait  être 
dans  le  village,  ou  que  du  moins  ceux  qui  l'avaient  recueiUie 
s'y  trouvaient  et  pouvaient  dire  ce  qu'elle  était  devenue. 

Voilà  ce  que  Julien  apprit  pendant  que  Marguerite  revê- 
lait les  babils  ensanglantés  de  mademoiselle  de  Paradèze,  et 
que  celle-ci  prenait  les  habits  d'homme  de  Marguerite. 

Bientôt  les  paysans  arrivèrent  successivement  sur  la  place 
publique.  Le  représentant  du  peuple  Bourbotte,  Julien,  le 
soldat  de  la  compagnie  de  Marat,  le  maire  et  quelques  autres 
personnes,  étaient  placés  sur  une  espèce  d'estrade  en  pierre 
où  se  trouvaient  les  mesures  métriques  décrétées  par  la  con- 
vention nationale,  et  que  les  administrateurs  de  certains  dis- 
tricts avaient  fait  placer  d'autorité  sur  la  place  de  quelques 


U2  LES    AVENTURÉS 

villages.  De  là  ils  pouvaient  dominer  la  foule  qui  se  rassem- 
blait peu  à  peu  autour  de  cette  estrade.  Julien  pouvait  à 
peine  dissimuler  son  inquiétude;  il  espérait  ne  pas  voir  pa- 
raître les  personnes  auxquelles  il  avait  promis  sa  protection, 
et  déjà  ses  regards,  perdus  au  loin,  les  avaient  vainement 
cherchées,  lorsqu'on  les  rariienant  sur  ceux  qui  entouraient 
cette  espèce  de  tribune,  il  ne  put  s'empêcher  de  tressaillir  eu 
reconnaissant  parmi  les  plus  voisins  madame  de  Perbruck, 
placée  entre  Saturnin  et  Louise  habillée  en  paysan. 

Quand  l'heure  du  délai  fixée  par  les  représentants  du  peu- 
ple fut  expirée,  celui-ci  éleva  la  voix  et  annonça  à  tous  les 
habitants  que  la  république  avait  été  instruite  (ceci  était  dii 
style  de  l'époque)  qu'une  barque  flottant  sur  la  Loire  et  por- 
tant une  femme  vêtue  de  blanc,  avait  été  abordée  par  une 
autre  barque,  partie  de  Douches,  et  ramenée  dans  ce  village 
ainsi  que  la  personne  qu'elle  portait. 

—  Citoyens  de  Douches,  ajouta  le  représentant,  vous  êtes 
invités  à  dénoncer  celui  qui  a  commis  cette  action,  si  vouS 
ne  voulez  voir  tomber  sur  vous  la  colère  et  les  rigueurs  de 
la  loi.  Cinq  cents  francs  son  promis  à  celui  qui  dénoncera 
ceux  qui  ont  recelé  cette  femme. 

t)e  longs  murmures  circulaient  dans  la  foule  et  il  n'était 
pas  douteux  que  Saturnin  ne  fût  désigné  par  un  grand  nom- 
bre d'habitants  comme  l'auteur  de  ce  prétendu  crime,  et 
cela,  plus  encore  peut-être  par  la  crainte  du  châtiment  que 
pour  obtenir  la  récompense  promise,  lorsque  celui-ci  pré- 
vint toutes  les  voix  prêtes  à  l'accuser  en  s'avançant  au  pied 
de  la  tribune  et  en  disant  hardiment  : 

—  Citoyen  représentant,  il  n'y  a  pas  besoin  de  menace  ni 
de  récompense  pour  connaître  celui  qui  a  recueilli,  ce  matin 
même,  une  barque  abandonnée,  c'est  moi. 

—  Quoi!  s'écria  Bourbotte,  c'est  toi  qui  as  osé... 

—  Comment,  dit  Saturnin,  je  vois  au  milieu  de  la  rivière 
une  barque  à  la  dérive  avec  quelqu'un  qui  semblait  appeler 
au  secours,  je  me  jette  dans  un  bateau,  je  rattrape  la  barque, 
je  la  ramène,  vous  en  auriez  fait  autant  à  ma  place. 

Bourbotte,  qui,  comme  Carrier,  voyait  un  crime  dans  tout 
ce  qui  ressemblait  à  un  acte  de  générosité,  fut  sur  le  point 
d'injurier  Saturnin;  mais  Julien  l'arrêta  en  lui  disant  tout 
bas  : 


DE    SATURNIN    FICHET.  243 

—  Cet  homme  ne  se  doute  pas  de  l'importance  de  la  cap- 
ture qu'il  a  faite,  et  il  serait  peut-être  imprudent  de  l'en 
avertir. 

Alors  il  interrogea  lui-même  Saturnin  et  lui  dit  : 

—  Et  cette  femme-là,  qu'en  as-tu  fait  ? 

—  Elle  était  blessée,  malade,  reprit  Saturnin,  elle  est 
restée  à  la  maison  :  Pardieu,  dit-il  en  regardant  Julien,  c'est 
celle  que  vous  avez  interrogée  vous-même,  citoyen. 

—  Malheur  à  toi  si  elle  s'est  échappée  !  s'écria  Bourbotte  ; 
courez  à  la  maison  de  cet  homme  et  fouillez-la  de  tous  côtés 
avec  soin.  En  attendant,  emparez-vous  de  cet  homme. 

Saturnin  fut  placé  entre  deux  soldats  pendant  que  d'au- 
tres couraient  vers  sa  demeure. 

Bientôt  après  on  vit  apparaître  Marguerite  portant  sur  sa 
tête  la  couronne  de  fleurs  qui  avait  orné  le  front  de  Louise. 

Elle  avait  revêtu  aussi  sa  robe  souillée  de  boue  et  tachée 
de  sang,  et  elle  s'avançait  entre  quatre  soldats,  la  tête  basse, 
mais  d'un  pas  résolu.  ^ 

Julien  était  dans  un  horrible  état  d'inquiétude;  de  temps 
en  temps  il  regardait  madame  de  Perbruck,  qui  voulait  vai- 
nement entraîner  Louise.  Julien  ne  pouvait  prévoir  quelle 
serait  l'issue  de  cette  scène. 

Dès  que  Marguerite  fut  arrivée  au  pied  de  la  tribune,  Bour- 
botte lui  adressant  brutalement  la  parole,  lui  demanda  qui 
elle  était. 

—  D'après  ce  que  m'ont  dit  les  soldats,  je  suis  celle  que 
tu  cherches. 

Quoique  Marguerite  fût  connue  dans  le  village,  personne 
n'avait  soupçonné  que  ce  pût  être  Une  femtne,  et  personne 
ne  la  soupçonna  sous  les  nouveaux  vêtements  qu'elle  venait 
de  prendre. 

—  Mais  sais- tu,  repartit  Bourbotte  avec  fureur,  quelle  est 
celle  que  je  viens  chercher  ? 

—  C'est  celle,  dit  Marguerite  en  élevant  la  voix,  qui  a 
assisté  hier  à  l'infâme  orgie  de  Carrier,  qui  l'a  voulu  tuer,  et 
qui,  <(»n(]:iinnée  par  lui  à  mourir,  a  échappé  par  miracle  au 
sui)j)lic(j  (jue  ce  monstre  a  fait  subir  à  plus  de  douze  cents 
prisonniers,  en  les  faisant  noyer  dans  la  Loire,  sans  qu'un 
seul  d'eux  eût  été  jugé. 


244  LES    AVENTURES 

Un  frissonnement  d'horreur  parcourut  la  foule  des  paysans, 
et  Bourbotte  repartit  : 

—  Tu  mens,  misérable  ! 

—  Tais-toi,  lui  dit  tout  bas  Julien  ;  elle  dit  vrai. 
Bourbotte  le  regarda  avec  stupéfaction. 

—  Déjà  plus  de  cinquante  cadavres  ont  été  recueillis  sur 
les  rives  de  la  Loire,  reprit  Julien  ;  fais  arrêter  cette  mal- 
heureuse, qu'elle  ne  prolonge  pas  une  scène  qui  pourrait 
peut-être  exaspérer  les  esprits. 

Et  sans  attendre  le  consentement  de  Bourbotte,  il  s'écria  : 

—  Faites  entrer  cette  femme  dans  cette  maison,  et  qu'on 
repousse  toute  cette  populace. 

Et  lui-même  s'élançant  au  bas  de  la  tribune,  il  gourmanda 
les  soldats  qui  retenaient  Saturnin  ;  il  leur  dit  : 

—  Allons,  laissez  cet  homme,  qui  n'est  pour  rien  dans 
toute  cette  affaire,  et  chassez  tout  ce  monde. 

Et  aussitôt  marchant  vivement  vers  madame  de  Perbruck 
et  Louise  qui  voulaient  élever  la  voix,  il  leur  dit  avec  une 
brutalité  affectée  : 

—  Allons,  la  vieille,  et  vous,  mon  garçon,  allez  vous- 
en;  vous  n'avez  pas  besoin  d'écouter  aux  portes  ce  qui  va 
se  dire. 

Puis  il  ajouta  tout  bas  en  s'adressant  à  mademoiselle  de 
Paradèze  : 

—  Par  grâce,  Louise,  fuyez  et  partez;  je  la  sauverai,  je 
vous  jure  1 

—  C'est  ce  que  je  saurai,  dit  Louise.  Où  la  conduisez- 
vous? 

—  A  Nantes. 

—  A  Nantes,  reprit  mademoiselle  de  Paradèze;  j'y  serai 
demain. 

—  Vous  !  s'écria  Julien. 

—  Moi,  répliqua  Louise.  Je  veux  être  prèle  à  prendre  sa 
place  sur  l'échafaud,  si  elle  doit  y  monter. 


DE    SATURNIN    FICHET.  245 


XI 


Le  lendemain,  Carrier,  dont  la  vie  était  une  suite  de  fu- 
reurs qui,  chaque  jour  plus  insensées,  semblaient  ne  devoir 
se  satisfaire  que  par  la  destruction  entière  de  ce  qui  l'en- 
tourait, Carrier,  disons-nous,  était  avec  Angélique  et  ses 
deux  aides-bourreaux,  Fouquet  et  Lamberty.  Au  silence 
tremblant  qu'ils  gardaient,  on  pouvait  juger  du  degré  de  rage 
où  leur  maître  était  arrivé.  Il  s'était  assis  la  tête  entre  les 
mains,  les  coudes  appuyés  sur  une  table.  Ses  doigts  crispés 
frémissaient,  et  il  semblait  vouloir  s'arracher  les  cheveux; 
ses  pieds  battaient  la  terre  avec  fureur,  des  cris  rauques  et 
sourds  s'échappaient  de  sa  poitrine.  C'est  quelquefois  ainsi 
que  se  montrent  les  colères  exaltées  et  obstinées  des  enfants 
mutins,  quand  nulle  raison  ne  peut  se  faire  entendre  à  ces 
jeunes  tètes  insensées.  Mais  les  transports  de  l'enfance  exci- 
tent la  pitié  par  leur  impuissance.  La  colère  de  Carrier 
répandait  autour  de  lui  une  terreur  glacée  :  cet  homme  suait 
la  mort. 

Tout  à  coup  il  se  leva  et  s'écria  : 

—  Eh  bien!  oui,  je  le  ferai...  oui.  Ah!  ils  veulent  donner 
des  fêtes  patriotiques  à  ces  généraux  vainqueurs!..  Des  géné- 
raux!... qu'est-ce  que  cela  ?  des  manœuvres,  des  ânes  qu'on 
devrait  envoyer  à  la  guillotine  quand  ils  ont  fini  leur  beso- 
gne. Et  les  représentants  du  peuple  sont  invités  à  assister  à 
cette  fête  !  C'est  pour  les  humilier,  c'est  pour  mettre  la  sou- 
veraineté nationale  au-dessous  de  la  puissance  du  sabre. 
C'est  une  trahison,  une  infâme  trahison  !  La  commune  m'en 
répondra  sur  la  tête  de  tous  ses  membres.  D'ailleurs,  ils  ont 
combattu  sans  ordres.  Westermann,  Kléber,  Marceau,  n'ont 
attendu  ni  Bourbotte,  ni  Prieur.  Ils  ont  méprisé  les  repré- 
sentants du  peuple;  ce  sont  des  traîtres.  Je  les  dénoncerai  à 


246  LES    AVENTURE? 

la  Convention...  je  lesterai  arrêter...  on  les  fusillera.  Oui,  je 
le  veux  ! 

—  Carrier,  dit  Angélique  en  s'armant  de  courage ,  il 
faut  que  tu  ailles  à  cette  fête  ,  ton  collègue  Francastel 
y  va. 

—  Francastel  est  un  lâche,  et  Bourbotte  aussi  ;  ils  baisent 
les  bottes  de  ces  épauletiers...  Je  n'irai  pas...  Je  veux  que 
mon  absence  les  épouvante...  D'ailleurs,  ajouta-t-il  avec  un 
regard  sanglant,  il  y  a  des  assassins  partout. 

—  Prends  garde.  Carrier,  on  dira  que  tu  as  peur. 
Carrier  se  tourna  vers  Angélique. 

-—  Qu'as-tu  dit?  fît- il  en  marchant  sur  elle  le  poing  levé, 
tu  as  dit  que  j'avais  peur? 

—  Non,  dit  Angélique  tremblante,  je  disais  que  des  bri- 
gands... 

—  Tu  as  dît  que  j'avais  peur!  s'écria  Carrier  en  s'élançant 
vers  elle,  tandis  que  la  malheureuse  mettait  la  table  entre 
elle  et  cette  bête  fauve. 

—  Ah  !  tu  te  sauves  ?  fît  Carrier  en  prenant  un  pistolet. 
Peut-être  allait-il  punir  sa  détestable  concubine  de  lui 

avoir  dit  un  mot  de  vérité,  lorsqu'un  coup  violent  frappé  à 
la  porte  de  l'hôtel  l'arrêta  tout  à  coup. 

—  Qu'est-ce  que  c'est  que  ça?  dit-il  avec  effroi.  Que  me 
veut-on  ?  qu'y  a-t-il  ?  Je  ne  veux  voir  personne,  personne, 
entendez-vous!...  On  frappe  encore?...  Va  donc,  Lamberty; 
va,  Fouquet...  Voyez  ce  que  c'est.  Je  n'y  suis  pas,  qu'on 
n'entre  pas.  Ah  !  reprit-il  tout  à  coup  en  voyant  Angélique 
qui  s'apprêtait  à  sortir,  reste,  Angéhque,  ne  me  laisse  pas 
seul.  Reste,  je  t'en  prie...  reste... 

Il  tomba  haletant,  épuisé,  sur  un  fauteuil,  le  corps  agité 
d'un  horrible  tremblement. 

Telle  était  l'existence  de  ce  misérable  qui  faisait  payer  à 
ses  victimes  la  terreur  que  lui  inspiraient  ses  propres 
crimes  ;  d'autant  plus  ardent  à  frapper  que  ses  craintes 
s'accroissaient  avec  le  nombre  de  ceux  qu'il  envoyait  à 
la  mort ,  il  espérait  éteindre  les  vengeances  par  la  terreur, 
ne  calculant  pas*  que  chaque  coup  qu'il  frappait  enfantait 
une  haine  de  plus.  Il  était  là  la  lèvre  pendante  ,  l'œil 
fixe...  lorsque  Lamberty  rentra  tout  à  coup  en  disant  d'un 
ton  joyeux  : 


DE    SATURNIN   FICHET.  24f 

—  On  vient  d'arrêter  la  misérable  qui  a  voulu  vous  assas- 
siner. 

—  Qui  parle  d'assassiner?  dit  Carrier,  pendant  qu'on  in- 
troduisait Marguerite  accompagnée  de  Julien. 

—  La  voilà  !  la  voilà  !  dit  Lamberty,  en  arrachant  à  Mar- 
guerite le  voile  qui  cachait  son  visage. 

—  Quelle  est  cette  femme  ?  dit  Angélique  en  regardant 
Marguerite. 

—  Celle  qui  a  voulu  attenter  à  tes  jours,  dit  le  soldat  de  là 
compagnie  de  Marat,  qui  avait  amené  l'arrestation. 

—  Mais  ce  n'est  pas  elle,  reprit  Lamberty  en  l'examinant 
à  son  tour. 

Cependant  Carrier  restait  immobile ,  et  cherchait  à  se 
remettre  de  la  terreur  qu'il  avait  éprouvée.  Lorsqu'il  fut 
bien  assuré  qu'il  n'avait  rien  à  craindre  de  ceux  qui'  l'en- 
touraient, il  sembla  tout  à  coup  reprendre  ses  fureurs.  Il 
promena  un  regard  ardent  sur  ceux  qui  avaient  amené 
Marguerite,  et  s'écria  : 

—  Quel  est  le  scélérat  qui  m'a  amené  cette  malheu- 
reuse ?  quel  est  le  traître  qui  a  laissé  échapper  la  vraie 
coupable  ? 

Le  soldat  de  la  compagnie  de  Marat,  tremblant  de  voir 
tomber  sur  lui  la  colère  du  féroce  proconsul,  recula  en  di- 
sant : 

—  C'est  le  citcyen  ici  présent  qui  a  procédé  à  l'arrestation 
de  cette  femme. 

—  Qui  es-tu  ?  fit  Carrier  d'un  ton  de  menace  et  en  s'adres- 
sant  à  Julien. 

Celui-ci  resta  calme  et  froid  comme  toujours,  et  lui  ré- 
pondit : 

—  J'étais  avec  le  ciloyon  Bourbotte,  lequel  a  ordonné 
l'arrestation  de  celle  fille,  et  c'est  lui  qui  m'a  chargé  de  te  la 
livrer. 

—  Le  citoyen  Bourbotte  est  un  imbécile  !  s'écria  Carrier 
toujours  furieux,  et  toi  tu  es  un  traître.  Vous  avez  voulu 
laisser  s'échapper  l'infâme  qui  a  osé  lever  le  couteau 
sur  un  représentant  du  peuple  :  je  dénoncerai  Bourbotte 
à  la  Convention  nationale,  el  quant  à  loi,  tu  vas  aller  en 
prison  avec  celle  misérable.  Vous  me  paierez  de  votre  (cle, 
toi  ton  crime  pour  avoir  laissé  échapper  celle  que  tu  devais 


248  LES    AVENTURES 

arrêter,  et  elle  sa  maladresse  pour  s'être  laisse  arrêter  à  sa 
place, 

—  Fais  attention,  citoyen  Carrier,  que  ce  n'est  pas  un 
crime  prévu  par  la  loi  que  de  se  tromper  sur  un  coupable, 
ni  d'être  arrêté  à  la  place  d'un  autre,  dit  dédaigneusement 
Julien. 

Carrier  parut  consulter  du  regard  tous  ceux  qui  étaient 
près  de  lui.  Il  se  demandait  quel  était  l'homme  qui  osait  ré- 
pondre lorsqu'il  avait  prononcé  un  arrêt. 

—  Qu'on  l'envoie  sur  l'heure  au  tribunal  révolutionnaire  ! 
s'écria-t-il,  et  que  cette  fille  Fy  accompagne. 

—  Je  suis  prêt  à  m'y  rendre ,  repartit  Julien  en  sou- 
riant. Je  ne  veux  que  des  juges,  et  celte  jeune  fille  va  me 
suivre. 

—  Qu'on  les  emmène,  qu'on  les  emmème  !  dit  Carrier,  et 
qu'ils  soient  exécutés  à  la  sortie  du  tribunal. 

Julien  et  Marguerite,  escortés  par  quelques  hommes  de  la 
compagnie  de  Marat,  lurent  immédiatement  éloignés,  et 
Carrier  demeura  seul  avec  Angélique  et  ses  confidents. 

-—  Eh  bien  !  lui  dit  celle-ci,  iras-tu  à  la  fête  ? 

—  Non,  répondit-il  brusquement.  Qu'on  aille  me  cher- 
cher Notron,  il  doit  y  avoir  d'autres  bateaux  de  prêts. 

Pendant  ce  temps  on  emmenait  Julien  et  Marguerite.  Ils 
eurent  à  traverser  un  grand  concours  de  monde  ;  car  toute 
la  population  nantaise  se  portait  du  côté  par  où  devait  en- 
trer farmée  républicaine,  amenant  avec  elle  plus  de  quatre 
mille  prisonniers.  Toutes  les  croisées  étaient  pavoisées  de 
drapeaux  tricolores.  Les  membres  des  divers  clubs  popu- 
laires marchaient  par  troupe,  portant  d'immenses  pancartes 
au  bout  de  longues  perches.  Toutes  avaient  des  inscriptions 
menaçantes.  Ce  n'était  plus,  comme  autrefois,  des  vœux 
pour  la  France  ou  pour  la  liberté,  ce  n'étaient  plus  ces 
mots  :  Vive  la  nation  !  ou  vive  la  république!  c'étaient  des 
vœux  comme  ceux-ci  : 

MORT   AUX  ARISTOCRATES  ! 

A  LA  GUILLOTINE,  LES    RLANCS  ! 

EXTERMINATION    AUX    ROYALISTES  ! 

Sur  l'une  d'elles  on  avait  peint  un  sans-culotte  tenant 
dans  ses  mains  la  tête  d'un  prêtre  et  celle  d'un  gentil- 


DE    SATURNIN    FICHET.  249 

homme,  et  les  faisant  s'embrasser.  Au-dessous  étaient  écrits 
ces  mots  : 

BAISER  DE  PAIX. 

Cependant  de  grands  cris  annoncèrent  bientôt  l'arrivée  du 
cortège;  les  soldats  qui  conduisaient  Julien  et  Marguerite, 
curieux  de  le  voir  passer,  avaient  fait  ranger  leurs  prison- 
niers sur  le  perron  d'une  maison.  Ils  attendaient  ainsi  l'ar- 
rivée des  troupes  républicaines.  En  avant  d'elles  défilèrent 
d'abord  les  clubistes  avec  leurs  enseignes,  puis  une  troupe 
de  femmes  portant  pour  étendard  une  vieille  culotte  ;  elles 
marchaient  en  ordre,  tricotant  et  chantant  le  Ca  ira.  Des 
cris  forcenés  partaient  de  tous  côtés.  Bientôt,  au  milieu  de 
ces  cris,  on  distingua  une  musique  mihtaire  qui  précédait 
le  premier  bataillon;  c'étaient  les  musiciens  de  tous  les 
régiments  qui  jouaient  la  Carmagnole,  et  à  la  tête  desquels 
caracolait  sur  un  grand  cheval  blanc  un  homme  qui  avait 
plutôt  l'air  d'un  saltimbanque  que  d'un  représentant  du 
peuple.  C'était  Prieur,  mélomane  forcené,  dont  la  seule 
occupation  était  de  diriger  la  musique  de  l'armée  républi- 
caine, prétendant  que  c'était  là  le  véritable  moyen  d'exciter 
le  courage  et  le  patriotisme. 

Après  ce  corps  de  musiciens  s'avançait  un  escadron  de 
hussards,  et  après  cet  escadron  de  hussards  une  première 
troupe  de  prisonniers.  C'étaient  des  femmes,  des  enfanls, 
des  vieillards,  presque  tous  épuisés  de  fatigue  et  de  faim,  se 
traînant  péniblement  entre  deux  lignes  de  grenadiers  du  ré- 
giment d'Aunis';  puis  un  autre  bataillon  de  ce  même  régi- 
ment; puis  encore  d'autres  prisonniers  ;  ainsi  de  suite  pen- 
dant un  long  espace  de  terrain. 

Les  Nantais  avaient  trop  longtemps  redouté  les  armées 
royalistes  pour  éprouver  le  moindre  sentiment  de  pitié  pour 
leurs  ennemis  vaincus.  Ils  se  souvenaient  du  siège  de 
Nantes,  ils  se  souvenaient  de  ce  jour  de  la  Saint-Pierre  où  La 
Rochejaquelein,  d'Elbée,  Honchamp,  avaient  pénétré  jusque 
dans  leurs  murs,  et  ils  accueillaient  avec  joie  la  preuve  de 
l'anéantissement  des  armées  vendéennes.  De  toutes  parts 
l'outrage,  les  menaces  pleuvaient  sur  les  infortunés  i)ri- 
sonniers,  si  bien  qu'au  milieu  de  toutes  ces  vociférations 
il  se  trouvait  à  peine  quelques  acclamations  pour  les  vain- 
queurs. 


250  LES    AVENTURES 

Cependant  lorsque  Marceau  et  Kléber  parurent  accompa- 
gnés par  Bourbotte  et  Francastel,  ils  furent  salués  par  un 
long  cri  de  Vive  la  république  ! 

Julien,  qui  se  trouvait  au  sommet  du  perron  sur  lequel  on 
les  avait  fait  s'arrêter,  salua  Bourbotte  et  l'appela  d'un  geste 
impératif.  Celui-ci  poussa  son  cheval  près  de  lui  : 

—  Pourquoi,  lui  dit-il,  n'es-tu  pas  venu  partager  le  triom- 
phe des  succès  des  patriotes? 

—  Pourquoi?  dit  Julien,  parce  qu'il  a  plu  au  citoyen  Car- 
rier de  me  faire  arrêter,  car  il  parait  que  nous  nous  sommes 
trompés  en  faisant  arrêter  nous-mêmes  cette  malheureuse 
fille. 

—  Ah!  fit  Bourbotte,  ce  n'est  pas  assez  de  ne  pas  être  venu 
au  cortège,  ce  n'est  pas  assez  de  nous  avoir  témoigné  son 
mépris  par  son  absence.  Carrier  veut  faire  arrêter  les  agents 
du  comité  du  salut  public  ;  suis-moi  et  nous  lui  apprendrons 
à  ne  pas  faire  le  despote. 

—  Non,  dit  Julien,  ces  hommes  sont  chargés  de  me  con- 
duire au  tribunal  révolutionnaire,  je  veux  y  paraître,  je  veux 
savoir  par  moi-même  comment  on  juge  dans  ce  pays-ci. 

—  Va  donc,  dit  Bourbotte  en  s'éloignant. 

—  Allons,  vous  autres,  dit';  Julien  aux  soldats  de  la  compa- 
gnie de  Marat,  vous  vous  êtes  assez  amusés  comme  cela, 
faites  votre  devoir,  ou  c'est  moi  qui  vous  ferai  passer  devant 
le  tribunal. 

Julien  et  Marguerite  reprirent  leur  route  et  arrivèrent 
bientôt  dans  l'hôtel  où  Carrier  avait  institué  son  terrible 
tribunal. 

Ce  jour-là,  par  extraordinaire,  l'enceinte  réservée  au  pu- 
bhc  n'avait  que  de  rares  spectateurs.  Trois  hommes  seule- 
ment étaient  assis  sur  le  siège  des  juges.  Un  misérable  à 
figure  hideuse  remplissait  le  rôle  d'accusateur  public.  Comme 
à  l'ordinaire,  le  banc  de  la  défense  était  vide.  Au  miheu  de 
ce  qu'on  aurait  pu  appeler  le  prétoire  de  ce  tribunal  de 
mort,  se  trouvait  le  directeur  de  la  prison  avec  la  troupe  des 
accusés  promis  ce  jour-là  aux  bourreaux.  L'accusateur  pu- 
blic faisait  l'appel  des  noms,  et  Julien  remarqua  que  le  plus 
souvent  le  directeur  répondait,  en  l'absence  de  l'appelé  : 

—  Transféré  à  Paimbœuf  par  ordre  du  citoyen  Carrier, 


DE    SATURNIN    FICHET.  251 

C'étaient  ceux  qui  avaient  été  jetés  sur  le  navire  de  Nolron 
et  qui  avaient  péri  la  veille. 

Quant  à  ceux  qui  étaient  présents ,  le  geôlier  les  dési- 
gnait ;  on  les  faisait  approcher  du  tribunal,  on  leur  deman- 
dait leur  nom,  et  le  président  leur  disait  immédiatement 
après  : 

—  Où  as-tu  été  arrêté  ? 

Malheur  à  ceux  qui  étaient  désignés  sur  le  registre  de 
la  geôle  comme  ayant  été  faits  prisonniers  dans  les  cam^ 
pagnes,  soit  comme  combattant,  soit  comme  ayant  donné 
asile  à  des  royalistes^!  On  n'écoutait  ni  leurs  dénégations  ni 
Leurs  plaintes. 

—  Condamné  à  mort,  disait  le  président  d'une  voix  mono- 
tone. 

On  les  poussait  dans  une  salle  attenant  au  tribunal;  puis, 
quand  la  salle  était  à  peu  près  pleine,  on  les  remettait  à  la 
garde  révolutionnaire,  composée  des  plus  féroces  sans-cu- 
lottes de  la  ville,  et  ceux-ci  les  distribuaient  aux  exécuteurs, 
soit  pour  la  guillotine,  soit  pour  la  fusillade.  La  séance  avan- 
çait, et  les  juges  impatients,  et  qui  devaient  assister  au  ban- 
quet offert  aux  généraux,  se  hâtaient;  c'est  à  peine  s'ils 
demandaient  les  noms  des  accusés. 

Cependant  le  président  aperçut  Julien  et  Marguerite,  qu'il 
était  facile  de  distinguer,  attendu  qu'ils  étaient  accompagnés 
de  plusieurs  des  hideux  satellites  de  la  compagnie  de  Marat. 

—  Ah  1  dit-il  à  l'un  de  ses  collègues,  voici  quelques  pri- 
sonniers qui  nous  sont  sans  doute  particulièrement  recom- 
mandés par  Carrier,  il  faut  les  expédier  tout  de  suite,  et 
Carrier  nous  pardonnera  de  ne  pas  lui  avoir  donné  aujour- 
d'hui son  nombre  ordinaire. 

Le  président  lit  signe  aux  soldats  d'amener  Julien  devant 
lui  et  lui  demanda  son  nom. 

—  Je  m'appelle  Julien,  répondit  celui-ci,  et  je  suis  com- 
missaire général  du  comité  de  salut  pubhc,  pour  voir  par 
mes  propres  yeux  couunent  les  représentants  du  peuple  ac- 
complissent leur  mission  dans  les  départements,  et  comment 
la  loi  y  est  respectée. 

Celte  réponse  fil  pâlir  les  juges  sur  leur  siège. 

—  CfimintMit  se  fait-il,  dit  cependant  le  président,  que  lu 
uit's  l'k-  urrclf:'' 


252  LÈS    AVENTURÉS 

—  Parce  que  Carrier  écoute  plus  sa  colère  que  sa  raison, 
répondit  sèchement  Julien,  et  qu'il  aura  peut-être  lieu  de 
s'en  repentir  bientôt,  comme  tous  ceux  qui  auront  obéi  trop 
servilement  à  ses  ordres  despotiques. 

Les  juges,  embarrassés  de  voir  un  homme  qui  osait  se 
défendre  et  qui  osait  surtout  les  menacer,  ne  voulaient  ni 
condamner  un  commissaire  du  comité  du  salut  public,  ni 
absoudre  un  homme  dénoncé  par  Carrier,  s'adressèrent  à 
Marguerite. 

-—  Qui  es-tu  ?  dit  brutalement  le  président. 

Julien  se  hâta  de  répondre  pour  elle. 

—  C'est  une  pauvre  fille  que  le  représentant  du  peuple 
Bourbotte  et  moi  nous  avons  fait  arrêter  par  erreur.  Elle 
n'est  point  coupable  du  crime  qu'on  lui  impute,  et  c'est  à 
vous  à  bien  peser  dans  votre  prudence  si  vous  devez  la  con- 
damner. 

C'était  la  première  fois,  depuis  bien  des  mois,  que  ces 
juges,  pour  qui  la  mort  était  le  mot  qui  servait  de  solution  à 
tous  leurs  embarras,  hésitèrent  un  moment,  et  peut-être 
allaient-ils  prononcer  la  mise  en  liberté  de  Marguerite  en 
même  temps  que  celle  de  Julien,  lorsque  Lamberty  entra 
tout  haletant  d'une  course  précipitée.  Il  apportait  l'ordre  de 
mise  en  liberté  de  Julien,  avec  des  excuses  de  Carrier;  mais 
en  même  temps  il  maintenait  l'arrestation  de  la  fille  arrêtée 
à  Douches,  avec  ordre  de  la  déposer  dans  la  prison  particu- 
lière où  l'on  enfermait  ceux  qu'on  ménageait  durant  quel- 
ques jours,  dans  l'espoir  d'en  obtenir  des  aveux  qui  procu- 
reraient de  nouvelles  arrestations. 

C'était  Bourbotte  qui  avait  amené  cette  intervention. 

Après  sa  rencontre  avec  Julien,  il  avait  quitté  le  cortège, 
pour  se  rendre  en  toute  hâte  chez  Carrier.  Malgré  les  défen. 
ses  de  celui-ci,  il  avait  pénétré  jusqu'à  lui. 

—  Malheureux,  dit-il  en  entrant,  sais-tu  ce  que  tu  viens 
de  faire?  sais-tu  qui  tu  viens  de  faire  arrêter? 

—  Un  misérable  qui  m'a  amené  de  ta  part  je  ne  sais  quelle 
malheureuse  qui  n'est  pas  celle  que  j'avais  demandée, 

—  Comment,  s'écria  Bourbotte,  ce  n'est  pas  la  femme  qui 
a  voulu  l'assassiner?  mais  elle  s'en  est  vantée  devant 
moi! 

—  Devant  toi  !  lui  dit  Carrier. 


DE    SATURNIN    FICHET.  2Ôâ 

-—  Oui,  repartit  Bourbotte,  devant  moi,  devant  Julien,  de- 
vant cinq  personnes.. 

—  Oh  !  dit  Carrier  en  serrant  les  poings,  il  est  donc  par- 
tout ce  Julien,  il  a  donc  été  rejoindre  l'année  républicaine, 
et  sans  doute  il  est  revenu  à  Nantes  avec  vous  autres  ? 

—  Tu  le  sais  pardieu  bien,  loi,  dit  Bourbotte,  puisque  tu 
viens  de  le  Faire  arrêter. 

—  Lui!  s'écria  Carrier  avec  épouvante. 

—  Puis  il  reprit  avec  colère  : 

—  Eh  bien  î  tant  mieux,  j'en  serai  débarrassé.  Il  parle 
dans  les  clubs  et  contrôle  tout  ce  que  je  fais;  il  se  plaint  que 
les  prisons  sont  mal  tenues,  il  ne  s'en  plaindra  pas  long- 
temps, car  je  viens  de  l'envoyer  au  tribunal  révolutionnaire 
qui  l'aura  bientôt  expédié. 

—  Lui,  Julien,  dit  Bourbotte,  le  commissaire  du  comité 
du  salut  public,  le  protégé,  l'enfant  chéri  de  Robespierre, 
qui  me  l'a  confié  en  me  disant  que  je  lui  en  répondais  sur 
ma  tête  ?  Si  tu  as  envie  d'y  passer,  à  ton  aise  ;  quant  à  moi, 
je  vais  le  réclamer. 

—  Un  moment,  un  moment,  fit  Carrier  tremblant,  c'est 
mon  affaire.  Allez,  dépêchez-vous,  courez  au  tribunal,  dit- 
il  à  Lamberty  et  à  Fouquet,  dites  que  je  me  suis  trompé, 
quils  ne  sont  pas  coupables,  qu'on  les  relâche  tous  deux. 

~  Allons,  allons,  dit  Bourbotte,  la  colère  t'a  fait  faire  une 
sottise,  et  la  peur  va  te  faire  faire  une  maladresse  ;  je  t'ai 
dit  que  cette  fille  s'est  vantée  devant  nous  tous  d'être  celle 
(|ui  avait  assisté  au  souper,  ici,  chez  toi. 

—  Je  te  dis  que  ce  n'est  pas  elle,  répéta  Carrier. 

—  Non,  reprit  Angélique,  qui  assistait  à  cette  scène,  mais 
je  me  rappelle  à  présent  qu'elle  portait  une  robe  semblable  à 
celle  de  cette  mégère,  qu'elle  avait  une  couronne  de  fleurs 
comme  elle. 

—  En  ce  cas,  reprit  Bourbotte,  c'est  quelque  fille  qui  se 
scia  dévouée  pour  l'autre. 

—  Et  vous  vous  y  êtes  laissé  tromper!  Toi  et  ton  Julien, 
ropril  Carrier  furieux,  vous  me  laissez  sans  défense,  sans 
appui,  dans  une  ville  pavée  d'assassins! 

—  Allons,  allons,  dit  Bourbotte,  ne  fais  pas  tant  de  bruit; 
tout  autre  que  moi  s'y  serait  trompé,  car  elle  nous  a  dit  des 

11.  i5 


254  LES    AVENTURES 

choses  qui  se  sont  passées  sur  la  Loire.  Prends  garde  d'aller 
trop  vite,  Carrier,  reprit  Bourbotte. 

—  Toi,  tu  me  dis  cela  !  dit  Carrier,  toi  qui  m'as  écrit,  il 
n'y  a  pas  quinze  jours  :  «  Il  faut  que  la  foudre  dévore  les 
coupables,  et  que  le  canon  remplace  la  guillotine.  » 

Ce  fut  alors  que  Elourbotte  fit  cette  réponse  célèbre  où 
s'alliait  la  cruauté  à  la  niaiserie  : 

—  J'ai  parlé  du  feu  et  non  pas  de  l'eau  ;  c'est  bien  diffé- 
rent! Du  reste,  reprit-il,  c'est  ton  affaire;  la  mienne  c'est 
^e  t'empêcher  d'accomplir  une  extravagance  qui  pourrait 
nous  coûter  cher  à  tous  deux  :  envoie  au  tribunal  révolu- 
tionnaire, et  fais  mettre  Julien  en  liberté. 

Carrier  ne  répondit  pas. 

—  Eh  bien,  ajouta  Bourbotte  en  voyant  Carrier  indécis, 
pourquoi  n'écris-tu  pas? 

—  C'est  inutile ,  répondit  Carrier,  ils  connaissent  Lam- 
berty. 

Aussitôt  il  lui  donna  un  ordre  verbal  de  réclamer  Julien 
et  ajouta  : 

—  Quant  à  la  fille  qui  a  été  arrêtée,  vous  la  ferez  mettre 
dans  ma  prison,  je  veux  l'interroger  moi-même. 

Lamberty  partit,  et  Bourbotte  dit  à  Carrier  : 

—  J'espère  que  tu  ne  manqueras  pas  au  dîner  comme 
au  cortège. 

—  Je  suis  malade,  repartit  brusquement  Carrier,  et  je 
n'ai  pas  envie  d'orner  le  triomphe  de  ces  traîneurs  de  sabre; 
laisse-les  faire,  ils  nous  auront  bientôt  mis  le  pied  sur  la 
tête. 

—  Allons  !  allons  !  dit  Bourbotte,  je  te  laisse  à  ton  hu- 
meur noire.  Quant  aux  généraux ,  ne  t'inquiète  pas  de  ce 
qu'ils  peuvent  devenir;  dès  demain,  ils  reparlent  pour  la 
frontière  du  Nord,  et  s'ils  ne  mènent  pas  les  Prussiens  aussi 
lestement  que  les  blancs,  leur  compte  sera  bientôt  fait. 

Comme  nous  l'avons  dit,  Julien  se  trouva  libre,  grâce  à 
cette  intervention  de  Bourbotte.  Cependant  avant  de  quitter 
Marguerite,  il  lui  dit  : 

—  Soyez  tranquille,  je  veillerai  sur  vous. 

Julien  croyait  pouvoir  tenir  cette  promesse,  mais  des  or- 
dres venus  de  Paris  devaient  l'en  empêcher,  du  moins  pour 
quelque  temps. 


DE    SATURNIN    FICHET.  255 

Nous  ne  voulons  point  décrire  le  banquet  patriotique  qui 
lut  offert  en  cette  occasion  aux  'généraux  républicains.  Il 
nous  reste  assez  de  ces  sauvages  discours  où  les  orateurs 
de  ces  fêtes  furieuses  invoquaient  d'une  même  voix  le  salut 
de  la  patrie  et  l'extermination  de  ses  plus  illustres  enfants. 

Laissons  la  ville  de  Nantes  se  livrer  à  ces  joies  féroces , 
laissons  la  populace  parcourir  les  rues  en  chantant  ses  me- 
naces perpétuelles,  laissons-la  saluer  dans  ses  chants  d'i- 
vresse la  sainte  guillotine ,  comme  faisaient  les  anciens  de 
l'autel  de  la  liberté.  Pénétrons  dans  une  petite  maison  obs- 
cure et  de  pauvre  apparence. 


XII 


(^ette  maison  était  située  à  l'extrémité  de  la  Fosse,  au  delà 
de  l'hôpital,  et  tout  près  des  immenses  chantiers  de  cons- 
truction et  des  longues  corderies  qui  se  troiivaient  alors  à 
l'extrémité  du  port  de  Nantes.  Cette  itlaison  était  composée 
de  trois  étages  qui  s'ouvraient  chacun  par  deux  fenêtres  qui 
regardaient  la  rivière.  Le  rez-de-chaussée  était  occupé  par 
une  espèce  de  boutique  et  par  l'étroite  allée  de  là  maison; 
les  chambres  qui  se  trouvaient  datis  les  étages  supérieurs 
se  louaient  en  garni  par  le  propriétaire  de  l'établissement. 

C'était  un  vieillard  à  la  tête  chauve,  au  corps  voûté  et 
d'une  excessive  maigrctir.  Ceux  qui  l'avaient  connu  un  an 
avant  cette  époque  et  qui  l'eussent  rencontré  au  moment 
dont  nous  parlons,  auraient  eu  de  la  peine  à  le  reconnaître, 
tant  il  avait,  vieilli  dans  l'espace  d'une  année.  Cet  homme 
était  un  des  acteurs  de  cette  histoire,  c'était  Malhurin  Fi- 
chct. 

Il  venait  de  fermer  son  cabaret,  et  après  avoir  soigneu- 
sement examiné  dans  le  comptoir,  sous  les  tables  et  dans 
les  moindres  recoins  du  rez-de-chaussée,  il  monta  jusqu'au 


256  LES    AVENTURES 

troisième  étage  de  sa  maison  et  entra  dans  une  petite  cham- 
bre où  se  trouvaient  trois  personnes.  Ces  trois  personnes 
étaient  madame  de  Perbrucli,  Saturnin  et  mademoiselle  de 
Paradèze. 

—  Eh  bien!  monsieur,  dit  Saturnin  lorsqu'il  entra,  êles- 
vous  seul  et  pouvez-vous  enfin  nous  donner  de  quoi  manger  ? 

Au  lieu  de  répondre,  Fichet  éteignit  la  lumière  qui  veil- 
lait sur  la  table  de  cette  misérable  chambre,  et  reprit  à  voix 
basse  : 

—  Avez-vous  envie  de  me  faire  guillotiner?  Les  soldats 
de  la  compagnie  de  Ma  rat  n'ont  qu'à  passer  par  hasard  par 
la  Fosse,  qu'ils  voient  une  lumière  allumée  dans  mon  caba- 
ret à  une  heure  comme  celle-ci,  et  il  peut  leur  prendre  fan- 
taisie d'entrer  et  de  monter  jusqu'ici.  Alors,  Dieu  sait  ce 
qu'il  arriverait  s'ils  apprenaient  que  j'ai  logé  quelqu'un  sans 
faire  ma  déclaration  au  commissaire  exécutif  de  mon  quar- 
tier. 

Dans  le  langage  du  malheureux  Fichet,  le  mot  exécutif 
était  devenu  l'épi thète  obligée  du  titre  de  tout  fonctionnaire. 

—  Eteignez  ce  feu!  éteignez  ce  feu!  reprit-il  avec  viva- 
cité; avec  ça  que  la  cheminée  est  en  face  de  la  croisée, 
ça  jette  toujours  une  lueur  sur  les  vitres,  et  quand  on  est 
couché  on  n'a  pas  besoin  de  feu. 

—  Mais,  reprit  Saturnin,  comment  voulez-vous  que  ces 
dames  puissent  manger  dans  l'obscurité  profonde  où  nous 
sommes? 

—  Ah!  dit  Mathurin,  on  n'a  pas  besoin  de  voir  clair  pour 
mordre  dans  un  morceau  de  pain. 

Il  posa  alors  sur  la  table  le  pain,  que  les  mains  affamées 
des  malheureux  proscrits  cherchèrent  dans  l'ombre. 

C'étaient  les  restes  que  les  ouvriers  du  port  avaient  laissés 
sur  les  tables  et  que  Mathurin  avait  ramassés  soigneusement 
pour  en  faire  la  nourriture  de  ceux  auxquels  il  se  vantait  de 
donner  l'hospitalité. 

Depuis  longtemps  madame  de  Perbruck  et  Louise  avaient 
désappris  dans  les  prisons  cette  délicatesse  de  la  vie  qui 
jadis  leur  eût  fait  repousser  avec  dégoût  ces  restes  impurs. 

Elles  mangèrent  silencieusement  le  pain  que  leur  remit 
Mathurin.  Elles  étaient  assises  au  coin  de  l'àtre,  sur  un  misé- 
rable escabeau  de  bois,  pressées  l'une  contre  l'autre  et  cher- 


DE    SATURNIN    FIGHET.  257 

chant  à  réchauITer  leurs  membres  glacés  par  l'air  de  la  nuit, 
qui  pénétrait  à  travers  les  huis  mal  joints  de  la  porte  et  de  la 
fenêtre. 

Mathurin,  pendant  ce  temps,  emmena  Saturnin  dans  un 
coin  de  la  chambre  et  lui  dit  d'un  ton  de  mauvaise  humeur  : 

—  Ah  ça,  combien  de  temps  comptez-vous  rester  ici?  Je 
ne  peux  pas  vous  garder  plus  longtemps,  je  vous  en  pré- 
viens :  mon  cabaret  est  fréquenté  par  des  gens  qui  ont  l'ha- 
bitude d'y  agir  avec  liberté,  et  qui,  en  montant  et  en  descen- 
dant, pourraient  s'apercevoir  qu'il  y  a  des  locataires  dont  la 
mine  peut  ne  pas  leur  convenir.  C'est  qu'il  ne  faut  pas  plai- 
santer avec  le  citoyen  Lamberty. 

Louise,  qui  avait  entendu  prononcer  plusieurs  fois  ce  nom 
dans  l'orgie  à  laquelle  elle  avait  assisté,  le  répéta  avec  épou- 
vante, et  Saturnin  demanda  quel  était  cet  homme. 

C'est  l'aide  de  camp  de  Carrier,  répondit  Fichet,  et,  malgré 
les  certificats  de  civisme  que  vous  m'avez  montrés,  il  serait 
homme  à  me  faire  arrêter,  et  vous  aussi,  s'il  lui  prenait  fan- 
taisie de  venir  souper  dans  la  chambre  où  vous  êtes. 

—  Quoi  !  dit  Louise  d'une  voix  tremblante,  cet  homme 
vient  quelquefois  dans  cette  maison? 

—  Souvent  répondit  le  vieux  Fichet,  car  il  ne  s'amuse  pas 
à  son  aise  au  souper  du  citoyen  Carrier,  et  il  aime  aussi 
quelquefois  à  faire  le  maître  et  à  venir  se  régaler  ici  avec 
ses  camarades  et  ses  bonnes  amies,  de  joyeuses  filles,  allez. 

—  Si  ce  misérable  se  présente,  s'écria  vivement  Saturnin, 
je  te  défends  de  le  recevoir  tant  que  ces  dames  seront  ici. 

—  Eh  bien  !  eh  bienl  dit  Fichet,  qu'est-ce  qu'il  y  a?  est-ce 
que  tu  es  fou,  mon  garçon?  Refuser  la  porte  à  Lamberty  ! 
Ne  sais-tu  pas  qu'il  saccagerait  la  maison,  et  qu'il  la  brûle- 
rait plutôt  que  de  ne  pas  entrer.  Oh  !  j'aurais  bien  mieux  fait 
de  te  fermer  la  porte  au  nez  lorsque  tu  es  venu  ce  malin  y 
frapper  avant  la  pointe  de  jour.  Toutes  les  fois  que  tu  es  entré 
chez  moi,  ça  été  pour  me  porter  malheur;  c'est  une  bien 
grande  sottise  que  de  se  monlr(;r  humain. 

—  Allons,  monsieur  Fichet,  lui  dit  dédaigneusement  Sa- 
turnin, vous  savez  pourquoi  vous  m'avez  ouvert  la  porte  : 
vous  savez  bien  que  j'ai  en  main  la  preuve  que  vous  êtes  un 
accapareur,  et  que  si  je  vous  dénonçais,  on  pourrait  trouver 
dans  votre  honnête  maison  des  traces  de  votre  ancien  com- 

15. 


258  LES  AVENTURES 

mepce  et  y  découvrir  plus  de  pièces  de  six  livres  que  d'assi- 
gnats. 

—  Veux-tu  te  taire  !  veux-tu  te  taire,  malheureux  !  s'écria 
le  vieux  Mathurin  :  il  suffirait  d'un  propos  comme  celui-là 
pour  nous  faire  tous  exterminer. 

—  Eh  bien,  reprit  Saturnin,  si  vous  ne  voulez  pas  que  je 
le  tienne  tout  haut,  tâchez  de  me  traiter  plus  humainement. 
Vous  devez  avoir  ici  d'autres  provisions  que  du  pain.  Allez 
nous  chercher  quelque  chose,  et  surtout  montez-nous  de  la 
lumière. 

— !  Autre  chose,  dit  Mathurin,  tant  que  vous  voudrez,  mais 
pas  de  lumière,  pas  de  lumière. 

—  Cet  homme  a  peut-être  raison,  dit  madame  de  Per- 
brtick;  qui  sait  ce  qui  se  passe  de  ce  côté  de  la  ville,  et  qui 
sait  si  une  lumière  n'attirerait  pas  les  regards? 

A  l'instant  où  elle  prononçait  ces  paroles,  un  coup  sec  et 
précis  fut  frappé  à  la  porte  du  cabaret. 

—  Miséricorde  du  ciel  !  dit  Fichet,  ce  sont  eux  ;  fermez 
la  porte  et  ne  bougez  pas,  ne  remuez  pas  ;  la  maison  ré- 
sonne comme  un  tambour,  et  s'ils  entendaient  quelqu'un,  ils 
voudraient  le  voir.  Faites  les  morts,  si  vous  ne  voulez  pas 
que  nous  y  passions  tous. 

En  disant  ces  paroles,  Fichet  se  hâta  de  descendre,  et 
demanda  à  travers  la  porte  qui  est-ce  qui  venait  frapper  à 
pareille  heure  de  la  nuit,  pendant  que  tout  bon  citoyen  se 
livrait  au  repos. 

—  Ouvre,  répondit  une  voix  brusque,  et  ne  fais  pas  de 
bruit;  il  est  inutile  d'éveiller  les  voisins. 

Les  proscrits  entendirent  tirer  deux  gros  verrous,  et  Sa- 
turnin profita  du  bruit  qui  se  faisait  dans  le  bas  de  la  mai- 
son pour  entr'ouvrir  la  fenêtre  et  tâcher  de  voir  quelles 
étaient  les  personnes  qui  allaient  entrer.  Malgré  l'obscurité 
de  la  nuit,  il  put  voir  une  troupe  d'hommes  armés,  et  sup- 
posa un  moment  qu'ils  avaient  été  dénoncés,  et  qu'on  ve- 
nait pour  les  arrêter.  Louise  s'était  glissée  près  de  Saturnin 
et  regardait  aussi  par  la  fenêtre.  Bientôt  la  porte  du  rez-de- 
chaussée  s'ouvrit,  et  elle  entendit  une  voix  rauque  dire  : 

—  Ah  çà  !  vous  autres,  ne  quittez  pas  la  maison  de  vue  ; 
il  y  a  assez  de  monde  pour  faire  l'ouvrage.  Je  vous  appelle- 
rai quand  tout  sera  fini. 


DE  SATURNIN    FICHET.  259 

—  C'est  Carrier,  murmura  Louise,  qui  reconnut  cette  voix. 

Saturnin  ne  put  s'empêcher  de  frissonner,  mais  il  n'aban- 
donna pas  tout  espoir  de  salut  en  voyant  entrer  Carrier  suivi 
d'un  seul  homme. 

Malgré  la  défense  de  Fichet,  il  traversa  la  petite  chambre 
qu'il  occupait,  et  alla  jusqu'au  sommet  de  l'escaUer,  pour 
surveiller  la  marche  de  Carrier  et  celle  de  l'homme  qui  était 
entré  avec  lui.  Saturnin  avait  tiré  de  sa  poche  une  paire  de 
pistolets,  et,  se  fiant  à  sa  force  peu  commune,  il  s'était  décidé 
à  s'emparer  de  Carrier  et  à  s'en  faire  un  otage  contre  les 
entreprises  des  soldats  qui  l'accompagnaient.  Dans  tous  les 
cas  il  comptait  bien,  s'il  ne  pouvait  par  ce  moyen  sauver  sa 
mère  et  mademoiselle  de  Paradèze,  sacrifier  le  représentant 
du  peuple  à  sa  vengeance.  C'est  alors  qu'il  entendit  le  vieux 
Mathurin  dire  avec  empressement,  en  arrêtant  les  nouveaux 
venus  au  rez-de-chausseé  : 

—  Citoyen  Lamberty,  si  tu  viens  souper  avec  ton  cama- 
rade, reste  ici,  le  poêle  est  encore  chaud,  et  il  sera  bientôt 
rallumé,  tandis  qu'il  fait  un  froid  du  diable  dans  les  cham- 
bres d'en  haut. 

—  Nous  ne  venons  pas  pour  souper,  répondit  Lamberty, 
et  nous  voulons  monter  dans  les  chambres  d'en  haut. 

—  Permettez,  dit  Fichet,  que  j'allume  de  la  lumière. 

—  Nous  ne  voulons  pas  de  lumière,  dit  Carrier. 
Salurnin  entendit  monter.  L'escalier  de  bois  résonnait 

sons  ](;  |»;is  rapide  de  Lamberty,  tandis  que  Carrier  le  gra- 
vissait on  tâtunnant. 

—  No  vas  pas  si  vite,  Lamberty,  dit-il  tout  à  coup,  il  fait 
une  nuit  affreuse. 

Lamberty  redescendit  quelques  marches,  et  Carrier  lui  dit 
tout  bas  : 

—  Es-tu  bien  sûr  qu'il  n'y  a  personne  dans  cette  maisori? 

—  Non,  il  n'y  a  personne,  répondit  Lamberty.  J'ai  trop 
souvent  averti  ce  vieux  gueux  de  cabaretier  que  s'il  se  per- 
mettait de  recevoir  quelqu'un  passé  minuit,  il  aurait  affaire 
à  moi,  pour  qu'il  s'avise  d'y  loger  un  chat  sans  ma  permis- 
sion. 

—  Où  sommes-nous  ?  repartit  Carrier. 

—  Nous  sommes  au  premier,  dit  Lamljerl\. 

—  Montons  plus  haut,  fit  Carrier. 


260  LES  AVENTURES 

—  La  chambre  du  second  est  glacée  !  cria  Fichet  du  bas 
de  l'escalier. 

—  Te  tairas-tu?  répondit  Lamberty,  on  ne  te  demande  pas 
ton  avis. 

A  ce  moment,  Saturnin  arma  ses  pistolets. 

—  Hum  !  s'écria  Carrier,  j'ai  entendu  quelque  chose  ? 

—  C'est  l'escalier  qui  craque,  répondit  Lamberty. 
Saturnin  entendit  les  dents  de  Carrier  claquer. 

—  Où  sommes-nous?  reprit  le  misérable  d'une  voix  trem- 
blante. 

—  Au  second,  dit  Lamberty. 

—  C'est  bien,  c'est  bien,  repartit  Carrier,  arrêtons-nous  ! 

—  Nous  serons  mieux,  là  haut,  dit  Lamberty,  on  domine 
mieux  la  rivière. 

—  Non!  en  voilà  assez,  fit  Carrier  d'une  voix  défaillante, 
entrons  là  dedans. 

Lamberty  ouvrit  la  porte  de  la  chambre,  placée  au-des- 
sous de  celle  où  étaient  les  trois  proscrits;  Carrier  entra  et 
la  referma  derrière  lui.  Pendant  ce  temps,  Lamberty  ouvrait 
la  fenêtre  du  second,  et  Louise  qui  était  restée  à  la  croisée 
du  troisième,  put  l'entendre  dire  à  Carrier  : 

—  Tu  as  raison,  on  n'est  pas  mal  ici,  nous  verrons  par- 
faitement l'opération;  d'autant  mieux  que  voilà  la  lune  qui 
commence  à  se  lever. 

—  Il  n'y  a  pas  de  lune  aujourd'hui,  dit  Carrier;  j'ai  con- 
sulté le  calendrier;  je  ne  veux  pas  courir  risque  dxHre  vu. 

Puis  il  reprit  : 

—  Ah  ça  !  qu'est-ce  que  nous  allons  faire,  en  attendant 
l'heure  ? 

—  Souper,  si  tu  veux,  dit  Lamberty  ;  si  ça  te  convient,  le 
père  Fichet  est  homme  à  aller  éveiller  quelques  voisines, 
qui  nous  tiendront  joyeuse  compagnie. 

—  Non  !  non  !  non!  dit  Carrier  brusquement,  si  Angélique 
s'en  doutait,  elle  me  ferait  quelque  scène  ;  et  puis,  vois-tu, 
l'histoire  d'avant-hier  ne  me  donne  pas  envie  de  lui  faire 
des  infidélités. 

—  Ah  ça  !  reprit  Lamberty,  qu'est-ce  que  vous  allez  donc 
faire  de  cette  fille  qu'on  a  arrêtée  à  la  place  de  l'autre? 

—  C'est  ce  que  tu  vas  voir,  dit  Carrier  ;  je  n'ai  pas  voulu 
la  faire  venir  chez  moi,  parce  qu'on  laurait  su;  je  n'ai  pas 


DE   SATURNIN    FIGHET.  261 

voulu  aller  riulerroger  à  la  geôle,  parce  qu'il  y  a  des  choses 
qu'on  ne  peut  pas  trop  se  permettre  en  public  ;  mais  je  veux 
que  le  tonnerre  m'écrase,  si  je  ne  la  lais  pas  parler,  si  je  ne 
lui  arrache  pas  le  nom  de  celle  dont  elle  a  pris  la  place.  Ce 
Bourbotte  est  un  imbécile  ;  et  quant  à  ce  Julien,  oh  !  que  je 
le  trouve  en  faute  !  que  je  puisse  seulement  prouver  qu'il  a 
relâché  un  prisonnier  sans  jugement,  ou  protégé  un  roya- 
liste, et  je  le  ferai  danser  de  la  bonne  façon  !  va  !  tout  le  cré- 
dit de  Robespierre  ne  lui  servira  de  rien. 

Lamberly  et  Carrier  causaient  ainsi  à  la  fenêtre,  pendant 
que  Louise  et  Saturnin,  placés  au-dessus  d'eux,  les  écou- 
taient avec  horreur.  Dix  fois,  il  vint  à  la  pensée  de  Saturnin 
de  descendre  dans  cette  chambre,  d'attaquer  Carrier  et  son 
confident  et  d'accomphr  l'acte  d'héroïsme  qu'avait  tenté  vai- 
nement mademoiselle  de  Paradèze,  mais  les  hommes  char- 
gés de  veiller  à  la  sûreté  de  leur  maître,  passaient  et  repas- 
saient sans  cesse  devant  la  porte  de  la  maison,  le  moindre 
bruit  les  eût  appelés  en  foule,  et  dans  ce  cas,  ce  n'était  pas 
seulement  sa  vie  que  Saturnm  eût  jouée,  c'était  celle  de  sa 
mère  et  celle  de  Louise  aussi. 

Madame  de  Perbruck  et  mademoiselle  de  Paradèze  éprou- 
vaient peut-être  le  même  désir  que  Saturnin,  mais  aucun 
d'eux  n'osait  prononcer  une  parole,  et  ils  demeuraient  dons 
ta  plus  horrible  attente,  lorsqu'un  nouveau  bruit  se  fit  en- 
tendre au  dehors.  Saturnin  se  pencha  pour  examiner  ce  qui 
allait  se  passer,  et  vit  une  nouvelle  troupe  qui  s'arrêta  de 
même  devant  la  maison  et  de  laquelle  se  détachèrent  deux 
personnes  qui  pénétrèrent  aussi  dans  l'intérieur. 

—  La  voilà,  dit  Carrier  tout  bas  à  Lamberty,  Fouquet  a 
été  exact. 

En  elîet,  c'était  l'autre  aide  de  camp  de  Carrier. 
A  peine  fut-il  entré  dans  la  maison,  que  Lamberty  cria  du 
haut  de  l'escalier  : 

—  Par  ici,  Fouquet;^  monte  au  second.  Et  quant  à  toi , 
vieux  scélérat  de  cabaretierl  couche-toi  sur  ton  poêle  ;  tâche 
de  ne  rien  voir  et  de  ne  rien  entendre,  si  tu  ne  veux  pas 
être  raccourci  ! 

Au  même  instant  la  voix  de  Fouquet  se  fit  entendre. 

—  Allons,  allons,  dit-il  brutalement,  la  belle,  montez  plus 
vite  que  ça. 


262  LES    AVENTURES 

C'était  donc  une  femme  que  l'on  amenait  dans  cette  mai. 
son,  et  d'après  les  quelques  mots  échappés  à  Carrier,  Satur- 
nin et  Louise  eurent  la  même  pensée  :  ils  ne  doutèrent  pas 
que  ce  ne  fût  Marguerite  qui  venait  d'être  amenée. 

Ils  l'entendirent  monter  jusqu'au  second  étage. 

—  Comment,  dit  Fouquet  en  arrivant  sur  le  palier,  vous 
êles  dans  l'obscurité! 

—  Je  ne  veux  pas  que  ceux  qui  vont  venir,  reprit  Carrier 
voient  une  lumière  dans  cette  maison;  mes  braves  de  la 
compagnie  de  Marat  pourraient  s'en  étonner;  ils  voudraient 
la  faire  éteindre;  il  y  aurait  du  tapage,  et  pour  le  calmer  il 
faudrait  peut-être  leur  dire  que  c'est  moi  qui  suis  ici,  et  c'est 
ce  que  je  ne  veux  pas  qu'on  sache.  Déjà  Bourbotte  se  met  à 
faire  du  sentiment,  et  Julien  serait  capable  d'écrire  des 
phrases  philanthropiques  au  comité  de  sàlut  public,  s'il  sa- 
vait que  je  préside  moi-même  à  l'exécution  de  mes  ordres. 

Il  y  eut  un  moment  de  silence,  pendant  leq  uel  les  trois 
hommes  et  la  femme  inconnue  qui  les  accompagnait  entrè- 
rent dans  la  chambre. 

—  Ah  çà,  dit  Carrier,  maintenant  que  tu  es  ici,  miséra- 
ble! tu  vas  me  dire  pourquoi  tu  as  pris  ces  habits  et  pour- 
quoi tu  as  dit  à  Bourbotte  que  tu  étais  celle  qui  a  voulu 
m'assassiner . 

Les  moindres  paroles  prononcées  à  l'étage  inférieur  s'en- 
tendaient dans  cette  maison  vide,  et  ceux  qui  se  trouvaient 
à  l'étage  supérieur  ne  pouvaient  plus  douter  que  ce  ne  fût 
Marguerite  que  l'on  venait  de  conduire  daiis  cette  maison. 

Un  profond  soupir  s'échappa  à  la  fois  de  leur  poitrine,  et 
leur  apprit  ce  qu'ils  n'osaient  se  dire.  Leurs  mains  se  cher- 
chèrent et  se  serrèrent  d'une  étreinte  sympathique.  Cepen- 
dant ils  écoutèrent  en  vain,  ils  n'entendirent  aucune  réponse. 

—  Ah  çà  !  dit  Carrier,  est-ce  que  c'est  une  muette  que  tu 
m'as  amenée  là? 

—  Ah!  c'est  vrai,  s'écria  Fouquet;  j'oubliais...  ce  n'est 
pas  sa  faute  ;  et  si  elle  n'a  pas  déjà  poussé  des  hurlements 
par-dessus  les  toits,  c'est  que  j'y  ai  mis  bon  ordre.  Ne  s'avi- 
sait-elle pas  de  pousser  des  cris  et  de  haranguer  les  pas- 
sants pendant  que  je  l'amenais  ici?  Elle  criait  à  lue-tête  :  A 
bas  Carrier!  à  bas  le  tyfan!  Oii  se  mettait  aux  fenêtres,  on 
s'amassait. 


DE  SATURNIN    FICHET.  263 

—  Et  le  peuple  indigné  ne  l'a  pas  lacérée  ?  dit  Carrier. 
Fouquet  ne  répondit  pas  à  cette  question;  il  se  garda  bien 

de  dire  que  parmi  ceux  qu'il  avait  rencontrés^  il  s'en  était 
trouvé  qui  avaient  répété  le  cri  :  A  bas  Carrier!  seulement 
il  ajouta  : 

—  Alors,  pour  faire  cesser  tout  ce  tapage,  je  lui  ai  fait 
mettre  un  petit  bâillon. 

—  Bien,  bien,  dit  Carrier  avec  un  rire  cruel,  ça  étouffera 
ses  cris,  si  elle  trouve  que  la  façon  dont  nous  allons  l'inter- 
roger est  trop  pressante.  Allons,  tiens,  Fouquet,  passe-lui 
une  corde  autour  des  poignets  :  nous  avons  là  un  petit  bout 
de  bâton  pour  faire  le  moulinet.  Commence  à  la  serrer  un 
peu. 

—  Voilà  qui  est  fait,  dit  Fouquet. 

~  Et  maintenant,  reprit  Carrier,  misérable  fille,  me  diras- 
tu  quelle  est  la  femme  dont  tu  as  pris  la  place? 

—  Mais,  reprit  Lamberty,  si  tu  veux  qu'elle  réponde,  il 
faut  lui  ôter  son  bâillon. 

—  Ah  !  dit  Carrier  avec  humeur,  c'est  vrai...  c'est  fâ- 
cheux ! 

Le  fou  furieux  s'indignait  de  ne  pouvoir  à  la  fois  étouffer 
les  plaintes  de  sa  victime,  et  cependant  la  forcer  à  parler. 

—  Du  reste,  ajouta-t-il,  il  n'y  a  pas  grand  danger  à  lui 
ôler  son  bâillon  ;  la  maison  est  déserte,  il  n'y  a  personne 
pour  entendre  ses  cris. 

Un  assez  long  silence  suivit  ces  paroles  de  Carrier. 

Saturnin,  la  marquise  et  mademoiselle  de  Paradèze  ne 
respiraient  plus  ;  Saturnin  sentit  Louise  faire  un  mouve- 
ment, il  comprit  qu'emportée  par  l'indignation  qu'elle  éprou- 
vait, elle  allait  se  dénoncer  elle-même,  il  la  retint  :  cela 
suffit  pour  éveiller  l'attention  de  Carrier. 

—  On  a  remué  dans  la  maison!  s'écria-t-il. 

—  Eh  bien  !  dit  Fouquet,  c'est  moi  qui  ne  puis  dénouer 
ce  damné  bâillon. 

—  Non,  dit  Carrier,  c'est  au-dessus  de  notre  tête.  Il  y  a 
quelqu'un. 

A  ce  moment,  Fouquet  était  parvenu  à  détacher  le  bâil- 
lon, et  à  peine  avait-il  cessé  de  parler,  que  la  voix  de  Mar- 
guerite se  fit  entendre. 

—  Oui,  dit-elle  avec  un  accent  résolu,  il  y  a  quelqu'un  ! 


264  LES    AVENTURES 

Partout  où  se  commet  un  crime,  il  y  a  quelqu'un  !  Dieu 
met  toujours  quelque  vengeur  caché  à  côté  de  la  victime. 
Oui,  l'on  entend  et  on  redira  que  l'infâme  Carrier  a  fait  su- 
bir la  torture  à  une  pauvre  fille  pour  lui  arracher  une  dé- 
nonciation. 

—  Bah  !  bah  !  dit  Fouquet,  celte  maison  est  sonore  comme 
une  barique  vide.  Il  n'y  a  que  le  vieux  cabaretier  qui  dort 
en  bas,  ou  qui  fait  tout  ce  qu'il  peut  pour  dormir. 

—  C'est  encore  trop,  reprit  Carrier  il  faut  le  renvoyer 
de  sa  maison.  Appelle-le,  et  qu'il  nous  envoie  quatre  de  mes 
hommes  pour  visiter  exactement  cette  maison. 

Lamberty  appela  Mathurin,  qui  se  hâta  de  répondre  et 
auquel  il  transmit  les  ordres  de  Carrier. 

A  peine  celui-ci  se  mettait-il  en  mesure  d'exécuter  ce  qui 
venait  de  lui  être  demandé,  qu'un  bruit  assez  violent  se  fit 
entendre  à  la  porte  de  la  rue. 


Xïïl 


Le  vieux  Fichet  refusait  l'entrée  à  un  nouvel  arrivant. 

—  Et  qui  donc,  s'écria  violemment  une  voix  que  Louise 
reconnut  pour  être  celle  de  Julien,  qui  donc  m'empêchera 
de  rentrer,  dans  ma  maison? 

—  Va-t'en,  répondit  brutalement  un  des  hommes  postés  à 
la  porte  en  repoussant  Julien. 

—  Prenez  garde  !  s'écria  Julien.  Je  sais  qu'il  y  a  dans  les 
rues  de  Nantes  des  troupes  de  bandits  qui  se  permettent 
d'insulter  les  meilleurs  citoyens;  mais  si  vous  avez  l'oreille 
fine,  mes  drôles,  vous  avez  dû  entendre  s'arrêter  ici  près 
une  troupe  de  chevaux  :  c'est  une  compagnie  de  hussards. 
Eloignez-vous,  ou  je  vous  fais  sabrer  comme  des  chiens  en- 
ragés. 

—  Sais-tu  que  nous  sommes  des  soldats  de  la  compagnie 
de  Marat  !  répondit  cehn*  à  qui  s'adressait  Julien. 


DE   SATURNIN    KICHET.  265 

—  Et  pourquoi  vous  a-t-on  institués  ? 

—  Pour  faire  exécuter  la  loi. 

—  Et  où  est  la  loi  qui  vous  autorise  à  m'empêcher  de 
rentrer  chez  moi  ? 

—  Nous  avons  reçu  l'ordre  de  ne  laisser  entrer  personne 
dans  cette  maison. 

—  De  qui  avez-vous  reçu  cet  ordre  ? 

—  Du  représentant  du  peuple  Carrier,  répondit  avec  em- 
phase celui  qu'interrogeait  Julien. 

—  En  ce  cas,  monlrez-le-moi,  dit  Julien.  Personne,  ajou- 
ta-t-il  en  élevant  la  voix,  ne  peut  donner  un  pareil  ordre  sans 
l'écrire  et  sans  en  prendre  la  responsabilité.  Montrez-moi 
cet  ordre,  ou  je  vous  tais  moi-même  arrêter  provisoire- 
ment. 

—  Arrêter  les  soldats  de  la  compagnie  de  Marat!...  dit  le 
soldat  avec  fureur. 

—  Hussards!  cria  Julien. 

Quelques  cavaliers  accoururent  au  grand  trot. 

—  Il  doit  se  tramer  un  crime  dans  cette  maison,  reprit 
Julien.  C'est  peut-être  un  complot  royaliste... 

—  En  avant! 

—  Citoyen  Carrier!  citoyen  Carrier!  s'écria  d'en  bas  celui 
qui  gardait  la  porte,  faut-il  tirer  sur  ces  rebelles? 

—  Comment,  dit  Julien,  il  est  là,  et  tu  ne  me  le  dis  pas. 
Eh  !  cabaretier,  éclaire-moi,  que  je  puisse  me  rendre  près 
de  lui. 

Le  malheureux  Malhurin  ne  savait  s'il  devait  obéir,  et  se 
garda  bien  de  répondre. 

Pendant  ce  temps  Carrier  trépignait  de  rage,  en  mur- 
murant : 

—  L'enragé  !  le  chien  1  je  le  déchirerais,  je  le  pilerais  sous 
mes  pieds. 

Malhurin  était  monté,  et  avait  demandé  tout  bas  s'il  fallait 
éclairer. 

Mais  avant  que  Carrier  n'eût  répondu,  la  voix  de  Julien 
s'écria  : 

—  Hé  !  citoyen  Saturnin,  éclaire-moi.  Est-ce  que  tu  dors, 
toi  aussi?... 

Saturnin,  sans  savoir  quelle  pouvait  être  l'intention  de 
Julien,  se  hâta  de  rallumer  la  chandelle  éteinte  par  Fichet, 
II.  16 


266  LES   AVENTURES 

et  parut  au  haut  de  l'escalier  comme  un  homme  réveillé  en 
sursaut. 

—  Il  y  avait  du  monde  là-haut,  dit  Carrier.  Ah  !  miséra- 
ble cabaretier  ! 

—  Eh  !  parbleu  oui,  c'est  toi,  dit  Julien  en  entrant  dans 
la  chambre  du  second.  Ah  çà,  citoyen  Carrier,  est-ce  que  tu 
m'en  veux?...  ce  matin  tu  m'envoies  au  tribunal  révolution- 
naire, ce  soir  tu  me  prends  ma  chambre... 

—  Est-ce  que  tu  loges  ici  ? 

Julien  se  retourna  vers  Mathurin,  et  lui  dit  : 

—  Ne  suis-je  pas  venu  ce  matin  ici  te  louer  deux  cham- 
bres :  celle-ci  et  celle  de  là-haut? 

—  C'est  vrai,  mais  vous  m'avez  dit  que  peut-être  vous  ne 
rentreriez  pas. 

--  Cela  t'autorise-t-il  à  disposer  d'une  chambre  que  j'ai 
payée?.. 

—  Tu  te  loges  dans  de  singulières  maisons,  dit  Carrier 
d'un  ton  brutal. 

—  Les  vrais  patriotes,  répondit  Julien  d'un  ton  de  menace, 
n'ont  pas  des  palais  pour  demeures.  Robespierre  loge  dans 
la  mansarde  d'un  menuisier,  et  le  comité  de  salut  public 
n'aime  pas  que  les  commissaires  vivent  d'autres  choses  que 
de  leurs  appointements;  il  n'aime  ni  les  pillards  ni  les  vo- 
leurs, ni  ceux  qui  s'enivrent  dans  les  salons  dorés. 

Ceci  était  trop  bien  à  l'adresse  de  Carrier  pour  qu'il  ne  vît 
pas  une  menace  ;  il  frémissait  de  rage,  mais  il  se  tut. 

—  D'ailleurs,  reprit  Julien,  je  puis  bien  loger  dans  une 
maison  où  tu  viens  passer  la  nuit...  en  joyeuse  compagnie  à 
ce  que  je  vois. 

Aussitôt  il  approcha  la  lumière  de  la  figure  de  Marguerite. 

—  Mais  je  ne  me  trompe  pas,  reprit-il,  cette  jolie  fille  est 
celle  que  Bourbotte  et  moi  avons  arrêtée  à  Donches. 

—  Eh  bien  !  après,  dit  Carrier  furieux,  qu'y  trouves-tu  à 
redire? 

—  Regardez,  citoyen,  dit  Marguerite  en  montrant  ses  bras 
hés  et  fortement  serrés  par  la  corde. 

—  Ah  !  fit  Julien  en  regardant  Carrier. 

—  Eh  bien  !  après,  dit  Carrier  qui  grinçait  des  dents,  cette 
fille  a  pris  la  place  de  celle  qui  a  voulu  m'assassiner.  J'ai 
voulu  l'interroger. 


DE   SATURNIN    FICHET.  267 

—  Ici?  dit  Julien. 

—  Que  t'importe  ? 

—  A  moi,  rien,  dit  Julien,  va,  continue.  J'ai  une  se- 
conde chambre  là-haut  et  j'y  vais  monter.  Tu  peux  dispo- 
ser de  celle-ci. 

—  C'est  inutile,  dit  Carrier,  je  ne  veux  déranger  per- 
sonne. 

—  A  propos,  dit  Julien  en  s'adressant  à  Marguerite,  je 
dois  te  prévenir,  misérable,  que  les  représentants  du  peuple 
réunis,  désirant  témoigner  à  Carrier  l'intérêt  qu'ils  pren- 
nent à  sa  conservation,  ont  voulu  que  l'infâme  qui  a  osé 
porter  la  main  sur  lui,  et  celle  qui  lui  a  probablement  servi 
de  complice  fussent  transférées  à  Paris,  afin  d'y  être  ju- 
gées, et  pour  que  leur  condamnation  serve  d'exemple  aux 
monstres  qui  seraient  tentés  devons  imiter.  Je  viens  d'écrire 
au  comité  de  salut  public,  et  je  lui  annonce  ton  arrivée  pro- 
chaine. 

Carrier  ne  savait  trop  comment  prendre  cette  mesure,  ce 
pouvait  être  une  ruse  pour  lui  arracher  sa  victime,  Julien 
ajouta  en  se  tournant  vers  Carrier  : 

—  C'est  un  hommage  que  tes  collègues,  sur  ma  propo- 
sition, ont  voulu  rendre  à  ton  patriotisme. 

Était-ce  une  raillerie?  Carrier  ne  put  le  deviner  sur  le 
visage  froid  et  impassible  de  Julien,  et  il  répondit  : 

—  Eh  bien,  je  la  remettrai  demain,  si  elle  vit  encore,  à 
celui  qui  est  chargé  de  sa  translation. 

—  C'est , à  moi  qu'on  l'a  confiée,  dit  Julien,  j'étais  allé 
la  chercher  à  la  prison  pendant  que  Prieur  et  Bourbotte  se 
rendaient  chez  toi,  où  ils  croyaient  te  trouver,  car  tu  as 
fait  dire  que  lu  étais  malade  pour  ne  pas  assister  au  ban- 
quet patriotique  donné  parla  commune;  je  vois  qu'il  non 
est  rien . 

—  Ah!  c'est  toi  qui  es  chargé  de  cette  mission,  dit  Car- 
rier qui  promenait  autour  de  lui  un  regard  farouche. 

—  J'en  ai  l'ordre  sur  moi,  dit  froidement  Julien,  et 
coFnme  je  complais  trouver  cette  (iile  dans  la  prison,  j'a- 
vais pris  une  escorte  qui  est  encore  en  bas...  Capitaine 
Delbenne,  cria  Julien  en  se  mettant  à  la  fenêtre,  gardez 
toutes  les  issues  de  la  maison  î  ma  prisonnière  est  ici,  son- 
gez que  j'en  réponds  sur  mw  léin. 


268  LES   AVENTURES 

—  Sur  la  tête,  n'est-ce  pas?  dit  Carrier  avec  un  sourire 
féroce. 

—  Gomme  toi  sur  la  tienne  des  actes  que  tu  ordonnes? 
lui  répondit  Julien.  Songez,  capitaine,  ajouta-t-il,  que  je 
pars  dans  deux  heures  et  que  vous  m'escorterez  jusqu'à 
Ancenis. 

Quoique  Carrier  ne  supposât  pas  que  Julien  eût  le  désir 
ni  l'espoir  de  faire  évader  la  prisonnière,  il  ne  pouvait  s'en 
séparer  :  il  la  couvait  d'un  œil  sanglant,  en  regrettant 
qu'une  autre  volonté  que  la  sienne  fit  tomber  cette  tête;  ce- 
pendant sa  farouche  vanité  se  félicitait  de  penser  que  la 
Convention  voulait  faire  juger  à  Paris  une  femme  qui  avait 
été  la  complice  d'un  crime  dirigé  contre  sa  personne,  il 
se  tourna  vers  Delbenne  qui  était  monté  à  la  voix  de  Ju^ 
lien. 

—  Tu  entends,  citoyen  capitaine,  lui  dit-il,  il  en  répond 
sur  sa  tête,  et  tu  en  répondras  aussi  sur  la  tienne. 

Delbenne  regarda  Marguerite  et  pâlit. 

—  Quoi,  dit-il,  c'est  cette  fille?  Oh!  reprit-il  avec  un 
iriste  gémissement,  elle  a  eu  cependant  la  tête  assez  près 
du  couteau  pour   ne   pas  avoir  envie  de   recommencer. 

—  Tu  la  connais?  dit  Carrier  avec  une  curiosité  sau- 
vage. 

Delbenne  hésita,  puis,  après  un  moment  de  silence,  il 
repartit  : 

—  Non,  je  me  suis  trompé,  c'est  une  autre. 

Carrier  regarda  longtemps  Julien  et  Delbenne.  Un  orage 
furieux  grondait  au  fond  de  ce  silence.  Chacun  en  atten- 
dait l'explosion  avec  anxiété,  lorsque  tout  à  coup  Carrier 
parut  prêter  l'oreille  à  un  bruit  lointain,  il  tressaillit  et 
s'écria  vivement  en  s'adressant  à  J^amberty  et  à  Fou- 
quet  ? 

—  xiUons,  suivez-moi,  vous  autres. 

Carrier  s'éloignait,  et  déjà  les  acteurs  de  cette  scène  se 
croyaient  débarrassés  de  la  présence  de  ce  monstre,  lors- 
qu'on entendit  plus  distinctement  le  bruit  qu'avait  paru 
écouter  Carrier.  Un  hussard  accourait  au  galop. 

—  Qu'y  a-t-il?  lui  demanda  Delbenne. 

—  Capitaine,  dit  le  soldat,  on  vient  d'embarquer  au  haut 


DE   SATURNIN    FICHET.  269 

de  la  Fosse  plusieurs  centaines  de  prisonniers,  le  bateau  est 
parti  et  descend  la  rivière. 

—  Qu'est-ce  cela'î*  dit  Julien  en  pâlissant  de  colère  et 
d'indignation. 

—  Ce  que  c'est,  dit  Carrier,  à  qui  l'elTroi  qu'il  éprouvait 
rendit  cette  énergie  qui  anime  les  plus  lâches  dans  les 
moments  désespérés,  ne  t'es-tu  pas  plaint  que  les  prisons 
étaient  encombrées?  Eh  bien,  ce  sont  des  prisonniers  qu'on 
transfère  à  Paimbeuf. 

—  Es-tu  sûr  qu'ils  y  arriveront?  lui  dit  Julien  en  le  regar- 
dant en  face. 

—  Je  ne  réponds  ni  du  vent  ni  de  l'eau,  dit  Carrier  avec 
colère;  et,  après  tout,  la  Convention  est  informée,  ajouta- 
t-il  en  regardant  à  son  tour  Julien  avec  audace. 

—  C'est  juste,  répondit  celui-ci  froidement. 

Carrier  donna  un  ordre  à  Lamberty.  Celui-ci  s'éloigna 
aussitôt,  gagna  un  batelet  et  aborda  le  navire. 

Julien  avait  tremblé  à  son  tour  devant  l'audace  de  Car- 
rier. Julien  s'était  dévoué  à  la  mission  d'abbattre  cette  ty- 
rannie de  cannibale  qui  désolait  la  Bretagne;  mais  il  sen- 
tait qu'il  ne  pouvait  y  arriver  que  lentement  et  par  des 
moyens  détournés;  l'appel  de  Carrier  à  la  Convention  l'avait 
épouvanté.  En  effet,  la  terrible  assemblée  n'avait-elle  pas 
déjà  cité  honorablement  les  lettres  où  Carrier  lui  annonçait 
insolemment  les  fusillades  qu'il  avait  ordonnées,  et  l'assem- 
blée ne  pouvait-elle  pas  approuver  de  même  les  noyades? 
Bientôt  on  entendit  approcher  le  navire.  Le  bruit  de  ces 
mille  voix  qui  allaient  bientôt  s'éteindre  avec  un  accent 
presque  joyeux.  Le  navire  arriva  à  la  même  place  où  la 
veille  s'était  englouti  le  bateau  de  Notron;  mais  cette  fois 
il  passa  lentement  et  majestueusement. 

Carrier  s'était  approché  de  la  fenêtre  avec  Julien,  qui 
tremblait  et  frémissait  d'indignation  de  son  impuissance. 
—  Ma  foi,  dit  Carrier,  s'il  leur  arrive  malheur,  ce  ne 
sera  pas  ma   faute,  n'est-ce  pas?  Adieu,  et  bon  voyage. 
Aussitôt  il   fit  un  signe  à  ses  sicaires  et  quitta  la  mai- 
son. 

Julien,  et  Delbcnnc^  avec  lui,  restèrent  longtemps  à  la 
fenêtre,  écoutant  le  bruit  du  navire  et  de  ces  mille  voix 
qui  s'éloignaient  rapidement.  Au-dessus  d'eux,  Saturnin. 


270  LES  AVENTURES 

madame  de  Perbruck  et  Louise  suivaient  avec  une  égale 
auxiété  ce  bruissement  qui  se  perdait  peu  à  peu  dans  le 
silence.  Bientôt  on  n'entendit  plus  rien,  et  il  sembla  à 
tous  ceux  qui  écoutaient  que  le  salut  des  victimes  était 
assuré.  Chacun  se  sentit  soulagé  d'un  poids  énorme. 

Tout  à  coup,  une  clameur  immense  et  lointaine,  un  grand 
cri  formé  de  mille  cris,  traversa  les  airs  et  sembla  s'y 
balancer;  il  grandissait  déchirant  et  prolongé;  enfin  il 
éclata  en  un  long  hurlement;  puis  tout  rentra  dans  un  si- 
lence profond.  La  justice  de  Carrier  était  faite! 

—  Capitaine,  s'écria  Julien  avec  violence,  vous  enten- 
dez! Nous  allons  partir  dans  une  heure!  Hâtez -vous!  Fai- 
tes rassembler  vos  hommes  ! 

A  peine  Delbenne  avait-il  quitté  Julien  que  Saturnin  et 
Louise  étaient  près  de  lui. 

—  Vous  parlez!  lui  dit  Saturnin. 

—  A  l'instant,  répondit  Julien  avec  calme.  Il  faut  que 
je  voie  le  comité  de  salut  public;  il  faut  que  je  parle.  On 
n'écrit  pas  ces  choses-là,  on  les  raconte,  on  les  fait  tou- 
cher du  doigt.  On  ne  croirait  pas  une  lettre  :  il  faut  que  je 
parte. 

—  Et  vous  emmenez  cette  malheureuse  Marguerite?  dit 
Louise.  Ce  n'est  pas  pour  en  faire  une  victime,  au  moins? 

—  C'est  pour  en  faire  un  témoin,  un  accusateur. 

—  En  ce  cas,  dit  Louise,  emmenez-moi  donc,  moi,  et 
je  parlerai?  Juhen,  vous  avez  engagé  votre  tête  dans  cette 
lutte,  vous  ne  pouvez  refuser  d'y  engager  la  mienne. 

Julien  lui  prit  la  main  :  Louise  ne  la  retira  pas,  mais  une 
soudaine  rougeur  colora  son  visage,  et  l'enthousiasme  qui 
l'avait  animée  un  moment  parut  se  glacer.  Julien  laissa 
tomber  sa  main. 

—  Vous  me  suivrez  à  Paris,  lui  dit-il  tristement;  ce  n'est 
que  là  que  je  vous  croirai  en  sûreté. 

—  Je  ne  puis  voyager  seule  avec  vous,  dit  Louise  en  bais- 
sant les  yeux. 

—  La  marquise  de  Perbruck  vous  suivra... 

—  Et  mon  fils?  s'écria  imprudemment  celle-ci. 

—  Le  comte  de  Perbruck  !  dit  Julien  les  yeux  étincelants, 
le  comte  de  Perbruck  !  répéta-t-il  en  s'adressant  à  Louise; 
celui  qui  a  été  votre  fiancé,  mademoiselle. 


DE   SATURNIN    FICHET.  271 

—  Le  comte  de  Perbruck  qui  a  été  mon  fiancé  est  mort, 
monsieur,  répartit  Louise.  Celui-ci... 

—  Celui-ci,  dit  madame  de  Perbruck,  est  mon  fils;  mais 
il  n'a  pas  de  nom. 

Julien  s'inclina  et  répondit  d'une  voix  triste  : 

—  Pardonnez-moi,  madame,  si  je  vous  ai  forcée  à  un 
aveu  que  je  ne  veux  pas  avoir  entendu.  Vous  voyagerez 
avec  moi  comme  ma  tante,  et  vous,  Louise,  comme  la  fille 
de  madame...  Quant  à  vous,  monsieur  Saturnin,  ajouta 
.Tulien,  si  vous  m'en  croyez,  vous  accepterez  une  position 
secondaire  pour  éviter  des  questions  qui  pourraient  devenir 
embarrassantes  pour  moi-même.  Il  faudra  que  vous  passiez 
pour  le  domestique  de  ces  dames. 

—  Je  serai  trop  heureux  de  les  servir  en  quelque  qualité 
que  ce  soit,  dit  Saturnin. 

—  En  ce  cas,  préparons-nous  à  partir,  fit  Julien;  j'ai  fait 
mettre  en  réquisition  des  chevaux  de  poste.  Madame  et  ma- 
moiselle  voyageront  dans  une  voiture  :  nous  irons  à  cheval 
jusqu'à  ce  que  nous  puissions  trouver  de  meilleurs  moyens 
de  transport. 

Une  heure  après  ils  étaient  tous  en  route  pour  Paris. 


XIV 


Six  mois  s'étaient  passés  depuis  le  départ  de  Julien.  Car- 
rier, que  la  présence  de  ce  jeune  homme  avait  fait  hésiter  un 
moment  dans  la  route  sanglante  qu'il  suivait,  s'était  aban- 
donné avec  plus  d'emportement  que  jamais  à  l'ivresse  de  ses 
fureurs.  Presque  toutes  les  semaines  de  ces  longs  mois 
avaient  été  marquées  par  les  effroyables  hécatombes  offertes 
à  la  Loire.  Carrier  avait  tenu  parole,  il  avait  osé  annoncer 
(  (S  terribles  exécutions  au  comité  de  salut  public.  Celui-ci 
r\\  avait  averti  la  Convention,  et  l'assemblée,  poussée  par  la 


272  LES   AVENTURES 

Montagne,  sans  s'expliquer  toutefois  sur  les  moyens  infâmes 
employés  par  Carrier,  avait  honorablement  cité  sa  conduite 
énergique  et  son  ardent  patriotisme. 

Encouragé  par  cette  approbation,  rien  n'avait  plus  retenu 
Carrier.  «  Quel  torrent  révolutionnaire  que  la  Loire!  s'écria- 
t-ll  dans  ses  lettres.  Il  semble  de  moitié  dans  la  justice  du 
peuple  et  engloutit  joyeusement  ses  ennemis.  »  Le  monstre 
calomniait  le  fleuve,  car,  au  lieu  de  faire  disparaître  les  mil- 
liers de  cadavres  qu'on  lui  confiait,  il  les  repoussait  sur  ses 
rives  et  les  montrait  à  la  colère  de  Dieu  et  des  hommes. 

C'était  quelque  chose  d'inconcevable  et  de  fabuleusement 
monstrueux. 

L'eau  du  fleuve  était  infectée  ;  il  fut  défendu  par  la  com- 
mune d'en  boire.  Les  deux  rives  de  la  Loire  étaient  des 
foyers  de  lièvres  pestilentielles  qui  menaçaient  d'envahir  la 
ville. 

D'un  autre  côté,  les  soldats  de  la  compagnie  de  Marat, 
mieux  accoutumés  à  leurs  fonctions,  aiguisés  au  crime  par 
les  ordres  féroces  de  leur  maître,  parcouraient  Nantes,  insul- 
tant, arrêtant,  maltraitant  quiconque  s'opposait  à  leurs  vio- 
lences. Tout  ce  qui  était  au-dessus  de  la  dernière  classe  du 
peuple  tremblait  à  la  pensée  de  rencontrer  ces  exécrables  sa- 
tellites de  Carrier;  on  n'osait  plus  sortir.  Les  magistrats  eux- 
mêmes,  les  membres  de  la  commune,  avaient  tout  à  fait 
courbé  la  tête.  Un  seul  murmure  d'opposition  avait  osé  se 
faire  entendre.  Le  tribunal  révolutionnaire  avait  osé  dire  au 
proconsul,  par  l'organe  de  son  président,  que  puisqu'il  en- 
voyait les  prisonniers  à  la  mort  sans  jugement,  le  tribunal 
était  moralement  destitué.  A  cela  Carrier  avait  répondu  : 

—  Ah!  tu  veux  juger...  Eh  bien!  juge...  et  si  les  pri- 
sons ne  sont  pas  vides  dans  deux  heures,  je  te  fais  fusiller. 

Le  tribunal  avait  continué  à  condamner,  et  Carrier  avait 
continué  à  faire  précipiter  les  prisonniers  dans  la  Loire.  Dès 
que  la  nuit  était  venue,  on  allait  les  chercher  par  centai- 
nes; on  les  poussait  par  troupeaux  comme  des  bêtes  de 
somme;  on  les  entassait  sur  le  navire  fatal,  et  ils  mouraient 
sans  qu'une  voix  s'élevât  pour  réclamer  contre  ce  forfait 
permanent. 

Telle  était  la  terreur  qui  pesait  alors  sur  Nantes,  que  les 
prisonniers  eux-mêmes  acceptaient  la  proscription  sans  ten- 


i 


DE  SATURNIN    FICHET.  273 

ter  de  s'y  soustraire.  Qu'un  seul  eût  osé  donner  le  signal  de 
la  résistance  pendant  qu'on  les  conduisait  au  supplice,  qu'il 
eût  lutté  avec  les  quelques  satellites  qui  les  escortaient, 
que  cette  foule  eût  seulement  essayé  de  fuir,  et  la  plupart 
s'échappaient,  et  ces  horribles  exécutions  s'arrêtaient,  car 
elles  n'eussent  plus  trouvé  de  complices;  mais  tout  semblait 
mort  dans  le  cœur  des  victimes,  ainsi  que  dans  le  cœur  de 
ceux  qui  étaient  restés  libres.  Jamais  ville  envahie  par  une 
armée  de  barbares  marchant  le  meurtre  ou  l'incendie  à  la 
main;  jamais  cité  dévastée  par  un  de  ces  terribles  fléaux 
contre  lesquels  rien  ne  peut  lutter,  ni  jeunesse  ni  courage; 
jamais  contrée  vouée  à  la  peste,  à  la  famine,  au  massacre, 
ne  fut  plus  obéissante,  plus  morne,  plus  terrorisée  que  ne 
l'était  Nantes  à  cette  époque. 

Oh  !  ce  sont  là  de  terribles  leçons  dont  il  ne  faut  pas  dé- 
tourner les  regards  du  peuple  pour  l'endormir  dans  la  fausse 
sécurité  qui  lui  donnent  des  espérances  généreuses. 

En  effet,  trop  souvent  fatigué  de  son  repos,  le  peuple 
se  plait  à  l'idée  des  révolutions.  Les  rapides  Ibrtunes,  les 
actions  héroïques,  les  grandes  renommées  qui  surgissent  de 
ces  temps  funèbres  l'exaltent  et  l'éblouissent.  Il  ne  voit  que 
ces  rares  exceptions  dans  le  passé,  il  ne  rêve  qu'elles  dans 
Tavenir;  alors,  emporté  par  ces  images  éclatantes,  il  s'agite, 
il  murmure,  il  brûle  du  désir  de  s'élancer  à  son  tour  dans 
cette  carrière  aventureuse  où  il  croit  n'engager  que  son 
sang  sur  les  champs  de  bataille,  ou  sa  tête  dans  les  luîtes 
po!i tiques,  en  échange  de  la  gloire  ou  du  pouvoir.  Erreur... 
erreur  funeste!  Une  fois  lancé  dans  cette  voie,  le  peuple 
croit  qu'il  ne  dépassera  pas  le  but,  parce  qu'il  y  marche 
d'abord  d'un  pas  modéré;  mais  bientôt  viennent  les  obsta- 
cles qui  l'irritent,  les  luttes  qui  l'exaspèrent  ;  alors  il  passe 
de  la  hardiesse  à  la  témérité,  de  la  colère  à  la  fureur,  de  la 
rigueur  à  la  cruauté,  et  une  fois  emporté  hors  des  bornes 
de  la  justice,  il  trouve  dans  son  sein  des  monstres  pour  re- 
commencer en  son  nom  les  crimes  qu'il  vouait  jadis  à  l'ana- 
thème  de  l'humanité  :  les  mêmes  proscriptions  renaissent  et 
les  mêmes  lâchetés  leur  tendent  humblement  la  tête;  car 
dans  ces  pages  déshonorantes  de  rhistoire,  si  l'exécration 
est  pour  les  bourreaux,  le  mépris  doit  être  pour  ceux  qui  les 
supportent  si  longtemps. 

16 


274  LES  AVENTURES 

Ainsi  régnait  Carrier,  et,  pareil  à  la  Messaline  de  Juvenal, 
lassé  mais  non  rassasié  de  sang,  il  demandait  pourquoi 
l'homme  ne  tenait  pas  dans  sa  main  les  fléaux  de  la  nature 
avec  lesquels  la  colère  de  Dieu  écrase  en  un  jour  des  cités 
tout  entières  et  les  fait  disparaître  du  monde. 

Une  pensée  était  cependant  venue  à  Carrier,  il  l'avait  rêvée 
et  amoureusement  carrossée,  mais  il  n'avait  pas  encore  osé 
accoupler  cette  pensée  avec  le  droit  de  l'exécuter.  Malgré 
lui,  le  tigre  sentait  que,  s'il  mettait  en  présence  le  rêve  de 
son  âme  et  la  possibilité  de  l'accomplir,  il  en  i:^sulterait  quel- 
q-ie  chose  d'effroyable  et  de  monstrueux. 

Enfermé  dans  son  hôtel,  et  ne  vivant  plus  qu'avec  les 
misérables  qui  s'agenouillaient  devant  lui  et  qui  léchaient 
sur  ses  pieds  le  sang  doftt  il  était  inondé,  Carrier  était  arrivé 
à  ce  délire  de  la  bête  brute  quand  elle  a  subi  la  fatale  mor- 
sure de  îa  rage.  Il  se  levait  pour  tuer,  il  passait  sa  journée  à 
tuer,  il  sjenivrait  en  parlant  de  tuer.  Non ,  jamais  rien  de 
plus  effroyable  n'a  vécu  que  cet  homme. 

Enfm,  ceux  qui  l'entouraient  vivaient  eux-mêmes  dans 
une  sorte  de  vertige  qui  les  épouvantait  tout  féroces,  tout 
sanguinaires  qu'ils  fussent.  L'haleine  leur  manquait  pour 
suivre  ce  furieux  dans  sa  course  insensée  à  travers  le  sang 
et  les  cadavres.  Ils  eussent  voulu  l'arrêter,  ou  plutôt  s'arrêter 
eux-mêmes;  mais  il  les  emportait  avec  lui,  excitant,  renou- 
velant sans  cesse  leurs  rages  épuisées  et  demandant  toujours 
du  sang  !  du  sang  !  du  sang  ! 

Un  matm,  Carrrier  à  peine  éveillé  du  sommeil  brûlant  qui 
suivait  ses  nuits  d'orgie,  fut  averti  que  Fouquet  et  Lamberty 
attendaient  ses  ordres  pour  les  exécutions  du  jour.  Il  de- 
manda Angélique;  elle  était  dans  son  appartement. 

—  Nous  allons  déjeuner  près  d'elle,  dit-il  au  domestique 
qui  lui  avait  fait  cette  réponse,  et  surtout  qu'on  ne  vienne 
point  nous  troubler. 

Il  passa  chez  Angélique,  qu'il  trouva  levée,  quoique  la 
journée  fût  peu  avancée.  Elle  était  assise  par  terre  au  coin  de 
l'àtre  d'une  petite  cheminée  en  porcelaine  peinte;  elle  pleu- 
rait à  chaudes  larmes. 

—  Eh  bien  !  qu'est-ce  que  cela  signifie?  dit  Carrier  ;  qu'as- 
tu  donc,  que  t'a-t-on  fait?  qui  donc  a  pu  t'offenser? 

—  Personne,  dit  AngéUque. 


DE   SATURNIN    PICHET.  275 

—  Ah  !  tu  noscs  le  nommer!  dit  Carrier!  et  tu  sais  cepen- 
dant comment  il  expiera  le  crime  de  t'avoir  déplu. 

—  Ce  n'est  personne,  te  dis-je. 

—  Mais  alors  qu'as-tu  donc  ? 

—  Je  ne  sais,  lui  dit  Angélique. 

Elle  n'osait  pas  lui  dire  qu'elle  en  était  arrivée  à  ce  point 
qu'elle  n'osait  plus  vivre. 

En  effet,  la  présence  de  Carrier  lui  glaçait  l'âme  et  lui  fai- 
sait éprouver  un  supplice  incroyable  !  Elle  ne  le  voyait  plus 
qu'à  travers  une  espèce  de  voile  rouge;  il  ne  lui  apparaissait 
plus  qu'à  travers  une  vapeur  sanglante,  elle  doutait  presque 
de  l'existence  de  cet  homme  ;  elle  se  demandait  s'il  était  vrai 
qu'un  être  pareil  lut  là,  devant  elle.  La  raison  lui  manquait, 
elle  se  sentait  devenir  folle.  La  voix  de  Carrier  n'était  plus  sa 
voix;  le  ton  rauque  de  ses  paroles  frappait  l'oreille  d'Angé- 
lique comme  les  coups  pressés  du  couteau  sur  le  billot.  Lors- 
que le  monstre  la  touchait,  il  lui  semblait  que  sa  main  était 
prête  à  se  dissoudre  en  un  large  ruisseau  d'eau  sanglante  oij 
elle  se  sentait  noyée  et  suffoquée.  La  malheureuse,  obsédée 
de  la  pensée  des  crimes  de  Carrier,  vivait  dans  une  sorte  de 
rêve  éveillé,  horrible,  funeste,  sanglant. 

Le  monde  lui  revenait  lorsqu'elle  était  seule,  et  alors  le 
supplice  changeait. 

Ce  n'était  plus  ce  vague  et  indicible  vertige  qui  lui  faisait 
«jouter  de  tout  et  d'elle-même,  c'était  alors  le  souvenir  précis, 
le  remords  lucide  qui  comptait  les  victimes  et  qui  lui  mon- 
trait les  épouvantables  actions  de  Carrier  dans  leur  nudité. 
Alors  elle  se  cachait  dans  les  angles  obscurs  de  son  apparte- 
ment, elle  se  tordait  avec  des  sanglots  étouffés,  elle  se  cou- 
chait à  terre  pour  pleurer  la  face  sur  le  tapis  de  sa  chambre, 
nfin  que  le  bruit  de  ses  larmes  n'arrivât  pas  jusqu'à  Carrier. 

Ce  je  ir-là,  comptant  sur  l'heure  qu'il  donnait  d'ordinaire 
H  ses  deux  aides,  elle  avait  été  surprise  dans  ses  larmes.  La 
malheureuse,  poussée  au  dernier  degré  de  désespoir,  avait 
voulu  prier.  Mais  au  moment  où  le  mot  :  «  Mon  Dieu!  »  était 
sorti  de  sa  bouche,  elle  était  tombée  presque  renversée  sur 
le  sol  ;  comme  si  ce  nom  sacré  Icîût  foudroyée,  par  cela  seul 
qu'il  passait  sur  ses  lèvres  impures.  Alors  elle  s'était  reprise 
il  pleurer. 

Cejjendanl  elle  tremblait  devant  Carrier  (^ui  la  pressait  de 


2t6  LES  AVENTURES 

questions  pour  savoir  la  cause  de  ses  larmes,  et  elle  lui  ré- 
pondit encore  : 
--  Je  ne  sais...  je  souffre... 

—  Tu  t'ennuies?  lui  dit  Carrier. 
•—  Oh!  non,  certes  non. 

—  Je  ne  t'en  veux  pas,  Angélique...  moi  aussi  je  m'en- 
nuie! Toujours  la  même  chose,  et  pour  avancer  si  peu...  J'en 
ai  assez... 

—  Quoi  !  dit  Angélique  avec  un  mouvement  d'espérance, 
tu  voudrais  cesser  tes  exécutions  ? 

—  Tiens  !  les  voilà  tous  deux,  Lamberty  et  Fouquet;  je  ne 
leur  ai  rien  demandé  pour  aujourd'hui. 

—  Oui,  dit  Lamberty,  qui  prit  la  disposition  étrange  où  se 
trouvait  Carrier  pour  un  mouvement  de  bonne  humeur,  Car- 
rier nous  a  donné  congé  aujourd'hui. 

—  Et  peut-être  demain  aussi?  dit  Angélique. 

—  Et  demain  aussi,  dit  Carrier,  et  tous  les  jours,  jusqu'à 
ce  que  tout  soit  prêt.  Profitez-en,  mes  braves,  pour  vous  re- 
poser et  reprendre  des  forces,  car  ce  jour-là  ajoula-t-il  avec 
un  rire  infernal,  ce  sera  une  œuvre  terrible,  grande,  solen- 
nelle ;  j'écraserai,  je  pulvériserai,  je  balaierai  cette  exécrable 
population;  je  ferai  du  Dieu. 

Angélique  et  les  deux  satellites  restèrent  muets;  ils  n'osè- 
rent pas  le  regarder.  Angélique  fut  prête  à  se  briser  la  tête 
sur  le  marbre  pour  ne  pas  entendre.  Carrier  s'assit  au  coin 
de  la  cheminée,  y  jeta  une  bûche,  puis  une  autre,  et  se  mit 
à  soufflerie  feu;  bientôt  la  flamme  jailUt.  Quand,  à  force  de 
l'animer,  la  cheminée  brûlante  se  mit  à  gronder ,  il  prit  au 
hasard  un  mouchoir  qui  se  trouvait  sur  la  cheminée  et  le  jeta 
au  feu  ;  le  mouchoir  fut  à  l'instant  consumé.  Il  trouva  une 
petite  boite  sous  sa  main  et  la  lança  de  même  dans  le  fôu, 
elle  brûla  en  pétillant.  Carrier  se  mit  à  rire  et  continua  en  je- 
tant au  feu  tout  ce  qu'il  trouvait  sous  sa  main.  Une  cage  était 
près  de  lui  enfermant  des  oiseaux  précieux,  il  s'empara  des 
oiseaux  et  les  jeta  dans  la  cheminée  :  il  entendit  les  faibles 
cris  de  ces  frêles  créatures  et  les  vit  se  tordre  dans  le  feu,  et 
il  se  mit  à  rire  plus  fort.  Angélique  le  considérait  avec  une 
stupéfaction  haletante. 

—  Mais  que  veux-tu  donc.  Carrier?  lui  dit-elle. 

—  Un  incendie  !  répondit-il  avec  une  sorte  de  rugissement 


I 


DE  SATURNIx^    FICHET.  277 

horrible,  un  vaste  incendie  qui  dévore  et  efface  de  la  terre 
cette  ville  exécrable  !  qui  lasse  se  tordre  dans  les  flammes  sa 
population  impure  ! 

—  Non  !  s'écria  Angélique  en  se  précipitant  vers  Carrier 
avec  un  cri  d'angoisse. 

—  Et  pourquoi  ?  dit  Carrier  en  la  regardant  d'un  œil  ir- 
rité. 

—  C'est...  c'est,  dit  Angélique  tremblante,  que  j'aurais 
peur. 

—  Ne  t'occupe  point  de  cela,  ma  fille;  j'ai  mon  plan...  Les 
portes  de  la  ville  seront  gardées  à  l'extérieur...  je  placerai 
une  batterie  à  chacune  d'elles,  et  ceux  qui  voudront  sortir 
trouveront  à  qui  parler. 

Personne  n'osa  répondre.  Carrier  se  retouna  vers  Lam- 
berty. 

—  N'est-ce  pas  que  c'est  un  bon  plan?  lui  dit-il. 

—  Il  sera  peut-être  difficile  à  exécuter,  dit  Lamberty  d'une 
voix  tremblante. 

—  Je  sais,  dit  Carrier,  qu'il  est  bien  plus  facile  d'envoyer 
un  traître  au  tribunal  révolutionnaire  et  de  le  faire  expédier 
sur  la  place  du  Boulïay  ou  de  l'embarquer  pour  Paimbeuf.  Je 
n'aurais  qu'un  mot  à  dire  et  tu  en  feras  l'essai. 

—  Rien  n'est  plus  facile  dit  Fouquet,  qui  avait  partagé  l'ef- 
froi et  l'hésitation  de  Lamberty,  mais  qui  voulut  se  faire  un 
mérite  de  son  empressement  aux  dépens  de  son  compagnon. 

—  Tu  trouves  ?  lui  dit  Carrier  en  souriant.  A  la  bonne 
heure...  Eh  bien!  il  faut  que  cela  soit  exécuté  demain. 

—  Demain...  dit  Fouquet  en  hésitant  à  son  tour,  d'ici  à 
demain  ? 

—  C'est  parce  que  je  savais  que  le  citoyen  Carrier  veut 
que  les  pensées  soient  exécutées  aussitôt  que  conçues  que  je 
disais  que  c'est  difficile  ;  mais  s'il  voulait  nous  donner  huit 
jours?...  reprit  J^amberty. 

—  Ni  un  jour  ni  huit  jours,  dit  Angélique  en  se  levant  tout 
à  coup  ce  n'est  pas  possible.  Non,  tu  ne  feras  pas  cela,  (Car- 
rier, c'est  abominable,  c'est  affreux  !... 

—  Ah  çà,  est-ce  que  tu  deviens  folle  ?  s'écria  Carrier. 

—  Non,  dit  Angélique  exaspérée;  assez  de  sang  comme 
çaî...  Je  n'en  suis  plus,  moi  ;  je  ne  dors  plus,  je  vis  au  milieu 
d'une  odeur  de  cadavres!  Assez...  assez...  assez!... 


278  LES  AVENTURES 

Carrier  se  leva,  alla  fermer  la  porte  du  boudoir  où  ils  se 
trouvaient. 

—  Qu'allons-nous  l'aire  de  cette  folle  ?  dit-il  à  ses  deux 
acolytes. 

—  Le  tribunal  révolutionnaire  est  en  permanence,  dit 
l'un. 

—  Et  tu  feras  bien  encore  une  petite  expédition  nocturne? 
reprit  l'autre. 

—  Ah!  s'écria  Angélique  avec  effroi,  pas  comme  ça!... 
tuez-moi  tout  de  suite  ici;  mais  pas  de  guillotine,  pas  de 
noyade  ! 

Pendant  qu'Angélique  parlait  ainsi,  Carrier  tournait  tout 
autour  du  boudoir  comme  un  fou,  ou  plutôt  comme  Néron 
lorsqu'il  se  faisait  enfermer  dans  une  cage  de  fer  oii  il  se 
traînait  à  quatre  pattes,  imitant  les  rugissements,  les  impa- 
tiences, les  colères  des  bêtes  féroces  du  cirque,  s'exallant 
dans  cette  affreuse  folie,  jusqu'à  ce  que  furieux  il  fit  un 
signe  pour  qu'on  ouvrît  la  porte  de  cette  cage  d'où  il  s'élan- 
çait pour  mordre,  pour  déchirer  de  ses  ongles,  des  esclaves 
nus  attachés  autour  de  la  salle  impériale,  où  il  jouait  au 
tigre. 

Carrier,  ivre  aussi  de  colère,  s'arrêta  tout  à  coup  devant 
Angélique,  et  se  mit  à  hurler  : 

—  Tuez-la...  déchirez-la!... 

Et  il  s'élançait  sur  elle,  les  doigts  crispés,  en  grinçant  des 
dents,  et  prêt  à  renouveler  sur  sa  maîtresse  les  bestiales  fu- 
reurs de  Néron.  Elle  était  tombée  sur  le  parquet,  et  il  allait 
la  fouler  aux  pieds,  lorsqu'un  bruit  violent  retentit  à  la  porte 
de  l'hôtel... 

Carrier  s'arrêta.  Un  de  ses  sicaires  entra  l'œil  en  feu, 
l'écume  à  la  bouche  . 

—  Citoyen  Carrier,  la  commune  a  l'insolence  de  vouloir 
forcer  ta  porte...  Les  municipaux  ont  repoussé  la  sentinelle 
placée  en  bas;  ils  montent... 

—  Ah!  s'écria  Carrier  avec  un  sourd  rugissement,  tant 
mieux...  ils  auraient  fait  les  bégueules...  ils  auraient  pleur- 
niché... tant  mieux... 

Aussitôt  il  s'élança  vers  le  salon  où  étaient  déjà  arrivés  les 
membres  de  la  commune. 

—  Trahison!   trahison!  cria-t-il  entrant;  on  attaque  les 


DE  SATURNIN   FICHET.  279 

représentants  du  peuple  à  main  armée...  A  moi  les  vrais 
sans-culottes  !... 

Les  farouches  gardes  du  corps  de  Carrier  parurent  en 
armes  aux  portes  du  salon. 

—  Que  venez-vous  faire  ici?  reprit-il  lorsqu'il  se  crut  en 
sûreté. 

—  Citoyen  Carrier,  dit  l'un  des  membres  de  la  commune, 
nous  venons  nous  plaindre  de  ce  que  tu  disj^oses  des  prison- 
niers sans  ordre  d'extradition. 

—  Ah!  dit  Carrier,  traîtres  vendus  aux  aristocrates!  vous 
voulez  les  sauver,  je  le  sais.  Vous  voulez  rallumer  la  guerre 
civile  que  j'ai  éteinte...  vous  voulez  livrer  Nantes  aux  royalis- 
tes et  aux  Anglais...  vous  ne  leur  livrerez  qu'un  monceau  de 
cendres!  Ah!  je  connais  vos  crimes  et  vos  trahisons...  vous 
avez  arrêté  les  vivres  pour  faire  mourir  le  peuple  de  faim... 
vous  avez  donné  des  licences  aux  ennemis  de  la  république, 
pour  communiquer  avec  les  navires  anglais...  vous  avez 
donné  avis  aux  royalistes  des  mouvements  de  nos  armées... 
vous  avez  toujours  été  d'avis  de  pactiser  avec  les  rebelles... 
Je  vous  accuse  de  tous  ces  crimes!...  Allons!  allons  !  qu'on 
les  arrête;  qu'on  les  emmène.  Je  confie  le  salut  de  la  patrie 
à  l'énergie  des  vrais  patriotes...  que  la  vengeance  de  la  ré- 
publique les  frappe  avec  la  rapidité  de  la  foudre.  Menez-les 
au  tribunal  révolutionnaire  ! 

A  ce  discours  de  Carrier,  prononcé  d'une  voix  sauvage, 
ol  avec  des  gestes  désordonnés,  les  membres  de  la  com- 
mune se  reculèrent  en  tremblant.  A  ce  moment,  un  jeune 
homme  sortit  de  leurs  rangs,  pendant  que  les  sans-culottes 
de  Carrier  s'avançaient  pour  s'emparer  des  prisonniers 
qu'on  venait  de  leur  livrer. 

C'était  Julien.  Il  marcha  droit  à  (Carrier,  qui  se  recula 
à  son  tour  comme  pour  prendre  du  champ  et  s'élancer  sur 
lui. 

—  Il  n'y  a  plus  de  tribunal  révolutionnaire ,  s'écria-t-il 
dune  voix  forte. 

—  Tu  dis  ?...  fit  Carrier  en  grinçant  les  dents. 

—  Les  membres  du  tribunal  révolutionnaire  sont  tous 
arrêtés,  dit-il  avec  autorité,  et  toi-même.  Carrier,  tu  n'es 
plus  rien  ici.  Voici  l'ordre  du  comité  de  salut  public  qui  te 
rappelle  à  Paris.  La  compagnie  de  Marat  est  dissoute.  Sortez, 


280  LES  AVExNTURE!; 

sortez,  dit-il  aux  membres  de  la  commune,  vous  n'avez  plus 
rien  à  faire  ici. 

Tout  le  monde  s'éloigna,  et  Carrier,  qui  était  resté  immo- 
bile, muet,  anéanti,  tomba  sur  un  fauteuil,  et,  prenant  sa 
tête  dans  ses  mains,  il  se  mit  à  pleurer  avec  des  sanglots 
et  des  cris. 

Julien,  qui  était  resté  le  dernier,  le  considéra  un  mo- 
ment. Il  était  entré  avec  le  dessein  de  faire  entendre  à 
Carrier  des  paroles  sévères,  il  s'attendait  à  de  la  résis- 
tance ,  à  des  emportements  frénétiques  ;  mais  en  voyant 
cette  lâcheté  si  basse,  cette  lâcheté  dont  l'excès  ne  pou- 
vait être  comparé  qu'à  l'excès  des  violences  du  misé- 
rable, Julien  se  détourna  avec  dégoût,  et  s'éloigna  à  son 
tour. 

Cependant,  après  un  assez  long  temps  Carrier  se  calma 
et  regarda  autour  de  lui,  et  reconnaissaut  qu'il  était  seul, 
qu'il  était  libre,  il  se  releva  en  disant  : 

—  Il  faudra  qu'ils  m'arrachent  du  sein  de  la  (Conven- 
tion. 

Aussitôt  il  appela  : 

—  Lamberty  !  Fouquet! 

Personne  ne  répondit.  Il  appela  d'une  voix  plus  haute,  et 
ce  fut  encore  en  vain. 

Il  quitta  le  salon,  passa  dans  les  autres  parties  de  l'appar- 
tement ;  partout  le  même  silence,  la  même  solitude.  Il  des- 
cendit dans  les  offices,  dans  les  cuisines;  tout  était  désert; 
les  apprêts  du  déjeuner  étaient  sur  les  fourneaux  et  avaient 
été  abandonnés  sans  que  le  cuisinier  se  fût  occupé  d'autre 
chose  que  de  jeter  dans  un  coin  le  tablier  et  le  couteau  qui 
ne  lui  appartenaient  pas.  Dans  la  cour,  un  cheval  était  atta- 
ché à  l'anneau  de  fer  qui  pendait  à  la  porte  de  l'écurie  : 
l'étrille  et  la  brosse  étaient  à  côté  de  lui  sur  le  pavé.  Chacun 
avait  quitté  cette  maison  à  l'instant  où  il  avait  appris  la  dis- 
grâce de  Carrier,  comme  si  elle  eût  dû  tomber  et  écraser 
ceux  qui  y  demeureraient  une  minule  de  plus.  Les  terreurs 
de  Carrier  le  reprirent  en  se  trouvant  ainsi  seul  dans  ce  vaste 
hôtel. 

A  travers  la  porte  qui  ouvrait  sur  la  rue,  il  crut  entendre 
le  bruit  des  murmures  du  peuple  et  remonta  rapidement 
pour  se  cacher  dans  le  plus  secret  de  ses  appartements  : 


DE   SATURNIN    FICHET.  281 

c'était  le  boudoir  où  il  avait  laissé  Angélique  évanouie.  Il  !a 
retrouva  gisante  sur  le  parquet.  A  sa  vue,  un  éclair  de  féroce 
colère  reparut  dans  les  yeux  de  Carrier.  Il  porta  la  main  à 
son  sabre  qui  ne  le  quittait  jamais,  mais  il  s'arrêta  en  mur- 
murant : 

—  On  dirait  que  je  l'ai  assassinée... 

A  cette  heure,  cet  homme,  qui  envoyait  la  veille  les  vic- 
times par  milliers  à  la  mort,  avait  peur  d'un  crime  de 
plus.  Il  tourna  quelque  temps  autour  de  sa  maîtresse,  et  il 
était  tellement  troublé,  qu'il  tira  les  sonnettes  pour  appeler 
à  son  aide,  et  se  donna  de  nouveau  la  certitude  de  son 
abandon.  Il  retomba  dans  son  accablement  et  se  prit  à 
pleurer. 

Pendant  qu'il  était  ainsi,  la  tête  cachée  sur  les  coussins 
d'un  siège,  Angélique  reprit  peu  à  peu  connaissance  et  se 
souleva  doucement;  elle  regarda  un  moment  autour  d'elle, 
et  voyant  Carrier  assis  à  quelques  pas,  elle  tressaillit,  et 
rampant  sur  les  mains  elle  chercha  à  gagner  la  porte  du 
boudoir.  Carrier,  averti  par  le  bruit  qu'elle  fit,  se  redressa 
tout  à  coup  en  s'écriant  d'une  voix  épouvantée  : 

—  Qui  est  là? 

Angélique,  saisie  d'une  terreur  non  moins  grande,  se  re- 
leva pour  s'enfuir  plus  rapidement;  mais  pendant  qu'elle 
faisait  ce  mouvement,  Carrier  s'était  précipité  vers  elle  et 
était  tombé  à  ses  genoux;  il  s'attachait  aux  plis  de  sa  robe  et 
lui  disait  d'une  voix  larmoyante  : 

—  Angélique,  Angélique...  ne  me  quitte  pas;  par  pitié, 
ne  me  quitte  pas,  loi  aussi... 

La  malheureuse  le  regardait  avec  des  yeux  interdits;  elle 
ne  pouvait  traduire  ces  prières  que  par  un  de  ces  retours  in- 
sensés où  l'amour  furieux  passe  des  plus  féroces  menaces 
aux  plus  humbles  supplications. 

—  Oh!  lui  dit-elle  trop  heureuse  d'avoir  échappé  au  dan- 
ger qui  l'avait  menacée,  tu  ne  m'aimes  plus! 

—  Moi...  dit  Carrier,  moi...  je  t'aime...  je  t'ai  toujours 
aimée...  tu  le  sais  bien...  quelquefois,  c'est  vrai...  je  suis  brus- 
que, emporté...  mais  tu  le  sais,  toi...  tu  peux  le  dire...  je  ne 
suis  pas  méchant... 

—  Ainsi,  lui  dit  Angélique  qui  ne  revenait  pas  de  sa  sur- 
prise, tu  ne  feras  pas  exécuter  ce  projet  d'incendie? 


282  LES   AVENTURES 

—  Est-ce  que  tu  as  pu  croire  à  ça?  dit  Carrier;  c'était  une 
plaisanterie;  je  voulais  rire;  ne  parle  pas  de  ça,  mes  enne- 
mis m'en  accuseraient  comme  si  je  l'avais  fait. 

—  Tes  ennemis,  dit  Angélique;  as-tu  quelque  chose  à 
craindre,  toi,  Carrier,  le  maitre  de  cette  ville  ?... 

—  Angélique,  dit  Carrier,  Angélique,  répéta-t-il  avec  une 
angoisse  inexprimable,  les  lâches  de  la  Convention  m'ont 
destitué  ! 

—  Toi  !  fit  Angélique. 

Et  elle  murmura  tout  bas  : 

—  Il  y  a  donc  une  justice. 

—  Et  toi  aussi,  dit  Carrier,  tu  me  blâmes;  toi  pour  qui  j'ai 
fait  verser  tant  de  sang,  car  cela  te  plaisait.  Tu  n'étais  con- 
tente que  lorsque  Lamberty  et  Fouquet  venaient  te  rapporter 
le  compte  des  victimes  de  la  journée. 

—  Oh  !  misérable  !  fit  Angélique  avec  horreur  et  mépris, 
t'ai-je  jamais  demandé  une  seule  tête? 

—  M'as-tu  demandé  une  seule  grâce?  lui  dit  Carrier  en 
se  relevant.  C'était  pourtant  ton  métier  à  toi.  Les  femmes 
doivent  avoir  de  la  pitié.  Dieu  les  a  placées  à  côté  des  hommes 
chargés  d'exécuter  les  terribles  décrets  de  la  politique  pour 
adoucir  quelquefois  la  rigueur  de  leur  devoir,  pour  leur  mé- 
riter, à  côté  des  malédictions  de  tous,  des  voix  qui  plaide- 
ront pour  eux  le  jour  où  leur  parti  leur  demandera  compte 
de  leur  dévouement.  Mais,  toi,  tu  ne  m'as  rien  dit;  tu  m'as 
poussé,  tu  m'as  laissé  aller  dans  ce  chemin  sanglant.  Tu 
n'as  eu  ni  cœur  ni  pitié  pour  personne,  tu  n'es  qu'un  monstre  î 

Ce  serait  trop  horrible  chose  que  de  vouloir  répéter  ici  les 
reproches  sanglants  que  ces  deux  misérables  se  jetèrent  à 
la  face  l'un  de  l'autre.  Après  avoir  épuisé  toutes  les  injures 
qu'ils  méritaient  si  bien,  la  peur  les  réunit  dans  le  soin  de 
leur  sûreté  commune. 

Toute  la  journée  se  passa  sans  que  ni  l'un  ni  l'autre  osât 
quitter  l'hôtel;  ce  ne  fut  qu'à  la  nuit  qu'Angélique  se  ha- 
sarda à  sortir  et  à  aller  demander  à  la  commune  une  voiture 
et  des  chevaux  pour  Carrier. 

Ils  lui  furent  immédiatement  envoyés  avec  une  escorte, 
qui  le  conduisit  jusqu'aux  portes  de  Nantes.  Mais  Angéli- 
que n'accompagna  pas  la  voiture. 

Avant  de  quitter  l'hôtel  de  Carrier,  elle  s'était  munie  de 


DE  SATURNIN    FICHET.  283 

tous  les  bijoux,  de  tout  l'or  (ju'il  lui  avait  prodigués,  et  elle 
disparut  sans  qu'on  sût  ce  qu'elle  était  devenue,  jusqu'au 
jour  où  quelques  habitants  de  Nantes  la  reconnurent,  quel- 
ques années  après,  à  la  croisée  de  cette  maison  isolée  où 
l'a  vue  l'auteur  de  cet  écrit. 

Heureusement  pour  Carrier,  le  bruit  de  sa  disgrâce  n'a- 
vait pas  franchi  les  murs  de  la  ville,  et  n'avait  pénétré  dans 
les  campagnes  que  d'une  manière  douteuse.  Sans  cela  il 
n'eût  certes  pas  traversé  paisiblement  le  pays  qu'il  avait 
laissé  presque  désert.  Des  vengeurs  se  fussent  précipités  à 
sa  rencontre,  et  l'eussent  impitoyablement  massacré.  Il  avait 
si  bien  prévu  le  danger,  qu'il  avait  fait  demander  à  la  com- 
mune un  passe-port  sous  un  autre  nom  que  le  sien.  Ce  fut 
ainsi  qu'il  arriva  jusqu'à  Angers,  où  l'accueil  que  lui  fit  le 
club  montagnard  de  cette  ville,  lui  rendit  un  peu  d'audace. 

Cependant  Julien  était  parti  de  Nantes,  immédiatement 
après  Carrier;  il  s'était  refusé  à  l'ovation  que  lui  offraient 
les  mêmes  hommes  qui  le  plus  souvent  avaient  exécuté  les 
ordres  du  farouche  proconsul. 

Mais  il  nous  faut  dire  ce  qu'étaient  devenus,  pendant  ces 
six  mois  écoulés,  Saturnin,  madame  de  Perbruck  et  Louise 
de  Paradèze. 


i 


XV 


Sur  le  boulevard  Beaumarchais,  au  coin  de  la  rue  du 
Pas-de-la-Mule,  il  y  avait  en  ce  temps-là  une  petite  maison 
basse  dans  laquelle  on  entrait  par  une  étroite  allée.  Au 
premier  de  cette  maison  était  située  une  chambre  donnant 
sur  le  boulevard  par  deux  croisées  :  c'était  là  que  demeu- 
raient Louise  de  Paradèze  et  madame  do  Perbruck.  Au 
pied  de  celte  maison,  au-dessous  de  ces  croisées,  assis 
sur  ses  crochets,  se  tenait  constamment  un  grand  et  beau 


284  LES  AVENTURES 

jeune  homme,  qui  faisait  le  métier  de  commissionnaire.  C'é- 
tait Saturnin. 

Les  deux  femmes  s'occupaient  d'ouvrages  à  l'aiguille  et 
des  soins  du  ménage.  Quant  à  lui,  il  rapportait  chaque  soir 
le  prix  des  courses  qu'il  avait  faites  dans  la  journée,  et  ces 
petits  bénéfices  réunis  suffisaient  à  l'existence  de  ces  trois 
personnes.  Madame  de  Perbruck  et  Louise  n'avaient  qu'un 
lit.  Quand  à  Saturnin,  il  couchait  dans  un  petit  cabinet 
attenant  à  la  chambre  de  sa  mère,  et  qui  n'était  séparé  de 
celle-ci  que  par  une  légère  cloison. 

Depuis  quelque  temps  le  secret  de  la  naissance  de  Satur- 
nin avait  été  confié  à  mademoiselle  de  Paradèze,  et  cette  ré- 
vélation n'avait  pas  été  sans  influence  sur  la  manière  dont 
elle  avait  considéré,  depuis  cette  époque,  le  fils  déshérité  du 
marquis  de  Perbruck. 

Depuis  longtemps  elle  avait  appris  à  ne  pas  douter  de  son 
courage  et  de  sa  présence  d'esprit.  La  Châtaigneraie  lui 
avait  raconté  de  quel  appui  Saturnin  avait  été  à  la  Rouarie, 
comment  il  avait  secouru  Césaire  et  l'avait  sauvé  lui-même. 
A  son  tour,  Saturnin,  durant  les  longues  soirées  qu'il  pas- 
sait avec  Louise,  lui  avait  raconté  la  part  qu'il  avait  prise 
aux  divers  combats  de  l'armée  royaliste.  Mademoiselle  de 
Paradèze  avait  passé  sa  jeunesse  au  milieu  d'hommes  trop 
braves,  pour  ne  pas  comprendre  combien  il  y  avait  de  mo- 
destie dans  la  manière  dont  Saturnin  parlait  de  lui-même. 

Depuis  un  mois  que  Julien  les  avait  cachées  dans  cette  mai- 
son, Louise  avait  appris  à  connaître  Saturnin,  sous  ces  rap- 
ports intimes  qui  détruisent  quelquefois  le  charme  qui  en- 
toure certains  hommes  qu'on  ne  voit  qu'en  public,  mais  qui, 
d'autres  fois,  font  naître  des  sentiments  d'estime,  de  bien- 
veillance et  d'affection,  qu'on  ne  les  eût  pas  supposés  capa- 
bles d'inspirer. 

Bien  souvent  Saturnin,  alarmé  du  danger  que  pouvaient 
courir  madame  de  Perbruck  et  Louise,  leur  avait  proposé  de 
s'enfuir  et  s'était  engagé  à  leur  en  donner  les  moyens;  il  de- 
mandait à  rester  seul  à  Pans  pour  pouvoir  veiller  sur  Mar- 
guerite, qui  avait  été  enfermée  à  l'Abbaye.  Mais  madame 
de  Perbruck  ne  voulait  pas  se  séparer  de  son  fils,  et  made- 
moiselle de  Paradèze  refusait  positivement  de  quitter  la 
France. 


DE   SATURNIN    FiCHET.  285 

—  Ma  vie  ne  m'appartient  pas,  disait-elle  ;  je  la  dois  à  celle 
qui  s'est  dévouée  pour  moi. 

Saturnin  avait  mille  raisons  pour  prouver  à  mademoiselle 
de  Paradèze  que  si  Marguerite  pouvait  être  sauvée  elle  le  se- 
rait sans  son  secours,  et  que  si  elle  était  condamnée,  Louise 
se  sacrifierait  sans  la  sauver.  Mais  Louise  repoussait  ces  in- 
sinuations avec  indignation. 

Il  était  rare  que  Saturnin  sortit  le  soir,  à  moins  qu'il  ne 
trouvât  quelque  commission  à  l'aire  qui  le  retint  après  le 
jour  tombé.  Peut-être,  eût-il  pu  améliorer  sa  position  et  celle 
de  sa  mère,  s'il  eût  voulu  accepter  la  proposition  qui  lui  avait 
été  faite  par  un  marchand  du  voisinage  d'entrer  chez  lui 
comme  garçon  de  magasin.  Mais  Saturnin,  qui  se  mettait 
volontiers  au  service  de  tout  passant,  ne  pouvait  se  résou- 
dre à  accepter  une  place  qui  le  rapprochait  de  la  domesticité. 
D'ailleurs,  on  lui  avait  demandé  s'il  savait  lire  et  écrire,  et 
par  prudence,  il  avait  nié  avoir  ces  pauvres  talents.  Une 
belle  écriture  pouvait  Taire  trop  aisément  soupçonner  un 
homme  de  quelque  valeur  caché  sous  les  habits  d'un  com- 
missionnaire. Cependant,  un  jour  il  lui  arriva  une  aventure 
((ui  lui  apprit  combien  il  est  difficile,  à  l'individu  le  plus 
obscur,  d'échapper  longtemps  aux  souvenirs  qu'il  a  laissés 
après  lui. 

Il  faut  dire  aussi  que  ce  n'était  plus  le  garçon  léger  et 
aventureux  que  nos  lecteurs  ont  connu,  au  commencement 
de  cet  ouvrage;  il  était  le  plus  souvent  triste  et  ne  parlait 
guère  que  lorsqu'on  l'interrogeait. 

Cette  préoccupation  eût  pu  s'expliquer  par  le  malheur  du 
temps,  mais  sa  mère  ni  Louise  ne  pouvaient  croire  que  ce 
nu  là  le  sujet  de  sa  tristesse.  Car  lorsque  la  conversation 
tombait  sur  les  alTaires  du  jour,  il  en  parlait  en  homme 
résolu,  prévoyant  et  assuré  que  cette  crise  qui  bouleversait 
la  nation  cesserait  bientôt  par  sa  violence  même.  Il  prédi- 
sait à  sa  mère  et  à  Louise  des  jours  meilleurs,  où  elles  re- 
prendraient leur  rang  et  leur  fortune.  Mais,  par  une  étrange 
retenue,  jamais  il  ne  se  mêlait  aux  espérances  qu'il  leur 
donnait  ;  elles  s'en  apercevaient,  mais  ni  l'une  ni  l'autre  ne 
semblait  o.ser  l'y  appeler.  Chacune  d'elles,  en  effet,  se  de- 
mandait h  part  soi  quelle  place  il  pourrait  y  occuper,  et  ni 
l'une  ni  l'autre  ne  la  Ir  >!ivait  ou  n'o.sait  le  dire. 


286  LES  AVENTURES 

Saturnin  restait  donc  le  plus  souvent  seul  dans  sa  tris- 
tesse. Bien  souvent  il  regrettait  de  ne  pouvoir  aller  visiter 
Marguerite  ;  il  eût  osé  lui  parler  à  elle,  mais  Julien  lui  avait 
expressément  défendu  de  le  tenter. 

—  Ce  serait,  lui  avait-il  dit,  appeler  sur  vous  les  yeux  de 
la  police.  On  s'enquerrait  du  temps  et  du  lieu  où  vous  avez 
pu  connaître  cette  infortunée.  Ce  serait  assez  pour  qu'on 
vous  arrêtât,  et  probablement  avec  vous,  votre  mère  et  ma- 
demoiselle de  Paradèze. 

Il  avait  donc  fallu  que  Saturnin  gardât  le  secret  qui  le 
rendait  si  triste. 

Un  matin  quil  était  soucieusement  assis  au  coin  de  sa  rue 
attendant  quelque  pratique,  une  jeune  femme  élégamment 
vêtue  vint  vivement  près  de  lui,  et  lui  remettant  une  lettre 
avec  une  pièce  d'argent,  lui  dit  : 

—  Allez  porter  cette  lettre  à  son  adresse;  dans  une  heure 
je  viendrai  chercher  la  réponse  ici  même. 

Saturnin  monta  sur  ses  crochets,  et  frappant  légèrement 
au  carreau  de  la  chambre  du  premier,  il  dit  à  sa  mère  et  à 
Louise  qui  travaillaient  près  de  la  fenêtre  : 

—  Je  serai  ici  dans  une  heure. 

Puis  il  regarda  la  lettre  et  tressaillit  en  lisant  l'a- 
dresse. 

—  Pardon...  citoyenne,  dit-il,  je  ne  peux  pas  aller  porter 
cette  lettre;  ma  mère  vient  de  me  faire  signe  qu'elle  -est 
malade  et  qu'elle  a  besoin  de  moi. 

La  dame  qui  avait  remis  la  lettre  à  Saturnin,  et  qui  jusque 
là  ne  l'avait  pas  regardé,  se  met  à  l'examiner. 

—  Je  suis  bien  fâché,  dit  Saturnin,  mais  choisissez  un 
autre  commissionnaire. 

La  jeune  dame  ne  l'écoutait  pas  et  l'examinait  tou- 
jours. 

—  Mais,  je  ne  me  trompe  pas,  s'écria-t-elle  tout  à  coup, 
c'est  vous.  Saturnin. 

Celui-ci  à  son  tour  regarda  mieux  celle  qui  lui  avait 
parlé  ainsi  et  reconnut  une  assez  belle  fille  nommée  la 
Colette,  qui  était  une  danseuse  au  théâtre  d'Audinot.  Elle 
avait  vu  le  beau  temps  et  la  jeunesse  galante  de  Saturnin 
lorsqu'il  était  le  roi  des  coulisses  des  théâtres  du  boule- 
vard. 


DE  SATURNIN    FICHET.  287 

—  Taisez-vous,  Colette,  lui  dit  Saturnin. 

—  Ah  !  mon  Dieu  !  fit  celle-ci...  c'est  donc  à  ça  que  vous 
en  êtes  réduit,  mon  pauvre  garçon...  Ah  !  dame,  vous  alliez 
un  peu  vite  ;  on  a  beau  être  le  fils  de  l'intendant  d'un  grand 
seigneur...  ça  ne  peut  pas  aller  toujours.  Le  papa  n'était 
peut-être  pas  habitué  à  prendre  pour  deux...  et  puis  la  révo- 
lution a  dû  diablement  couper  les  vivres  aux  intendants  de 
grande  maison. 

—  Ce  n'est  pas  comme  vous  l'entendez  que  la  révolution 
m'a  fait  du  mal...  J'ai  été  emprisonné. 

—  C'est  vrai...  c'est  vrai,  dit  la  danseuse,  je  me  rappelle 
à  présent...  oui,  avec... 

Elle  s'arrêta  et  reprit  : 

—  Mais  comment  se  fait-il  que  vous  me  parliez  de  votre 
mère  ?  On  m'a  dit  dans  le  temps  qu'elle  était  morte  à  l'Ab- 
baye, et  que  vous  aviez  été  relâché  précisément  à  cause  de 
cela. 

—  C'est  un  bruit  que  j'ai  fait  courir,  dit  Saturnin,  pour 
la  mettre  à  l'abri  d'une  nouvelle  arrestation,  et  maintenant 
que  je  suis  obligé  de  me  cacher  et  de  la  cacher  aussi,  j'es- 
père que  vous  ne  direz  à  personne  que  vous  m'avez  rencon- 
tré, et  que  ma  mère  existe. 

—  Moi,  trahir  des  amis  !  fit  la  danseuse,  le  malheur  vous 
rend  injuste.  Saturnin  !  Autrefois,  vous  eussiez  eu  plus  de 

"confiance  en  moi;  mais  pour  vous  prouver  que  je  suis  res- 
iée votre  amie,  quoique  vous  m'ayez  traitée  bien  cavalière- 
iuent  dans  le  temps  de  votre  grandeur,  j'ai  des  amis  qui  ont 
de  l'influence,  et  si  vous  voulez  que  je  parle  pour  vous... 

—  Non,  dit  vivement  Saturnin,  je  vous  remercie,  je  ne 
veux  de  vous,  je  n'attends  de  vous  qu'un  service,  c'est  de  ne 
dire  à  personne  que  vous  m'avez  rencontré. 

—  Tiens,  dit  tout  à  coup  la  danseuse,  comme  cette  jolie 
lille  m'examine  de  la  fenêtre  au-dessus  :  la  vieille,  c'est 
votre  mère,  et  la  jeune...  elle  est  fièrement  jolie;  ce  n'est 
pas  votre  sœur,  je  sais  que  vous  n'en  avez  pas...  c'est  donc 
votre... 

—  Silence,  lui  dit  Saturnin,  elle  pourrait  vous  entendre. 

—  Je  suis  discrète,  je  suis  discrète,  reprit  la  danseuse; 
mais  vous  ne  voulez  donc  pas  porter  ma  lettre  ?  Ah!  je  com- 
prrMi'ls.  dit-o!lo  on  se  ravisant,  tout  à  coup,  vous  savez  que 


288  LES  AVENTURES 

celui  à  qui  elle  est  adressée  est  un  des  plus  ardents  orateur* 
du  club  des  Jacobins,  qu'il  a  de  l'influence  à  la  commune 
de  Paris,  et  je  comprends  que  dans  votre  position  vous  ne 
vous  souciez  pas  de  vous  trouver  lace  à  lace  avec  lui. 

—  Comment,  lui  dit  Saturnin,  ce  Guillaume  Poiré  a  de 
l'importance  ? 

—  Est-ce  que  vous  le  connaissez,  par  hasard? 

—  Non,  repartit  brusquement  Saturnin,  mais  j'ai  entendu 
parler  de  lui  par  les  journaux. 

—  Par  les  journaux?...  répéta  la  danseuse  d'un  air  soup- 
çonneux; ça  me  parait  extraordinaire,  car  on  ne  le  désigne 
jamais  que  sous  le  nom  de  Gincinnatus,  qu'il  a  pris  depuis 
son  démêlé  avec  un  nommé  Laligant  Morillon. 

—  Morillon  !  reprit  Saturnin,  où  diable  connaissez-vous 
tout  ce  monde-là? 

—  D'où  vient  que  vous  ne  le  connaissez  pas?  reprit  la 
Golette.  Morillon  était  toujours  fourré  dans  les  coulisses  de 
notre  théâtre...  Mais  au  fait,  j'y  pense,  c'est  à  l'époque  où 
vous  étiez  en  prison.  Ah!  ah  !  c'était  un  bon  vivant  :  il  a 
mangé  en  moins  de  six  mois  plus  de  cent  mille  francs  qu'il 
avait  gagnés  à  découvrir  une  certaine  conspiration  dans  le 
Dauphiné,  mais  comme  ça  ne  pouvait  pas  durer,  il  se  mit  à 
la  recherche  dune  autre  dès  qu'il  fut  sans  le  sou.  Il  alla  du 
côté  de  la  Bretagne,  un  drôle  de  pays,  je  vous  en  réponds. 
Il  parait  qu'il  a  fait  là  une  très-bonne  affaire,  car  il  revint  à 
Paris  les  poches  pleines  d'argent.  Il  y  en  eut,  je  crois,  sept 
ou  huit  de  guillotinés  à  cette  époque-là.  Il  nous  a  raconté 
tout  cela,  mais,  ma  foi,  je  ne  m'en  souviens  plus  beaucoup. 

Saturnin  écoutait  avec  une  surprise  profonde  cette  fille  de 
théâtre  lui  racontant  d'une  voix  si  indifférente  les  tristes  con- 
séquences d'événements  auxquels  il  avait  pris  lui-même  une 
si  grande  part. 

Cependant  la  danseuse  continua  : 

—  Il  était  revenu  plus  fier  que  jamais,  et  les  soupers,  les 
parties  de  plaisirs  avaient  recommencé  de  plus  belle,  lors- 
qu'il fut  arrêté  un  beau  matin,  sur  la  dénonciation  de  ce 
Guillaume  Poiré,  qu'il  avait  fait  arrêter  lui-même,  et  qu'il 
avait  voulu  doucement  envoyer  dans  l'autre  monde.  Il  parait 
que  Morillon,  qui  s'était  vanté  d'avoir  découvert  la  conspi- 
ration bretonne,  n'y  avait  rien  fait  du  tout,  et  que  c'était 


DE   SATURNIN  FICHET.  289 

Guillaume  Poiré  qui  lui  avait  tout  livré.  Morillon  fut  mis  en 
jugement,  et  l'autre  fut  appelé  de  Nantes  pour  venir  déposer 
contre  lui.  Je  ne  peux  pas  vous  dire  comment  cela  se  passa, 
toujours  est-il  que  Morillon  a  été  condamné  et  que  Guillaume 
Poiré  est  maintenant  au  pinacle.  C'est  un  ami  intime  de 
Saint-Just,  et,  comme  je  vous  le  disais  tout  à  l'heure,  si  vous 
avez  besoin  d'un  protecteur,  je  me  charge  de  lui. 

—  Je  vous  remercie,  dit  Saturnin,  que  cette  rencontre 
avait  cruellement  alarmé.  Je  me  trouve  bien  comme  je  suis, 
ol  pourvu  que  personne  ne  vienne  me  tracasser,  je  ne  de- 
mande pas  d'autre  métier  pour  gagner  ma  vie. 

—  Vous  n'y  forez  pas  de  grands  bénéfices,  répliqua  la 
danseuse,  si  vous  refusez  les  commissions  parce  que  les  opi- 
nions de  ceux  chez  qui  on  vous  envoie  ne  vous  plaisent  pas. 

—  Ce  n'est  pas  cela,  dit  Saturnin  avec  impatience,  qui  m'a 
empêché  d'aller  chez  le  citoyen  Guillaume  Poiré  ou  Cincin- 
natus,  comme  il  vous  plaît  de  l'appeler,  c'est  qu'il  se  peut  que 
cet  homme  m'interroge. 

—  Ah!  mais,  attendez  donc,  attendez  donc,  reprit  la  dan- 
seuse, et  conmie  quelqu'un  qui  retrouve  tout  à  coup  dans  sa 
mémoire  des  souvenirs  oubliés,  je  commence  à  comprendre 
voire  affaire;  votre  père,  le  vieux  Fichet,  était  intendant  du 
mar(juis  de  Perbruck,  et  le  marquis  de  Perbruck,  et  son 
fils,  je  m'en  souviens  à  présent,  étaient  de  la  conspiration 
bretonne.  Le  vieux  Guillaume  m'a  raconté  cela  dix  fois,  et 
maintenant  je  parie  que  vous  êtes  fourré  là  dedans. 

— •  Je  vous  jure...  dit  Saturnin. 

—  Ah!  ne  jurez  pas,  ne  jurez  pas,  dit  la  Colette,  vous  com- 
|)n*nez  bien  que  ça  m'est  tout  à  fait  égal;  seulement  il  y  a 
une  chose  que  je  peux  vous  dire,  parce  que  je  l'ai  bien  sou- 
v(mU  entendu  ré|KHer  à  Guillaume  Poiré. 

—  Qu'est-ce  donc  ?  fit  Saturnin,  qui  ne  parlait  que  parce 
qu'il  ne  pouvait  se  débarrasser  de  la  Colette. 

—  Dame,  je  ne  sais,  mais  voici  ce  que  m'a  dit  Guillaume 
Poiré  : 

«  J'ai  en  ma  possession  un  secret  que  la  marquise  de  Per- 
bruck me  paierait  de  la  moitié  de  sa  fortune,  si  elle  snvait 
que  je  le  f)Ossé(ie.  » 

Sntiimiii.  (jiii  avait  fait  un  mouvement  pour  s'éloigner, 
s'aiTÙlu  Loul  à  coup. 

H.  17 


290  LES  AVENTURES 

—  C'est  étrange,  dit-il,  en  jetant  un  regard  sur  la  fenêtne, 
Guillaume  a  dit  cela. 

—  Bien,  fit  la  Colette  avec  impatience,  voilà  une  demi- 
heure  que  je  cause  avec  vous,  et  ma  lettre  n'est  pas  portée;  ' 
et  cependant  il  y  a  peut-être  un  grand  danger  qui  le  menace. 
Au  revoir,  mon  garçon,  soyez  tranquille,  je  ne  dirai  rien  à 
personne  ;  et  si  vous  avez  besoin  de  moi,  je  demeure  tou- 
jours où  vous  êtes  venu  souper  quelquefois.  Oh  !  ce  n'est  pas 
parce  que  vous  avez  une  veste  et  un  pantalon  de  velours, 
que  j'oublie  que  nous  avons  été  bons  amis;  seulement, 
quand  vous  viendrez,  venez  le  soir  ;  c'est  l'heure  du  club. 
Alors  je  suis  seule  toutes  les  fois  que  je  ne  joue  pas. 

La  danseuse  s'éloigna  laissant  Saturnin  fort  alarmé  d'avoir 
été  ainsi  découvert,  et  non  moins  intrigué  du  prétendu  se- 
cret que  déclarait  posséder  Guillaume  Poiré,  et  qui  intéres- 
sait si  puissamment  la  marquise  de  Perbruck. 

Cependant  celle-ci,  de  même  que  Louise,  avait  été  très- 
étonnée  de  cette  longue  conversation,  et  madame  de  Per- 
bruck fit  signe  à  son  fils  de  monter  près  d'elle. 

Saturnin  n'hésita  pas  à  leur  faire  part  de  tout  ce  qu'il  ve- 
nait d'apprendre.  Il  leur  annonça  qu'il  comptait  déménager 
immédiatement,  et  aller  se  cacher  dans  quelque  quartier  où 
il  serait  moins  exposé  à  rencontrer  des  gens  qui  pussent  le 
reconnaître. 

Ils  délibéraient  tous  trois  sur  le  parti  qu'ils  avaient  à 
prendre,  lorsque  Julien  entra  soudainement.  Son  front  rayon- 
nait, et  sa  respiration  était  haletante  et  entrecoupée,  tant  il 
avait  mis  d'empressement  à  accourir. 

—  Louise,  Louise,  dit-il  vilement  en  entrant,  je  vous  ai 
promis  que  j'accomplirai  pour  vous  l'œuvre  que  vous  avez 
vainement  tentée,  cette  promesse,  je  l'ai  tenue.  Voici,  dit-il, 
en  montrant  une  lettre  qu'il  tenait  entre  ses  mains,  voici  la 
destitution  de  Carrier.  Je  pars  dans  une  heure;  je  vais  la  lui 
porter  moi-même.  Dans  quelques  jours,  je  serai  de  retour. 
Vous  voyez,  Louise,  j'ai  tenu  ma  parole;  n'oubliez  pas  la 
vôtre,  n'oubliez  pas  que  vous  m'avez  dit  que  je  serais  con- 
tent de  vous. 

Mademoiselle  de  Paradèze  baissa  les  yeux  avec  confusion, 
et  Saturnin,  malgré  la  noblesse  de  ses  sentiments,  ne  put 
complètement  réprimer  un  mouvement  de  colère  contre  celui 


DE  SATURNIN    PICHET.  291 

à  qui  il  devait  la  vie.  Cependant  il  fit  taire  cette  révolte  de 
son  cœur  et  dit  à  Julien  : 

—  Je  dois  vous  apprendre  qu'an  moment  où  vous  êtes 
arrivé  nous  étions  en  train  de  délibérer  sur  la  nécessité  où 
nous  nous  trouvons  de  changer  de  logement. 

—  Oui,  dit  Louise;  et  comme,  d'après  ce  que  vient  de  nous 
apprendre  M.  Saturnin,  il  serait  peut-être  dangereux  pour 
nous  de  laisser  ici  l'adresse  de  la  maison  dans  laquelle  nous 
iront  chercher  une  retraite  plus  assurée,  peut-être  ne  nous 
auriez-vous  pas  trouvés  à  votre  retour,  peut-être  auriez-vous 
pu  penser  que  j'aurais  voulu  échapper  par  lajuite  à  la  recon- 
naissance que  je  vous  ai  promise. 

—  Non,  Louise,  non,  dit  Julien,  je  n'aurais  pas  supposé 
cela,  mais  j'aurais  pu  craindre  que  quelque  malheur  ne 
vous  eût  frappée  en  mon  absence,  et  c'est  dans  cette  pré- 
vision que  je  vous  ai  apporté  le  certificat  de  civisme  que 
voici.  D'ailleurs,  quel  est  celui  dont  vous  craignez  la  persé- 
cution ? 

—  C'est  un  Nantais  qui  s'appelle  Guillaume  Poiré,  dit  Sa- 
turnin. Il  est  du  club  des  Jacobins  et  fort  ami  de  Marat. 

—  On  s'est  amusé  à  vous  faire  peur  d'une  ombre,  repartit 
Julien  :  je  ne  connais  pas  cet  homme. 

—  Il  porte  aussi  m'a-t-on  dit,  le  nom  de  Cincinnatus. 

—  Ah!  dit  Julien  avec  éclat,  Cincinnatus!" En  effet,  je  le 
connais  :  c'est  le  correspondant  de  Carrier;  cependant,  ne 
vous  alarmez  pas  à  son  sujet,  et  si  par  hasard  il  se  permettait 
de  vous  tourmenter,  contentez- vous  seulement  de  lui  appren- 
dre que  Carrier  est  destitué,  et  que  tous  ceux  qui  ont  été  ses 
agents  auront  à  rendre  compte  de  leur  conduite  au  comité 
de  salut  public.  D'ailleurs,  le  papier  que  je  viens  de  vous 
remettre  vous  servira  de  sauvegarde  jusqu'à  mon  retour. 
Adieu,  et  à  bientôt,  car  il  faut  que  je  parte.  Il  faut  que  Car- 
rier soit  renversé  avant  qu'il  soupçonne  que  son  crédit  est 
ébranlé. 

Julien  partit  et  laissa  chacun  des  trois  personnages  de 
•  litc  scène  livré  à  des  réflexions  particulières. 

Madame  de  Perbruck  se  demandait  quel  [)Ouvait  être  le 
secret  qui  l'intéressait  si  gravement,  et  dont  Guillaume  Poiré 
était  le  maître.  Quant  à  Louise,  penchée  sur  son  ouvrage, 
elle  laissait  couler  silencieusement  les  larmes  qui  lui  ve- 


292  LES   AVENTURES 

naient  aux  yeux.  Saturnin,  au  lieu  de  redescendre  à  sa  place 
accoutumée,  semblait  oublier  qu'il  avait,  conime  de  coutu- 
me, à  gagner  le  pain  de  la  journée;  il  était  resté  assis  à  la 
place  où  il  se  trouvait  :  la  nouvelle  que  venait  de  leur  appor- 
ter Julien,  et  que  six  mois  avant  cette  époque  ils  considé- 
raient comme  un  rêve  impossible,  les  avait  laissés  dans  la 
plus  profonde  tristesse.  Louise  lut  la  première  qui  parut 
sortir  de  cette  accablement  ;  elle  était  accoutumée  à  voir 
Saturnin  se  renfermer  dans  un  silence  soucieux;  mais  ce 
jour-là  il  paraissait  tout  à  fait  désespéré;  elle  le  contempla 
longtemps  sans  qu'il  s'en  aperçût,  et  voyant  aussi  des  lar- 
mes venir  aux  yeux  de  Saturnin,  elle  murmura  doucement  : 

—  Ah  !  c'en  est  trop  ! 

Ces  paroles  échappées  à  Louise  tirèrent  Saturnin  de  sa 
triste  méditation  ;  il  se  leva  brusquement  et  s'apprêta  à  sor- 
tir. 

--  Où  vas-tu  ?  lui  dit  vivement  sa  mère. 

—  Faire  quelques  commissions...  si  j'en  trouve. 

— -  Mais  ne  t'inquiètes-tu  pas  du  secret  que  dit  posséder 
ce  misérable  ? 

—  Ah  !  pardon,  ma  mère,  dit  Fichet,  j'oubliais  qu'il  vous 
intéresse. 

—  Moi!  dit  madame  de  Perbruck.  Oh!  si  ce  n'est  que  moi, 
peu  importe.  J'avais  rêvé  que  cela  pouvait  peut-être  l'inté- 
resser aussi,  toi. 

—  Moi,  ma  mère,  moi,  dit  Saturnin,  à  quoi  bon,  que  puis- 
je  attendre  ?  Que  puis-je  espérer  de  la  vie  ?  Si  ce  secret  vous 
est  aussi  indifférent  qu'à  moi,  je  ne  risquerai  pas  de  troubler 
la  sécurité  dont  nous  jouissons  pour  chercher  à  l'obtenir  de 
cet  homme.  Du  reste,  ajouta-t-il,  réfléchissez,  voyez  ce  que 
vous  voulez  faire  et  je  serai  tout  prêt. 

Après  avoir  ainsi  parlé.  Saturnin  sortit  et  laissa  sa  mère 
avec  Louise.  Celle-ci  ne  parut  pas  avoir  entendu  et  reprit  son 
travail.  Madame  de  Perbruck  s'approcha  d'elle. 


p 


DE   SATURNIX   FICHET. 


29Î 


XVI 


—  Louise,  lui  dit-elle,  j'ai  un  service  à  vous  demander. 

—  Un  service,  madame,  dit  Louise  avec  un  doux  reproche 
dans  la  voix,  c'est  là  un  mot  que  vous  n'auriez  pas  dû  pro- 
noncer entre  nous.  Que  voulez-vous  que  je  fasse?  Dites-le- 
moi;  n'êtes- vous  pas  sûre  d'avance  que  tout  ce  que  je  puis 
faire  vous  appartient? 

—  Merci,  Louise,  lui  dit  la  marquise.  Je  connais  la  no- 
blesse de  vos  sentiments,  mais  ce  que  j'ai  à  vous  demander 
est  bien  délicat  ;  il  y  a  des  choses  auxquelles  il  semble  qu'il 
n'est  pas  possible  de  mêler  une  jeune  fille.  Mais  le  malheur 
a  de  rudes  nécessités;  il  ne  laisse  pas  le  choix  des  amis 
à  qui  l'on  peut  s'adresser. 

—  Et  puis,  dit  Louise  tristement,  il  donne  aux  plus  jeunes 
une  expérience  qui  leur  permet  de  tout  comprendre. 

—  Eh  bien!  mon  enfant,  reprit  madame  de  Perbruck, 
vous  avez  dû  rcmar([uer  la  tristesse  de  Saturnin. 

—  Sa  tristesse...  repartit  Louise,  qui  ne  put  cacher  son 
émotion:  oui,  sans  doute.  Il  est  triste,  comme  nous  le  som- 
mes; l'époque  funeste  où  nous  vivons,  la  misère  qui  est 
notre  partage,  expliquent  sullisamment  cette  tristesse. 

—  Non,  mon  enfant,  elle  a  une  autre  cause.  Ce  n'est  pas 
l'horreur  de  ces  temps  funestes,  ce  n'est  pas  notre  pauvreté 
actuelle  qui  peuvent  abattre  un  cœur  aussi  énergique  que 
celui  de  Saturnin;  ce  n'est  pas  un  malheur  pareil  qui  fait 
dire  h  un  homme  ce  qu'il  vient  de  nous  dire  à  l'instant  même; 
ce  n'est  pas  cela  qui  le  réduit  à  ne  plus  rien  entendre,  à  ne 
plus  rien  espérer  de  la  vie  ;  elle  olTre  toujours  ii  qui  le  veut 
les  chances  d'un  meilleur  avenir,  à  moins  qu'il  ne  s'élève 
entre  lui  et  cet  avenir  un  de  ces  obstacles  que  nulle  puis- 
sance humaine  ne  peut  renverser. 

17. 


294  LES  AVENTURES 

—  Vous  avez  peut-être  raison,  dit  Louise  en  baissant  les 
yeux,  mais  le  cœur  se  console,  croyez-moi,  d'une  espérance 
perdue.  Hélas  !  qui  d'entre  nous  n'a  vu  mourir  quelqu'un 
de  ceux  en  qui  il  avait  mis  son  bonheur?  Cependant  nous 
vivons  et  nous  parlons  avec  plus  de  calme  d'un  malheur  qui, 
dans  le  principe,  nous  semblait  inconsolable. 

—  C'est  que  de  pareils  malheurs  se  peuvent  réparer;  un 
amour  perdu  se  remplace.  Mais,  ajouta  la  marquise  en  hési- 
tant, quand  rien  ne  peut  nous  arracher  à  la  fatale  position 
où  le  hasard  nous  a  jetés,  on  se  désespère. 

~  Que  voulez-vous  dire,  madame?  dit  vivement  Louise, 
qui  s'était  apparemment  trompée  sur  le  but  des  questions  de 
la  marquise,  et  qui  la  regarda  avec  stupéfaction. 

—  Il  y  a  à  peine  deux  mois,  dit  madame  de  Perbruck,  que 
Saturnin  se  croyait  le  fils  de  gens  d'une  naissance  obscure 
mais  honorable  ;  le  nom  qu'il  avait  porté  jusque-là  n'avait 
pas  d'illustration,  mais  il  était  considéré  pour  la  probité  et 
l'honneur  de  ceux  qui  le  lui  avaient  donné.  Ce  nom,  Satur- 
nin le  croyait  le  sien,  et  vous  devez  vous  rappeler  avec 
quelle  fierté  il  en  revendiquait  l'intacte  pureté  dans  la  ren- 
contre qu'il  eut  à  la  Rouarie  avec  le  comte  de  Perbruck; 
ce  nom  obscur,  il  pouvait  espérer  le  rendre  célèbre,  et  vous 
connaissez  trop  bien  Saturnin  pour  ne  pas  être  assurée  qu'il 
l'eût  fait  dans  quelque  parti  qu'il  eût  voulu  combattre.  Eh 
bien!  ce  nom,  je  lui  ai  appris  qu'il  n'était  pas  le  sien,  qu'il 
ne  le  devait  qu'à  la  pitié  de  deux  serviteurs  dévoués,  et  à  la 
place  de  ce  nom  que  je  lui  ai  ravi,  je  n'en  ai  pas  d'autre  à 
lui  donner. 

Louise  paraissait  soulagée  d'une  horrible  inquiétude  de- 
puis que  madame  de  Perbruck  s'était  plus  clairement  ex- 
pliquée sur  le  motif  qu'elle  attribuait  à  la  tristesse  de  Satur- 
nin. Peut-être  au  fond  de  son  àme  avait-elle  supposé  une 
autre  cause  à  cette  mélancolie  ;  mais  sans  être  persuadée 
que  madame  de  Perbruck  eût  deviné  juste,  Louise  fut  con- 
tente de  n'avoir  pas  à  s'expliquer  sur  ce  qu'elle  pensait  des 
sentiments  qui  agitaient  Saturnin. 

—  Vous  avez  peut  être  raison,  dit-elle  à  la  marquise  ;  mais 
Saturnin  est  un  homme  d'un  esprit  trop  élevé  pour  ne  pas 
se  mettre  au-dessus  d'un  préjuge  injuste,  qui  fait  un  crime 
de  ce  qui  n'est  qu'un  malheur. 


DE  SATURNIN    FICHET.  295 

—  Vous  ne  dites  pas  ce  que  vous  pensez,  Louise,  dit  la 
marquise  ;  considérez-vous  comme  un  préjugé  la  noble 
lierlé  qui  vous  empêcherait  de  donner  votre  main  à  un 
homme  sans  nom? 

Louise  rougit  et  la  marquise  continua. 

—  Le  respect  de  sa  noblesse  est  une  vertu  qu'on  avait  trop 
oubliée  en  France,  et  nous  voyons  aujourd'hui  les  funestes 
résultats  de  cet  oubli.  Eh  bien,  ce  sentiment  que  nous  éprou- 
vons, les  gens  de  classe  secondaire  l'éprouvent  aussi,  la 
légitimité  de  leur  naissance,  c'est  leur  noblesse  à  eux... 
D'ailleurs  la  position  de  Saturnin  est  tout  à  fait  extraordi- 
naire. 

—  Mais,  reprit  Louise,  ce  nom  de  Fichet  qu'il  ne  veut  plus 
qu'on  lui  donne,  ne  peut-il  pas  le  garder  ?  personne  ne  le 
lui  con lestera. 

—  Il  suffit  qu'il  sache  qu'il  ne  lui  appartient  pas  pour  qu'il 
se  refuse  à  l'accepter. 

—  Que  voulez-vous  donc  que  je  lui  dise  ?  reprit  mademoi- 
selle de  Paradèze;  quelle  consolation  peut-on  offrir  à  un 
malheur  pareil  ? 

—  Je  veux  que  vous  sachiez  d'abord  de  lui  ce  qu'il  n'ose- 
rait jamais  m'avouer;  une  fois  sûre  de  la  vérité,  je  ferai  ce 
que  j'ai  résolu. 

—  Et  que  prétendez-vous  donc  faire  ? 

—  Vous  me  désapprouveriez  peut-être,  Louise,  et  ce  serait 
inutile  :  je  sais  d'avance  les  raisons  que  vous  me  donneriez  : 
elles  sont  justes,  honorables,  mais  j'en  suis  là  que  je  les 
écarte  de  mon  esprit  lorsqu'elles  se  présentent  à  moi  d'elles- 
mêmes.  Interrogez  Saturnin,  je  vous  en  prie,  donnez-moi 
la  certitude  de  ce  que  je  soupçonne,  et  j'accomplirai  alors  le 
sacrifice  que  je  dois  à  mon  malheureux  fils. 

—  Je  ferai  ce  que  vous  voudrez,  madame,  re[)arlit  Louise. 
Mademoiselle  de  Paradèze  était  plus  embarrassée  ([u'elle 

ne  voulait  le  paraître  de  la  mission  qui  lui  avait  été  confiée. 
Quui(ju'elle  trouvât  juste  que  Saturnin  souffrit  de  la  position 
où  il  était,  quelque  chose  lui  disait  que  ce  n'était  pas  là  le 
principal  motif  de  son  découragement.  Cependant  elle  se 
décida  à  en  finir  et  se  promit  de  choisir  la  première  occasion 

iqui  se  présenterait  d'interroger  Saturnin. 
Cela  était  difficile  dans  les  habitudes  de  la  vie  usuelle. 


296  LES  AVENTURES 

Une  seule  pièce  les  recevait  tous  les  trois.  Madame  de  Per- 
bruck  se  chargea  de  trouver  un  prétexte  pour  laisser  Satur- 
nin seul  avec  Louise  dès  le  soir  même.  Mais  leur  inquiétude 
fut  grande  lorsque  la  nuit  étant  venue  Saturnin  ne  parut 
point;  la  plus  grande  partie  de  la  soirée  se  passa  à  l'atten- 
dre, et  il  était  près  de  minuit  lorsque  Saturnin  rentra.  On 
s'informa  à  lui  du  motif  qui  l'avait  retenu  si  longtemps  hors 
de  la  maison. 

~  Une  course  fort  longue,  dit-il,  un  fardeau  pénible  à 
porter. 

Quand  Saturnin  donnait  un  pareil  prétexte  à  son  absence, 
il  en  apportait  toujours  la  justification.  C'était  le  salaire  de 
ce  travail  qu'il  remettait  immédiatement  à  sa  mère.  Ce 
soir-là  il  ne  rapportait  rien.  Un  regard  significatif  de  ma- 
dame de  Perbruck  avertit  Louise  de  la  nécessité  d'une 
prompte  explication.  Mais  l'heure  était  trop  avancée  pour 
que  madame  de  Perbruck  pût  se  retirer,  et  il  fallut  remettre 
l'explication  au  lendemain. 

Ce  jour-là  Saturnin  sortit  avant  que  personne  fût  levé. 
Un  mot  laissé  sur  la  table  du  cabinet  où  il  couchait  apprit 
à  sa  mère  qu'il  ne  rentrerait  pas  de  la  journée  et  qu'il  était 
presque  inutile  de  l'attendre  le  soir.  Il  disait  avoir  trouvé 
une  occupation  extraordinaire  et  qui  lui  rapporterait  d'assez 
bons  profits  pour  dispenser  madame  de  Perbruck  du  travail 
incessant  auquel  "elle  était  forcée  de  se  livrer.  Le  soir 
vint,  la  nuit  se  passa.  Saturnin  ne  revint  pas;  trois  jours 
s'écoulèrent  ainsi.  Enfin,  le  quatrième  jour  il  arriva  à 
l'heure  du  souper  ;  il  était  pâle  et  paraissait  épuisé  de  fa- 
tigue. 

Sa  mère  lui  adressa  quelques  reproches  sur  son  absence 
et  sur  les  travaux  excessifs  auxquels  il  s'était  livré. 

—  Qu'importe,  ma  mère,  dit-il,  pourvu  que  je  puisse  amas- 
ser d'ici  à  quelques  jours  de  quoi  vous  mettre  à  l'abri  de 
cette  pauvreté  qui  n'est  pas  faite  pour  vous? 

—  Est-ce  que  je  m'en  suis  jamais  plainte.  Saturnin? 

—  Non,  reprit-il  amèrement,  mais  elle  m'est  insuppor- 
table, elle  m'humilie.  Tenez,  ajouta-t-il,  voici  déjà  cinq 
cents  francs  que  j'ai  gagnés  en  ces  trois  jours  :  cela  vaut 
bien  la  peine  de  se  fatiguer  un  peu. 


DE   SATURNIN    FICHET.  2Î>7 

Il  y  avait  dans  la  iaçon  dont  répondait  Saturnin  une  bruss- 
querie  qui  ne  lui  était  pas  habituelle. 

Madame  de  Perbruck  se  tut,  mais  à  peine  le  souper  (ut- 
il fini  qu'elle  sortit  pour  aller  porter  un  ouvrage  de  brode- 
rie au  magasin  pour  lequel  elles  travaillaient  elle  et  Louise. 
Saturnin  voulut  raccompagner,  elle  s'y  opposa  formelle- 
ment. Saturnin  se  prépara  à  sortir  dès  qu'elle  se  lut  éloi- 
gnée; il  était  plus  sombre,  plus  soucieux  que  jamais. 

—  J'ai  à  vous  parler,  Saturnin,  lui  dit  mademoiselle  de 
Paradèze;   ne  voulez-vous  pas  rester? 

—  Vous  avez  à  me  parler,  mademoiselle,  et  pourquoi  ? 
dit  Saturnin  avec  une  émotion  étrange. 

—  Oui,  dit  Louise,  j'ai  à  vous  parler  de  la  part  de  votre 
mère. 

—  Ah  !  dit  Saturnin  avec  abattement,  de  la  part  de  ma 
mère;  c'est  bien,  je  vous  écoule. 

Il  s'assit  comme  un  enfant  obstiné  et  obéissant  à  la  fois, 
qui  sent  au  fond  de  son  âme  l'inutilité  de  ce  qu'on  va  lui 
dire.  Louise  reprit  alors  d'une  voix  douce  et  calme  : 

—  Votre  mère  a  remarqué  votre  tristesse,  votre  amour 
de  la  solitude;  elle  s'en  alarme  et  désire  en  savoir  la 
cause. 

—  Si  elle  me  l'avait  demandée,  peut-être  la  lui  aurais-je 
dite. 

—  Elle  a  pu  craindre,  reprit  Louise,  d'aborder  un  pa- 
reil sujet;  elle  s'imagine  que  la  position  dans  laquelle  vous 
êtes... 

—  La  pauvreté,  dit  Saturnin  avec  dédain,  je  la  garderai 
comme  un  manteau  tant  qu'elle  sera  nécessaire  pour  nous 
cacher;  le  jour  où  elle  me  fatiguera,  ou  bien  le  jour  où  elle 
paraîtra  trop  lourde  à  porter  à  ma  mère,  je  la  chasserai 
vite.  La  misère  n'est  le  partage  que  de  la  paresse  ou  de 
l'incapacité  absolue;  je  ne  la  redoute  pas. 

—  Vous  m'avez  mal  comprise,  Saturnin  :  en  vous  parlant 
de  votre  position,  je  n'ai  pas  entendu  vous  dire  que  vous 
étiez  fatigué  de  la  vie  misérable  que  vous  menez;  je  vous 
estime  trop  et  votre  mère  pense  trop  bien  de  vous  pour  avoir 
eu  cette  pensée;  j'entends,  ou  plutôt  elle  entend  par  votre 
position,  le  malheur  qui  fait...  pardonnez-moi,  mais  je  ne 
voudrais  pas  vous  blesser.,    le  malheur  par  lequel  vous 


298  LES  AVENTURES 

VOUS  trouvez  ne  plus  vouloir  porter  un  nom  que  vous  avez 
cru  le  vôtre,  sans  pouvoir  prendre  celui  qui  vous  appar- 
tient. C'est  de  cette  position  que  madame  de  Perbruck 
veut  parler. 

—  Elle  est  donc  bien  humiliante,  dit  Saturnin  avec 
étonnement,  que  ma  mère  suppose  qu'elle  est  la  cause  de 
ma  tristesse  ? 

—  A  Dieu  ne  plaise  !  dit  Louise,  que  je  veuille  vous  dire 
rien  de  désobligeant  ;  mais  votre  mère  a  pu  croire  que  vous 
en  étiez  blessé. 

—  Je  n'y  avais  pas  pensé,  dit  amèrement  Saturnin,  et 
vous  venez  de  m 'apprendre  que  c'est  un  chagrin  de  plus  à 
ajouter  à  ceux  que  j'éprouve. 

Louise  garda  le  silence;  elle  avait  le  cœur  oppressé.  La 
question  qui  devait  naturellement  suivre  la  réponse  de 
Saturnin  devait  être  pour  lui  demander  quels  étaient  ces 
chagrins  dont  il  parlait;  elle  ne  l'osa  pas  et  reprit  d'une 
voix  altérée  : 

—  Ainsi,  je  puis  dire  à  votre  mère  que,  jusqu'à  ce  jour 
du  moins,  vous  n'avez  pas  souffert  de  la  douleur  qu'elle 
vous  supposait? 

—  Non,  dit  fièrement  Saturnin,  et  peut-être  un  jour 
viendra -t-il  où  je  puiserai  quelque  consolation  dans  cette 
idée,  que  je  n'appartiens  à  personne. 

—  Que  voulez-vous  dire  ?  fit  mademoiselle  de  Paradèze 
surprise. 

—  Que  vous  importe?  reprit  tristement  Saturnin;  seu- 
lement, je  vous  dois  quelques  explications,  que  je  vous  prie 
de  redire  à  ma  mère,  ou  que  je  lui  donnerai  moi-même 
si  vous  répugnez  à  me  rendre  ce  service. 

—  Pourquoi  doutez-vous  de  moi? 

—  Je  ne  doute  pas  de  vous,  mademoiselle,  mais  je  vous 
expose  à  entendre  des  choses  qui  vous  seront  peut-être 
difficiles  à  entendre. 

~  Je  suppose  que  vous  ne  m'en  direz  pas,  que  ne  puisse 
écouter  une  jeune  fille  de  la  part  d'un  jeune  homme. 

—  Ce  n'est  pas  cela  ;  mais  peut-être  déplairont-elles  à 
mademoiselle  de  Paradèze,  à  l'héritière  d'une  noble  fa- 
mille. 


DE  SATURNIN    FICHET.  299 

—  Vous  oubliez  où  je  suis,  dit  Louise;  d'ailleurs,  j'ai 
promis  à  votre  mère  une  réponse. 

—  Eh  bien!  dit  Saturnin  d'un  ton  ferme,  dites-lui  donc 
que  ma  position  ne  m'a  jamais  préoccupé.  J'ai  aimé  la 
bonne  et  sainte  femme  qui  m'a  élevé,  pour  sa  vertu,  son 
honneur,  la  tendresse  dont  elle  a  protégé  mon  enfance. 
J'aime  et  je  respecte  ma  véritable  mère  pour  sa  vertu  aussi 
et  pour  ce  qu'elle  a  souffert;  mais  il  m'importe  peu,  dans 
le  fond  de  mon  cœur,  de  m'appeler  Fichet  ou  de  me  nom- 
mer Perbruck.  Chacun,  à  mon  sens,  ne  vaut  que  par  lui- 
même.  Le  nom  que  le  hasard  m'a  refusé  m'eût  peut-être 
rendu  fier  et  vain  si  j'avais  été  élevé  avec  cette  idée  que  la 
noblesse  du  sang  est  un  mérite,  mais  je  ne  pense  pas 
ainsi;  et  d'ailleurs,  à  supposer  que  j'eusse  hérité  du  nom 
qui  m'appartient,  vous  savez  aussi  bien  que  moi  que  ce 
n'est  pas  de  la  gloire  que  j'avais  à  y  ajouter,  mais  de  la 
honte  qu'il  eût  fallu  en  effacer.  Si  telle  eût  été  ma  tâche  en 
ce  monde,  je  l'eusse  acceptée  sans  murmure  :  le  dernier 
crime  de  mon  père  m'en  a  dispensé.  J'accepte  donc  ma  po- 
sition telle  qu'elle  est.  Que  je  m'appelle  Perbruck,  Fichet  ou 
simplement  Saturnin,  il  importe  peu,  car  l'enfant  perdu, 
sans  nom,  snns  foriunr»,  sans  appui,  s'est  senti  un  moment 
assez  d'énci'^ic  ixnii'  se  faire  un  nom,  une  fortune  et  deve- 
nir l'appui  (les  autres. 

—  Eh!  dit  Louise  émue  et  tremblante,  cette  énergie 
l'avez-vous  donc  perdue? 

—  Non,  mademoiselle,  mais  je  n'ai  plus  besoin  de  tout 
cela. 

—  Et  pourquoi?  dit  Louise  dont  la  poitrine  haletante  avait 
peine  à  contenir  l'émotion  qu'elle  éprouvait. 

—  C'est  que  toute  ambition  a  un  but,  mademoiselle,  tout 
(îffort  appelle  une  récompense. 

—  La  gloire,  la  considération,  ne  sont-elles  pas  d'assez 
hautes  récompenses  ? 

—  Non,  elles  sont  le  terme  du  succès,  mais  elles  n'en  sont 
pas  la  couronne,  du  moins  pour  moi,  tel  que  je  suis  aujour- 
d'hui. 

Louise  le  regarda,  elle  ne  le  comprenait  plus. 

—  Tel  que  vous  êtes  aujourd'hui,  avez-vous  dit? 

—  Un  jour  viendra  |)eut-êlre,  reprit  Saturnin  anièrcinonf. 


300  LES  AVENTURES 

OÙ  devenu  égoïste  coaime  la  plupart  des  hommes,  ou  mé- 
chaut  comme  beaucoup  d'entre  eux,  je  retrouverai  en  moi 
ce  désir  de  parvenir,  pour  ma  satisfaction  personnelle  seule, 
ou  peut-être  aussi  pour  en  l'aire  aux  autres  un  sujet  d'envie, 
mais  je  n'en  suis  pas  encore  là.  J'avais  rêvé,  voyez  ma 
folie,  qu'un  jour  je  pourrais  dire  à  quelqu'un  :  Nous  nous 
sommes  rencontrés  tous  deux  pauvres,  proscrits,  persécu- 
tés. Cependant  dans  ce  malheur  même  une  large  distance 
nous  séparait  :  j'étais  un  malheureux  sans  nom,  vous  étiez 
l'héritière  tombée  d'une  illustre  famille.  Alors  je  me  suis 
dit  :  Je  commencerai  par  elle  ;  moi,  malheureux,  je  la  re- 
placerai au  rang  qui  lui  appartient,  et  une  fois  qu'elle  sera 
là,  bien  plus  loin  encore  de  moi  qu'elle  n'était  avant,  je  ne 
lui  dirai  qu'un  mot  :  Attendez  !  Et  alors  cette  distance  qui 
nous  sépare  je  l'aurais  comblée  en  quelques  années  par  la 
renommée,  par  la  fortune,  par  le  rang  que  j'aurais  acquis, 
el  je  serais  venu  lui  demander  ce  qui  est  la  véritable  récom- 
pense de  toute  ambition...,  une  affection  qui  vous  tend  la 
main  et  qui  vous  dit  merci! 

Louise  se  détourna,  de  grosses  larmes  coulaient  de  ses 
yeux,  sa  main  tremblait.  Saturnin  attendit.  Mais  Louise  ne 
répondit  pas.  Il  se  leva  doucement  et  lui  dit  : 

—  Cet  espoir,  je  ne  l'ai  eu  que  quelques  jours;  j'ai  vu 
bien  vite  qu'il  m'était  défendu.  Je  l'ai  chassé  de  mon  cœur; 
pardonnez-moi  de  vous  l'avoir  dit.  D'ailleurs,  ajouta-t-ilavec 
amertume,  vous  ne  devez  pas  savoir  à  qui  il  s'adresse. 

Aussitôt  il  quitta  sa  chambre  et  rentra  dans  le  petit  cabi- 
net où  il  devait  passer  la  nuit;  un  moment  après  madame 
de  Perbruck  rentra  à  son  tour  et  trouva  Louise  tout  en 
larmes. 

—  Qu'y  a-t-il,  Louise,  qu'y  a-t-il  ? 

—  Ah  !  s'écria  Louise  en  se  jetant  dans  ses  bras,  je  savais 
bien  ce  qu'il  avait...  il  m'aime. 

—  Vous,  Louise  ?  et  cet  amour  vous  offense  peut-être  ? 

—  Pourquoi  m'offenserait- il  ? 

—  Sa  position  misérable... 

—  Oh!  madame,  dit  Louise,  qu'importe  sa  position!  Ce 
n'est  pas  cela  qui  m'a  forcée  à  paraître  ne  pas  le  compren- 
dre,  à  le  renvoyer  désespéré. 


DE    SATURNIN    FICHET.  301 

—  Quoi!  VOUS  n'avez  pas  eu  un  uioi  de  consolation  pour 
lui? 

—  Et  que  pouvais-je  lui  dire? 
—Ah  !  vous  le  haïssez  donc  bien  ? 

—  Mon  Dieu  !  s'écria  Louise,  c'est  donc  ainsi  que  l'on 
traduit  mon  désespoir  ! 

—  Votre  désespoir  !  dit  la  marquise.  Comment  se  fait-il 
que  cet  amour  puisse  vous  causer  tant  de  douleur  ? 

—  C'est  que  je  l'aime  aussi,  moi  !  s'écria  Louise  en  fon- 
dant en  larmes. 

—  Tu  l'aimes  et  tu  le  désespères  ! 

—  Est-ce  que  je  suis  libre,  moi  ?  reprit  Louise. 

—  Tu  es  orpheline,  et  ta  volonté  suffit  pour  que  lu  puis- 
ses disposer  de  ta  main. 

—  Oubliez-vous  ce  que  j'ai  promis  à  Julien  ? 

—  Julien,  reprit  madame  de  Perbruck  ;  mais  ne  pouvons- 
nous  nous  soustraire  tous  à  la  puissance  de  cet  homme? 

—  Et  laisser  périr  la  malheureuse  qui  s'est  dévouée  à  ma 
place!  Non...  non...  Les  tortures  que  cette  malheureuse  a 
déjà  souffertes  pour  moi  crient  assez  haut  dans  mon  cœur. 
Je  ne  veux  pas  que  son  sang  versé  vienne  me  poursuivre  au 
milieu  du  bonheur  que  j'aurais  acheté  à  ce  prix.  Saturnin  le 
refuserait,  madame;  il  me  mépriserait  de  le  lui  offrir  ainsi, 
je  le  mépriserais  de  l'accepter. 

—  Ainsi  donc,  reprit  madame  de  Perbruck  avec  accable- 
ment, vous  deviendrez  l'épouse  de  ce  Julien? 

Louise  tressaillit  ;  puis  ai)rès  un  moment  de  silence,  elle 
répondit  d'un  ton  sombre  : 

—  Je  ne  sais  pas,  mais  je  ne  mentirai  pas  à  cet  homme 
à  qui  nous  devons  tous  la  vie,  de  qui  nous  l'avons  tous  ac- 
ceptée. 

Le  lendemain  Satwrnin  sortit  de  très-bonne  heure,  rentra 
au  milieu  de  la  journée;  il  était  gai,  fier,  rayonnant.  Louise 
le  regarda  avec  étonnement  et  tristesse. 

—  Ma  mère,  et  vous,  mademoiselle,  il  faut  que  je  vous  ra- 
conte ce  que  j'ai  fait  ces  jours  derniers,  car  enfin  je  vous  dois 
compte  de  ma  conduite. 

Louise  regarda  madame  de  Perbruck.  Si,  depuis  la  confi- 
dence qu'elle  avait  faite  à  la  mère  de  Sntiiniin,  celle-ci  eût 
vu  son  fils,  Louise  eût  pu  croire  qu'elle  lui  avait  dit  son 
II.  18 


302  LES  AVENTURES 

amour;  mais  madame  de  Perbruck  était  tout  aussi  étonnée 
que  Louise  du  changement  survenu  dans  l'humeur  de  Sa- 
turnin. 

—  Pourquoi  me  regardez-vous  ainsi?  reprit-il  doucement. 
Croyez-vous  que  si  j'ai  le  cœur  joyeux,  c'est  parce  qu'il  m'est 
arrivé  quelque  chose  qui  m'est  personnellement  bon  ?  non , 
c'est  que  je  puis  le  partager  avec  vous,  ma  mère,  avec  vous, 
Louise. 

-—  Avec  moi  ? 

—  Oui,  avec  vous,  reprit  gravement  Saturnin.  Vous  affir- 
mer que  c'est  une  certitude,  je  ne  le  puis;  mais  c'est  une  es- 
pérance, et  je  veux  que  vous  la  partagiez. 

—  Vous  ne  doutez  pas,  dit  Louise,  de  la  part  que  je  pren- 
drai à  tout  ce  qui  peut  vous  arriver  d'heureux? 

—  Vous  y  avez  votre  part,  vous  aussi.  Tenez,  ajouta-t-il 
avec  effusion,  je  ne  sais  si  vous  me  comprendrez;  mais  moi, 
j'estime  que  c'est  un  grand  bonheur  que  de  se  débarrasser, 
avec  honneur  cependant,  de  certaines  obligations...  difficiles 
à  tenir.  Quand  on  a  de  l'honneur ,  ajouta  Saturnin  dont  la 
voix  tremblait,  on  se  sacrifie  à  ses  promesses,  et  l'on  a  rai- 
son; mais  s'il  arrive  que  le  hasard  ou  un  ami  vous  en  dé- 
livre  

—  Juste  ciel!  s'écria  Louise,  vous  auriez...? 

—  J'ai...  j'ai...  dit  Saturnin;  permettez  que  je  vous  raconte 
ce  que  j'ai  fait. 

—  Oh  !  ma  mère,  dit  tout  bas  Louise  à  madame  de  Per- 
bruck, il  nous  a  entendues. 

—  Ecoutons-le,  écoutez-le,  dit  madame  de  Perbruck. 


XVII 


Elles  se  placèrent  devant  Saturnin,  qui  les  regardait  avec 
bonheur. 

Louise  avait  les  yeux  baissés,  mais  une  joie  secrète,  une 
curieuse  espérance,  animaient  ses  traits. 


DE    SATURNIN  FICHET.  803 

—  Je  VOUS  ai  raconté,  leur  dit  Saturnin,  ma  rencontre  avec 
la  Colette,  cette  danseuse  du  théâtre  Audinot  :  c'est  une 
bonne  fille  incapable  de  nous  trahir  par  méchanceté,  mais 
assez  bavarde  pour  ne  pas  garder  longtemps  notre  se- 
cret. J'ai  voulu  savoir  ce  qui  en  était,  et  je  suis  allé  chez 
elle  le  jour  même  de  notre  rencontre.  Je  la  demande  :  on  dit 
qu'elle  ne  peut  pas  me  recevoir  ;  je  lui  fais  dire  que  c'est  le 
commissionnaire  à  qui  elle  a  remis  une  lettre  le  matin  même, 
qui  veut  lui  parler;  aussitôt  on  me  fait  entrer.  J'avais  bien 
fait  d'aller  la  voir,  car  la  première  parole  que  j'entendis  en 
entrant  fut  celle-ci,  qu'elle  adressait  à  un  monsieur  assis  au 
coin  de  sa  cheminée  : 

«  —  Précisément  le  voilà. 

»  —  Ah  !  ah  î  dit  celui-ci,  c'est  là  M.  Saturnin  Fichet  ?  Très- 
bien,  très-bien  !  » 

Imaginez-vous  un  homme  de  trente  ans  tout  au  plus,  mais 
pâle,  maigre,  flétri,  courbé  et  presque  chauve;  le  désordre, 
je  dirai  presque  la  saleté  de  ses  vêtements  l'eût  fait  prendre 
pour  quelque  libertin  de  bas  étage,  si  l'activité,  l'intelligence 
de  son  regard  et  je  ne  sais  quoi  de  hardi  et  d'impérieux  dans 
son  visage,  ne  l'eût  révélé  à  l'instant  comme  un  homme  su- 
périeur. Il  se  tourna  vers  moi  et  me  dit  brusquement  : 

—  Etes-vous  adroit?  êtes-vous  discret?  et  voulez-yous 
gagner  beaucoup  d'argent  ? 

Je  répondis  à  ces  questions  en  lui  disant  que  je  pou- 
vais garantir  ma  discrétion  ,  et  que  j'essayerais  de  lui 
prouver  mon  adresse,  si  toutefois  il  voulait  l'employer  à 
dos  choses  honorables.  Il  se  prit  à  rire  ,  et  repartit  aus- 
sitôt : 

—  Je  ne  vous  demande  pas  si  vous  êtes  adroit  comme 
le  Scapin  de  Molière  ou  le  Figaro  de  Beaumarchais  ;  je  vous 
demande  si  vous  êtes  adroit  de  votre  personne,  capable  de 
diriger  un  fourneau,  de  manier  une  chaudière,  un  alambic 
ou  une  cornue,  etc. ,  etc. ,  etc. 

—  Je  sais  me  servir  de  mes  mains,  lui  dis-je,  mais  je 
dois  vous  déclarer  ma  parfaite  ignorance  des  secrets  de  la 
chimie  ;  car  je  suppose,  aux  mots  dont  vous  vous  êtes  servi, 
que  vous  comptez  me  faire  travailler  à  des  opérations  chi- 
miques. 


304  LES   AVENTURES 

—  C'est  précisément  cela,  dit-il  ;  et  ce  qu'il  me  faut  surtout, 
c'est  que  vous  n'y  compreniez  rien. 

—  Cette  Ibis,  je  puis  vous  répondre  de  moi. 

—  Eh  bien  !  mon  garçon,  me  dit-il,  voici  l'afTaire.  La  ré- 
publique française  trouve  des  soldats  tant  qu'elle  veut,  on 
lui  fabrique  volontiers  tous  les  fusils  dont  elle  a  besoin,  mais 
elle  est  fort  en  peine  d'équiper  ses  soldats  ;  il  lui  faut  du  cuir 
pour  les  fourniments,  pour  les  souliers,  pour  les  selles,  pour 
les  harnais,  et  il  n'y  en  a  plus  en  France  ;  on  n'en  fait  pas 
en  quarante-huit  heures,  car,  d'après  les  procédés  actuels,  il 
faut  près  de  deux  ans  pour  rendre  une  peau  de  cheval  ou  de 
bœuf  susceptible  d'être  employée.  Ces  procédés  incomplets, 
moi,  j'ai  la  prétention  de  les  remplacer  par  un  moyen  qui  ne 
durera  pas  plus  de  huit  jours.  Avec  cela,  je  compte  gagner 
des  millions.  Mais,  avant  d'y  arriver,  il  faut  que  j'expéri- 
mente. Voilà  quatre  jours  que  je  travaille  sans  pouvoir 
réussir  à  rien  ;  je  suis  seul,  et  quand  mes  expériences  vont 
bien  d'un  côté,  je  ne  puis  les  surveiller  d'un  autre.  J'ai  voulu 
me  faire  aider  par  un  apprenti  chimiste  ;  celui-là  comprenait 
trop  :  mon  secret  eût  été  en  sa  possession  au  bout  de  huit 
jours,  et  je  n'ai  envie  de  le  partager  avec  personne.  J'ai 
pris  alors  un  manouvrier;  celui-là  ne  comprenait  pas  du 
tout  :  il  a  failli  me  faire  sauter  avec  le  laboratoire.  J'al- 
lais chercher  quelqu'un ,  lorsque  Colette  m'a  par  hasard 
parlé  de  vous.  Vous  êtes  arrivé,  vous  me  convenez,  cela 
vous  va-t-il  ? 

Cette  façon  brusque  de  me  parler  ne  me  blessa  nullement; 
on  voyait  qu'elle  était  dans  les  habitudes  de  cet  homme  in- 
dépendamment de  la  personne  à  qui  il  s'adressait.  D'ailleurs, 
rien  n'était  plus  vraisemblable  ni  plus  raisonnable  que  ce 
qu'il  me  disait.  J'acceptai  ses  offres. 

—  Entendons-nous,  me  dit-il.  D'après  ce  que  m'a  dit  la  Co- 
lette, vous  êtes  un  homme,  malgré  votre  ignorance,  à  deviner 
parfaitement  la  combinaison  chimique  que  je  prétends  faire 
réussir  ;  mais,  d'un  autre  côté,  vous  êtes  dans  une  position 
à  être  discret  :  pour  des  raisons  que  je  ne  sais  pas  et  que  je 
ne  veux  pas  savoir,  vous  êtes  obligé  de  vous  cacher;  c'est-à- 
dire  que  si  on  vous  découvrait,  vous  courriez  grand  risque 
de  payer  de  votre  tête,  comme  tant  d'autres,  le  malheur 
d'avoir  déplu  peut-être  à  quelque  savetier  de  votre  quartier 


DE    SATURNIN   FICHET.  305 

OU  d'avoir  eu  des  amis  ou  des  protecteurs  dans  le  parti 
royaliste.  Or,  mon  garçon,  soyez  discret,  et  je  lais  votre 
fortune,  je  vous  lais  obtenir  votre  grâce  et  celle  de  ceux  à 
qui  vous  vous  intéressez  :  avisez-vous  de  parler,  et  je  vous 
lais  couper  le  cou.  Vous  m'avez  compris;  cela  vous  va-t-il 
comme  cela  ? 

—  J'étais  bien  triste,  reprit  Saturnin,  le  jour  que  cette 
singulière  proposition  me  fut  laite  ;  je  l'acceptai  sans  y  voir 
autre  chose  que  l'espérance  d'adoucir  notre  position,  et  de 
pouvoir  peut-être  venir  en  aide  à  Marguerite.  Ces  quelques 
jours  d'absence  que  j'ai  passés  loin  de  vous  ont  été  employés 
par  moi  à  aider  cet  homme  dans  ses  recherches;  mais,  le 
dirai-je?  son  esprit  entreprenant,  son  originalité,  l'indiffé- 
rence presque  cynique  avec  laquelle  il  parle  de  tous  les 
partis,  même  de  celui  qu'il  sert,  m'ont  fait  supposer  qu'il  n'y 
avait  pas  de  danger  à  confier  à  cet  homme  quelque  chose  de 
notre  position. 

—  Je  vous  sortirai  de  là,  me  dit-il,  je  vous  sortirai  de  là; 
vous  en  savez  plus  long  que  vous  ne  me  le  montrez,  mais 
je  me  fie  à  vous  par  deux  raisons  puissantes.  La  première, 
c'est  que  vous  n'avez  aucun  intérêt  à  me  trahir  :  la  seconde, 
c'est  que,  y  trouveriez-vous  quelque  intérêt,  vous  n'êtes  pas 
en  état  d'y  penser. 

—  Pourquoi  cela  ?  lui  demandai-je. 

—  Parce  que  vous  êtes  amoureux,  me  répondit-il  brus- 
quement. 

—  Il  t'a  dit  cela  !  dit  madame  de  Perbruck  avec  sur- 
prise pendant  que  mademoiselle  de  Paradèze  baissait  les 
yeux. 

—  Oui,  ma  mère,  reprit  Saturnin,  et  cependant,  je  vous 
le  jure  ,  je  ne  lui  avais  fait  aucune  confidence  qui  pût 
l'autoriser  à  me  parler  ainsi  ;  mais  si  vous  saviez,  ajouta 
Saturnin  en  souriant  et  en  hésitant ,  combien  cet  homme 
est  bizarre,  vous  ne  vous  étonneriez  pas  de  cette  parole. 
Comme  moi-même  je  lui  en  témoignais  ma  surprise,  il  a 
ajouté  : 

—  Quand  on  est  jeune,  vigoureux,  intelligent  et  beau 
garçon,  on  n'a  pas  une  mine  de  pendu  comme  la  vôtre,  même 
(|uand  on  court  le  risque  d'avoir  le  cou  coupé;  et  si  on  est 
triste,  c'est  qu'on  est  amoureux. 


806  LES  AVENTURES 

—  Et  il  avait  deviné  juste,  n'est-ce  pas  Saturnin  ?  dit 
madame  de  Perbruck. 

—  Oh  !  ma  mère,  s'écria  celui-ci,  ne  m'interrogez  pas, 
c'est  mon  secret;  que  ceux  qui  l'ont  deviné  le  gardent  comme 
je  veux  garder,  moi,  celui  que  j'ai  pu  apprendre.  Il  y  a  des 
choses  qui  ne  doivent  se  dire  que  le  jour  où  elles  peuvent 
s'avouer  sans  crainte  pour  le  cœur  qui  les  dit,  comme  pour 
le  cœur  qui  les  entend. 

Louise  tendit  la  main  à  Saturnin,  et  lui  dit  d'une  voix 
douce  : 

—  Continuez. 

—  Eh  bien,  reprit  Saturnin,  hier  soir,  par  un  bonheur 
dont  je  ne  puis  me  rendre  compte,  j'ai  deviné  quel  était 
l'obstacle  qui  avait  déjà  fait  manquer  vingt  fois  nos  expé- 
riences au  moment  du  succès  ;  je  l'ai  signalé  à  celui  que 
j'aidais  dans  ses  recherches,  et  alors  il  m'a  sauté  au  cou  en 
me  disant  : 

—  Demande-moi  tout  ce  que  tu  voudras  et  je  te  le  don- 
nerai. 

Je  savais  quelle  était  votre  pénurie.  Je  ne  pensais  alors 
qu'à  cela,  je  lui  ai  demandé  de  l'argent.  Il  m'en  a  donné 
beaucoup  plus  que  je  ne  l'espérais,  beaucoup  moins  qu'il  ne 
m'en  doit,  m'a-t-il  dit,  car  il  ne  parlait  pas  moins  que  de  m'as- 
socier  à  ses  opérations.  Hier  soir,  cette  fortune  inespérée,  cet 
avenir  qui  s'ouvrait  devant  moi,  m'attrista  plus  que  je  ne 
puis  vous  le  dire.  Quand  le  cœur  souffre  d'une  douleur 
sincère,  les  faveurs  de  la  richesse  le  blessent  comme  une 
cruelle  raillerie.  Que  vous  dirai-je  ?  c'est  à  peine  si  j'ac- 
ceptai une  faible  partie  des  propositions  qu'il  me  fit  dans 
le  premier  transport  de  sa  joie.  Mais  ce  matin,  ce  n'était 
plus  de  même;  je  voulais  être  riche,  je  voulais  être  puis- 
sant ;  je  voulais  surtout  qu'une  seule  personne  ne  payât  pas 
la  rançon  de  reconnaissance  que  nous  devons  à  celui  qui 
nous  a  sauvés. 

—  Eh  bien  ?  dit  Louise  avec  anxiété. 

—  Durant  les  longues  journées ,  les  longues  nuits  que 
nous  avons  passées  avec  cet  homme,  reprit  Saturnin,  vous 
devez  penser  que  notre  conversation  a  dû  aborder  bien  des 
sujets  divers.  Il  m'a  vingt  fois  parlé  de  Robespierre,  dont  il 


DE    SATURNIN   FICHET.  307 

est  très-connu,  et  qui  s'intéresse  vivement  au  succès  de   ses 
expériences. 

Il  m'a  même  parlé  de  presque  tous  les  hommes  célèbres 
et  influents  de  notre  époque,  avec  lesquels  il  est  lié;  je 
l'interrogeai  moi-même  à  leur  sujet,  afm  de  pouvoir  mêler 
dans  mes  questions  un  nom  qui  nous  intéresse  tous.  Un 
jour  qu'il  me  parlait  de  Robespierre,  je  lui  demandai  quel 
était  ce  Julien,  en  qui  son  patron  avait  une  si  grande 
confiance. 

—  C'est  uji  enfant,  me  répondit  Leguin:  c'est  le  nom  de 
cet  homme;  tête  exaltée,  qui,  sous  les  empereurs  romains, 
eût  fait  un  martyr;  qui,  s'il  était  né  M.  le  marquis  de  Saint- 
Julien,  serait  probablement,  à  l'heure  qu'il  est,  à  la  tête  de 
quelque  bande  vendéenne,  mais  qui,  né  dans  le  peuple,  rêve 
la  liberté  comme  une  déesse  sanglante  parce  qu'il  ne  l'a  pas 
vue  autrement;  ça  lui  passera. 

—  Vous  le  croyez  donc  capable  de  générosité? 

—  Qu'entendez-vous  par  là?  me  dit-il. 

—  Eh  bien  !  lui  dis-je,  supposez  qu'une  jeune  fille  lui  eût 
promis  son  amour,  en  retour  du  salut  d'un  ami  qu'il  lui  au- 
rait promis?  pensez-vous  qu'il  lui  pardonnerait  s'il  venait  à 
découvrir  que  cette  jeune  fille  a  donné  cet  amour  à  un  autre, 
et  ne  serait-il  pas  homme  à  se  venger  de  ce  qu'il  pourrait 
appeler  une  trahison? 

Je  tremblais  en  prononçant  ces  paroles,  tandis  que  Leguin 
me  regardait  d'un  regard  scrutateur. 

—  Diable  !  diable!  reprit-il,  ceci  change  bien  la  question; 
personne  n'aime  à  être  pris  pour  dupe,  et  Julien  moins  qu'un 
autre.  Il  a  la  tête  près  du  bonnet;  tête  de  fer,  qui  devient 
rouge  quand  la  passion  réchaulfc,  et  qui,  dans  son  premier 
mouvement  de  colère,  serait  assez  folle  pour  vous  envoyer 
tous  à  la  Conciergerie;  et  une  l'ois  là,  Dieu  seul  pourrait 
vous  en  tirer. 

—  Mais,  fit  madame  de  Perbruck  avec  inquiùtude,  on  lui 
avait  donc  dit  que  c'était  Julien  qui  nous  avait  sauvés? 

—  Non,  ma  mère,  repartit  Saturnin,  mais  cet  homme  sem- 
ble doué  d'un  esprit  de  divination  :  je  croyais  l'avoir  inter- 
rogé de  la  manière  la  plus  inditTérente  du  monde,  et  il  savait 
déjà  le  secret  de  mon  cœur  et  de  mes  craintes.  Il  réfléchit 
assez  longtemps  et  finit  par  me  dire  : 


308  LES  AVENTURES 

—  Laissez  revenir  Julien,  et  ne  vous  avisez  pas  de  lui  faire 
entrevoir  ni  vos  craintes  ni  vos  espérances.  Laissez-moi  agir: 
si  l'affaire  est  arrangeable,  je  l'arrangerai;  et  si  Julien  n'est 
pas  raisonnable,  nous  emploierons  les  grands  moyens. 

Voilà  ce  qu'il  m'a  dit  ce  matin,  ma  mère,  voilà  ce  qu'il 
m'a  dit,  Louise;  et  si  je  suis  si  joyeux,  c'est  parce  que  j'es- 
père que  c'est  une  bonne  nouvelle  pour  nous  tous. 

—  Oh  !  Saturnin,  Saturnin  î  dit  Louise  en  lui  prenant  en- 
core la  main,  je  puis  vous  le  dire  à  présent,  je...  Oh!  non, 
reprit-elle,  je  n'ose  pas,  ce  serait  tenter  peut-être  le  mal- 
heur ;  attendons  le  retour  de  Julien  et  le  salut  de  Margue- 
rite. 

Ainsi,  ils  s'entendaient,  ils  se  comprenaient,  mais  ni  l'un 
ni  l'autre  ne  voulait  prononcer  le  mot  d'amour,  qui  errait 
sur  leurs  lèvres,  jusqu'à  ce  qu'ils  fussent  libres.  La  conversa- 
lion  continua,  et  ce  fut  dans  ce  long  et  doux  entretien  que 
se  firent  les  plus  beaux  projets  de  vie  obscure,  retirée,  heu- 
reuse. Ce  fut  aussi  alors  que  Saturnin  apprit  à  sa  mère  et  à 
Louise  que  Guillaume  Poiré  avait  été  arrêté.  Celte  circon- 
stance se  rattachait  d'une  façon  tout  à  fait  singulière  à  l'in- 
cident qui  avait  fait  connaître  à  Saturnin  l'homme  étrange 
qui  lui  promettait  sa  protection. 

Cet  homme  (et  il  n'y  a  pas  assez  longtemps  qu'il  est  mort 
pour  qu'on  ne  nous  pardonne  pas  de  cacher  son  nom  sous 
celui  de  Leguin),  cet  homme  était  en  rapport  avec  Robes- 
pierre, qui  était  depuis  longtemps  le  véritable  dictateur  de  la 
France  comme  président  du  comité  de  salut  public.  Cet 
homme  avait  plusieurs  fois  été  admis  dans  le  comité,  pour 
y  proposer  les  moyens  qu'il  croyait  avoir  trouvés  pour  satis- 
faire promptement  aux  besoins  de  nos  armées;  il  y  avait 
avait  rencontré  Marat,  et  s'était  hé  avec  lui.  Ce  n'est  pas 
qu'il  partageât  en  rien  l'exaltation  furieuse  de  ce  misérable  ; 
mais  Marat  avait  alors,  grâce  au  club  des  jacobins,  dont  il 
était  le  premier  meneur,  une  influence  énorme  sur  les  déci- 
sions du  comité.  Leguin  allait  donc  voir  Marat  pour  s'en  faire 
un  appui.  Il  avait  trouvé  chez  lui  Guillaume  Poiré,  qui  servait 
d'intermédiaire  aux  montagnards  furieux  pour  correspondre 
avec  Carrier.  C'était  Marat,  en  effet,  qui  par  ses  vociférations 
et  celles  de  ses  amis  de  la  Montagne  avait  obtenu  de  la  Con- 
vention l'approbation  des  horribles  missives  du  bourreau  de 


DE    SATURNIN   FIGHET.  309 

Nantes.  Ce  lut  chez  Marat  que  Guillaume  Poiré  apprit  quelles 
étaient  les  espérances  de  notre  inventeur.  Il  y  vit  autre  chose 
que  Robespierre  et  Marat  lui-même;  il  y  vit  une  excellente 
affaire  aussi  bien  qu'un  immense  service  rendu  à  la  républi- 
que, et  il  avait  insinué  à  Leguin  que,  s'il  avait  besoin  d'argent 
pour  poursuivre  ses  essais,  il  pourrait  en  mettre  à  sa  dispo- 
sition. 

L'inventeur  avait  accepté,  en  se  réservant  de  fixer  la  part 
qu'il  donnerait  à  Guillaume  dans  l'exploitation  de  cette  nou- 
velle industrie.  Ils  étaient  dans  ces  termes  le  jour  même  où 
Saturnin  lut  rencontré  par  la  Colette  et  refusa  de  porter  la 
lettre  dont  celle-ci  avait  voulu  le  charger.  Cette  lettre  était 
plus  importante  pour  Guillaume  que  n'eût  pu  le  croire  Satur- 
nin et  la  Colette  elle-même,  s'ils  en  avaient  pu  lire  le  con- 
tenu. Elle  demandait  un  rendez-vous  immédiat  à  Guillaume. 
Ce  rendez-vous,  auquel  Poiré  ne  put  se  rendre,  puisqu'il  ne 
reçut  pas  la  lettre,  l'eût  sans  doute  sauvé.  En  eiïet,  le  matin 
même  de  ce  jour  notre  inventeur  se  trouvait  chez  Robes- 
pierre au  moment  où,  à  force  de  sollicitations,  Julien  avait 
enfin  obtenu  de  son  patron  la  révocation  de  Carrier.  Robes- 
pierre s'y  était  longtemps  opposé,  en  disant  que  cette  mesure 
soulèverait  des  orages  dans  le  club  des  jacobins. 

A  cela  Julien  avait  répondu  qu'il  était  temps  de  savoir 
si  c'était  la  Convention  ou  le  club  des  jacobins  qui  gou- 
vernail. Alors  il  avait  révélé  à  Robespierre  que  les  membres 
les  plus  exaltés  du  club  écrivaient  sans  cesse  à  Carrier 
de  frapper  sans  relâche  et  sans  pitié.  «  Nous  forcerons  bien 
la  Convention  à  tout  approuver,  disaient-ils  dans  leurs 
lettres;  et  si  elle  résiste,  nous  savons  comment  on  ren- 
verse toutes  les  tyrannies  et  toutes  les  trahisons.  »  Julien 
apprit  encore  à  Robespierre  que  l'agent  de  cette  correspon- 
dance était  Guillaume  Poiré.  Son  arrestation  était  une  con- 
séquence de  la  révocation  de  Carrier.  Robespierre  y  con- 
sentit. 

Tout  cela  s'était  passé  devant  Leguin;  mais  il  était  si  com- 
plètement et  si  constamment  absorbé  dans  ses  combinaisons 
chimiques,  que  c'est  à  peine  si  l'on  prenait  garde  à  sa  j)ré- 
sence.  Il  entendit  tout  cela,  et,  après  avoir  fait  part  à  Robes- 
pierre des  divers  essais  tentés  par  lui,  il  se  iclira.  Il  courut 
chez  la  Colette,  pendant  que,  de  son  côté,  Julien  allait  chez 

18. 


910  LES  AVENTURES 

mademoiselle  de  Paradèze  lui  annoncer,  comme  nous  l'avons 
vu,  la  chute  de  Carrier.  Quant  à  Leguin,  il  se  garda  bien  de 
confier  à  un  papier  le  secret  qu'il  venait  d'apprendre;  mais  il 
en  eût  averti  Guillaume  Poiré,  si  celui-ci  eût  reçu  la  lettre 
et  fût  venu  au  rendez-vous  qui  lui  était  donné. 

Mais,  comme  on  l'a  vu,  la  lettre  n'était  point  partie.  La 
Colette  l'avait  rapportée  à  l'homme  aux  inventions,  qui 
l'avait  prise  et  jetée  dans  le  feu  eh  se  disant,  avec  cet  indif- 
férence qu'il  portait  à  toutes  choses  : 

«  Ma  foi,  j'aime  autant  qu'il  en  soit  ainsi;  il  eût  peut-être 
pris  fantaisie  à  ce  rustre-là  d'aller  faire  du  tapage  aux  Jaco- 
bins. Robespierre  eût  deviné  d'où  était  parti  l'avertissement, 
et  je  pouvais  fort  bien  me  trouver  écrasé  dans  le  conflit 
comme  un  maladroit  pris  entre  deux  cylindres.  » 

Saturnin  racontait  tous  ces  détails  à  sa  mère  et  à  Louise, 
et  l'on  comprend  que  cela  dut  ramener  nécessairement  là 
conversation  sur  les  paroles  de  Guillaume,  au  sujet  de  l'im- 
portant secret  qu'il  croyait  posséder,  et  qui  intéressait  si  vi- 
vement madame  de  Perbruck. 

Chacun  se  perdait  en  conjectures  sur  ce  que  pouvait  être 
ce  secret,  et  l'on  ne  doutait  pas  qu'il  ne  concernât  la  fortune 
de  M.  de  Perbruck.  L'espoir  de  ressaisir  une  partie  quelcon- 
que de  la  richesse  qui  lui  avait  été  enlevée  n'était  pas  de 
nature  à  pousser  madame  de  Perbruck  ni  Saturnin  à  risquer 
la  sécurité  dont  ils  jouissaient.  Il  fut  donc  décidé  qu'on  ne 
donnerait  aucune  suite  à  cette  révélation. 

L'entretien  dont  nous  venons  de  rapporter  les  principales 
circonstances  avait  lieu  six  jours  après  le  départ  de  Juhen 
pour  Nantes,  et  aucun  de  ceux  qui  y  prenaient  part  ne  croyait 
le  revoir  de  sitôt,  lorsque  tout  à  coup,  et  quand  la  nuit  était 
déjà  venue,  ils  entendirent  monter  rapidement  l'escalier,  et 
presque  aussitôt  Julien  parut.  Il  arrivait  couvert  de  Iboue, 
pâle,  brisé,  les  vêtements  eh  désordre;  il  avait  fait  à  cheval 
le  chemin  qui  sépare  Nantes  de  Paris,  suivant  Carrier  poste 
à  poste  pour  s'assurer  qu'il  ne  tenterait  pas  de  se  retirer  dans 
une  ville,  dont  il  eût  ameuté  la  populace.  Mais  le  funèbre  con- 
ventionnel ne  se  croyait  en  sûreté  qu'à  Paris  au  miheu  du 
club  des  jacobins,  et  il  avait  voyagé  aussi  rapidement  qu'il 
avait  pu.  Julien  l'avait  dohc  ramené  jusqu'à  la  barrière  sans 
que  Carrier  s'en  doutât.  Le  premier  soin  de  Juhen  devait 


DE    SATURNIN  FICHET.  311 

être  d'aller  rendre  compte  à  Robespierre  du  résultat  de  sa 
mission;  mais  ce  n'était  Robespierre  ni  le  comité  de  salut 
public  qui  tenaient  dans  leurs  mains  la  récompense  que 
Julien  ambitionnait  :  c'était  Louise,  et  il  était  accouru  chez 
elle.  Son  entrée  fit  évanouir  tous  les  rêves  de  bonheur  aux- 
quels venaient  de  se  livrer  les  trois  proscrits.  L'aspect  de 
Julien  avait  en  effet  quelque  chose  d'effrayant  et  de  beau  à 
la  fois.  Ses  longs  et  blonds  cheveux,  chassés  en  arrière  par 
la  rapidité  de  la  course,  laissaient  à  découvert  son  front  pâle 
et  marbré  de  rouge  ;  ses  yeux,  creusés  par  six  journées  de 
fatigue  et  d'insomnie,  brûlaient  d'un  feu  sombre  et  fiévreux. 
Un  orgueil  cruel,  une  joie  flère,  animaient  son  visage. 

—  Il  est  à  Paris,  s'écria-t-il  en  entrant,  Nantes  est  déU- 
vré  de  son  bourreau.  Louise,  j'ai  tenu  ma  parole. 

—  Et  vous  venez  réclamer  la  mienne?  dit  Louise  trem- 
blante. 

—  Pas  encore,  reprit  JuHen  :  je  l'ai  abattu,  il  faut  que  je 
l'achève.  Je  ne  veux  pas  vous  associer  aux  dangers  que  j'ai 
attirés  sur  moi  :  Carrier  luttera,  car  il  aura  beaucoup  de  dé- 
fenseurs. Ou  bien  il  a  agi  selon  l'esprit  de  la  Convention,  et 
malheur  à  ceux  qui  l'auront  arrêté  !  ou  bien  il  a  abusé  abo- 
minablement des  pouvoirs  dont  on  l'avait  investi,  et  alors  il 
laut  qu'il  porte  la  peine  de  ses  crimes. 

—  Vous  vous  êtes  assuré  sans  doute  dos  n|)puis  influents 
il  In  Convention  ?  dit  Saturnin,  dont  l'âme  généreuse  admi- 
iriit  le  courage  de  celui  qui  lui  disputait  ses  plus  chères  es- 
pérances. 

—  Ce  n'est  pas  de  ce  côté  que  je  veux  triompher,  dit 
JuUen;  la  Convention,  dominée  par  la  Montagne,  surtout 
par  cet  esprit  de  corps  qui  doit  vouloir  lui  faire  considérer 
comme  inviolable  chacun  de  ses  membres,  la  Convention 
défendra  Carrier  tant  qu'elle  pourra;  mais  le  pourra-t-elle 
contre  les  clameurs  que  je  veux  faire  sortir  du  fond  de  cet 
abîme  d'iniquités?  c'est  ce  qui  ne  sera  pas,  je  l'espère  Mais 
j'oublie  que  j'ai  d'autres  devoirs  à  remplir.  A  bientôt,  Louise, 
it  bientôt;  vous  n'avez  pas  en  vain  compté  sur  moi,  et  je  ne 
compte  pas  en  vain  sur  vous,  n'est-ce  pas? 

—  Vous  n'avez  pas  oublié  Marguerite?  lui  dit  Louise. 

—  Son  salut  est  dans  ses  mains,  il  ne  dépend  plus  que 
d'elle. 


312  LES   AVENTURES 

Julien  s'éloigna,  et  la  tristesse  resta  après  lui  ;  malgré  les 
promesses  du  nouveau  patron  de  Saturnin,  chacun  sentait 
qu'il  serait  bien  difficile  de  faire  plier  une  volonté  comme 
celle  de  Julien,  et  de  détourner  de  son  but  une  passion  qui 
y  courait  à  travers  de  si  puissants  obstacles  et  des  dangers  si 
menaçants. 


XVIII 


Quelques  jours  se  passèrent  ainsi  ;  Saturnin  allait  toujours 
travailler  avec  le  protecteur  que  le  hasard  lui  avait  donné. 
Grâce  à  l'adresse,  à  l'intelUgence  de  Saturnin,  cet  homme 
avait  enfin  atteint  le  but  tant  désiré;  il  l'avait  annoncé  au 
comité  de  salut  public,  mais  au  lieu  d'accepter  la  récom- 
pense nationale  qui  lui  était  oiTerte,  il  s'était  modestement 
refusé  aune  ovation  de  paroles  :  il  voulait  attendre,  disait-il, 
d'avoir  mieux  mérité  de  la  patrie  :  ce  moyen  de  mieux 
mériter  de  la  république  était  de  donner  à  son  invention 
tous  ses  résultats,  et  pour  cela  il  s'était  engagé  à  fournir 
à  l'administration  tous  les  cuirs  dont  elle  pouvait  avoir 
besoin. 

L'Etat,  pressé  qu'il  était,  les  eût  payés  plus  cher  qu'au- 
trefois, à  la  condition  d'être  approvisionné  rapidement.  Notre 
inventeur  eut  donc  cause  gagnée  en  les  offrant  au  même 
prix,  et  en  se  contentant,  disait-il,  d'un  bénéfice  moindre 
que  celui  des  autres  fournisseurs. 

Saturnin  se  trouvait  chez  Leguin  le  jour  de  cette  impor- 
tante nouvelle,  et  nous  croyons  devoir  répéler  à  nos  lecteurs 
leurs  entretiens  pour  leur  faire  connaître  l'homme  bizarre 
qui  a  conquis  une  réputation  considérable,  non-seulement 
par  ses  talents,  mais  encore  par  ses  immenses  spéculations, 
sa  fortune  colossale  et  son  originalité  excessive. 

Il  rentra  dans  le  modeste  appartement  où  l'attendait  Sa- 
turnin, en  s'écriant  ; 


DE   SATURNIN    FIGHET.  313 

—  Le  voilà  !  le  voilà  I 

—  Qui  donc  ? 

—  Mon  marché,  dit-il  en  jetant  quelques  papiers  sur  la 
table;  ma  fortune  est  faite  et  la  tienne  aussi,  car  je  compte 
sur  toi.  Nous  allons  monter  une  maison  maintenant...  il 
me  faut  un  vaste  local,  il  me  faut  des  ouvriers,  des  commis; 
il  me  faut  des  machines...  dans  huit  jours  il  faut  que  tout 
cela  marche. 

Il  se  jeta  sur  une  chaise,  ôta  son  habit  crasseux,  prit  une 
plume,',du  papier,  et  se  mit  à  faire  des  chiffres.  Une  ardeur 
étrange  brûlait  dans  cet  homme,  ses  yeux  lançaient  des 
rayons,  ses  nerfs  s'étaient  tendus,  son  visage  avait  une 
expression  inspirée,  et,  selon  le  langage  de  Diderot,  son 
front  fumait. 

—  Ecoute-moi,  reprit-il.  Je  leur  ai  fait  la  partie  belle;  ils 
ne  peuvent  pas  se  plaindre  :  je  ne  demande  que  quinze  pour 
cent  de  bénéfice.  Je  t'en  donne  un  ;  j'en  donne  un  demi  à  la 
Colette.  C'est  une  bonne  fille  qui  m'a  compris  et  qui  m'a 
prêté  jusqu'à  son  dernier  bijou  pour  faire  nos  essais.  J'ai 
besoin  encore  d'un  et  demi  pour  trouver  des  capitaux  et 
pour  faire  ordonnancer  mes  paiements.  Il  me  reste  donc 
douze  pour  cent...  Je  suis  riche,  je  gagne  trois  millions  cette 
année. 

— -  Avec  douze  pour  cent  ? 
Le  calculateur  se  mit  à  rire. 

—  Ah  !  toi  aussi  tu  ne  comprends  pas  !  Je  te  croyais  plus 
fort  que  le  comité,  à  qui  j'ai  prouvé  que  je  n'aurais  guère  que 
cinquante  mille  francs  de  bénéfice.  Suis-moi  bien.  J'ai  be- 
soin de  cinq  cent  mille  francs  pour  commencer;  je  les 
trouverai.  Je  donnerai  cinq  cent  mille  francs  de  bénéfice 
avec  un. 

Saturnin  le  crut  fou.  L'homme  aux  inventions  se  tordit  de 
rire  sur  sa  chaise. 

—  C'est  pourtant  bien  simple,  dit-il  ;  c'est  bête  comme 
deux  et  deux  font  quatre...  mais  aussi,  c'est  comme  le  nou- 
veau monde;  il  fallait  le  trouver...  Quoique,  ajoula-l-il,  il 
n'y  ait  pas  de  petit  commerçant  qui  n'en  fasse  autnul  sans 
s'en  douter.  Comprends-moi  bien  :  J'ai  là  cinq  cent  mille 
francs;  j'achète  avec  cela  pour  un  million  do  marchandises, 
sur  lesquelles  je  paie  trois  cent  mille  comptant  ;  mes  frais  de 


314  LES    AVENTURES 

fabrication  en  absorbent  deux  cent  mille.  Voici  donc  mon 
compte  :  un  million  d'achat,  deux  cent  mille  de  main- 
d'œuvre,  douze  cent  mille  à  douze  pour  cent  de  bénéfice, 
soit  cent  quarante  mille  francs...  C'est  juste  l'opération  que 
faisaient  nos  devanciers.  Seulement,  ils  achetaient  leurs 
marchandises  à  un  an  et  dix-huit  mois  de  date,  de  façon 
qu'ils  les  avaient  complètement  payées  quand  ils  pouvaient 
les  livrer  au  commerce,  puisque  leur  opération  durait  près 
de  deux  ans.  Ajoutons  à  cela  qu'ils  avaient  dépensé,  argent 
comptant,  deux  cent  mille  francs  à  les  faire  fabriquer;  ajou- 
tons encore  les  frais  généraux  de  leurs  établissements  pour 
ces  deux  années,  leur  entretien,  etc.,  etc.  Les  plus  habiles  fai- 
saient rapporter  à  leurs  capitaux  de  huit  à  neuf  pour  cent. 
Eh  bien!  comprends-tu.  Saturnin?  ce  bénéfice,  moi  je 
l'obtiens  avec  un  capital  beaucoup  moindre  ;  et  comme  l'opé- 
ration, au  heu  de  durer  deux  ans,  dure  de  quinze  à  vingt 
jours,  je  renouvelle  mes  bénéfices  de  quinze  à  vingt  ibis  par 
an.  Maintenant,  calcule  qu'au  lieu  de  borner  ma  fabrication  à 
ce  que  pouvaient  me  procurer  ces  cinq  cent  mille  francs,  je  la 
double  au  quatrième  mois,  j'opère  sur  deux  millions  d'achat, 
et  dans  un  an  j'aurai  remboursé  mon  prêteur  en  doublant 
son  capital,  je  t'ai  fait  gagner  deux  cent  mille  francs  et  ma 
fortune  est  commencée. 

—  C'est-à-dire  qu'à  ce  compte  Votre  fortune  est  faite. 

—  Ma  fortune  !  dit  l'homme  à  projets,  est-ce  qu'un  homme 
est  riche  avec  deux  ou  trois  millions?  Eh  !  mon  Dieu,  ne  vis- 
tu  pas  avec  deux  femmes  qui  avaient  le  double  de  cela  et 
qui  sont  aujourd'hui  obligées  de  travailler  pour  manger? 
Gela  ne  leur  fût  pas  arrivé  si  elles  avaient  eu  des  capitaux 
prudemment  placés  en  Angleterre,  en  Autriche,  en  Espagne; 
que  diable  !  toutes  deux  les  nations  ne  se  mettent  pas  à  dan- 
ser la  carmagnole  le  même  jour!  Mais  ces  nobles  n'ont  ja- 
mais eu  la  moindre  prévoyance. 

—  Pensez-vous  que  jamais  prudence  humaine  pût  prévoir 
la  proscription,  la  spoliation  poussées  aux  excès  que  nous 
voyons  ? 

L'inventeur  regarda  Saturnin  d'un  air  ébahi. 

—  Comment!  qui  pouvait  savoir?  mais  il  y  a  dix  ans  que 
c'est  une  chose  claire  comme  le  jour.  La  maison  s'en  allait 
en  ruine  et  il  fallait  que  ce  fût  la  noblesse  qui  l'abattît  pour 


DE    SATURNiN  FICHET.  315 

la  reconstruire,  mais  elle  était  trop  malavisée,  trop  suffisante 
et  trop  ignorante  pour  le  faire.  Eh!  mon  Dieu,  la  leçon  est 
terrible,  ce  me  semble,  et  pourtant  il  n'y  a  pas  six  mois  que 
des  fous  proclamaient  Louis  XVII  dans  la  Vendée,  et  il  y  en 
a  qui  recommencent  dans  la  Bretagne.  Vous  tous,  car  je  sais 
que  tu  es  de  ce  monde-là,  vous  vous  imaginez  encore  que 
vous  rétablirez  l'ancien  ordre  de  choses.  Sache  bien,  pour 
ton  avenir,  que  l'on  peut  tout  faire  en  ce  monde,  excepté  de 
recommencer  le  passé;  s'il  en  était  autrement,  je  ne  vois  pas 
pourquoi  nous  ne  serions  pas  Romains,  ou  Egyptiens,  ou  Phé- 
niciens, ou  tout  simplement  sauvages  comme  nos  ancêtres  : 
mais  attendu  que  si,  dans  tous  les  temps,  il  y  a  eu  un  nombre 
donné  d'imbéciles  ou  de  vieillards  pour  trouver  que  le  passé 
était  préférable  au  présent,  il  y  a  eu  un  nombre  décuple  de 
jeunes  gens  et  d'esprits  aventureux  pour  supposer  que  l'ave- 
nir vaudra  mieux  que  tout  ce  qui  a  vécu,  cela  n'est  jamais 
arrivé.  Mais  nous  avons  à  nous  occuper  d'autre  chose  que  de 
politique.  Voyons,  où  en  es-tu  avec  Julien? 
(^clui-ci  raconta  à  son  protecteur  ce  que  Julien  avait  dit. 

—  C'est  un  enragé,  il  réussira,  reprit  Leguin,  et  nous  au- 
rons bien  de  la  peine  à  le  faire  renoncer  à  sa  maîtresse. 

—  Ce  mot  1...  s'écria  Saturnin. 

—  Oh!  ne  discutons  pas  sur  les  expressions,  ell6  est  tout 
ce  que  tu  voudras  ;  le  fait  qui  domine  tout  ceci,  c'est  qu'il  en 
veut...  et  il  en  veut  à  tout  prix. 

—  Peut-être  ne  l'aime-t-il  pas  autant  que  vous  le  pensez. 

—  Un  homme  qui  a  fait  presque  une  révolution  politique 
pour  obtenir  une  femme,  et  qui  se  la  voit  souffler  !  s'écria 
Leguin  ;  mais  si  j'étais  à  sa  place,  je  mettrais  tout  à  feu  et  à 
sang...  si  toutefois  je  pensais  jamais  qu'une  femme  vaut  la 
moitié  de  tout  ce  bruit-là;  mais  il  y  a  des  hommes  faits 
comme  ça...  et  Julien  est  du  nombre. 

—  N'avez-vous  donc  plus  d'espoir? 

—  Est-ce  que  je  ne  t'ai  pas  promis  de  te  sauver.  Saturnin? 
dit  cet  homme.  J'écarterai  Julien,  et  je  réussirai,  dussé-je  le 
faire  bouillir  dans  une  des  chaudières  de  ma  future  fabrique  ! 
je  te  l'ai  promis,  et  je  réussirai,  dussé-je  faire  sauter  la  Mon- 
tagne tout  entière!  Ah?  ah  1  tu  me  regardes  avec  stupéfac- 
tion, tu  te  dis  que  je  suis  un  fou...  Laisse-moi  faire,  te  dis- 
je...  Ah!  ils  voulaient  me  donner  une  couronne  de  chêne!... 


316  LES    AVENTURES 

Nenni,  nenni!  Je  veux  de  l'or;  c'est  la  grande  puissance, 
vois-tu,  mon  garçon,  la  force  supérieure  à  toutes  les  autres... 
Royauté,  république,  oligarchie,  tout  cela  ce  sont  des  noms  ; 
le  vrai  pouvoir  c'est  l'or  ! 

Tel  était  l'homme  en  qui  reposaient  toutes  les  espérances 
des  héros  de  notre  récit.  Qu'on  nous  permette  de  montrer  à 
nos  lecteurs  quels  adversairres  il  avait  à  combattre  et  par 
quels  moyens  il  devait  agir  contre  eux. 

Plus  d'un  mois  s'était  passé  depuis  le  retour  de  Julien,  et 
rien  de  ce  qu'il  avait  promis  n'était  accompli.  Quelle  en  était 
la  raison  ?  Peut-être  la  trouvera-t-on  dans  l'entretien  sui- 
vant. Il  faisait  à  peine  jour,  une  lampe  veillait  sur  une  misé- 
rable table  de  bois  de  noyer,  devant  laquelle  était  assis  un 
jeune  secrétaire  écrivant  sous  la  dictée  d'un  homme  au  vi- 
sage étroit,  pincé,  aux  lèvres  minces,  au  front  fuyant;  ses 
yeux  petits  et  mquiets  se  cachaient  sous  la  proéminence  des 
sourcils.  Il  dictait  d'un  ton  emphatique  et  d'une  voix  traî- 
nante et  théâtrale.  Enfin  il  arrive  à  cette  phrase  : 

«  Je  suis  fait  pour  combattre  le  crime  et  non  pour  le  gou- 
»  verner;  le  temps  n'est  pas  encore  arrivé  où  les  hommes  de 
»  bien  pourront  servir  impunément  la  patrie.  » 

Cet  homme  qui  dictait,  c'était  Robespierre;  celui  qui  écri- 
vait, c'était  Julien. 

—  En  voilà  assez,  dit  Robespierre  en  se  jetant  sur  une 
chaise.  Puis  il  ajouta  : 

—  Qu'en  penses-tu? 

—  Que  la  première  partie  de  cette  phrase  est  juste  et  que 
tu  apprendras  que  la  seconde  partie  de  cette  phrase  ne  l'est 
pas. 

—  Tu  te  trompes,  Julien,  ce  discours  que  je  viens  d'écrire 
est  mon  testament  de  mort. 

—  Te  laisserais-tu  ainsi  abattre,  toi  le  véritable  souverain 
de  la  France  ? 

—  Louis  XVI  aussi  a  été  le  véritable  souverain  de  la 
France  ! 

—  D'où  te  vient  ce  découragement,  lorsque  le  peuple  est 
pour  toi? 

—  Ah!  dit  Robespierre  en  se  levant,  quelle  faute  nous 
avons  faite  en  censurant  Lebon  et  en  rappelant  Carrier!  C'est 
toi  qui  l'as  voulu! 


DE    SATURNIN  FICHET.  317 

—  Penses-tu  à  ce  qu'il  faisait? 

—  Et  que  faisions-nous  à  Paris?  Que  faisait  Fouquier  lors- 
qu'il dressait  l'échafaud  dans  la  salle  même  des  audiences? 

—  Mais  le  comité  le  lui  a  fait  défendre. 

—  Le  comité,  oui,  le  comité,  dit  Robespierre  avec  impa- 
tience, mais  non  pas  moi. 

—  Mais  enfin,  reprit  Julien,  songe  à  la  différence.  Dans 
cette  capitale  de  six  cent  mille  âmes,  c'est  à  peine  s'il  tombe 
soixante  têtes  par  jour,  tandis  qu'à  Nantes,  dans  une  ville  de 
soixante  mille  habitants,  on  en  massacrait  jusqu'à  cinq  cents 
dans  une  journée! 

—  Mais  c'était  au  centre  de  dix  départements  révoltés, 
c'étaient  pour  la  plupart  des  rebelles.  Ahl  nous  avons  reculé 
d'un  pas  :  on  nous  repoussera  jusqu'au  pied  de  la  guillo- 
tine! 

—  Mais  tes  amis  ne  te  défendront-ils  pas? 

—  Je  me  défendrai,  crois-moi,  et  par  tous  les  moyens. 
J'attends  Saint- Just,  mon  frère  revient;  Couthon  mourra 
avec  moi  ;  Lebas  est  sûr  ;  Henriot,  Dumas,  me  pressent  d'en 
finir. 

—  Toute  la  Montagne  t'appartient. 

—  C'est  elle  qui  me  menace.  J'ai  demandé  à  Barrère  de 
me  sacrifier  Léonard  Bourdon,  Vadier,  Tallien  et  ce  Carnot 
qui  se  pare  si  insolemment  du  succès  de  nos  armées  :  Bar- 
rère ne  veut  pas. 

Julien  se  tut,  et  Robespierre  s'écria  dans  un  vif  mouve- 
ment d'humeur  : 

—  Ah  !  sans  cette  bataille  de  Fleurus,  sans  ce  succès, 
je  n'en  serais  pas  là!  Si  nous  avions  été  vaincus,  il  au- 
rait bien  fallu  sauver  la  France,  et  alors  on  serait  revenu  à 
moi. 

—  Et  alors,  dit  Julien,  on  aurait  compris  la  nécessité  de 
nouvelles  rigueurs. 

—  A  propos ,  sais-tu  ce  que  le  comité  a  décidé  re- 
lativement aux  membres  du  tribunal  révolutionnaire  de 
Nantes  ? 

—  Mais,  dit  Julien  en  hésitant,  il  parait  que  le  procès  va 
commencer  sous  peu  de  jours. 

—  Je  ne  le  veux  pas!  je  ne  le  veux  pas!  dit  Robespierre. 
J'avais  écrit  à  Billaut  que  je  ne  voulais  pas  qu'on  donnât 


31S  LES   AVENTURES 

aux  ennemis  de  la  république  le  spectacle  de  législateurs  qui 
font  condamner  ceux  qui  ont  exécuté  leurs  ordres.  Ecris  sur- 
le-champ  à  Gambon  que  je  m'y  oppose.  Ne  serait-ce  pas  les 
irriter  davantage  ? 

—  Mais  les  modérés  ? 

—  Que  m'importe?  ils  veulent  ma  tête!  un  grief  de  plus 
ne  les  rendra  pas  plus  acharnés  ou  plus  puissants,  et  cela 
me  conserve  Carrier.  D'ailleurs,  cela  fera  bon  effet  aux 
Jacobins. 

Julien  écrivit  sans  oser  faire  d'autres  observations,  mais 
lorsqu'il  eut  fini,  il  tendit  la  lettre  à  Robespierre  en  lui 
disant  : 

--  Que  n'allez-vous  en  personne  au  comité  pour  y  dicter 
votre  volonté  ?  voilà  plu^  de  quarante  jours  que  vous  n'y 
avez  paru. 

—  Je  n'y  rentrerai  que  le  jour  où  le  cabinet  actuel  aura 
cessé  d'être,  pour  être  remplacé  par  un  autre  où  je  ne  trouve 
plus  d'orgueilleux  comme  Billaut,  d'insolents  puritains 
comme  Carnot  et  de  fripons  comme  Gambon. 

—  Et  quand  comptez-vous  les  attaquer? 

—  Quel  est  le  quantième  du  mois? 

—  G'est  aujourd'hui  le  5  thermidor. 

—  Saint-  Just  arrive  le  8  :  il  a  un  rapport  foudroyant  con- 
tre Garnot;  mon  frère  sera  ici  demain...  nous  serons  prêts 
le  8.  Ecoute;  il  faut  que  les  jacobins  soient  nombreux  ce 
jour- là...  Qu'est  donc  devenu  un  certain  Gincinnatus?  cet 
homme  était  chaud. 

—  Tu  sais  bien,  dit  Julien,  qu'il  a  été  arrêté  à  l'occasion 
du  rappel  de  Garrier  ;  il  était  son  correspondant. 

—  Il  faut  lui  rendre  la  liberté...  il  le  faut...  les  jacobins  le 
reverront  avec  plaisir;  charge-toi  de  cela. 

—  Mais  il  faudrait  un  ordre  écrit. 

—  Ah  !  dit  Robespierre  en  regardant  attentivement  Julien, 
déjà!  tu  as  déjà  peur? 

—  Moi!  dit  Julien  avec  exaltation;  tu  te  trompes.  Get 
homme  peut  perdre  quelqu'un  à  qui  je  m'intéresse,  mais 
périsse  celle  que  j'aime  et  toutes  mes  espérances  plutôt 
que  de  laisser  croire  que  je  puis  t'abandonner  à  l'heure  du 
danger. 

Robespierre  tendit  la  main  à  Julien, 


DE    SATURNIN  FiCïlET.  319 

—  Non,  lui  dit-il,  tu  es  un  enfant  et  je  ne  jouerai  pas  ton 
bonheur  dans  la  partie  que  je  vais  engager.  Il  en  est  encore 
temps,  sauve  celle  que  tu  aimes;  peut-être  dans  trois  jours 
ne  pourrai-je  plus  la  protéger,  ni  toi  non  plus. 

Julien  ne  répondit  pas  encore  cette  fois,  et  Robespierre, 
après  lui  avoir  donné  quelques  instructions,  le  quitta  et 
se  rendit  à  la  Convention,  où  il  était  encore  tout-puissant. 

Le  même  jour,  Julien  reçut  un  petit  billet  de  Leguin; 
l'invitation  était  fort  pressante,  et  Julien  s'y  rendit  en  toute 
hâte. 

Il  trouva  Saturnin  qui  s'occupait  activement  d'organiser 
l'exploitation  de  son  protecteur. 

—  Pourquoi  m'as-tu  fait  mander  ?  dit  Julien  à  Leguin. 

—  Le  voici;  écoute-moi  et  réponds-moi  franchement. 
Quand  est-ce  donc  que  les  membres  du  tribunal  révolution- 
naire de  Nantes  seront  mis  en  accusation? 

—  Je  ne  sais,  dit  Julien  froidement. 

—  En  ce  cas,  nous  pouvons  causer? 

—  Bien  volontiers. 

—  Ecoute-moi  bien,  Julien;  je  n'ai  jamais  rien  demandé 
à  personne,  il  faut  que  tu  m'obtiennes  aujourd'hui  une 
grâce. 

—  Laquelle  ? 

—  Il  faut  que  tu  m'accordes  la  mise  en  liberté  d'un  homme 
qui  est  initié  à  l'affaire  de  Carrier? 

—  De  qui  donc? 

—  D'un  certain  Guillaume  Poiré. 

—  Et  pourquoi  t'intéresses-tu  à  cet  homme? 

—  Parce  que  lorsque  je  manquais  d'argent  pour  faire  les 
expériences  nécessaires  à  ma  grande  entreprise,  il  m'en  a 
prêté  généreusement.  Ceci  était  bien  peu  de  chose  en  appa- 
rence, mais  ça  a  été  immense  pour  moi  et  la  république,  et 
je  veux  l'en  récompenser.  Si  l'on  ne  fait  pas  le  procès  des 
Nantais  maintenant,  c'est  qu'on  ne  le  fera  jamais,  ou  bien  si 
on  le  fait,  ce  sera  avec  celui  de  beaucoup  d'autres,  et,  ma 
foi,  en  ce  cas,  Dieu  sait  qui  y  passera  !  Veux-tu  me  faire 
obtenir  la  grâce  de  cet  homme  ? 

—  Il  y  a  deux  heures,  Robespierre  m'en  a  parlé,  cl  je  l'ai 
décide  à  le  laisser  en  prison. 

—  Le  prolocteur  de  Saturnin  se  mordit  les  lèvres. 


320  LES  AVENTURES 

—  Eh  bien,  dil-il,  n'en  parlons  plus. 

Julien,  préoccupé  de  la  résolution  de  Robespierre,  reprit 
cependant  après  un  moment  de  silence  : 

—  Du  reste,  dans  trois  jours  ce  n'est  peut-être  plus  ni  à 
moi  ni  à  Robespierre  qu'il  faudra  t'adresser  pour  avoir  sa 
grâce. 

—  Oh  !  fit  l'homme  à  projets,  c'est  bien. 
Cette  conversation  n'eut  pas  d'autre  résultat. 

Saturnin  avait  paru  y  rester  complètement  étranger  ;  ce- 
pendant il  l'avait  suivie  avec  une  cruelle  anxiété.  Les  mo- 
tifs qu'il  avait  pour  cela  étaient  plus  puissants  qu'on  ne  peut 
se  l'imaginer  ;  en  effet,  les  voici. 


XIX 


La  veille  de  ce  jour,  la  Colette  était  -allée  à  l'Abbaye  voir 
une  de  ses  camarades,  qui  avait  été  incarcérée  pour  avoir 
paru  sur  la  scène  avec  un  nœud  de  rubans  blancs  dans  les 
cheveux.  Arrivée  dans  la  prison,  la  danseuse  s'était  souvenue 
que  Guillaume  Poiré  s'y  trouvait  enfermé,  et  elle  avait  de- 
mandé à  le  voir.  On  n'avait  pas  pu  le  découvrir,  ou  plutôt 
personne  n'avait  voulu  se  donner  la  peine  de  l'avertir;  mais 
à  côté  de  la  Colette  se  trouva  une  femme  prisonnière  aussi, 
et  qu'on  avait  employée  au  service  de  la  maison.  Cette 
femme  était  Marguerite.  Julien,  en  lui  faisant  accorder  ces 
fonctions,  l'avait  mise  à  l'abri  d'une  condamnation  immé- 
diate; en  effet,  on  sait  de  quelle  façon  les  victimes  étaient 
dénoncées  à  l'accusateur  public  :  des  hommes  appelés  mou- 
tons, et  que  personne  ne  connaissait,  s'introduisaient  dans 
les  prisons,  espionnaient  ceux  qui  étaient  enfermés,  et,  selon 
la  passion  ou  le  caprice  qui  les  poussaient,  ils  faisaient  une 
liste  qu'ils  envoyaient  à  l'accusateur  public.  Une  fois  dé- 
signées, les  victimes  étaient  perdues;  il  n'y   avait  pour 


I 


DE    SATURNIN  FICHET.  321 

ainsi  dire  ni  accusation  ni  défense;  du  nioment  qu'on  pa- 
raissait devant  le  tribunal  révolutionnaire,  on  était  con- 
damné. 

Il  résultait  de  cet  état  de  choses  que  la  moindre  haine  vous 
envoyait  à  la  mort,  comme  la  moindre  protection  pouvait 
vous  sauver.  Julien,  toujours  armé  du  nom  puissant  de  Ro- 
bespierre, avait  dit  au  directeur  de  la  prison  que  son  patron 
entendait  que  la  fille  appelée  Marguerite  ne  fût  mise  en  accu- 
sation que  sur  son  ordre.  Il  n'en  avait  pas  fallu  davantage 
pour  que  son  nom  n'eût  point  été  porté  sur  une  des  listes 
faites  par  les  agents  de  Fouquier. 

Donc,  Marguerite,  ayant  entendu  nommer  Guillaume  Poiré, 
écouta  la  conversation  de  la  Colette,  et  l'entendit  bientôt  dire 
à  sa  camarade  : 

—  Dis  donc,  te  souviens-tu  de  ce  beau  garçon  si  gai,  si 
amusant.  Saturnin  Fichet?...  eh  bien,  je  l'ai  retrouvé  au  coin 
d'une  rue  faisant  le  métier  de  commissionnaire. 

A  ces  mots,  Marguerite  s'était  approchée  de  la  Colette  et 
lui  avait  demandé  ce  qu'était  devenu  Saturnin.  La  Colette,  on 
l'a  sans  doute  deviné,  avait  toutes  les  confidences  deLeguin, 
lequel  avait  toutes  celles  de  Saturnin. 

Femme  qui  sait  un  secret  d'amour  et  qui  est 'interrogée 
par  une  autre  femme,  manquerait  plutôt  à  sa  nature  que  de 
ne  pas  dire  sur-le-champ,  non-seulement  tout  ce  qu'elle  sait, 
mais  encore  tout  ce  qu'elle  suppose. 

Marguerite  apprit  donc  de  la  Colette  la  nouvelle  position 
de  Saturnin  et  son  amour  pour  une  personne  qui  demeurait 
avec  sa  mère.  A  cette  révélation,  Marguerite  tressaiUit  et 
demanda  pourquoi  Saturnin  n'épouserait  pas  cette  jeune  per- 
sonne, puisqu'il  l'aimait  et  qu'elle  l'aimait  aussi  sans  doute. 
La  Colette  lui  répondit  que  la  jeune  fille  avait  promis 
d'épouser  Julien,  et  qu'elle  ne  pouvait  pas  lui  manquer  de 
parole,  attendu  que  le  secrétaire  de  Robespierre  tenait  dans 
ses  mains  la  vie  d'une  jeune  fille  qui  l'avait  sauvée  en  se 
dénonçant  à  sa  place.  Elle  ajouta  que  cette  demoiselle 
aimait  mieux  renoncer  à  son  amour,  épouser  Julien  et 
même  mourir  s'il  le  fallait  que  de  laisser  condamner  la  pri- 
sonnière. 

Marguerite  avait  écouté  ces  confidences  la  pâleur  sur  le 


322  LES  AVENTURES 

froftfc;  la  Colette,  la  voyant  essuyer  quelques  larmes,  lui  dit 
alofs  : 

—  Eh  bien  I  qu'est  -  ce  que  cela  vous  fait ,  cette  his- 
"Ipire?... 

—  Je  ne  puis  vous  l'apprendre,  repartit  Marguerite ,  mais 
dites  à  Saturnin  de  la  part  de  la  prisonnière  de  Douches 
qu'il  n'a  plus  rien  à  craindre  ni  de  Julien,  ni  de  personne  au 
monde,  mais  qu'il  faut  qu'il  voie  Guillaume  Poiré  ;  il  y  va  de 
son  bont^eur. 

La  Colette  n'avait  eu  rien  de  plus  pressé  que  de  raconter 
cette  conversation  à  son  dévoué,  comme  elle  appelait  le  ci- 
toyen Leguin;  celui-ci  en  avait  fait  part  à  Saturnin,  et  ni 
l'un  ni  l'autre  ne  doutèrent  que  cela  n'eût  rapport  au  secret 
important  qui,  selon  le  dire  de  Guillaume  Poiré,  regardait 
madame  de  Perbruck.  Saturnin  voulait  à  toute  force  aller 
voir  Guillaume;  son  nouvel  ami  s'y  opposa. 

—  Oii  iras-tu  demander  un  permis  sans  dire  pourquoi  tu 
veux  voir  Guillaume  ?  Diras-tu  que  c'est  pour  des  affaires  de 
famille  ?  on  ne  doit  point  avoir  d'affaires  de  famille  avec  un 
suspect  par  le  temps  qui  court.  Moi  j'ai  tout  au  contraire 
une  raison  bien  simple  ;  je  dois  de  l'argent  à  ce  Guillaume, 
et  encore  ferai-je  mieux  de  dire  que  c'est  lui  qui  m'en  doit  : 
on  ne  comprendrait  pas  qu'un  homme  qui  n'y  est  pas  forcé 
allât  rendre  de  l'argent  à  un  prisonnier  qui  peut  être  exécuté 
dans  quelques  jours.  Je  verrai  ce  Guillaume  Poiré,  et  je 
saurai  ce  qu'il  veut  nous  vendre. 

—  Nous  vendre  !  dit  Saturnin. 

■—  Si  tu  connais  quelque  peu  Guillaume  Poiré,  tu  dois 
savoir  qu'il  ne  possède  rien  qu'il  ne  soit  prêt  à  échanger 
contre  de  l'argent,  excepté  peut-être  sa  tête.  Comme  elle  est 
un  tant  soit  peu  entre  nos  mains,  nous  tâcherons  qu'il  l'es- 
time à  la  valeur  de  son  secret,  sinon  nous  le  paierons  en 
d'autre  monnaie. 

Le  lendemain  de  ce  jour,  le  protecteur  de  Saturnin  se  ren- 
dit à  l'Abbaye  avec  un  permis  qu'il  avait  demandé  au  maire 
Fleuriot. 

Leguin  savait  comment  il  fallait  traiter  avec  l'ex-jar- 
dinier. 

—  Je  suis  venu  te  voir,  dit-il  à  Guillaume  Poiré  pour  régler 


DE    SATURNIN  FICHET.  323 

nos  comptes,  car  je  le  dois  de  l'argent,  et  je  ne  me  soucie 
pas  d'avoir  affaire  avec  des  héritiers. 

Cette  façon  d'entrer  en  matière  fit  pâlir  Guillaume 
Poiré. 

—  Ah  I  dit-il  d'une  voix  tremblante,  tu  penses  donc  que 
mon  affaire  sera  bientôt  faite  ?...  L'infâme  conspiration  qui 
se  trame  dans  les  prisons  est  donc  sûre  du  succès? 

—  Ah  !  dit  l'inventeur  d'un  ton  indifférent,  il  y  a  donc  une 
conspiration  ? 

—  Oui,  oui,  il  y  a  ici  des  aristocrates  qui  commencent  à 
lever  le  nez.  C'est  une  femme  appelée  la  Cabarrus  qui  leur 
donne  toutes  ces  espérances;  elle  est  en  correspondance 
avec  Tallien,  j'en  suis  sûr.  Va,  va,  je  sais  le  secret,  et  j'en 
avertirai  Robespierre.  Je  ne  suis  pas  encore  mort. 

Leguin  écouta  cette  révélation  avec  la  plus  profonde  indif- 
férence. 

—  Ça  ne  nous  empêchera  pas  de  régler  nos  affaires,  lui 
dit-il.  Je  ne  sais  pas  ce  qui  se  passe,  mais  il  y  a  deux  chances 
contre  une  pour  que  lu  sois  expédié,  et  je  veux  me  mettre 
en  règle. 

—  Comment!  deux  chances  contre  une?...  fit  Poiré  en 
pâlissant  de  nouveau. 

—  Tu  sais  que  je  ne  me  mêle  pas  d'affaires  politiques, 
mais  dans  mon  petit  jugement  voici  ce  qui  va  arriver  :  il 
faut  que  la  lutte  se  décide  entre  Robespierre,  Saint-Just,  les 
jacobins,  Biliaud-Varennes,  Tallien,  Barras  et  les  autres.  Si 
Robespierre  est  battu.  Carrier,  toi  et  les  autres  vous  y  passe- 
rez; voilà  une  chance  contre  toi. 

—  Sans  doute,  répliqua  Poiré;  mais  si  Robespierre 
triomphe? 

—  Tu  as  une  chance  pour  toi,  c'est  juste;  mais  il  est 
possible  que  l'on  s'arrange,  que  l'on  se  réconcilie;  or,  si 
cela  a  lieu,  cela  se  fera  comme  toujours,  en  faisant  payer 
aux  petits  les  sottises  des  grands.  Peut-être  les  comités 
abandonneront-ils  à  Robespierre  Barras  et  Maillard,  et 
Robespierre  abandonnera  au  comité  Carrier  et  toute  sa 
séquelle. 

Guillaume  devint  vert.  Leguin  continua. 

—  Ça  te  fait  deux  chances  d'y  passer,  sans  compter  que 
si  Robespierre  triomphe,  il  est  bien  capable  de  faire  pour 


324  LES    AVENTURES 

son  compte  ce  qu'il  ne  veut  pas  se  laisser  imposer  par  les 
autres,  ce  qui  te  ferait  une  troisième  chance  d'être  guillo- 
tiné; mais  ce  n'est  qu'une  supposition,  et  je  ne  veux  pas  te 
ravir  toute  espérance;  voyons,  comptons. 

—  Mais,  reprit  Poiré  tremblant,  que  ferais-tu  à  ma 
place  ? 

—  Ma  foi,  je  tâcherais  de  sortir  d'ici  pendant  que  les  car- 
tes sont  brouillées  et  que  la  partie  n'est  pas  engagée. 

—  Mais  le  moyen  ? 

—  Tu  as,  à  ce  qu'il  paraît,  attrapé  le  secret  d'une  conspi- 
ration; vends- le  pour  ta  liberté. 

—  Eh  bien,  soit,  dit  Guillaume. 

—  Mais,  reprit  Leguin,  ce  serait  peut-être  encore  un 
mauvais  moyen  ;  on  se  servirait  de  toi,  et  tu  serais  bien 
plus  sûr  encore  d'y  passer  si  on  ne  réussissait  pas;  car  si 
ceux  que  tu  dénoncerais  avaient  le  dessus,  ils  ne  te  manque- 
raient pas,  et  ce  serait  justice. 

—  C'est  égal,  dit  Poiré,  je  verrai...  j'essaierai. 

—  Dans  ces  sortes  d'affaires-là,  le  meilleur,  vois-tu,  c'est 
de  se  rapetisser,  de  se  réduire  à  rien,  de  se  faire  mettre 
à  la  porte  comme  un  prisonnier  inutile.  Est-ce  que  tu  n'as 
pas  d'amis? 

—  Des  amis?  dit  Poiré;  est-ce  qu'on  a  des  amis? 

—  Ah!  tu  as  raison,  fit  Loguin  en  riant,  j'ai  dit  une 
bêtise  ;  mais  quelquefois  on  peut  intéresser  quelqu'un  de 
puissant,  parce  qu'on  peut  lui  rendre  un  service  ou  qu'on 
possède  un  secret  qui  peut  le  compromettre. 

—  Eh  bien  !  j'écrirai  à  Barras  que  je  sais  ses  menées,  et 
Barras... 

—  Barras  te  dira  que  tu  as  menti  ;  te  sauver  serait  un 
aveu  qu'il  ne  fera  pas  :  c'est  prendre  le  plus  court  chemin 
pour  aller  à  la  guillotine.  Mais  comment,  toi,  qui  as  vécu  à 
Nantes  où  il  s'est  passé  tant  de  choses,  où  il  y  a  eu  tant 
de  nobles  compromis,  tu  ne  sais  rien  qui  intéresse  l'un 
d'eux? 

—  Et  quand  je  saurais  quelque  chose,  dit  Guillaume  en 
observant  Leguin,  est-ce  que  la  protection  des  nobles  ,est 
bonne  à  quelque  chose? 

—  Que  tu  es  bétel  dit  notre  homme  ;  est-ce  qu'ils  n'ont 
pas  des  sœurs,  des  femmes,  des  parentes?  et  crois-tu  que 


DE    SATURNIN   FICHET.  325 

!ps  représentants  soient  tous  des  Gâtons?  Je  ne  puis  pas 
tout  te  dire,  mais  enfin  on  essaie. 
Guillaume  comprit  enfin  ce  dont  on  voulait  lui  parler. 

—  Connais-tu,  dit-il  à  Leguin,  alors  une  certaine  mar- 
quise de  Perbruck  ? 

—  Perbruck  ?  oui,  je  crois  que  je  connais  quelque  chose 
comme  ça. 

—  Crois-tu  qu'elle  soit  puissante  ? 

—  Si  elle  est  jeune,  il  y  a  chance;  si  elle  est  vieille... 
n'y  compte  pas. 

—  Elle  est  vieille. 

—  A-t-elle  une  fille? 

—  Non,  mais  un  fils  dont  elle  ne  soupçonne  peut-être 
pas  l'existence. 

—  Eh  bien!  ce  fils-là  peut  être  puissant,  lui  ;  mais  je  ne 
connais  pas  déjeune  Perbruck;  il  me  semble  qu'il  a  péri  à 
l'aiïaire  du  château  de  la  Rouarie. 

—  C'est  un  autre,  fit  Guillaume  en  baissant  la  voix,  et  je 
sais  par  une  prisonnière  de  l'Abbaye  qu'il  vit  et  qu'il  est  à 
Paris. 

—  Alors  on  peut  le  retrouver;  il  s'appelle  aussi  Perbruck? 
--  Non,  on  l'appelait  autrefois  Saturnin  Fichet. 

—  Saturnin  Fichet...  je  connais  ça...  c'était  un  petit  jeune 
homme  qui  fréquentait,  avant  la  révolution,  les  coulisses 
des  théâtres  des  boulevards. 

—  Précisément. 

—  La  Colette  m'en  a  parlé,  elle  l'a  retrouvé,  je  crois;  et 
il  paraît  qu'il  est  en  passe  d'arriver;  il  est...  mais  je  m'en 
informerai  mieux. 

—  Ah!  bien,  dit  Guillaume  en  souriant,  il  faut  le  retrouver. 

—  Mais  quel  avantage  pourrais-tu  procurer  à  ce  garçon 
pour  qu'il  s'intéressât  à  toi,  dit  Leguin,  ou  qu'il  poussât  ses 
amis  à  s'y  intéresser?  car  je  me  rappelle  maintenant  que  la 
Colette  m'a  dit  qu'il  avait  des  amis. 

(iuillaume  Poiré  regarda  son  interlocuteur  et  lui  dit  tout 
il  (toup  : 

—  Tu  viens  de  sa  part. 

—  Tu  es  un  imbécile,  repartit  froidement  Leguin  ;  mais 
comme  je  n'ai  pas  le  temps  de  te  le  prouver,  fais  comme  si 
je  venais  de  sa  j)art.  Que  peux-tu  pour  ce  jeune  homme? 


326  LES  AVENTURES 

Allons,  parie,  dépêche-toi  !  J'ai  autre  chose  à  faire,  et  je  te 
préviens  qu'une  fois  nos  comptes  réglés,  je  ne  remets  plus 
les  pieds  dans  cette  maison,  à  moins  que  je  ne  puisse  t'être 
bon  à  quelque  chose,  ce  qui  ne  me  paraît  pas  probable,  si 
tu  gardes  si  précieusement  les  secrets  qui  pourraient  te 
sauver. 

—  Ecoute  donc,  lui  dit  Guillaume  Poiré,  et  tâche  de  voir 
si  tu  ne  peux  pas  tirer  parti  de  ce  que  je  vais  te  confier. 
Après  tout,  le  secret  n'est  pas  d'une  grande  importance;  ce 
qui  est  essentiel,  c'est  d'en  avoir  les  preuves,  et  la  preuve, 
je  ne  la  donnerai  qu'à  bon  escient. 

—  Je  t'écoute,  dit  Leguin. 

—  Il  faut  te  dire,  reprit  Poiré,  que  lorsque  je  fus  appelé 
à  Paris  pour  témoigner  contre  Morillon,  qui  m'avait  fait 
arrêter  illégalement,  un  certain  Mathurin  Fichet,  qui  habite 
Nantes,  me  chargea  de  savoir  à  Paris  si  son  frère,  qui  ve- 
nait de  mourir  en  émigration,  n'avait  pas  laissé  en  France 
quelque  valeur  ou  quelque  titre  de  propriété  chez  le  notaire 
qui  était  chargé  de  ses  affaires.  Il  me  donna  à  cet  effet  une 
lettre  pour  ledit  notaire,  chez  lequel  je  me  rendis.  Celui-ci 
me  remit  un  compte  d'intérêts,  quelque  argent  que  je  fis 
passer  à  Fichet,  et  un  tas  de  paperasses  que  je  me  réservai 
d'examiner  plus  tard.  C'étaient  les  comptes  de  la  gestion  de 
la  fortune  de  M.  de  Perbruck,  au  milieu  desquels  je  rencon- 
trai par  hasard  un  paquet  dont  la  suscription  m'étonna 
étrangement;  il  était  cacheté  et  portait  ces  mots  : 

«  Pour  madame  la  marquise  de  Perbruck,  soit  après  ma 
mort,  soit  après  celle  de  son  mari,  si  par  hasard  je  ne  pou- 
vais revenir  en  France.  » 

—  Diable  !  fit  l'interlocuteur  de  Poiré  :  et  tu  supposes  que 
dans  ce  paquet  il  y  a  un  secret  qui  intéresse  grandement  la 

[uise  ? 

Oui,  répondit  Poiré,  la  marquise  et  surtout  son  fils 
Saturnin  Fichet. 

—  Comment,  Saturnin  Fichet?  dit  Leguin  en  jouant  le 
plus  grand  étonnement;  Saturnin  Fichet  est  le  fils  de  la  mar- 
quise de  Perbruck  ? 

—  Parfaitement,  dit  Poiré,  ce  paquet  contenait  une  décla- 
ration dont  je  ne  me  rappelle  pas  précisément  les  termes, 
mais  qui  est  à  peu  près  ainsi  conçue  : 


DE    SATURNIN  FICHET.  327 

«  Sur  le  point  de  quitter  la  France  et  ne  sachant  si  l'ave- 
nir me  permettra  de  dire  la  vérité,  je  déclare  que  M.  le  mar- 
quis de  Perbruck,  mon  maître,  m'introduisit  une  nuit  dans 
l'appartement  de  madame  la  marquise,  qui  venait  d'accoU- 
cher  d'un  enfant  du  sexe  masculin,  ma  femme  s'y  trouvait 
déjà  :  alors  il  nous  répéta  ce  qu'il  nous  avait  dit,  c'est  qu'il 
entendait  ne  pas  reconnaître  cet  enfant  comme  son  héritier 
légitime,  mais  qu'il  consentait  à  le  laisser  vivre,  à  condition 
qu'il  passerait  pour  mon  fils  et  celui  dé  ma  femme.  La  mar- 
quise protesta  contre  la  déclaration  de  son  mari;  et  quoique 
j'ignore  la  raison  qui  a  pu  dicter  à  M.  le  marquis  la  conduite 
qu'il  a  tenue,  je  puis  et  je  dois  certifier  devant  Dieu  que  ma 
femme  et  moi  nous  restâmes  convaincus  de  l'innocence  de 
la  marquise.  M.  de  Perbruck  lui-même  l'avoua  dans  le  cours 
de  la  discussion  qui  eut  lieu,  mais  il  menaça  tant  de  ibis  ma- 
dame la  marquise  de  Perbruck  de  la  déshonorer  publique- 
ment si  elle  ne  sacrifiait  pas  la  position  de  son  enfant,  que  la 
pauvre  femme  consentit  à  ce  qu'il  passât  pour  notre  fils. 
L'enfant  nous  fut  remis  et  fut  baptisé  à  Saint-Germain,  sous 
le  nom  de  Saturnin  Fichet.  Le  marquis  était  présent  au  bap- 
tême et  à  la  déclaration  que  je  dus  faire,  de  façon  que  l'acte 
de  baptême  est  parfaitement  régulier.  Cependant  quelques 
jours  après  je  remis  au  prêtre,  qui  avait  fait  le  baptême  et 
écrit  l'acte  de  naissance,  un  paquet  cacheté  où  se  trouve  Une 
déclaration  en  tout  semblable  à  la  présente.  Cette  déclara- 
tion est  signée  de  moi  et  de  ma  femme,  ainsi  que  celle-ci. 
Nous  les  avons  faites  dans  l'intention  de  rendre  un  jour  à 
l'enfant  proscrit  le  nom  et  le  rang  qui  lui  appartiennent,  et 
pour  aider  sa  mère  dans  les  preuves  qu'elle  pourrait  vouloir 
faire  de  la  légitimité  de  l'enfant.  Si  je  n'ai  pas  plus  tôt  révélé 
ce  secret,  et  si  je  ne  le  révèle  pas  encore,  c'est  que  je  suis 
bien  convaincu  que  si  M.  le  marquis  de  Perbruck  savait  que 
son  fils  ou  sa  femme  sont  à  même  de  réclamer  contre  cette 
suppression  d'état,  il  n'est  aucun  moyen  qu'il  n'employât 
pour  faire  disparaître  ces  pièces  et  au  besoin  l'enfant  qu'elles 
concernent.  » 

Guillaume  Poiré  avait  si  facilement  débité  le  texte  de  la 
déclaration,  que  son  interlocuteur  comprit  qu'il  l'avait  ap- 
prise par  cœur. 

—  Diable  l  diable!  dit  Leguin  après  un  moment  de  réflexion. 


328  LES   AVEiNTURES 

voilà  qui  est  grave  et  formel,  et  s'il  n'y  a  pas  matière  à  une 
reconnaissance  immédiate  et  à  une  prompte  restitution  d'é- 
tat, il  y  a  au  moins  matière  à  un  bon  procès.  Seulement, 
ajouta-t-il  négligemment,  par  le  temps  qui  court,  il  n'y  a 
pas  grand  avantage  à  prouver  qu'on  est  le  fils  d'un  marquis 
rebelle,  et  il  est  bien  possible  que  Saturnin,  s'il  en  a  le  pou- 
voir, refuse  de  se  remuer  pour  obtenir  de  toi  des  papiers 
dont  il  ne  voudrait  pas  se  servir;  ce  n'est  pas  là  une  grande 
chance  de  salut. 

—  Tu  crois?  dit  Poiré,  qu'alarma  l'indifférence  de  Leguin. 

—  Mais,  reprit  l'inventeur,  il  y  a  encore  des  gens  assez 
fous  pour  tenir  à  ces  choses-là,  peut-être  Saturnin  Fichet 
est-il  du  nombre;  dans  tous  les  cas,  la  Colette  s'en  infor- 
mera, et  je  te  ferai  savoir  la  réponse.  Combien  demandes-tu 
de  ces  papiers? 

—  J'en  veux,  dit  Poiré,  cent  mille  écus,  outre  ma  liberté. 

—  Allons,  allons,  dit  tranquillement  Leguin,  faisons  nos 
comptes. 

—  Mais,  dit  Guillaume  en  l'interrompant,  s'il  ne  peut  me 
donner  cent  mille  écus,  je  me  contenterai  de  la  moitié. 

—  Et  où  diable  veux-tu  qu'il  les  prenne?  les  biens  de  son 
père  doivent  être  confisqués.  Quand  je  t'ai  dit  qu'il  était  en 
passe  de  faire  son  chemin,  cela  voulait  dire  qu'il  ne  mourait 
pas  absolument  de  faim  ;  il  me  semble  que  s'il  te  procurait 
la  liberté,  ce  serait  assez  te  payer  un  secret  qui,  vu  la  posi- 
tion des  choses,  lui  rapportera  probablement  des  dangers  et 
pas  le  sou. 

Guillaume  Poiré  voulut  faire  encore  quelques  objections, 
mais  celui  à  qui  il  avait  affaire  l'alarma  si  bien  sur  le  péril 
de  sa  position,  que  Guillaume  Poiré  consentit  à  remettre  la 
déclaration  en  question  le  jour  même  où  il  serait  rendu  à  la 
liberté. 

Or,  cette  explication  avait  eu  lieu  la  veille  du  jour  où  Ro- 
bespierre avait  dicté  à  Julien  ce  fameux  discours  que,  dans 
un  juste  pressentiment,  il  avait  appelé  son  testament  de 
mort.  Comme  on  l'a  vu,  Leguin  s'était  hâté  d'appeler  Julien 
et  de  lui  demander  l'ordre  de  mise  en  liberté  de  Guillaume 
Poiré.  On  a  vu  aussi  que  la  démarche  faite  auprès  de  Julien 
fut  tout  à  fait  infructueuse. 

Après  sa  sortie,  Saturnin  se   montra  désespéré  de  ce 


DE    SATURNIN   FICHET.  329 

premier  échec,  car  il  avait  fait  part  à  sa  mère  de  l'exis- 
tence de  cette  pièce  importante,  et  madame  de  Perbruck, 
que  tourmentait  sans  cesse  le  remords  d'avoir  perdu  la  po- 
sition de  son  lils,  madame  de  Perbruck,  disons-nous,  avait 
accepté  cette  espérance  avec  un  enthousiasme  tel  que 
Saturnin  tremblait  à  la  pensée  de  la  douteur  qu'elle  éprou- 
verait s'il  fallait  qu'elle  y  renonçât.  Il  était  tombé  dans 
un  morne  silence,  lorsque  tout  à  coup  l'homme  aux  in- 
ventions se  leva  et  s'écria  avec  une  viéhémence  que  Saturnin 
ne  lui  avait  jamais  vue  : 

—  Allons,  allons,  il  faut  employer  les  grands  moyens  ; 
il  faut  que  les  juns  ou  les  autres  y  sautent.  Laisse-moi  faire 
et  songe  à  être  en  permanence  à  mes  ordres.  Nous  allons 
faire  un  peu  de  révolution  à  notre  tour,  et  tu  verras  comment 
je  m'y  entends.  Seulement  il  y  a  une  chose  bien  convenue, 
c'est  que  si  tu  n'es  pas  ici,  tu  seras  chez  toi;  tâche,  pendant 
ces  jours-ci,  de  ne  te  laisser  voir  nulle  part;  il  ne  se  pas- 
sera pas  beaucoup  de  temps  avant  que  tu  ne  sois  obligé 
de  te  montrer. 

Saturnin  alla  porter  ces  nouvelles  à  sa  mère  et  à  Louise. 
Lorsqu'il  approcha  de  la  modeste  chambre  où  elles  habi- 
taient encore,  malgré  le  changement  survenu  dans  leur 
fortune,  il  entendit  parler  à  haute  voix. 

C'était  Julien  qui  s'exprimait  avec  une  vivacité  qui  ne 
lui  était  pas  habituelle.  Saturnin  entra  rapidement  dans  la 
chambre,  craignant  que  le  secrétaire  de  Robespierre  ne 
se  fût  laissé  aller  à  manquer  de  respect  à  sa  mère  ou  à 
Louise. 

—  Qu'y  a-t-il  et  qu'avez-vous  tous  ?  dit-il  en  voyant  sa 
mère  et  Louise  en  larmes. 

—  Il  y  a,  dit  Julien,  qu'il  faut  que  ces  dames  quittent 
absolument  Paris.  Ce  n'est  point  un  ordre  que  je  leur 
donne,  c'est  un  avis  que  je  viens  leur  porter. 

—  Mais,  dit  Saturnin  sévèrement,  je  m'étonne  qu'un  pa. 
reil  avis,  s'il  a  été  donné  amicalement  et  convenablement, 
ait  pu  faire  pleurer  ma  mère;  et  mademoiselle  de  Paradèze. 

—  C'est  que  vous  ne  savez  pas,  dit  Louise,  ce  que  mon- 
sieur Julien  vient  nous  annoncer. 

—  Qu'est-ce  donc?  dit  Saturnin. 

—  C'est  que  dans  quelques  jours  pcut-clrc  je  ne  pourrai 


330  LES  AVENTURES 

plus  rien  pour  vous,  dit  Julien.  Je  puis  vous  confier  ce  dan- 
ger, car  il  peut  vous  atteindre  sans  que  vous  puissiez  avoir 
la  moindre  influence  sur  ce  qui  arrivera.  Dans  trois  jours 
Robespierre  doit  attaquer  à  la  Convention  les  membres  des 
comités  qui  s'opposent  à  sa  marche.  Il  triomphera  ou  suc- 
combera dans  cette  lutte.  S'il  succombe,  je  périrai  avec 
lui.  Je  ne  vous  demande  alors  que  de  vous  souvenir  que 
j'ai  voulu  Vous  sauver.  Mais  le  fâcheux  de  votre  position, 
c'est  qu'il  suffira  peut-être  qu'on  sache  mes  intentions  à 
votre  égard  pour  que  les  ennemis  puissants  de  Robespierre 
vous  persécutent  aussi;  si  celui  auquel  je  me  suis  voué  est 
trahi  par  ses  amis,  votre  perte  est  certaine.  D'un  autre  côté, 
il  ne  pourra  remporter  la  victoire  que  par  l'appui  des  ja- 
cobins, qui  sont  en  partie  sous  la  main  de  Carrier,  et  alors 
Robespierre  ne  pourra  plus  rien  leur  refuser.  Carrier  vou- 
dra la  tête  de  tous  ceux  qui  ont  osé  lui  résister;  sa  pre- 
mière victime  sera  celle  qui  a  voulu  lui  faire  partager  le 
sort  de  Marat,  et,  à  son  défaut,  il  prendra  celle  qui  s'est 
si  généreusement  présentée  à  sa  place. 

—  C'est  ce  que  je  ne  permettrai  pas,  dit  Louise. 

—  Eh  bien,   reprit  Julien,  vous  périrez  sans  la  sauver  ! 

—  Je  ferai  mon  devoir,  dit  mademoiselle  de  Paradèze. 

—  Moi-même,  dit  Julien,  je  succomberai  peut-être,  je  ne 
me  le  dissimule  pas,  car  s'il  faut  que  Robespierre  me  sa- 
crifie pour  raUier  autour  de  lui  ceux  qui  peuvent  seuls  le 
sauver,  j'irai  au-devant  du  sacrifice.  Je  ne  dois  pas  oubher 
que  c'est  en  écrivant  aux  comités  et  en  les  fatiguant  de  mes 
demandes  pour  la  destitution  de  Carrier,  que  j'ai  amené  le 
dissentiment  de  Robespierre  et  de  ses  collègues.  Parce  qu'il 
a  cédé  une  fois  à  mes  instances,  ses  ennemis  ont  prétendu 
qu'il  cédait  sans  cesse  à  des  demandes  pareilles,  et  il  a  été 
pour  ainsi  dire  exilé  des  affaires;  ainsi,  d'un  côté  il  est 
abandonné  par  ses  collègues,  de  l'autre  il  est  froidement 
accueilli  par  les  jacobins,  qui  lui  reprochent  sa  faiblesse.  Je 
périrai  donc,  qu'il  triomphe  ou  qu'il  soit  vaincu.  Et  dans 
tous  les  cas  le  danger  est  égal  pour  vous;  partez  donc, 
partez  ! 

—  Non  !  dit  Louise,  non  I  si  Marguerite  doit  expier  sa 
générosité,  j'expierai,  moi,  le  crime  dont  on  m'accuse. 

—  Voilà  pourquoi  pleurait  votre  mère,  dit  Julien,  lorsque 


DE    SATURNIN  FICHET.  *        331 

VOUS  êtes  entré,  et  mademoiselle  de  Paradèze  pleurait  parce 
que  nous-mêmes  étions  tombés  à  ses  pieds  pour  la  supplier 
de  céder  à  nos  prières  ;  joignez-y  les  vôtres,  Saturnin. 

—  Ils  ont  raison,  reprit  celui-ci. 

--  Ah  !  dit  Louise  en  le  regardant,  vous  ne  pouvez  pas  me 
donner  ce  conseil,  vous?...  Vous  n'accepteriez  pas  pour 
votre  sœur  une  pareille  lâcheté  !... 

Ils  étaient  tous  dans  cette  position  désolée,  lorsqu'ils  en- 
tendirent tout  à'  coup  une  voix  criarde  qui  demandait  M.  Sa- 
turnin. 


XX 


—  C'est  la  Colette,  dit  Saturnin  en  ouvrant  la  porte. 
La  danseuse  parut  aussitôt. 

—  Ah  !  miséricorde  !  s'écria-t-elle  ;  quelle  course  !  quelle 
course  ! 

—  Qu'y  a-t-il  ?  dit  Saturnin. 

La  Colette  regarda  Julien  et  dit  : 

—  Peut-on  parler  devant  monsieur? 

—-  Sans  doute,  dit  Saturnin;  c'est  un  ami. 

—  Eh  bien  f  dit-elle,  je  sors  de  i'Abbayi;  ;  j'y  ai  trouvé  la 
balayeuse  du  greffe. 

—  Marguerite  !  s'écria  Julien. 

—  Oui  ;  elle  avait  l'air  de  n'en  pouvoir  i)liis,  j'ai  <'ru  qu'elle 
allait  passer;  je  me  suis  approchée  d'elle,  elle  m'a  recon- 
nue et  m'a  dit  :  «  Tenez,  voilà  une  lettre  que  vous  remettrez 
le  plus  tôt  possible  à  la  demoiselle  qui  habite  avec  Satur- 
nin. »  Elle  n'avait  pas  fini  de  me  dire  ça,  qu'elle  s'est  trou- 
vée mal  et  qu'on  a  été  obligé  de  l'emporter. 

Ce  l'ut  un  mouvement  d'étonnemeiit  et  de  douleur  pour 
toutes  les  personnes  présentes. 

—  Avant  que  vous  n'ouvriez  cette  lettre,  s'écria  Julien, 


332  LES   AVENTURES 

n'oubliez  pas  ce  que  je  vous  ai  dit,  mademoiselle;  je  n'ai  pu 
tenir  le  serment  que  je  vous  avais  fait,  je  ne  puis  plus  vous 
répondre  du  salut  de  Marguerite  ;  je  vous  rends  donc  votre 
parole  ;  je  ne  veux  pas  qu'un  accident  ou  une  maladie,  en 
disposant  de  la  vie  de  Marguerite,  me  dispense  de  la  pro- 
messe que  je  vous  avais  faite.  Maintenant  vous  pouvez  lire. 

Mademoiselle  de  Paradèze  ouvrit  la  lettre  et  la  lut  rapide- 
ment. Une  effrayante  pâleur  se  répandit  sur  son  visage; 
elle  poussa  un  faible  cri  et  tomba  évanouie...  La  lettre  lui 
échappa  des  mains  ;  Saturnin,  madame  de  Perbruck  et  la 
Colette  se  précipitèrent  pour  lui  donner  des  soins. 

Pendant  ce  temps,  Julien,  épouvanté  de  l'effet  qu'avait 
produit  cette  lettre,  la  ramassa  et  la  lut  à  son  tour  ;  ce 
qu'elle  contenait  était  sans  doute  bien  terrible,  car  Julien 
pâlit  aussi,  un  tressaillement  nerveux  lui  fit  froisser  le  pa- 
pier avec  rage  dans  ses  mains  tremblantes,  et  un  éclair  de 
colère  dilata  un  moment  ses  yeux  bleus  qui  se  teignirent  de 
sang.  Cependant  mademoiselle  de  Paradèze  reprit  ses  sens; 
ses  mains  crispées  semblaient  vouloir  ressaisir  la  lettre 
qu'elle  venait  de  laisser  échapper.  Enfin  elle  ouvrit  les  yeux 
et  la  vit  aux  mains  de  Juhen. 

—  La  lettre  !  s'écria-t-elle  d'une  voix  étouffée,  la  lettre  ! 
Julien  la  déplia  et  répondit  d'une  voix  presque  éteinte  : 

—  Nous  serons  deux  à  vous  pardonner,  elle  dans  sa  prison, 
moi  sur  mon  échafaud  ! 

—  Mais  qu'est-ce  donc?  dit  madame  de  Perbruck. 
Elle  prit  la  lettre  et  la  lut  à  haute  voix.  La  voici  : 

«  Mademoiselle,  j'ai  appris  au  fond  de  ma  prison  que  Sa- 
»  turnin,  ou  plutôt  le  marquis  de  Perbruck,  car  ce  titre  lui 
»  appartient,  je  le  sais;  j'ai  appris,  dis-je,  que  Saturnin  vous 
»  aimait,  et  que  vous  l'aimiez  aussi.  J'ai  appris  encore  que  le 
»  seul  obstacle  qui  s'opposait  à  votre  fuite  et  à  votre  bon- 
»  heur...  c'était  moi  !...  Vous  ne  voulez  pas  abandonner  la 
»  malheureuse  qui  a  pris  votre  place,  et  vous  restez  pour 
)>  tenir  votre  parole  envers  celui  qui  vous  a  promis  de  me 
»  sauver...  Eh  bien,  cette  parole,  je  vous  en  dégage;  il  ne 
»  me  sauvera  pas,  personne  au  monde  ne  me  sauvera... 
»  Quand  vous  recevrez  cette  lettre,  je  serai  morte...  vous 
»  n'aurez  plus  à  craindre  pour  moi  ;  vous  pouvez  fuir  et  vous 
»  soustraire  à  un  engagement  désormais  sans  but,..  Ne  me 


DE    SATURNIN    FiCHET.  333 

»  remerciez  pas  de  ce  sacrifice  de  ma  vie,  ne  le  considérez 
»  pas  comme  un  acte  de  dévouement  sublime;  c'est  moi  que 
»  je  sers  dans  cette  circonstance...  c'est  moi  qui  me  délivre 
»  du  plus  affreux  des  tourments,  de  l'humiliation  d'un  amour 
»  dédaigné...  Saturnin  vous  aime  et  j'aimais  Saturnin;  vous 
»  voyez  bien  qu'il  faut  que  je  meure...  Je  vous  pardonne.  » 

—  Et  je  vous  pardonne  aussi,  dit  Julien,  quoique  je  n'eusse 
pas  mérité  cette  trahison  de  vous. 

—  Une  trahison  !  s'écria  Louise  en  se  levant  fièrement  ; 
vous  vous  trompez,  Julien  !  J'ai  pu  ne  pas  être  maîtresse  de 
commander  au  penchant  de  mon  cœur,  mais  cette  parole 
que  je  vous  ai  donnée,  je  l'aurais  tenue  si  vous  ne  m'en  eus- 
siez pas  dégagée  ;  je  suis  prête  à  la  tenir  encore. 

—  Vous  êtes  heureux,  monsieur  de  Perbruck,  dit  Julien... 
vous  aurez  une  digne  épouse...  mais,  croyez-moi,  fuyez 
Paris...  dites-moi  seulement  où  je  pourrai  vous  écrire  une 
dernière  fois,  car  vous  aurez  encore  un  souvenir  de  moi  ;  et 
maintenant,  adieu. 

Il  s'éloigna  tout  aussitôt;  mais  à  peine  eut-il  quitté  la  mai- 
son, que  Leguin  entra  sur  la  pointe  des  pieds  et  dit  : 

—  Oui,  il  faut  sortir  d'ici,  mais  pas  de  Paris  ;  il  y  a  un  quart 
d'heure  que  je  suis  là  à  votre  porte,  écoutant  vos  belles  phra- 
ses et  trépignant  d'impatience,  car  on  peut  arriver  à  tout 
moment. 

En  parlant  ainsi,  notre  homme  jeta  dans  la  chambre  un 
paquet  de  vêtements. 

—  Qu'est-ce  que  cela  ?  s'écria  Colette. 

—  Eh  bien  !  ton  costume  de  tricoteuse,  celui  avec  lequel  tu 
as  dansé  la  carmagnole  sur  le  maitre-autel  de  Notre-Dame 
avec  Beaupré  de  l'Opéra.  Endossez-moi  ça,  la  jeune  fille, 
dit-il  en  s'adressa nt  à  Louise;  et  vous,  la  mère,  ajoutez-moi 
ce  tablier  rouge,  cette  cocarde  tricolore  et  ces  rubans  rouges 
à  votre  bonnet,  et  dépêchons-nous.  Allons,  allons,  Colette, 
affistole-moi  vite  ces  dames;  je  ne  regarde  pas,  quoiqu'il  y 
ait  de  quoi. 

Aussitôt  Leguin  emmena  Saturnin  dans  un  coin  pendant 
que  les  dames  faisaient  leurs  toilettes,  et  continua  en  di- 
sant : 

—  Tu  me  demandes  ce  que  ça  veut  dire  ;  ça  veut  dire  qu'il 
parait  que  ce  scélérat  de  Guillaume  Poiré  a  surpris  une  cer- 


334  LES   AVENTURES 

taine  lettre  qui  vous  annonçait  la  mort...  d'une  certaine  Mar- 
guerite  

—  Elle  est  donc  morte  !  s'écria  Louise. 

—  Est-ce  fini?  dit  l'homme  sans  retourner.  Pas  encore; 
eh  bien,  je  continue.  J'arrive  à  l'Abbaye...  J'avais  voulu 
tenter  un  autre  moyen,  c'était  tout  simplement  de  graisser 
la  patte  au  geôlier  pour  laisser  échapper  le  Guillaume...  J'ai 
trouvé  ce  drôle  insolent  et  radieux.  Comme  je  vous  l'ai  dit,  il 
avait  surpris  Marguerite  écrivant  la  lettre  que  vous  venez  de 
lire  ;  mais  comme  il  voulait  tout  savoir,  il  n'a  lait  semblant  de 
rien,  il  a  laissé  Marguerite  remettre  la  lettre  à  la  Colette,  à 
qui  il  a  fallu  donner  votre  adresse.  Ceci  fait,  le  gredin  n'a  eu 
rien  de  plus  pressé  que  de  l'apprendre  à  Carrier.  Il  m'a  conté 
ça  en  se  frottant  les  mains  et  d'un  air  ravi.  J'ai  rengainé  mes 
écus,  je  l'ai  laissé  en  prison  et  je  suis  accouru.  Du  reste,  il 
n'était  bruit  dans  la  prison  que  de  la  mort  de  la  jeune  fille 
qui  s'était  empoisonnée. 

—  Ah  !  la  malheureuse  !  fit  Louise. 

—  Ah  ça  !  est-ce  fait  ?  dit  Leguin.  Allons,  la  marquise, 
donnez-moi  le  bras,  et  vous,  mademoiselle,  donnez  le  bras  à 
la  Colette  :  je  vas  vous  conduire  en  lieu  de  sûreté. 

-—  Oij  donc  ? 

—  Au  cabaret,  d'abord. 

—  Comment?  dit  Saturnin. 

—  Il  n'y  a  pas  à  barguigner,  il  faut  y  passer  la  journée  :  on 
n'arrête  pas  des  femmes  qui  s'amusent.  Colette  vous  tiendra 
compagnie  et  vous  fera  respecter.  Dans  tous  les  cas,  ce  n'est 
pas  pour  un  propos  leste  qu'on  peut  entendre  qu'il  faut  jouer 
son  cou. 

^  —  Vous  avez  raison,  dit  Louise. 

—  Quant  à  toi,  Saturnin,  j'ai  besoin  de  toi.  Nous  revien- 
drons prendre  ces  dames  à  sept  heures  ;  nous  les  mènerons 
au  spectacle...  c'est  encore  un  lieu  d'asile.  Nous  les  y  laisse- 
rons, car  nous  avons  fort  à  faire  de  notre  côté.  Ces  dames 
attendront  la  Colette  à  la  sortie  du  spectacle,  quand  elle  aura 
fini  son  rôle  ;  et  elle  les  ramènera  chez  elle.  Tu  entends, 
Colette  ;  vous  nous  attendrez  toute  la  nuit....  il  le  faut. 

Tandis  qu'il  parlait,  la  marquise  et  Louise  achevaient  leur 
toilette. 

—  Mais  cette  chambre?  dit  la  marquise. 


DE    SATURNIN    FICHET.  S35 

—  Fermez-la  à  clef,  dit  Leguin  ;  si  les  estafiers  de  Fouquier 
viennent,  ils  auront  la  peine  d'enfoncer  la  porte.  Mais  n'em- 
portez pas  une  bribe  de  la  maison  ;  n'ayez  pas  l'air  d'avoir 
voulu  déménager  :  ceux  qui  viendront  pour  vous  arrêter  s'y 
tromperont,  et  ils  sont  capables  de  vous  attendre  ici  toute  la 
journée  et  toute  la  nuit  dans  l'espoir  de  vous  voir  revenir.  Ce 
sera  autant  de  gagné  sur  eux  pour  les  dépister,  et,  par  le 
temps  qui  court,  les  heures  sont  des  siècles,  car  ça  marche, 
ça  marche! 

Us  avaient  déjà  quitté  la  maison.  Ils  descendirent  le  boule- 
vard, prirent  un  fiacre  et  arrivèrent  à  la  porte  d'un  cabaret 
de  la  rue  Saint-Honoré,  où  Leguin  les  fit  descendre.  Il  pa- 
raît qu'il  était  connu  dans  la  maison  ,  car  il  dit  au  cabare- 
tier  : 

—  Voilà  deux  petites  femmes  avec  qui,  moi  et  mon  cama- 
rade, comptons  souper  ce  soir.  Tâche  de  me  les  fourrer  dans 
quelque  coin  où  on  ne  les  reluque  pas  trop.  La  vieille  qui  les 
accompagne  a  fait  sortir  la  petite  en  cachette  de  chez 
sa  mère,  et  je  ne  voudrais  pas  que  quelqu'un  pût  la  recon- 
naître. 

Grâce  à  cette  recommandation,  le  cabarretier  fit  monter  les 
femmes  dans  une  chambre  particulière,  toutefois  après  avoir 
frappé  famihèrement  sur  l'épaule  de  notre  homme  et  lui  avoir 
dit: 

—  Ah  1  libertin,  libertin  !  tu  en  as  donc  toujours  de  nou- 
velles ! 

Heureusement  que  la  Colette  n'entendit  pas  cette  plaisan- 
terie du  cabatetier.  Leguin  s'excusa  près  de  ces  dames  de  la 
manière  dont  on  les  avait  présentées,  mais  en  revenant  tou- 
jours à  son  grand  argument ,  qu'il  ne  fallait  pas  risquer 
son  cou  pour  quelques  propos  ou  quelque  fâcheuse  posi- 
tion. 

Une  heure  après,  Saturnin  et  son  ami  étaient  dans  la  rue 
Basse-du-Rempart,  au  coin  de  la  rue  Saint-Honoré.  Là  se 
trouvaient  une  douzaine  d'hommes  réunis.  Saturnin  frémit 
en  les  entendant  nommer  :  C'étaient  tous  les  membres  de  la 
Convention  dont  les  noms  se  rattachaient  aux  actes  les  plus 
violents  de  la  (Convention  :  Tallien,  Billaud-Varcnnes,  Barras, 
Dubois-Crancé,  Cambon,  Barrère,  Vadier. 

L'arrivée  de  l'ami  de  Saturnin  fut  un  événement. 


336  LES    AVENTURES 

—  Eh  bien!  lui  dit-on  de  tous  côtés,  pourquoi  nous  as-^tu 
mandés  ici  ? 

—  Le  tigre  aiguise  ses  griffes,  repartit  celui-ci  ;  Robespierre 
doit  vous  accuser  incessamment. 

—  Que  veut-il  ?  dit  Barrère  de  sa  petite  voix  flûtée. 

—  Demander  à  la  Convention  un  décret  de  mise  en  accu- 
sation  contre  vous. 

—  Il  ne  l'osera  pas  I  s'écria  Vadier,  vieillard  tremblant  et 
à  mine  de  chacal  qui  avait  épouvanté  l'Ariège  de  ses  per- 
sécutions. 

—  Il  l'osera,  dit  le  beau  Dubois-Grancé,  et  vous  vous  lais- 
serez condamner  comme  des  lâches. 

—  Non,  dit  Tallien  en  se  levant  avec  une  sorte  de  fureur, 
c'est  Robespierre  qui  sera  condamné.  Je  le  condamne  ! 

—  Il  faut  prendre  garde  aux  jacobins,  dit  doucement  Bar- 
rère. 

—  C'est  de  la  canaille,  repartit  Billaud-Varennes  avec 
mépris.  Le  jour  où  on  enverra  cent  hommes  avec  des  bâtons 
chasser  tous  ces  criards,  ils  disparaîtront. 

—  ïuuh  !  tuuh!  tuuh!  dit  Leguin  en  sifflant,  il  ne  s'agit 
pas  de  faire  des  phrases  ;  il  faut  agir  et  se  tenir  prêt  pour  le 
jour  de  l'attaque.  Quand  aura-t-elle  heu  ?  voilà  la  question. 

—  Le  8  thermidor,  dit  Saturnin  ;  je  le  sais. 

—  Quel  est  ce  jeune  homme  ? 

—  Un  homme  sûr,  dit  l'ami  de  Saturnin.  Je  lui  ai  choisi 
son  rôle,  et  il  le  remplira  bien.  Ainsi  donc,  Robespierre  at- 
taquera le  8  thermidor? 

—  Il  faut  l'attaquer  avant,  dit  Dubois-Grancé. 

—  Sur  quoi  ?  pourquoi  ?  ht  Leguin  ;  est-ce  parce  que  de- 
puis plus  d'un  mois  il  s'est  retiré  des  comité?  mais  s'il  est 
coupable  aujourd'hui,  il  l'était  autant  il  y  a  quarante  jours. 
Tous  ses  actes  de  despotisme  sont  antérieurs  à  celte  époque. 
N'ayez  pas  l'air  de  vouloi  accabler  le  tyran;  il  vous  attend, 
et  c'est  ce  qui  le  rend  furieux.  Laissons-le  venir  ;  mais  ayez 
vos  rispostes  prêtes  ;  que  chacun  de  vous  accumule  tout  ce 
qu'il  sait  de  particuher. 

—  Il  est  encore  en  correspondance  avec  Catherine,  s'écria 
Cambon. 

—  Il  a  donné  des  certificats  de  civisme  à  des  aristocrates, 
dit  le  vieux  Vadier. 


DE    SATURNIN  FICHEf.  337 

Saturnin,  à  qui  Julien  en  avait  procuré  un,  se  sentit  de- 
venir froid. 

—  Il  a  maintenu  Lavalette  dans  le  commandement  des 
gardes  nationales  du  Pas-de-Calais,  dit  Dubois-Crancé. 

—  Il  nous  a  pris  nos  attributions,  s'écria  Billaud-Varen- 
nes,  il  a  envahi  tous  les  pouvoirs;  il  a  décidé,  sans  nous,  les 
questions  les  plus  importantes,  il  a  envoyé  son  frère  et  Saint- 
Just  aux  armées  pour  y  contrecarrer  les  opérations  de  Car- 
not;  il  a  souhaité  la  défaite  des  armées  de  la  répubhque  et 
il  y  a  travaillé  de  tout  son  pouvoir,  parce  qu'il  a  peur  de 
tout  homme  supérieur.  C'est  un  ambitieux  et  un  tyran. 
Ce  n'est  pas  quelques  misérables  actes  de  sa  vie  qu'il  faut 
attaquer;  c'est  la  politique  tortueuse,  cruelle,  ambitieuse 
qu'il  suit  pour  réunir  tous  les  pouvoirs  dans  une  seule  main. 

Il  a  fait  un  plus  grand  crime  :  il  nous  a  fait  luer  Danton! 

On  voulut  se  récrier. 

~  Et  nous  avons  obéi,  reprit  Billaud-Varennes;  et  il  veut 
nous  faire  tuer  à  notre  tour,  et  on  obéira  si  nous  ne  le  tuons 
le  premier. 

—  Très-bien  I  très-bien  !  dit  Leguin  ;  accumulez,  chacun 
à  votre  guise,  les  gros  et  les  petits  péchés,  les  fautes  vé- 
nielles et  les  crimes  capitaux.  Que  tout  cela  pleuve  sur  lui 
comme  grêle;  mais  il  faut  de  la  tactique...  Comment  comp- 
tez-vous accueillir  son  discours? 

—  Nous  ne  l'entendrons  pas. 

—  Au  contraire,  dit  notre  homme,  il  faut  l'écouter...  l'é- 
couter sans  interruption...  jusqu'au  bout,  et  dans  le  plus 
morne  silence. 

—  Mais,  dit  Barrère,  les  tribunes  applaudiront,  les  jaco- 
bins y  viendront  tous. 

—  Et  s'il  n'y  a  plus  de  place,  dit  Leguin;  si  nous  avons, 
sous  les  ordres  de  ce  garçon  que  voilà,  et  qui  ne  craint  rien, 
quatre  ou  cinq  cents  ouvriers  déterminés  qui  n'agiront  que 
sur  un  signe  de  lui,  qui  resteront  muets  comme  des  ter- 
mes... tant  qu'il  le  faudra...  aurez-vous  encore  peur  des  tri- 
bunes? Laissez  parler  Robespierre  tant  qu'il  voudra,  laissez 
tomber  dans  un  silence  profond  et  stupéliant  cette  faconde 
plate  et  verbeuse  qui  n'a  d'autre  valeur  que  les  tempêtes 
fju'elle  excite  ;  qu'au  lieu  de  vous  irriter  ou  de  vous  faire 
bondir  comme  les  vagues  mobiles  de  la  mer,  elle  vous  trouve 

11.  20 


338  LES    AVENTURES 

immobiles  et  glacés  comme  des  rochers,  et  vous  verrez 
cette  parole  qui  vous  fait  trembler  se  perdre  en  grondements 
inutiles.  Le  jour  où  vous  laisserez  parler  Robespierre  à  son 
aise,  il  sera  perdu  ;  il  tombera  de  son  piédestal,  entraîné  par 
le  poids  de  sa  nullité. 

Cet  avis  fut  adopté,  puis  il  fut  convenu  que  d'un  côté  les 
députés  de  la  Montagne  ennemis  de  Robespierre  verraient 
ceux  qu'on  appelait  les  députés  de  la  plaine,  qui  s'étaient 
toujours  refusés  aux  mesures  violentes. 

—  Et  puis,  s'écria  encore  l'homme  aux  inventions,  il  y  a 
encore  contre  Robespierre  ce  mot  éternellement  répété  au- 
tour de  lui  et  à  propos  de  tout  :  «  C'est  Robespierre  qui  le 
veut,  c'est  Robespierre  qui  l'a  dit,  c'est  Robespierre  qui  l'a 
fait.  »  Eh  bien,  que  ce  mot  avec  lequel  la  populace  a  si  long- 
temps célébré  le  pouvoir  du  tyran,  soit  celui  sous  lequel  ce 
pouvoir  s'écroule...  Renvoyez-le  au  peuple  avec  la  liste  de 
tous  les  crimes  qui  ont  ensanglanté  ses  dix-huit  mois  de  ter- 
reur, et  criez  à  tous:  C'est  Robespierre  qui  a  dit,  c'est  Robes-r 
pierre  qui  a  voulu,  c'est  Robespierre  qui  a  fait.  » 

~  Et  maintenant  regardez  bien  mon  homme,  dit  l'ami  de 
Saturnin  en  le  montrant  aux  conspirateurs,  il  sera  aux  tri- 
bunes. Un  doigt  sur  les  lèvres  de  Billaud-Varennes  voudra 
dira  silence,  et  les  tribunes  resteront  muettes,  jusqu'à  ce  qu'il 
mette  son  chapeau...  alors  ce  sera  un  affreux  tumulte.  Quand 
Tallien  posera  sa  main  droite  sur  son  cœur,  ce  sera  des  vivats 
pour  les  comités.  Mais  fais  bien  attention  à  ceci,  quand 
Billaud  jettera  les  deux  mains  jointes  au-dessus  de  sa  tête, 
alors  commenceront  les  cris  :  A  bas  le  tyran!  Alors  ce  sera 
votre  affaire...  Osez...  Eh  mon  Dieu!  un  tyran  n'est  pas  phis 
diflicile  à  faire  tomber  qu'une  pièce  de  théâtre;  il  s'agit  d'un 
siftlet,  voilà  tout. 

On  se  sépara,  et  Saturnin  et  son  patron  prirent  ensemble 
le  chemin  de  la  fabrique  qu'ils  avaient  établie  dans  le  fau- 
bourg Saint-Antoine.  Ils  préparèrent  durant  le  trajet  la  petite 
scène  qu'ils  comptaient  jouer  devant  les  ouvriers. 


DE   SATURNIN    BMCHET.  339 


XXI 


Ils  arrivèrent  dans  un  immense  atelier  où  se  trouvaient 
réunis  près  de  deux  cents  ouvriers.  D'abord  chacun  d'eux 
examina  les  travaux,  et,  selon  ce  dont  ils  étaient  convenus, 
le  patron  parut  fort  mécontent  de  ce  qui  se  passait,  tandis 
que  Saturnin  soutenait  que  les  ouvriers  ne  pouvaient  en  l'aire 
davantage;  la  discussion  parut  s'échautïer  :  enfin,  le  patron 
impatienté  se  mit  à  dire  : 

—  Vous  avez  donc  envie  de  me  faire  couper  la  tête?  et 
c'est  ce  qui  m'arrivera  si  je  n'ai  pas  livré  à  temps  ce  qui 
m'est  commandé. 

— -  On  ne  coupe  pas  la  tête  à  un  homme  parce  qu'il  ne  peut 
pas  faire  l'impossible,  lit  Saturnin. 

—  Va  dire  ça  à  Robespierre,  dit  le  palron:  tu  verras  ce 
qu'il  te  répondra.  Crois-tu  qu'il  tienne  beaucoup  plus  à  ma 
tête  qu'à  celle  de  Vergniaud,  de  Gensonné,  de  Danton,  et  de 
tous  ceux  qui  ont  contrarié  ses  volontés?  Allons,  travaillez, 
ou  bien  je  vous  renvoie,  j'en  prends  d'autres,  et  vous  irez 
demander  de  l'ouvrage  à  Robespierre. 

—  Eh  bien!  s'écria  Saturnin,  si  Robespierre  agit  comme 
ça,  il  n'est  pas  raisonnable. 

—  C'est  vrai,  répondirent  quelques  ouvriers,  il  n'est  pas 
raisonnable. 

Dans  l'état  des  esprits,  avoir  fait  dire  à  quelques  ouvriers 
que  Robespierre  n'était  pas  raisonnable  était  une  cli(>se 
immense. 

—  Vous  lairez-vous?  s'écria  le  palron;  vous  mériteriez 
tous  d'être  guillotinés  pour  avoir  dit  ce  mol-là. 

—  Bah  I  dit  Saturnin,  on  ne  guillotine  ([ue  les  riches  et  les 

k nobles  ;  le  jour  où  Robespierre  voudra  toucher  au  peuple,  le 
peuple  lui  montrera  (pi'il  est,  toujours  lo  maître 


I 


340  LES    AVENTURES 

—  Je  le  sais  bien,  dit  le  patron,  mais  le  peuple  pourrait 
bien  l'oublier,  et  c'est  moi  qui  en  serais  puni.  Allons,  à 
l'ouvrage. 

Et  il  sortit. 

—  Est-ce  vrai,  dirent  quelques  ouvriers  à  Saturnin,  que 
Robespierre  l'a  menacé?... 

•   Saturnin  répondit  d'un  ton  mystérieux  : 

—  C'est  vrai.  Il  paraît  qu'il  a  dit  que  les  ouvriers  du  fau 
bourg  Antoine  étaient  des  paresseux,  de  mauvais  citoyens, 
et  que  ceux  du  faubourg  Marcel  étaient  les  seuls  adroits  et 
les  seuls  travailleurs. 

—  Eh  bien  î  s'écria  un  énorme  goujat  d'une  force  hercu- 
léenne, si  Robespierre  a  dit  ça...  tout  Robespierre  qu'il  est> 
c'est  bête,  et  je  le  lui  dirai. 

—  Chutl  chuti  dit  Saturnin,  pas  de  mauvais  propos;  il 
n'est  pas  commode  avec  sa  figure  de  fouine..,  Ah  çàl  dites 
donc,  vous  autres,  apprenez-moi  donc  ça,  car  vous  savez 
que  je  ne  suis  revenu  à  Paris  que  depuis  peu  de  temps,  est- 
ce  vrai  que  Robespierre,  le  roi  des  sans-culottes,  porte  tou- 
jours la  poudre,  les  culottes  courtes,  l'habit  à  boutons  de 
métal,  et  qu'il  méprise  le  pantalon,  la  carmagnole  et  le 
bonnet  rouge? 

—  Je  ne  sais  pas  s'il  les  méprise,  mais  il  ne  les  porte  pas, 
répondit-on. 

—  C'est  drôle,  dit  Saturnin,  je  ne  l'ai  jamais  vu  ;  on  m'a- 
vait dit  ça,  mais  je  ne  voulais  pas  le  croire.  Ah  çà,  il  est 
donc  mis  comme  un  aristocrate  ? 

^    —  A  peu  près. 
Saturnin  fit  une  grimace  et  ajouta  : 

—  C'est  drôle.  Je  trouve  ça  extraordinaire.  Est-ce  qu'il  est 
fier? 

—  Mais  dame  !  quand  on  est  le  maître. 

—  Est-ce  que  quelqu'un  est  le  maître  du  peuple  ?  s'écria 
Saturnin  ;  est-ce  que  notre  costume  n'est  pas  celui  de 
l'égaUté?  Ce  n'est  pas  vrai,  Robespierre  n'a  pas  gardé  la 
poudre. 

—  Ah  1  dit  quelqu'un,  il  ose  tout,  celui-là. 

—  Avec  votre  permission  pourtant...  C'est  égal,  la  poudre 
et  les  culottes  courtes,  ça  me  déplaît. 

En  insistant  sur  ce  misérable  détail  de  costume,  Saturnin 


DE  SATURNIN    FICHET.  341 

suivait  les  avis  de  son  protecteur.  C'est  en  leur  traduisant 
aux  yeux,  lui  avait-il  dit,  l'insolent  mépris  que  fait  Robes- 
pierre de  ceux  qu'il  emploie,  que  ces  intelligences  absurdes 
comprendront  que  cet  homme  veut  faire  le  maître.  Ils  lui 
feront  un  plus  grand  crime  de  sa  culotte  de  nankin  et  de 
ses  bas  de  soie,  que  d'avoir  fait  tomber  cent  têtes  inno- 
centes. Qu'on  le  blâme  pour  un  nœud  de  ruban,  qu'on  le 
discute  pour  son  habit  bleu,  et  de  là  on  passera  à  sa 
politique  :  laisse-les  faire,  une  fois  qu'ils  auront  mis  la 
main  sur  lui,  ils  ne  le  lâcheront  pas  qu'ils  ne  l'aient  dé- 
voré. 

Cependant  Saturnin  en  resta  là,  lui  et  son  patron  avaient 
réservé  des  coups  plus  décisifs  pour  les  jours  suivants.  La 
journée  finie,  ils  se  rendirent  au  cabaret  où  les  attendaient 
la  Colette,  Louise  et  madame  de  Perbruck. 

Malgré  les  instances  de  la  Colette,  les  deux  dames  n'a- 
vaient voulu  rien  prendre.  Le  cabaretier  était  de  mauvaise 
humeur,  Leguin  devint  furieux. 

—  Que  diable  !  s'écria-t-il  quand  il  eut  rejoint  les  dames, 
si  vous  faites  des  mines  comme  ça,  on  vous  devinera  bientôt 
pour  des  princesses  déguisées. 

Il  commanda  un  repas  splendide  ;  et  pour  prouver  au  ver- 
tueux et  très-républicain  cabaretier  que  lui  et  ses  convives 
avaient  la  joie  au  cœur  et  ne  s'inquiétaient  nullement  des 
malheurs  du  temps,  il  mangea  et  but  pour  ceux  qui  ne  pou- 
vaient en  faire  autant;  la  Colette  l'aida  de  son  mieux.  Sa- 
turnin fil  des  efforts,  et  il  en  résulta  que  l'hôte  fut  content. 
L'amphitryon  paya  sans  marchander,  et  l'on  s'apprêtait  à 
s'embarquer  pour  le  spectacle,  lorsque  le  cabaretier  arrêta 
Leguin. 

—  Citoyen,  lui  dit-il  d'un  ton  de  mauvaise  humeur,  il  pa- 
raît, à  ce  qu'on  m'a  dit,  que  tu  es  bien  avec  Robespierre  c  t 
les  comités? 

—  Je  suis  bien  avec  tous  les  bons  patriotes. 

—  Eh  bien  !  dis-leur  donc  que  c'est  une  indignité  d'avoir 
ôté  la  guillotine  de  la  place  de  la  Révolution  pour  la  porter 
à  la  barrière  du  Trône. 

—  Et  pourquoi  ça? 

—  Sais-tu  que  je  paie  cette  boutique  et  l'entresol  quinze 
cents  livres,  et  que  je  l'ai  louée  le  double  de  ce  que  ça  vaut 


342  LES  AVENTURES 

parce  que  les  charrettes  révolutionnaires  passaient  par  ici  ? 
On  y  venait  faire  des  diners  lins  et  on  y  buvait  à  la  santé  de 
ceux  qui  avaient  gagné  à  la  grande  loterie  de  la  guillotine. 
Depuis  que  le  comité  a  pris  l'arrêté  qui  a  exilé  la  guil- 
lotine au  faubourg  Saint-Antoine,  je  ne  fais  plus  rien,  ça 
me  ruine.  Ah  çà,  est-ce  qu'ils  rougissent  de  la  guillotine,  les 
membres  des  comités,  quils  la  renvoient  dans  un  faubourg  ? 
Sa  place  devrait  être  aux  Tuileries...  dans  Tex-salle  du 
Trône  ! 

—  C'est  possible,  répondit  notre  imperturbable  inventeur, 
mais  les  autres  marchands  de  la  rue  Saint-Honoré  se  sont 
plaints  de  ce  que  ça  nuisait  à  leur  commerce,  et  tu  sais  bien 
que  la  plupart  fermaient  leur  boutique. 

—  Ce  sont  des  aristocrates,  dit  le  cabaretier  furieux;  on 
aurait  dû  les  mettre  en  accusation. 

—  Pour  avoir  mis  des  volets  à  leurs  carreaux  ?  Eh  bien  !  et 
la  hberté? 

—  La  liberté,  dit  le  cabaretier,  n'est  faite  que  pour  les 
patriotes. 

—  Ne  dis  pas  ça,  repartit  tout  bas  Tamphitryon  ;  on  le 
prendrait  pour  un  aristocrate. 

—  Moi  !  reprit  l'hôte  stupéfait  ;  je  suis  un  aristo- 
crate ? 

~  Dame  !  que  disaient  autrefois  les  nobles,  c'est  que  la 
liberté  n'était  faite  que  pour  eux.  Tu  dis  la  même  chose, 
donc  tu  es  un  aristocrate.  Prends-y  garde,  Robespierre  ne 
les  aime  d'aucune  façon;  qu'ils  soient  en  escarpins  ou  en 
sabots,  il  les  enverra  tous  à  la  grande  coupeuse  ;  et  si  ça  te 
plait,  le  jour  où  tu  iras,  je  me  charge  de  faire  passer  les 
charrettes  par  ta  rue. 

Le  cabaretier  baissa  la  tête;  le  nom  d'aristocrate  qu'on 
lui  avait  donné  l'avait  terrifié;  c'était  là  l'accusation  terrible 
et  vague  avec  laquelle  on  accablait  ceux  à  qui  l'on  n'avait 
aucun  fait  précis  à  reprocher.  Que  de  têtes  sont  tombées 
pour  des  propos  plus  innocents  que  l'aphorisme  politique 
formulé  par  le  cabaretier  sans-culotte  ? 

De  là  les  convives  de  Leguin  allèrent  au  théâtre  d'Audi- 
not;  on  y  jouait  ce  soir-là  une  vieille  pièce  de  Mercier,  dont 
le  sujet  a  été  porté  par  Sedaine  à  l'Opéra-Comique,  le  Dé- 
serteur. La  pièce  de  Mercier  est  pleine  de  cette  boursouflure 


DE  SATURNIN    FICHET.  343 

pédante  mais  passionnée,  quo  faiileur  a  mise  dans  toutes 
ses  œuvres.  Depuis  quelque  temps  la  scène  où  Louise,  la 
fiancée  du  déserteur,  demandait  et  obtenait  la  grâce  de  son 
amant,  avait  été  changée;  et  le  représentant  du  peuple  qui 
remplaçait  le  roi,  refusait  la  grâce  en  disant  que  la  nation 
ne  connaissait  d'autre  amour  que  celui  de  la  patrie. 

Dans  les  premiers  jours,  ce  changement  avait  été  accueilli 
par  des  trépignements  furieux;  mais  depuis  lors,  soit  l'ha- 
bitude de  revoir  trop  souvent  la  même  chose,  soit  que  l'es- 
prit public  se  fût  déjà  modifié,  il  n'y  avait  plus  que  quelques 
gredins  de  l'espèce  du  cabaretier  de  la  rue  Saint-Honoré  qui 
applaudissaient  à  cette  scène. 

Au  moment  où  elle  arriva,  le  patron  de  Saturnin,  qui 
avait  remarqué  quelques-uns  de  ses  ouvriers  dans  la  salle, 
poussa  rudement  le  bras  à  Saturnin  et  à  Louise  en  leur  di- 
sant : 

—  Allons,  soutenez-moi,  commençons  le  branle. 

Et  tout  aussitôt,  sans  les  prévenir  de  ce  qu'il  voulait  faire, 
il  se  met  à  crier  : 

—  La  scène  de  la  grâce...  la  grâce  î 

Le  parterre  étonné  se  retourne;  Saturnin  fait  signe  aux 
ouvriers  et  s'écrie  à  son  tour  : 

—  Oui,  la  grâce,  la  grâce...  en  voilà  assez!  la  grâce... 
Les  ouvriers  répondent  avec  enthousiasme  :  La  grâce"! 
Des  furieux  montent  sur  les  banquettes  en  criant  : 

—  Non,  qu'on  le  fusille  ! 

Alors,  tout  le  monde  s'en  mêle,  les  uns  demandent  la  fu- 
sillade, les  autres  la  grâce.  Ce  fut  un  tumulte  horrible,  des 
menaces  affreuses.  Madame  de  Perbruck,  tremblanle,  se 
serrait  contre  Saturnin  qui  insultait  les  plus  furieux.  Mais 
Louise,  entraînée  elle-même  par  ce  mouvement,  se  lève  à 
son  tour  en  criant  : 

—  La  grâce...  la  grâce!... 

L'aspect  de  cette  belle  fille,  avec  sa  cocarde  tricolore  et 
son  costume  coquet,  enflamme  les  modérés  qui  se  mettent  à 
hurler:  Grâce,  grâce!... 

Un  commissaire  de  police  arrive,  réclame  le  silence  et  ne 
l'obtient  que  pour  entendre  Saturnin  lui  <ri<'r  d'une  voix  for- 
midable : 


344  LES   AVENTURES 

—  Le  peuple  souverain  veut  la  grâce;  obéissez  au  peuple 
souverain. 

A  cette  violente  apostrophe,  toute  la  salle  éclata  en  cris  : 

—  La  grâce...  la  grâce!... 

Le  commissaire  baissa  la  tête,  les  terroristes  se  taisent  et 
la  scène  est  jouée  comme  autrefois  devant  un  public  qui  est 
resté  debout  sur  les  banquettes,  qui  applaudit  avec  fureur  et 
qui  trépigne  avec  tant  d'enthousiasme  que  bientôt  la  salle 
est  perdue  dans  une  nuée  de  poussière. 

Leguin  en  profite  pour  quitter  sa  place;  mais  au  lieu  de 
sortir  par  la  porte  du  boulevard,  où  des  agents  de  police  au- 
raient pu  l'attendre,  le  suivre  et  l'arrêter,  il  entraîne  Satur- 
nin, Louise  et  madame  de  Perbruck  par  les  couloirs;  et, 
comme,  en  sa  qualité  d'habitué  du  théâtre  de  la  Colette,  il 
avait  une  clef  du  théâtre,  il  les  fait  passer  sur  la  scène  et  les 
conduit  tous  les  trois  dans  la  loge  de  sa  belle.  Comme  on 
était  convenu,  les  deux  dames  passèrent  la  nuit  chez  l'ac- 
trice, et  Saturnin  retourna  avec  son  patron  à  l'atelier,  où 
était  arrivée  ce  qu'on  appelait  l'escouade  de  nuit.  En  effet, 
un  certain  nombre  d'ouvriers  travaillaient  depuis  six  heures 
du  soir  et  un  nombre  égal  continuait  les  travaux  depuis  six 
heures  du  soir  jusqu'à  six  heures  du  matin.  Ceux-ci  étaient 
les  plus  turbulents,  la  plupart  étaient  les  spectateurs  assidus 
des  exécutions  qui  se  faisaient  à  la  barrière  du  Trône.  Ils 
étaient  plus  difficiles  à  entraîner  que  les  autres,  aussi  le  pa- 
tron et  Saturnin  avaient-ils  pour  cela  arrangé  un  autre 
moyen. 

Le  patron  se  mit  à  parcourir  l'atelier  avec  les  mêmes  re- 
commandations qu'il  avait  faites  le  matin  et  en  recommen- 
çant à  peu  près  la  même  scène  qui  avait  eu  déjà  lieu.  Les 
ouvriers  écoutaient,  mais  ne  paraissaient  guère  se  soucier 
du  danger  qui  pouvait  menacer  leur  maître,  lorsque  celui-ci 
s'écrie  avec  fureur,  en  demandant  pourquoi  une  douzaine 
d'ouvriers  ne  sont  pas  arrivés;...  il  menace  de  les  chasser... 
il  les  appelle  des  brigands. 

—  Eh  bien  !  dit  l'un  des  ouvriers,  quand  ils  s'amuseraient 
un  peu? 

—  Ils  ne  s'amuseront  pas  longtemps  où  ils  sont,  dit  Sa- 
turnin. 

—  Eh  bien!  où  sont-ils? 


DE    SATURNIN    FICHET.  345 

—  A  la  Conciergerie  ? 

—  Arrêtés!  s'écria-t-on  de  tous  côtés;  et  pourquoi  ? 

—  Parce  que,  hier  matin,  dans  un  cabaret  de  la  barrière 
Charonne,  ils  ont  bu  à  la  santé  des  jacobins,  avant  de  boire 
à  celle  de  Robespierre. 

—  Bah  !  dirent  les  ouvriers,  ce  n'est  pas  possible. 

—  C'est  pourtant  comme  ça,  dit  Saturnin,  attendu  que 
Robespierre  ne  veut  pas  qu'il  y  ait  autre  chose  que  lui  :  ni 
comité,  ni  Convention,  ni  jacobins,  ni  peuple  ! 

Il  y  eut  un  moment  d'indécision;  le  hasard  détermina 
l'explosion  ;  un  homme  à  moitié  ivre,  qui  sans  doute  ne  sa- 
vait ce  qu'il  disait,  crie  : 

—  A  bas  Robespierre  ! 

Et  tout  l'atelier  hurle  :  A  bas  Robespierre  î 

Bien  plus,  il  fallut  calmer  ceux  qu'un  moment  avant  on 
craignait  de  ne  pouvoir  entraîner.  Ils  voulaient  aller  trou- 
ver Robespierre.  Mais  Saturnin  leur  apprit  qu'il  devait  par- 
ler le  lendemain  et  leur  promit  de  les  faire  tous  placer 
dans  les  tribunes. 

Le  patron  et  Saturnin,  à  peu  près  assurés  de  leur  monde, 
endoctrinèrent  peu  à  peu  les  ouvriers  et  finirent  par  leur 
persuader  qu'il  ne  fallait  pas  juger  Robespierre  sans  l'en- 
tendre; qu'on  le  laisserait  parler  le  lendemain,  mais  qu'on 
ferait  taire  les  esclaves  du  despote. 

Pendant  ce  temps,  les  jacobins,  avertis  par  Robespierre, 
agissaient  dans  leur  sens  et  par  les  mêmes  moyens;  ils 
avaient  recruté  tout  ce  que  les  faubourgs  Saint-Marceau  et 
Saint-Antoine  avaient  de  plus  vil  pour  occuper  les  tribu- 
nes et  faire  une  ovation  à  Robespierre.  Mais  ils  euren^ 
un  tort  énorme,  ce  fut  de  distribuer  de  l'argent  ;  et  le  ma- 
tin du  8  thermidor,  lorsque  toute  cette  canaille  gorgée  de 
vin  voulut  aller  s'installer  dans  les  tribunes  de  la  Conven- 
tion, elle  les  trouva  à  peu  près  remplies  par  les  ouvriers 
de  Saturnin  et  toutes  les  femmes  qu'ils  avaient  pu  entraîner 
à  leur  suite.  Saturnin  était  au  milieu,  en  vue  de  tous  les 
siens,  et  pouvant  les  faire  agir  d'un  geste. 

Le  patron  s'était  retiré  sur  la  plus  haute  banquette,  pour 
pouvoir  surveiller  les  mouvements,  tous  deux  en  ouvriers,  le 
bonnet  rouge  en  tête,  sans  veste,  les  bras  retroussés  et 
^0  visage  déguisé  par  des  teintes  livides  de  vin. 

20. 


346  LES    AVENTURES 

Déjà  la  veille  Robespierre  avait  commencé  son  attaque  : 
une  pétition  avait  été  lue,  et  celte  pétition  était  un  éloge 
furieux  de  Robespierre  et  une  accusation  contre  tous  ceux 
qui  s'opposaient  à  son  despotisme.  Cette  pétition  avait 
été  écoutée  en  silence  par  ceux  mêmes  dont  elle  semblait 
réclamer  la  tête.  Les  jacobins  en  avaient  triomphé  et  di- 
saient dans  leur  séance  du  soir  que  les  traîtres  terrifiés 
avaient  baissé  la  tête  pour  l'holocauste  sacré. 

C'était  de  ce  style  qu'on  parlait  des  guillotinades. 
*  Robespierre  n'était  pas  content;  mais  pressé  par  Hen- 
riot,  Fleuriot,  Dumas,  Boulanger,  par  son  frère,  qui  était 
arrivé  ce  jour-là,  il  se  décida  à  prononcer  son  fameux  dis- 
cours. Lorsqu'il  parut  à  la  tribune,  où  il  ne  se  montrait 
presque  plus,  quelques  mains  l'applaudirent;  mais  une  voix 
aigre  s'écria  tout  à  coup  : 

—  Silence!  laissez  parler  le  roi  des  patriotes! 

Ce  mot  de  roi  si  bizarrement  jeté  dans  cette  assemblée 
surprit  tout  le  monde,  et  un  profond  silence  s'établit  en 
effet.  Robespierre,  qui  voyait  devant  lui  tout  ce  peuple  à 
bonnets  rouges,  supposa  que  c'étaient  là  ceux  qui  devaient 
le  soutenir  de  leurs  acclamations  et  commença  sa  harangue. 
Nous  ne  voulons  pas  relater  ici  ce  long  factum  dont  l'his- 
toire elle-même  n'accepterait  pas  l'ennuyeuse  et  détestable 
phraséologie.  Nous  dirons  seulement  que  c'était  là  un  acte 
d'accusation  formel  en  même  temps  qu'une  défense  per- 
sonnelle. Tous  ceux  dont  Robespierre  voulait  la  mort  y 
étaient  désignés  clairement,  mais  aucun  n'y  était  nommé. 
Il  commença  d'abord  par  annoncer  qu'il  allait  étouffer  le 
flambeau  de  la  guerre  civile  par  la  seule  force  de  la  vérité  : 
ceci  passa  sans  transports,  mais  quelques  mains  applau- 
dirent; on  les  fit  taire;  Robespierre,  dont  l'orgueil  s'irritait 
devant  le  silence,  reprend  avec  plus  d'animation;  il  trace 
l'historique  des  événements  qui  ont  agité  la  nation  depuis 
quelque  temps;  il  fait  le  récit  de  la  marche  de  la  Conven- 
tion à  travers  les  obstacles,  les  trahisons,  les  lâchetés  de 
quelques-uns  de  ses  membres,  et  donne  à  sa  voix  tout 
l'éclat  qu'elle  peut  avoir  en  s'écriant  : 

«  Qui  donc  dans  ces  jours  de  danger  a  sauvé  la  Con- 
vention? La  Montagne,  ou  à  son  défaut...  » 

Les  tribunes  avaient  promis  de  lancer  la  réplique  :  C'est 


i 


DE    SATURNIN    FICHET.  347 

«Robespierre!  c'est  loi!  »  dovait-on  crier  de  tous  côtés. 
Pas  une  voix  ne  selève,  el  l'orateur  en  est  réduit  à  se  ré- 
pondre à  lui-même  :  «  C'est  moi  !  » 

Ce  mouvement  sur  lequel  il  avait  compté,  tourna  au  ri- 
dicule. Robespierre  pâlit  et  continue  d'une  voix  altérée;  il 
bredouille,  il  hésite,  il  se  répète  et  se  hâte  d'arriver  à  un 
passage,  sur  lequel  il  comptait  encore;  il  se  plaint  de  ce 
que  la  calomnie  l'entoure,  de  ce  qu'on  lui  reproche  les  ri- 
gueurs de  la  hberté,  il  pleure  avec  hypocrisie  sur  la  terri- 
ble responsabilité  qu'il  a  appelée  sur  lui;  il  déclare  qu'il 
est  l'esclave  de  la  liberté,  un  martyr  vivant  de  la  république, 
sur  lequel  on  rejette  tout  ce  qu'elle  a  ordonné  do  terrible; 
il  sanglotte,  et  dit  qu'il  n'est  même  plus  un  citoyen;  que 
c'est  un  crime  de  le  connaître;  il  se  lamente,  il  chancelle. 

Rien  ne  répond  à  cette  comédie  ;  pas  une  voix  ne  lui  jette 
une  consolation,  pas  un  cri  ne  lui  vient  dire  qu'il  n'a  pas 
raison  de  se  croire  abandonné  de  tous.  Sa  parole  tombe 
dans  ce  silence  vide  et  sans  écho.  Alors,  la  colère  s'empare 
de  lui  ;  il  arrive  aux  accusations,  il  les  formule,  il  insulte 
les  feuillants;  il  traite  de  fripons  Cambon,  Ramel  et  autres, 
il  s'anime,  et,  emporté  par  sa  rage,  il  va  au  delà  de  toute 
prudence;  il  rapetisse  les  victoires  que  viennent  de  rem- 
porter nos  armées,  il  les  calomnie  ;  rien  ne  lui  réussit.  Enfin, 
il  veut  tourner  contre  ses  ennemis  les  armes  avec  lesquelles 
on  l'attaque;  il  reproche  aux  comités  leurs  cruautés,  il  se 
pose  en  homme  modéré,  et  enfin  en  victime  dont  le  dévoû- 
rnent  à  la  liberté  a^  été  calomnié.  ],e  silence  le  plus  profond 
avait  duré  pendant  ce  long  discours,  des  émissaires  envoyés 
aux  tribunes  avaient  stimulé  le  zèle  de  quelques  jacobins 
qui  avaient  pu  y  pénétrer.  Quelques  cris  s'élèvent,  mais  la 
même  voix  les  domine  et  s'écrie  ; 

—  Mirabe3u  a  dit  que  le  silence  du  peuple  était  la  leçon 
des  rois;  c'est  la  leçon  de  tous  les  tyrans,  de  quelque  nom 
qu'ils  s'appellent! 

A  ce  mot  foudroyant,  Coulhon  bondit  h  sa  place;  le  député 
Lecointe,  prévoit  le  danger,  ot  pour  ne  pas  laisser  aux  par- 
tisans de  Robespierre  l'avantage  d'une  première  décision, 
il  propose  l'impression  du  discours,  et  son  envoi  dans  toutes 
les  municipalités.  Rourdon,  de  l'Oise,  s'y  oppose;  enfin, 
Coulhon  s'élance  à  la  tribune,  la  menace  et  la  fureur  à  la 


348  LES    AVENTURES 

bouche;  il  ne  veut  pas  de  discussion,  il  veut,  il  exige  de 
l'entiiousiasme ,  il  le  commande;  et  telle  est  la  terreur 
qu'inspire  cet  énergumène,  que  l'assemblée  obéit  et  vole 
l'impression. 

Les  jacobins  des  tribunes,  enhardis  par  cette  faiblesse  de 
l'assemblée,  hurlent  quelques  cris  de  :  A  bas  les  feuillants  ! 
aussitôt  étouffés,  et  un  nouveau  cri  railleur  et  cruel  se  fait 
entendre  : 

~  Robespierre  est  un  dieu;  à  genoux  devant  lui  1 

Cette  apostrophe  ironique  éveille  les  ennemis  de  Robes- 
pierre. Tout  à  coup  l'orage  éclate;  chacun  s'élance  à  la 
tribune,  tous  veulent  parler.  D'abord  Vadier  y  parait;  mais 
Cambon  s'y  élance  et  le  précipite  de  la  tribune,  et  levant 
enfin  l'étendard  de  l'attaque,  au  heu  de  se  défendre,  il  ac- 
cuse Robespierre;  le  nom  de  tyran  lui  est  jeté  à  la  face. 
Billaud-Varennes  lui  succède,  et  enhardi  par  le  trouble  de 
Robespierre,  qui  n'avait  répondu  que  quelques  mots  sans 
vigueur,  il  l'attaque  plus  vivement,  l'appelle  calomniateur; 
il  le  somme  de  nommer  les  députés  qu'il  n'a  fait  que  dési- 
gner; il  le  presse,  l'interroge,  le  défie.  Robespierre,  dont 
la  féroce  vanité  ne  s'était  jamais  imaginé  qu'on  pût  lui  par- 
ler le  langage  qu'il  parlait  aux  autres,  hésite  et  finit  par 
dire  qu'il  a  signalé  des  abus,  mais  qu'il  n'accuse  per- 
sonne. 

Si  à  ce  moment  il  eût  osé  jeter  insolemment  à  l'assemblée 
les  noms  de  ceux  qu'il  voulait  perdre,  peut-être  cette  au- 
dace les  eût-elle  arrêtés;  mais  sa  lâcheté  le  perdit.  On  le 
hue,  on  le  presse,  et  Barrère,  profitant  du  mouvement,  de- 
mande qu'on  rapporte  la  décision  qui  ordonnait  l'impres- 
sion du  discours  et  fait  accepter  sa  proposition. 

Robespierre,  pour  la  première  fois  publiquement  vaincu, 
se  retire  le  cœur  gonflé  de  rage.  Il  se  rend  aux  Jacobins; 
les  portes  en  avaient  été  forcées  et  quelques  hommes  dé- 
voués y  avaient  suivi  Saturnin.  Ils  y  venaient  pour  obser- 
ver. On  y  savait  la  défaite  de  Robespierre  et  l'on  voulait  l'en 
dédommager.  Julien  occupait  la  tribune;  il  dénonçait  avec 
fureur  les  ennemis  de  la  république,  et  disait  que  la  hberté 
venait  de  déserter  la  Convention  pour  se  réfugier  aux  Jaco- 
bins sous  la  figure  de  Robespierre. 

A  ce  moment,  il  paraît,  on  lui  demande  son  discours;  il 


DE   SATURNIN   PICHET.  349 

le  relit  au  milieu  des  applaudissements  les  plus  frénétiques. 
Saturnin,  qui  l'avait  déjà  entendu,  ne  pouvait  comprendre 
que  ce  lussent  là  les  mêmes  paroles  qui  avaient  laissé  l'autre 
assemblée  si  morne  et  si  glacée.  A  ce  moment  son  patron 
se  glisse  jusqu'à  lui. 

—  Hein!  lui  dit-il,  que  penses-tu  qui  fût  arrivé  si  on 
leur  avait  laissé  allumer  l'autre  assemblée  comme  celle-là? 

Saturnin  allait  répondre  lorsqu'il  voit  Julien  près  de  lui; 
le  jeune  homme  l'avait  reconnu. 

—  Peut-on  compter  sur  vous?  dit-il. 

—  Sans  doute,  répond  intrépidement  Leguin. 

—  Les  aristocrates,  dit  Julien,  ont  à  ce  qu'il  paraît  rempli 
les  tribunes  de  la  Convention  de  leurs  séides  ? 

--  Ah  bah  !  dit  naïvement  l'inventeur. 

—  Pouvez-vous  nous  répondre  de  quelques  hommes? 

—  Certainement. 

—  Eh  bien,  voici  une  carte;  vous  pourrez  entrer  avant 
tout  le  monde  par  la  porte  du  pavillon  du  bord  de  l'eau. 

Le  patron  empoche  la  carte. 

—  Que  voulez- vous  faire  2  lui  dit  Saturnin. 

—  Eh  bien,  nous  y  ferons  entrer  les  nôtres.  Le  tour  est 
bien  joué. 

Julien,  qui  s'était  éloigné  un  moment  pour  distribuer 
d'autres  cartes,  se  rapprocha  d'eux  pour  leur  dire  l'heure. 
Puis  il  se  pencha  vers  Saturnin  et  lui  dit  : 

—  Où  puis-je  vous  envoyer  un  paquet? 

—  Chez  moi,  répond  Leguin;  Saturnin  part  demain  pour 
l'armée,  il  se  fait  soldat.  # 

—  Très-bien,  dit  Julien  en  s'éloignant. 

—  Pourquoi  lui  dites-vous  cela?  dit  Saturnin. 

—  Parce  qu'il  a  la  chance  que  vous  vous  fassiez  tuer, 
et  que  ça  le  maintiendra  en  bonne  disposition  pour  votre 
belle. 

Cependant  les  applaudissements  avaient  cessé,  et  Robes- 
pierre, voulant  animer  l'assemblée  en  sa  faveur,  répète  les 
mots  qu'il  avait  dits  quelques  jours  avant  à  Julien  • 

«  Ce  discours  que  vous  venez  d'entendre,  dit-il,  est  mon 
testament  de  mort.  » 

Alors  on  crie,  on  hurle,  on  jure,  on  menace.  Coulhon 
demande  qu'on  expulse  de  l'assemblée  tous  ceux  qui  ont 


350  LES    AVENTURES 

volé  contre  Robespierre,  et  il  en  donne  tout  haut  la  liste. 
On  les  injurie,  on  les  précipite  des  tribunes.  A  ce  moment 
Robespierre  pouvait  encore  être  sauvé.  Un  homme  osa  de- 
mander qu'on  allât  sur-le-champ  arrêter  les  conspirateurs 
Tallien,  Rarras,  Garnot,  Cambon;  et  si  Robespierre  eût 
accepté  ce  parti  violent,  peut-être  triomphait-il,  peut-être 
renouvelait-il  la  destinée  entière  de  Cromwell;  mais  Robes- 
pierre n'avait  de  courage  que  pour  l'injure;  il  ne  savait 
pas  agir  :  il  remit  ce  moyen  extrême  au  lendemain.  Ro- 
bespierre voulait  encore  parler;  il  ne  pouvait  se  persuader 
qu'il  ne  fût  plus  le  maître  de  cette  assemblée,  qu'il  avait 
vue  tant  de  fois  trembler  devant  lui.  Cependant  on  prévit  le 
cas  d'une  nouvelle  défaite  :  la  commune  et  les  jacobins 
devaient  rester  en  permanence,  et  si  Robespierre  était  battu, 
les  magistrats  devaient  déclarer  que  le  peuple  rentrait  dans 
sa  souveraineté,  et  que  la  Convention  était  dissoute. 

Heuriot  répondait  de  la  force  armée.  La  lutte  n'était  pas 
finie  et  menaçait  de  tourner  au  profit  de  Robespierre;  il 
fallait  donc  une  majorité  imposante,  écrasante,  pour  le  ren- 
verser, et  la  veille  les  députés  de  la  plaine,  contenus  par  le 
regard  de  Roissy-d'Anglas,  avalent  assisté  comme  de  sim- 
ples spectateurs  à  la  lutte  engagée.  Dubois-Crancé,  qui  avait 
été  de  la  Constituante  avec  lui,  se  chargea  d'aller  le  trou- 
ver. Repoussé  trois  fois  par  le  calme  et  le  dédain  de  son 
collègue,  il  trouve  enfin  une  de  ces  phrases  qui  sont  des 
victoires. 

—  Tu  refuses,  s'écrie-t-il  en  le  quittant,  eh  bien  !  que  tout 
le  sang  innocent  que  versera  encore  Robespierre  tombe  sur 
ta  tête  !  * 

Cette  malédiction  émeut  Roissy-d'Anglas,  qui  donne 
enfin  sa  parole. 

Pendant  que  les  chefs  agissaient  aux  Jacobins,  leurs  par- 
tisans se  remuaient  ouvertement  :  le  bulletin  de  la  séance 
était  répandu  de  tous  côtés,  commenté  d'une  façon  fâ- 
cheuse pour  Robespierre;  il  l'était  le  plus  souvent  contre 
la  Convention. 

En  effet,  les  rues  appartenaient  à  la  commune.  On  avait 
déchaîné  tout  ce  que  la  populace  renferme  de  plus  abject. 
Les  sections  se  prononçaient  tout  haut  pour  Robespierre, 
en  même  temps  Saturnin  et  Leguin  ramassaient  leurs  par- 


DE    SATURNIN    FICHET.  351 

ii<;ins  et  les  disposaient  à  la  séance  du  lendemain.  Ce  fut 
](•  patron  qui  alla  prévenir  le  comité  de  l'envahissement 
projeté  des  tribunes.  Grâce  à  lui,  cent  cinquante  gardes 
nationaux  furent  conduits  dans  la  nuit  au  palais  des  séances 
el  mis  de  garde  à  la  porte  par  où  devaient  passer  les  ja- 
cobins. L'huissier  Bonnebaut,  qui  devait  livrer  cette  porte, 
fut  arrêté  et  enfermé  dans  une  des  caves  du  palais.  Ce- 
pendant Saint-Just  était  arrivé  et  s'était  rendu  au  comité. 
Collot-d'Herbois,  chassé  quelques  heures  avant  du  club 
des  jacobins,  l'interpelle,  l'insulte,  lui  dit  qu'il  vient  pour 
dénoncer  tout  le  monde;  mais  Saint-Just  lui  répond  dé- 
daigneusement qu'il  fera  son  rapport  à  la  Convention,  et 
cependant,  selon  l'usage  étabh,  il  promet  de  le  soumettre 
aux  comités.  La  nuit  entière  se  passe  dans  ces  allées  et 
venues.  Tout  s'agitait  dans  Paris,  les  prisons  elles-mêmes 
frémissaient  d'inquiétude,  car  on  savait  tout  ce  qui  se  pas- 
sait à  la  Convention,  on  savait  que  la  veille  quelques  hom- 
mes avaient  voulu  faire  retourner  la  charrette  qui  condui- 
sait le  nombre  accoutumé  de  victimes  à  la  guillotine; 
Henriot  était  survenu  et  avait  fait  continuer  la  marche. 
Cette  charrette  emportait  Roucher  et  André  Chénier. 

Paris  resta  éveillé  durant  cette  nuit. 

Le  matin  du  9  chacun  était  à  son  poste  :  Fleuriot  à  la 
commune,  Henriot  à  cheval,  suivi  de  ses  aides  de  camp, 
parcourant  les  rues.  Pendant  ce  temps,  les  jacobins  s'étaient 
présentés  avec  leurs  gens  à  la  porte  secrète  qui  devait  leur 
éiir  livrée.  On  la  leur  refuse,  et  on  leur  dit  que  la  porte 
ordinaire  va  s'ouvrir.  Ils  y  courent,  mais  elle  était  encom- 
brée depuis  le  point  du  jour.  On  l'ouvre  en  effet,  et,  comme 
la  veille,  tous  ceux  que  conduisent  Saturnin  et  son  patron 
pénètrent  dans  les  tribunes,  et  c'est  à  grand'peine  que  quel- 
ques jacobins  y  peuvent  trouver  place.  Le  reste  se  retire  et 
va  peupler  les  tribunes  de  la  commune,  où  elle  apporte  les 
nouvelles  de  ce  premier  échec. 

Les  députés  arrivèrent  bientôt  en  foule  et  alarmés;  la 
plupart  avaient  traversé  Paris  et  n'avaient  pu  deviner  quelle 
était,  à  vrai  dire,  la  situation  de  l'esprit  public. 

On  était  sans  doute  fatigué  de  la  tyrannie  de  Robespierre 
et  de  la  commune,  mais  la  faiblesse  de  la  Convention  épou- 
vantait les  plus   résolus;  on  doutait  de  l'énergie   que  la 


352  LES    AVENTURES 

séance  de  la  veille  semblait  promettre,  tandis  que  personne 
ne  doutait  des  terribles  représailles  qu'exerceraient  les  ja- 
cobins contre  ceux  qui  auraient  appuyé  les  ennemis  de 
Robespierre.  D'ailleurs  personne,  même  dans  les  sections, 
ne  savait  l'opinion  de  ses  voisins,  tout  le  monde  était  ou 
paraissait  terroriste.  Tant  de  comédies  étaient  jouées  pour 
détourner  de  soi  la  dénonciation  aux  aguets  des  portes  de 
toutes  les  maisons,  que  souvent  les  plus  modérés  étaient 
redoutés  comme  les  plus  féroces. 

En  ce  moment  suprême  tout  le  destin  de  la  Convention 
était  à  elle-même.  Il  lui  fallait  le  courage,  la  hardiesse,  la 
volonté  et  la  rapidité,  elles  les  eut  suffisamment  pour  le 
succès,  parce  que  ses  ennemis  manquèrent  absolument  de 
ces  qualités;  mais  si  Robespierre  eût  été  l'homme  de  son 
ambition,  s'il  eût  osé  suivre  le  conseil  que  lui  donnait  la 
veille  le  terrible  Payan  de  faire  arrêter  les  membres  des 
comités  et  les  conspirateurs,  il  l'emportait  :  encore  fut-il 
bien  près  de  l'emporter,  s'il  avait  su  profiter  de  la  terreur 
qu'il  inspira  jusqu'au  dernier  moment. 

En  effet,  la  Convention,  il  faut  le  dire,  avait  tellement 
l'effroi  de  cet  homme,  qu'elle  n'osa  pas  l'entendre,  qu'elle 
s'enivra  de  ses  propres  cris  pour  oser  le  punir  ;  mais  c'est 
là  une  trop  grande  et  trop  intéressante  page  de  notre  his- 
toire pour  que  nous  ne  demandions  pas  la  permission  à  nos 
lecteurs  de  leur  en  transmettre  le  récit. 


xxn 


Les  députés  étaient  arrivés  :  c'était,  de  toutes  parts,  une 
agitation  fiévreuse.  Les  montagnards  couraient  en  tumulte 
dans  les  couloirs,  sollicitant  l'appui  des  députés  de  la  Plaine, 
qu'ils  avaient  si  souvent  menacés.  Si  Robespierre  tombait, 


DE    SATURNIN    FICHET.  353 

disaient-ils,  tout  désordre,  toute  sévérité,  devaient  dispa- 
raître avec  lui. 

Tallien  s'agitait,  pérorant,  menaçant,  suppliant.  Il  avait 
plus  de  courage  que  n'en  donne  le  soin  de  sa  propre  vie, 
il  avait  plus  de  passion  que  n'en  donnent  le  bien  public  et 
l'humanité  ;  il  avait  le  courage  et  la  passion  que  donne  l'a- 
mour. Du  fond  de  sa  prison,  une  femme  d'un  esprit  émi- 
nent,  d'une  beauté  suprême,  l'excitait,  l'enflammait  et  l'a- 
vait armé.  Collot-d'Herbois,  tout  meurtri  de  l'insulte  qu'il 
avait  reçue  la  veille  aux  jacobins,  se  tenait  au  fauteuil  de  la 
présidence,  d'où  les  cris  des  Jacobins  ne  le  chasseraient  pas  ; 
sombre,  taciturne,  il  attendait  sa  vengeance.  Vadier,  criail- 
lant de  sa  voix  fêlée,  ne  trouvait  pas,  dans  l'hyperbole  gas- 
conne, des  mots  assez  forts  pour  anathématiser  les  tyrans. 
Billaud-Varennes  était  appuyé  contre  un  mur,  les  poings 
serrés,  et  paraissait  prêt  à  prendre  son  élan  pour  sauter  sur 
ses  ennemis.  Toutes  les  voix  parlaient,  soit  à  grands  cris  de 
malédiction  et  d'injure,  soit  à  voix  basse  et  avec  de  sinistres 
paroles.  C'était  un  tumulte  sombre,  terrible,  sillonné  de  me- 
naces éclatantes,  et  au-dessus  duquel  semblait  planer  cette 
question  fatale  :  «  Qui  doit  mourir  aujourd'hui  ?  »  Jamais,  à 
l'approche  d'une  bataille  où  les  hommes  vont  être  couchés 
par  milliers  dans  la  tombe,  une  si  puissante  émotion  ne  fit 
battre  le  cœur  de  tant  d'hommes  résolus. 

Pendant  que  ceux-là  s'agitent,  Robespierre,  Lebas,  Cou- 
thon,  restent  immobiles  et  assis  à  leur  banc;  seulement, 
leurs  regards  interrogent  les  visages,  épient  les  gestes  et 
vont  quelquefois  arrêter  la  sollicitation  sur  les  lèvres  d'un 
ennemi  qui  demande  leur  condamnation,  et  la  promesse  de 
celui  qui  était  prêt  à  l'accorder. 

Tout  à  coup  Saint-Just  paraît;  il  portait  avec  lui  le  signal 
du  combat  :  c'était  le  rapport  qu'il  avait  promis  de  commu- 
niquer aux  comités,  et  qu'il  leur  avait  laissé  ignorer,  à  ren- 
contre de  ses  engagements. 

Tallien,  qui  la  veille  avait  jure  de  commencer  l'attaque, 
s'écrie  en  le  voyant  entrer  : 

—  C'est  le  moment. 

Et  tout  aussitôt  il  va  prendre  place,  suivi  de  tous  ceux  qui 
avaient  juré  de  le  seconder.  Les  ennemis  étaient  en  pré- 
sence. Saint-Just  calme,  dédaigneux,  parfumé,  Siiiiit-just  le 


354 


LES    AVENTURES 


sanglant  muscadin,  monle  iemement  à  la  tribune  le  sourire 
du  mépris  sur  les  lèvres;  comme  blessé  de  l'odeur  de  ces 
fortes  passions  qui  écument  autour  de  lui,  il  se  cache  un 
moment  le  visage  sous  un  mouchoir  de  batiste  brodé.  Tou- 
jours tranquille  et  toujours  insolent,  il  jette  un  coup  d'œil 
méprisant  sur  ses  ennemis  et  commence  la  lecture  de  son 
rapport. 

Saint-Just  terrifiait  l'assemblée  plus  encore  que  Robes- 
pierre. 

Plus  net,  moins  diffus  et  surtout  plus  hardi,  il  était  plus 
redoutable  dans  les  moments  décisifs.  Il  commence  et  prend 
position,  il  se  place,  il  s'élève  au-dessus  des  partis;  il  an- 
nonce qu'il  va  parler  au  nom  de  la  vérité  seule,  déclarant 
qu'il  sait  aussi  bien  que  personne  que  la  roche  Tarpéienne 
est  près  du  Gapitole.  Déjà  on  l'écoutait,  lorsque  TaUien  pré- 
voyant l'attaque  ferme  et  directe  qui  va  sortir  de  ce  préam- 
bule, l'interrompt  violemment,  en  déclarant  qu'il  ne  veut  pas 
voir  recommencer  la  scène  de  la  veille.  «  Hier,  dit-il,  un 
membre  du  gouvernement  est  venu  ici  dénoncer  ses  collè- 
gues; aujourd'hui,  un  autre  vient  en  faire  autant;  c'est  as- 
sez, il  faut  enfm  que  le  voile  qui  cache  ces  sinistres  projets 
soit  déchiré.  » 

Un  instant  insaisissable  d'hésitation  plane  sur  l'assemblée; 
mais  une  main  donne  le  signal  des  applaudissements,  ils 
éclatent  alors  tout  à  coup,  montent  de  l'assemblée  aux  tri- 
bunes, et  roulent  avec  fracas  à  trois  reprises  différentes, 
portant  la  confiance  aux  uns,  la  terreur  aux  autres.  Saint- 
Just,  toujours  impassible,  s'arrête  et  déclare  que  ce  n'est 
point  seulement  un  membre  du  gouvernement  qui  parle, 
mais  le  représentant  des  comités  réunis. 

Billaud-Varennes  lui  crie  qu'il  ment,  gravit  la  tribune  et 
dénonce  enfin  cette  insolente  tyrannie  qui  s'arme  des  vo- 
lontés non  consultées  du  pouvoir  exécutif  pour  présenter  à 
la  Convention  ses  volontés  personnelles.  Un  tumulte  terri- 
ble commence,  on  s'interpelle,  on  s'injurie  déjà;  mais  Billaud- 
Varennes  suspend  un  moment  tout  ce  bruit  en  passant  de 
l'accusation  presque  banale  de  tyrannie  à  l'accusation  plus 
directe  de  conspiration.  Il  raconte,  il  dénonce  la  séance  te- 
nue la  veille  aux  Jacobins;  il  redit  leurs  projets,  leurs  me- 
naces, leurs  insultes  aux  députés,  l'appui  qu'ils  ont  promis 


DE    SATURNIN    FICHET.  355 

à  Robespierre;  et,  pour  donner  plus  d'autorité  à  ses  paroles, 
il  choisit  un  homme  dans  les  tribunes  et  le  désigne  pour  un 
des  assassins  qui  ont  promis  au  tyran  la  tête  des  députés 
fidèles.  Il  demande  qu'on  le  chasse,  et,  sur  un  signe  de  Sa- 
turnin qui  veille  à  tous  les  incidents  de  cette  scène,  ce  mi- 
sérable est  enlevé  et  jeté  de  mains  en  mains  jusqu'à  la  porte 
des  tribunes,  où  les  gendarmes  le  sauvent  plutôt  qu'ils  ne 
l'arrêtent, 

A  cet  instant  Lebas  jette  un  regard  furieux  sur  les  tri- 
bunes, se  lève,  s'écrie,  trépigne;  mais  une  voix  encore  ose 
crier  à  l'ordre,  et  cent  voix  répondent,  mille  voix  approu- 
vent; elles  partaient  de  tous  côtés,  sans  que  le  président 
voulût  entendre  si  elles  venaient  de  l'assemblée  ou  des  tribu- 
nes. Billaud  continue  et  laisse  déborder  ce  torrent  d'accu- 
sations, que  son  orgueil,  longtemps  dominé  par  celui  de 
Robespierre,  avait  accumulé  dans  son  sein.  Il  parcourt  tous 
les  détails  de  l'administration,  cite  les  actes,  dévoile  la  mar- 
che patiente  de  l'ambitieux  qui  a  toujours  mis  sa  volonté  à  la 
place  de  celles  de  ses  collègues,  et  qui,  les  jours  où  il  a 
trouvé  une  résistance,  s'est  retiré,  non  point  pour  recon- 
naître les  droits  de  chacun  à  agir  selon  la  vérité  et  la  con- 
science, mais  pour  préparer  dans  l'ombre  les  dénoncia- 
tions, les  complots,  les  proscriptions.  Billaud  savait  tout  ce 
qui  s'était  passé  dans  le  conseil  des  jacobins  :  il  dit  tout. 

Robespierre,  pâle,  tremblant  de  rage,  enflammé  de  ces  ter- 
ribles passions  qui  tant  de  lois  ont  lait  frémir  l'assemblée 
sous  les  accents  de  sa  voix  acre  et  sifflante,  Robespierre 
monte  à  la  tribune,  il  arrive,  et  Billaud-Varennes  s'arrête  en 
le  sentant  si  près  de  lui.  Toute  l'indignation  excitée  par 
l'accusateur  est  prête  à  reculer.  Robespierre  demande  inso- 
lemment la  parole.  Le  président  allait  la  hii  accorder.  Tout 
pouvait  être  [jordu.  Un  cri  s'élève  des  tribunes  :  A  bas  le 
tyran!  hurle  Saturnin.  A  ce  nom,  à  ce  cri,  Robespierre  me- 
nace des  poings;  mais  mille  voix  unies,  terribles,  lui  ren- 
voient, comme  un  tonnerre,  ce  cri  :  A  bas  le  tyran'  Robes- 
pierre ne  cède  point,  il  veut  parler,  mais  déjà  Taliien  s'est 
élancé  à  la  tribune.  Le  silence  renaît  un  moment  pour  lui. 
C'est  alors  qu'il  se  pose  en  accusateur,  en  juge  et  en  bour- 
reau. Il  dit  qu'il  a  vu  la  séance  des  jacobins,  qu'il  a  suivi  les 
plans  du  nouveau  Cromwell,  qu'il  a  condamné  l'ennemi 


356  LES    AVENTURES 

public,  et  que  ne  sachant  si  la  Convention  oserait  le  décréter 
d'accusation,  il  s'était  armé  d'un  poignard  pour  tuer  le 
tyran,  et  tout  aussitôt  il  jette  le  poignard  sur  la  tribune. 

Robespierre  veut  encore  s'écrier,  mais  de  frénétiques 
applaudissements  éclatent  de  tous  côtés  et  étouffent  les  fu- 
reurs de  Robespierre.  Il  comprit  alors  qu'on  ne  voulait  point 
l'entendre,  mais  comme  attaché  à  la  tribune,  il  ne  la  quitte 
point  pendant  que  Tallien  demande  l'arrestation  d'Henriot 
et  des  autres  conspiratçurs. 

Déjà  c'en  était  fait  de  Robespierre,  mais  tout  à  coup  un 
incident  suspend  la  séance  :  Barrère  paraît,  Barrère  qui  vient 
poUr  parler  au  nom  des  comités,  homme  incertain,  faible, 
ambitieux,  qui  n'avait  pu  se  résoudre  à  n'être  rien  et  qui 
tremblait  maintenant  d'être  quelque  chose.  Il  élait  depuis 
une  heure  aux  aguets  à  la  porte  de  la  salle,  suivant  le  cours 
de  la  discussion,  plongeant  sa  main  tantôt  dans  sa  poche  de 
droite,  tantôt  dans  sa  poche  de  gauche,  car  il  avait  dans  l'une 
un  discours  qui  devait  faire  absoudre  Robespierre,  dans 
l'autre  un  discours  qui  devait  l'écraser. 

Représentant  des  comités,  il  arrivait  armé  de  toute  leur 
autorité.  Le  mouvement  désespéré  de  Tallien,  l'enthousiasme 
qui  l'acueille,  décident  Barrère.  Il  pousse  la  porte,  paraît 
tout  à  coup,  s'arrête  comme  frappé  du  tumulte  qui  agite 
l'assemblée,  et  monte  à  la  tribune  comme  un  homme  qui 
vient  accomplir  un  grand  devoir,  sans  s'informer  du  danger 
qu'il  peut  courir.  Toutefois,  telle  était  la  crainte  qu'inspirait 
Robespierre,  que,  tout  en  essayant  de  le  renverser,  ce  n'est 
pas  à  lui-même  que  les  comités  osent  s'adresser  :  c'est  dans 
ses  agents  qu'on  le  frappe.  On  demande  l'aboUtion  du  décret 
qui  donne  à  un  commandant  général  permanent  l'autorité 
militaire,  et  le  rétablissement  de  la  loi  qui  le  remettait  suc- 
cessivement à  chacun  des  chefs  commandant  une  légion. 
C'était  destituer  Henriot,  c'était  enlever  à  Robespierre  tout 
secours.  Barrère  poursuit,  et  obtient  qu'on  mande  le  maire 
et  l'agent  national  à  la  barre.  C'était  décapiter  la  commune, 
qui  pouvait  encore  agir. 

Le  décret  est  adopté  au  milieu  de  l'agitation  que  main- 
tiennent les  tribunes.  Malheureusement  pour  lui,  Robespierre 
avait  quitté  la  tribune  pour  se  concerter  avec  Saint-Just,  qui, 
à  moitié  couché  sur  son  banc,  mordillait  le  coin  de  son  mou- 


DE    SATURNIN    FICHET.  357 

choir  avec  le  dédain  d'un  homme  qui  regarde  des  laquais  se 
disputer.  Ils  avaient  espéré  en  Barrère,  et  furent  terrifiés  de 
son  abandon.  Le  vieux  Vadier  monte  à  la  tribune,  reprend 
l'attaque;  mais  ses  lenteurs,  sa  faiblesse,  la  puérilité  de  ses 
accusations,  font  frémir  Tallien  d'impatience;  il  remonte  à  la 
tribune,  s'empare  de  la  parole,  déjà  vingt  ibis  refusée  à  Ro- 
bespierre. Tant  de  passion  et  tant  d'espérances  peut-être 
agitaient  cet  homme,  qu'il  y  retrouve  une  nouvelle  colère, 
de  nouveaux  accents  plus  terribles,  plus  précis,  plus  éner- 
giques encore  que  les  premiers.  Robespierre  debout,  penché 
hors  de  son  banc,  l'interrompt  par  ses  cris.  Tallien  continue, 
sans  daigner  lui  répondre.  Robespierre  redouble  de  fureur 
et  demande  encore  la  parole,  le  président  agite  sa  sonnette, 
et  Tallien  continue  :  il  accuse,  il  tonne,  et,  emporté  par  sa 
fureur,  il  oublie  de  conclure.  Un  député  se  lève  et  demande 
la  mise  en  accusation;  les  voix  accoutumées  répondent  par 
un  cri  unanime  :  L'accusation!  Alors  ce  n'est  plus  qu'une 
effroyable  mêlée  de  cris,  de  voix,  d'injures.  Robespierre 
jeune  demande  à  partager  le  sort  de  son  frère,  on  dédaigne 
son  dévouement;  le  mot:  l'arrestation!  tonne  de  toutes  parts. 
On  voit  Robespierre  s'agiter  au  pied  du  bureau  du  président, 
qui  couvre  des  tintements  de  sa  sonnette  les  cris  impuissants 
de  celui  auquel  deux  jours  avant  on  obéissait  en  tremblant. 
Alors  Robespierre  se  tourne  vers  la  Montagne;  il  n'y  voit 
que  malédiction  et  menace  :  c'était  la  fureur  d'amis  qu'il 
avait  voulu  écraser.  Il  ose  s'adresser  à  ceux  de  la  Plaine, 
dont  il  avait  tant  de  fois  insulté  le  modérantisme,  on  dé- 
tourne la  tête  avec  mépris.  Enfin,  furieux,  il  s'écrie,  dans  un 
dernier  transport  de  fureur  : 

—  Président  des  assassins,  pour  la  dernière  fois,  je  te  de- 
mande la  parole. 

La  sonnette  impassible  du  président  lui  répond. 
Alors,  suflbqué  de  rage,  il  porte  ses  mains  avec  un  déses- 
poir furieux  sur  son  front,  et  semble  prêt  à  succomber. 

—  Le  sang  de  Danton  l'étouffé  !  lui  crie  une  voix, 

—  Ah  !  qu'un  tyran  est  dur  à  abattre  !  s'écrie  une  autre. 

—  Est-ce  que  cet  homme  restera  encore  longtemps  notre 
maître  ?  dit-on  d'un  autre  côté. 

Puis  le  cri  :  L'accusation  I  reprend,  terrible,  incessant, 


358  LES    AVENTURÉS 

forcené,  éclatant  de  la  voûte  au  pavé  de  la  salle  ;  et  cette 
l'ois  le  sort  de  Robespierre  est  décidé. 

Cependant  l'arrêt  rendu  ne  s'exécute  pas  encore.  Les 
coupables  restent  fièrement  à  leur  banc,  et  les  huissiers, 
habitués  à  les  voir  régner  dans  cette  enceinte,  hésitent  à 
porter  la  main  sur  eux.  Mais  l'heure  de  l'audace  était  pas- 
sée; il  leur  eût  fallu  avoir  la  veille  le  courage  de  jouer  leur 
vie,  dont  eux-mêmes  firent  si  bon  marché  le  lendemain.  On 
les  précipite  à  la  même  place  de  proscription  où  eux-mêmes 
ont  fait  asseoir  tant  de  vertu,  de  courage  et  de  patriotisme. 

La  victoire  était  complète,  achevée,  irrévocable;  du  moins 
l'assemblée  le  croyait-elle,  car  à  cinq  heures  elle  se  sépare 
et  remet  à  sept  heures  la  reprise  de  ses  séances.  En  même 
temps  on  fait  emmener  les  accusés  dans  la  salle  du  comité 
de  sûreté  générale,  pour  qu'ils  y  soient  interrogés  par  les 
membres  de  ce  comité. 

Ce  fut  une  imprudence  qui  faillit  devenir  bien  fatale  à  la 
Convention  ;  car,  par  une  sorte  de  coïncidence  bien  extraor- 
dinaire, la  commune  avait  également  suspendu  sa  séance. 
En  elTet,  elle  avait  agi  de  son  côté;  elle  avait  reçu  le  décret 
qui  révoquait  Henriot,  mais  elle  ne  l'avait  pas  proclamé; 
tout  ai  contraire,  elle  avait  envoyé  ses  agents  sur  la  place  de 
l'Hôte --de- Ville,  oii  se  trouvait  une  foule  immense,  pour 
l'avenir  que  le  vertueux  Robespierre,  le  vertueux  Saint- 
Just  et  le  vertueux  Couthon  étaient  menacés  par  les  aris- 
tocrales  et  les  trailres.  En  même  temps  on  avait  réuni 
les  sections,  appelé  le  commandant  de  la  force  armée  ;  une 
dépulation  s'était  rendue  aux  Jacobins  pour  leur  demander 
d'envoyer  au  quartier  général  de  la  commune  ceux  qui  vou- 
laient le  salut  de  la  patrie.  Dans  ce  message,  on  promettait 
la  bien-venue  aux  citoyens  et  aux  citoyennes  des  tribunes 
qui  les  accompagneraient.  Non  contente  de  la  populace  ras- 
semblée aux  portes  de  la  commune,  la  commune  expédia 
les  plus  infâmes  agents  de  la  police  dans  le  faubourg  Saint- 
Marceau  pour  amener  tout  ce  qui  était  resté  dans  les  caba- 
rets et  dans  les  bouges  immondes  de  ce  quartier. 

Henriot,  ivre  et  furieux,  était  monté  à  cheval;  il  avait 
gagné  par  les  boulevards  le  faubourg  Saint-Antoine,  et  par- 
tout, lui  et  ses  aides  de  camp,  allaient  s'écriant  que  Robes- 
pierre, Saiiil-Just  et  Comhon,  les  sauveurs  de  la  patrie, 


DE    SATURNIN    FICHET.  359 

étaient  menacés  d'être  égorgés  par  les  traîtres  vendus  aux 
aristocrates  et  à  l'étranger.  Arrivés  au  faubourg  Saint-An- 
toine, il  apprend  là  seulement  l'arrestation  de  ses  amis, 
qu'il  ne  croyait  qu'en  danger,  et  n'obtient  d'autre  victoire 
sur  le  peuple  de  ce  faubourg  que  de  forcer  à  laisser  passer 
les  charrettes  qui  emportaient  encore  une  fois  les  condam- 
nés à  la  guillotine.  Saturnin  y  avait  expédié  quelques-uns 
de  ses  ouvriers,  mais  s'ils  furent  assez  forts  pour  empêcher 
leurs  camarades  de  suivre  Henriot,  ils  ne  le  furent  pas  assez 
pour  les  porter  à  s'opposer  à  l'exécution  de  ce  qu'on  appelait 
encore  la  loi. 

Enfm,  Henriot  court  au  Luxembourg,  fait  monter  la  gen- 
darmerie à  cheval,  et  profitant  de  l'absence  de  la  Conven- 
tion, il  revient  hardiment  aux  Tuileries  pour  délivrer  les 
prisonniers. 

Heureusement  que  les  soldats  choisis  pour  s'opposer  à 
l'entrée  des  jacobins  par  la  porte  secrète  des  tribunes,  étaient 
encore  à  leur  poste.  Ils  croisent  la  baïonnette  et  défendent 
à  Henriot  d'entrer.  Un  homme,  dont  l'histoire  ignore  le 
nom,  mais  qui  n'était  autre  que  celui  que  nous  appelons 
Leguin,  reconnaît  Henriot  et  rappelle  aux  soldats  le  décret 
de  la  Convention  qui  ordonne  l'arrestation  d'Henriot.  On  le 
saisit  et  on  le  conduit  dans  la  même  salle  où  se  trouvaient 
ceux  qu'il  venait  délivrer.  Les  membres  charges  d'interro- 
ger les  accusés  avaient  accompli  leur  mission.  Il  ne  s'agis- 
sait plus  que  de  transférer  les  accusés  en  prison.  Mais  chaque 
heure  de  ce  jour  devait  amener  sa  péripétie.  La  commune, 
instruite  de  l'ordre  donné  par  les  commissaires  de  la  Con- 
vention, expédie  immédiatement  à  tous  les  concierges  de 
toutes  les  prisons  de  Paris,  l'ordre  de  refuser  tous  les  pri- 
sonniers qu'on  y  présenterait.  On  y  obéit,  et  tandis  que  les 
membres  du  comité  de  sûreté  générale  croyaient  les  deux 
Robespierre,  Saint-Just,  Couthon,  Lebas,  sous  les  verrous, 
ils  étaient  remis  aux  administrateurs  de  la  police  et  ramenés 
triomphalement  à  la  commune.  Leur  présence  enhardit  les 
rebelles.  Un  de  ces  membres,  ancien  président  des  jacobins, 
se  met  à  la  tète  de  (juelques  soldats,  pénètre  dans  la  salle  du 
comité  de  sûreté  générale,  que  les  grenadiers  avaient  aban- 
donnée dejmis  le  départ  des  accusés,  et  enlève  Henriot,  qui 
redescend  sm-  I;i  !.!:ii-.>  |>iiJ)li{juo,  assuie  insoleinmcnt  que  le 


LES    AVENTURES 

décret  qui  le  destituait  vient  d'être  révoqué,  et  il  reprend  le 
commandement  des  troupes. 

Quel  temps  effrayant  et  étrange  que  celui  où,  dans  une 
grande  ville  comme  Paris,  le  même  homme  avait  pu  être, 
dans  une  journée,  commandant  légal  de  toutes  les-forces  mi- 
litaires, révoqué  de  ses  fonctions,  rebelle,  arrêté,  délivré  dans 
le  palais  même  oij  siégeait  la  représentation  nationale,  re- 
prenant par  un  mensonge  le  grade  qu'on  lui  avait  enlevé  et 
s'en  servant  pour  ameuter  le  peuple  et  tourner  les  canons 
contre  l'autorité  suprême  qu'il  était  chargé  de  défendre  ! 

C'en  était  fait  à  ce  moment;  l'insurrection  était  proclamée, 
le  tocsin  commençait  à  s'ébranler  de  toutes  parts,  les  fau- 
bourgs se  levaient,  tous  les  citoyens,  à  quelque  parti  qu'ils 
appartinssent,  se  répandaient  dans  les  rues.  Les  prisons  s'a- 
gitaient sourdement;  les  délateurs  y  préparaient  de  nouvelles 
hstes  de  victimes,  selon  que  la  victoire  resterait  à  Robes- 
pierre ou  à  la  Convention.  Jamais  angoisse  plus  universelle  et 
plus  terrible  n'agita  la  grande  cité;  tout  est  debout,  tout  est 
encore  incertain,  et  la  Convention  rentre  alors  en  séance. 
Chacun  venait  comme  il  était  venu  le  matin,  apportant  les 
nouvelles  de  la  partie  de  la  ville  qu'il  avait  traversée,  et  cha- 
que arrivant  jetait  un  nouvel  effroi  et  un  nouveau  tumulte 
dans  l'assemblée.  Point  de  présidence,  point  de  tribune, 
point  d'ordre  ;  des  cris  confus,  des  allées  et  venues  tumul- 
tueuses. Il  semblait  que  rien  ne  pût  rendre  à  ces  hommes 
surpris  par  les  événements  le  calme  et  l'énergie  qui  leur 
étaient  nécessaires,  lorsqu'une  voix  vient  leur  annoncer  que 
les  canons  de  la  commune  sont  braqués  sur  la  Convention 
et  que  le  feu  va  commencer. 

A  ces  mots,  tout  se  calme,  Collot-d'Herbois  s'assied  au 
lauteil  de  la  présidence,  les  députés  se  placent  sur  leurs  bancs, 
les  huissiers  se  rangent  à  leur  place,  la  séance  est  déclarée 
ouverte. 

C'est  ainsi  que  les  sénateurs  romains  se  placèrent  sur  leur 
chaise  curule  au  moment  où  les  Gaulois  forcèrent  les  portes 
de  leur  ville. 

Au  tumulte  des  premiers  moments  succède  un  instant  de 
silence  majestueux.  Mais  bientôt  la  déUbération  recommença 
et  le  tumulte  avec  elle,  jusqu'à  ce  que  cette  même  voix,  qui 
avait  tant  de  ibis  donné  le  signal  durant  les  deux  dernières 


DE    SATURNIN    FIGHET.  361 

séances,  s'éleva  encore  une  l'ois  au  milieu  de  l'assemblée 
pour  prononcer  le  mot  terrible  :  Hors  la  loi  les  brigands  ! 

Le  décret  est  rendu,  et  quelques  députés  vont  le  proclamer 
sur  la  place  du  Carrousel  en  lace  même  des  canons  braqués 
contre  eux  par  Henriot.  Immédiatement  celui-ci  est  aban- 
donné et  n'a  plus  que  le  temps  de  fuir  et  d'aller  porter  à  la 
commune  l'annonce  de  ce  décret. 

Enfin  chacune  de  ces  deux  puissances  avait  pour  ainsi  dire 
son  armée,  et  la  bataille  pouvait  s'engager. 

La  commune  avait  un  général  et  la  Convention  en  nom- 
ma un. 

Mais  l'homme  qui  agit  avec  le  plus  d'audace  fut  Léonard 
Bourdon,  qu'on  lui  avait  adjoint  pour  commander  quelques 
bataillons  restés  fidèles.  Seul  ou  presque  seul,  il  quitte  le 
palais  national,  pendant  que  les  sections  en  armes,  poussées 
par  la  commune,  descendaient  rapidement  de  la  Grève  aux 
Tuileries.  Le  sabre  nu  d'une  main  et  un  pistolet  de  l'autre, 
il  s'avance  jusque  sur  la  première  section  qu'il  rencontra  et 
lui  crie  d'une  voix  tonnante  : 

-—  Citoyens,  suivez-moi,  les  brigands  de  la  commune  sont 
hors  la  loi. 

La  section  hésite.  Bourdon  traverse  les  rangs  et  ordonne 
à  la  section  de  marcher  sur  l'Hôtel-de- Ville  en  faisant  un 
demi-tour.  La  section  obéit  et  le  suit.  Il  en  rencontre  une 
seconde,  fait  de  même,  recommence  encore,  va  toujours  et 
fait  si  bien,  qu'au  moment  où  il  arrive  sur  la  place  de  la 
commune,  il  avait  à  sa  suite  les  mêmes  hommes  que  la 
commune  venait  d'envoyer  contre  la  Convention. 

Où  étaient  donc  ces  hommes  qui  prétendaient  détruire 
l'assemblée  des  représentants  du  peuple?  Au  lieu  d'être  à 
la  tète  de  leurs  partisans,  l'épée  à  la  main,  comme  faisaient 
leurs  ennemis,  ils  délibéraient  dans  une  salle  de  l'Hôtel-de- 
Yille,  le  pistolet  au  poing  pour  se  faire  sauter  le  crâne  s'ils 
étaient  vaincus.  Ce  n'était  donc  pas  le  courage  de  mourir 
qui  leur  manquait,  c'était  le  courage  qui  ose,  qui  agit,  qui 
attaque;  c'était  le  courage  qui  fait  les  Gromwell  et  les  Napo- 
léon. 

Si  Robespierre,  descendu  dans  la  rue  et  marchant  à  la 
létc  des  sections,  avait  tué  Bourdon  du  coup  dont  il  essaya 
de  se  tuer  lui-même,  peut-être  la  première  de  ces  sections 
u.  21 


LES    AVENTURES 

qui  rebroussa  chemin  à  la  voix  de  Léonard  eût  passé  avec 
iureur  sur  son  cadavre  et  se  lut  ruée  sur  la  Convention  en 
entraînant  toutes  les  autres  à  sa  suite;  mais  telle  lut  l'inep- 
tie et  la  faiblesse  des  conspirateurs,  que  leurs  ennemis  s'en 
étonnèrent  au  milieu  de  leurs  succès,  et  que  Bourdon  s'ar- 
rêta à  l'entrée  de  la  place  de  l'Hôtel-de-Ville,  s'imaginant 
que  des  hommes  devant  qui  la  France  avait  tremblé  si  long- 
temps ne  pouvaient  se  laisser  abattre  sans  quelque  héroïque 
effort. 

Mais  déjà  ce  n'était  plus  que  désordre  et  terreur  dans 
cette  réunion,  qui  prétendait  renverser  la  Convention;  ce 
n'était  plus  qu'injures,  que  récriminations  que  se  ren- 
voyaient les  conspirateurs.  On  reproche  à  Henriot  sa  lâ- 
cheté, et  on  le  précipite  du  haut  de  la  fenêtre;  Robespierre 
le  jeune  s'y  précipite  de  lui-même;  Lebas  se  fait  sauter  la 
cervelle;  Robespierre  veut  l'imiter  et  ne  se  fait  qu'une  hor- 
rible blessure. 

Il  était  temps,  les  portes  de  la  commune  étaient  brisées. 
Un  jeune  homme,  armé  d'une  hache,  avait  dédaigné  les 
ordres  de  Léonard  Bourdon,  qui  voulait  les  faire  enfoncer 
à  coups  de  canon.  Il  avait  traversé  seul  la  place  déserte 
de  l'Hôtel-de- Ville  et  avait  attaqué  la  porte  principale  avec 
une  activité,  une  force  qui  l'avait  bientôt  fait  voler  en  éclats. 

Cet  homme,  c'était  Saturnin,  à  qui  son  patron  avait  glissé 
tout  bas  dans  l'oreille  : 

—  C'est  le  moment  de  gagner  ton  procès  et  de  n'avoir  be- 
soin de  personne  pour  obtenir  ta  grâce. 

Saturnin  s'était  donc  élancé;  son  exemple  fut  suivi  par 
quelques  hommes,  les  portes  furent  brisées  et  les  salles  en- 
vahies. C'en  était  fait,  la  Terreur  était  vaincue.  Il  était  trois 
heures  du  matin. 

A  peine  Saturnin  était-il  redescendu  sur  la  place  de  Grève, 
où  il  annonça  à  Léonard  Bourdon  que  tout  était  fini,  que 
Leguin  qui  s'y  trouvait  encore,  le  prit  par  la  main,  et  le  pré- 
sentant à  quelques  députés  qui  étaient  remontés  jusqu'à  la 
Grève,  pour  savoir  des  nouvelles  de  ce  qui  s'y  passait,  leur 
dit  : 

—  Je  vous  recommande  le  citoyen  de  Perbruck,  qui,  dans 
CCS  deux  journées,  a  bien  mérité  de  la  patrie. 


DE    SATURNIN    FICHET.  353 

Il  l'entraîne  aussitôt  du  côté  de  la  Convention,  rencontre 
Barras  et  lui  fait  la  même  présentation  ;  si  bien  qu'au  bout 
d'une  heure,  le  nom  de  Perbruck  qu'on  ne  connaissait 
avant  que  pour  celui  de  l'un  des  hommes  qui  avaient  les 
premiers  levé  l'étendard  de  la  révolte  dans  la  Vendée,  était 
répété  par  cent  bouches  dilTérentes,  comme  le  nom  du  ci- 
toyen qui  s'était  le  plus  énergiquement  mêlé  au  renverse- 
ment de  Robespierre. 

La  nuit  avait  été  cruelle  pour  madame  de  Perbruck  et 
Louise.  Depuis  deux  jours  elles  attendaient  avec  une  pro- 
fonde anxiété  l'issue  de  cette  terrible  lutte,  qui  était  pour 
elles,  comme  pour  tant  d'autres,  la  cessation  de  craintes  per- 
pétuelles ou  la  certitude  de  dangers  plus  menaçants.  Mais  à 
l'angoisse  générale  se  mêlait  pour  elles  la  terreur  de  savoir 
Saturnin  engagé  dans  ces  mouvements.  Il  avait  profité  de 
la  suspension  de  la  séance  de  la  veille  et  les  avait  conduites 
de  chez  la  Colette  dans  le  logement  de  son  patron,  où  elles 
s'étaient  retirées.  Ce  logement  était  situé  aux  abords  du 
pont  Neuf.  Saturnin  leur  avait  appris  l'arrestation  de  Robes- 
pierre et  de  ses  adhérents,  mais  depuis  ce  moment  elles 
avaient  vu  défiler  les  sections,  elles  avaient  entendu  les  cris 
des  sans-culottes  entraînés  par  la  commune,  elles  avaient 
frémi  au  bruit  du  tocsin  ameutant  la  populace  contre  la  Con- 
vention. Plus  tard,  penchées  à  leur  fenêtre,  elles  avaient  vu 
lo  mouvement  rétrograde  des  sections,  et  aux  premières 
clartés  du  jour  naissant  elles  avaient  reconnu  Saturnin  et 
son  patron  marchant  à  côté  de  Léonard  Bourdon.  Enfin,  la 
victoire  était  assurée,  mais  elles  ne  savaient  pas  si  elle  avait 
coûté  du  sang  et  un  combat,  et  ne  voyant  pas  revenir  Satur- 
nin, elles  avaient  gardé  leur  inquiétude. 

Enfin,  vers  neuf  heures  du  matin,  Saturnin  arriva. 

Le  délire  de  joie  qui  agitait  Paris  fut  encore  plus  vif  pour 
eux.  A  ce  moment  il  n'y  avait  pas  de  bornes  à  leurs  espé- 
rances; ils  oubliaient  que  Carrier  était  libre,  qu'il  s'était 
tenu  prudemment  à  l'écart,  et  que  dans  toutes  ces  voix  oc- 
cupées à  demander  la  tête  de  Robespierre,  pas  une  ne  s'était 
élevée  pour  accuser  le  bourreau  de  Nantes.  Ne  restait-il  pas 
debout?  et  quoique  l'influence  de  ses  pareils  dût  être  tout  à 
fait  anéantie,  Louise  avait  cependant  à  se  reprocher  un  de 
ces  crimes  que  la  Convention  devait  nécessairement  punir, 


LES    AVENTURES 

alors  même  qu'il  s'adressait  à  l'un  de  ces  membres  dont  elle 
désapprouvait  le  plus  la  conduite. 

Mais  combien  n'y  en  eut-il  pas  qui  furent  imprudents  dans 
ce  premier  moment  de  joie!  Le  patron  de  Saturnin  lui-même, 
cet  homme  si  soupçonneux  des  hommes  et  des  choses,  ar- 
riva bientôt.  Il  venait  de  voir  Barras,  Tallien,  et  annonça  à 
madame  de  Perbruck  que  quelques  jours  après  il  y  avait  une 
fête  chez  madame  de  Cabarrus  et  qu'ils  y  étaient  invités. 

Les  royalistes  avaient  hâte  de  se  revoir,  de  se  reconnaî- 
tre, de  se  confier  leurs  espérances  et  leurs  projets.  Ils  ou- 
bliaient que  cette  révolution  venait  d'être  faite  par  les  hom- 
mes qui  avaient  été  leurs  plus  ardents  persécuteurs,  et  qui 
ne  s'étaient  arrêtés  dans  ce  système  sanguinaire  que  lorsque 
Robespierre  avait  voulu  l'étendre  jusqu'à  eux.  Ils  se  croyaient 
déjà  sûrs  de  tout;  Tallien,  le  grand  orateur  de  la  journée, 
leur  appartenait  par  son  nom,  sa  naissance,  et  surtout  par 
ses  mœurs,  son  élégance  et  son  aristocratie  personnelle.  La 
fête  eut  lieu,  mademoiselle  de  Paradèze  y  parut  sous  son 
nom,  madame  la  marquise  y  présenta  Saturnin  comme  son 
fils.  Ceci  paraîtra  incroyable,  mais  l'entraînement  du  succès, 
le  délire  de  la  joie  est  là  pour  expliquer  les  plus  folles  im- 
prudences. On  y  raconta  tout  bas  ce  qu'avait  tenté  Louise; 
on  y  sut  la  part  que  Saturnin  avait  prise  aux  mouvements 
de  la  Vendée  ;  et  quelques  jours  après  de  nouveaux  dangers 
entouraient  madame  de  Perbruck  et  ses  enfants.  Julien  était 
arrêté,  et  Carrier  relevait  sa  tête  hideuse  au  club  des  jaco- 
bins. Mais  ce  qui  semblait  devoir  les  perdre  les  sauva. 

On  avait  saisi  dans  les  papiers  de  Robespierre  la  corres- 
pondance de  Julien  au  sujet  du  farouche  proconsul  de  Nan- 
tes ;  on  avait  saisi  dans  les  propres  papiers  du  jeune  secré- 
taire les  documents  les  plus  complets  sur  les  crimes  commis 
en  Bretagne.  On  lui  rendit  la  liberté,  on  fit  plus,  on  le  char- 
gea d'instruire  le  procès  de  tous  les  membres  du  tribunal 
révolutionnaire  de  Nantes. 

Saturnin  assistait  à  ces  effroyables  débats  le  jour  même  où 
Julien  faisait  sa  déposition.  On  écoutait  avec  horreur  les  ré- 
vélations du  jeune  secrétaire,  lorsque  tout  à  coup  il  s'écrie  : 

—  Mais  ce  n'est  pas  assez  de  tous  ces  crimes  imposés  par 
Carrier  à  ses  agents,  ce  n'est  pas  assez  de  ces  jugements 
précipités,  de  ces  exécutions  encore  plus  précipitées,  Carrier 


DE    SATURNIN    FICHET.  ^105 

tuait  de  sa  volonté  propre,  sans  loi,  sans  mesure,  sans  mémo 
savoir  le  nom  des  victimes  qu'il  condamnait. 

Aussitôt  Julien  raconte  ces  noyades  nocturnes  suivies  ou 
précédées  de  honteuses  orgies;  et  comme  l'accusateur  public 
nie  de  pareils  excès,  il  répond  qu'il  existe  des  témoins  vi- 
vants de  ces  crimes,  et  qu'il  s'engage  à  les  faire  entendre. 
Saturnin  so  lève  et  se  présente.  A  son  tour  il  raconte,  il  ac- 
cuse, et  excite  une  telle  indignation  dans  les  juges  eux- 
mêmes,  que  la  séance  est  suspendue  aux  cris  poussés  par 
l'auditoire  tout  entier  demandant  Carrier l...  Carrier!... 

Bientôt  la  Convention,  assaillie  des  mêmes  cris,  excitée 
par  l'indignation  publique,  par  les  réclamations  du  tribunal 
lui-même,  nomma  un  comité  de  vingt-et-un  membres  pour 
interroger  Carrier.  Soutenu  par  les  jacobins,  qui  accusaient 
la  réaction  thermidorienne  de  trahison,  il  se  soumet  avec  co- 
lère, mais  en  gardant  encore  toute  son  audace;  il  accuse  à 
son  tour,  veut  rendre  la  Convention  nationale  responsable,  à 
«on  tour,  des  crimes  dont  il  n'a  été  que  l'exécuteur.  Il  nie  les 
ordres  qu'on  lui  impute  et  demande  qu'on  lui  montre  ses 
ordres  écrits;  il  réclame  des  preuves  matérielles.  Ce  fut  alors 
que  Tallien  lui  jeta  ce  mot  terrible  : 

«  Tu  demandes  des  preuves  matérielles,  eh  bien  !  qu'on 
fasse  refluer  la  Loire  vers  Paris  !  »^ 

Mais  les  détails  de  ce  jugement  sont  inutiles  à  ce  récit. 
Carrier  fut  condamné,  et  le  jugement  qui  le  frappa  rendit  en 
même  temps  à  la  liberté  tous  ceux  qui  n'avaient  été  que  ses 
agents.  Parmi  ceux-là  se  trouvait  Guillaume  Poiré,  qui  avait 
quitté  Paris  et  était  disparu  sans  que  tous  les  renseignements 
qu'on  avait  pris  eussent  pu  mettre  sur  sa  trace.  Ainsi,  la  sé- 
curité que  donnait  à  nos  héros  la  condamnation  de  Carrier 
était  troublée  par  le  chagrin  d'avoir  perdu  les  preuves  qui 
pouvaient  amener  la  reconnaissance  de  Saturnin.  Cependant, 
quelques  bruits  fâcheux  couraient  parmi  les  amis  qui  avaient 
retrouvé  madame  de  Perbruck;  on  se  demandait  quel  était 
ce  jeune  homme  qu'elle  avait  présenté  comme  son  fils,  lors- 
que le  seul  fils  qu'on  lui  avait  connu  était  mort  dans  l'incen- 
die du  château  de  la  Rouarie.  Déjà  quelques  parents  éloignés 
de  mademoiselle  de  Paradèze  trouvaient  sa  position  inex- 
plicable et  peu  convenable;  un  de  ses  oncles  l'avait  réclamée. 

C'était  un  soir;  Saturnin,  madame  de  Perbruck  et  Louise 


366  ^^____-««r:^  XTÏTNTURBS 

FcHaient  une  issue  à  cette  triste  position,  lorsque  quel- 
qu'un se  présente. 

C'était  le  patron  de  Saturnin. 

—  Voici,  dit-il,  un  paquet  qui  a  été  remis  à  mon  adresse 
pour  mademoiselle  de  Paradèze. 

C'était  une  lettre  de  Julien;  la  voici  : 

«  Mademoiselle,  disait-elle,  ma  tâche  est  finie;  demain  je 
pars,  demain  je  vais  chercher  sur  les  champs  de  bataille  une. 
mort  à  laquelle  j'ai  voulu  échapper  à  Paris,  parce  qu'il  me 
restait  une  promesse  à  tenir. 

»  Je  vous  avais  juré  de  renverser  le  pouvoir  sanglant  qui 
pesait  sur  votre  ville.  J'ai  tenu  parole.  Mais  lorsque  je  vous 
ai  fait  ces  serments,  je  m'en  étais  fait  un  autre  à  moi-même, 
c'était  de  vous  donner  le  bonheur  après  le  salut.  Vous  savez 
comment  j'ai  appris  que  je  pouvais  devenir  un  obstacle  à  votre 
félicité,  et  vous  n'eussiez  plus  entendu  parler  de  moi,  si,  dans 
la  prison  où  j'ai  été  détenu  quelques  jours,  je  n'avais  rencon- 
tré un  homme  qui  pouvait  vous  perdre  et  qui  le  voulait,  qui 
pouvait  vous  sauver  et  qui  ne  le  voulait  pas.  J'ai  acheté  le 
silence  de  cet  homme  en  lui  promettant  le  mien  devant  le 
tribunal  révolutionnaire  où  il  allait  être  appelé.  Pour  parve- 
nir à  le  sauver,  j'ai  dû  accepter  la  mission  qu'on  m'offrait  de 
faire  partie  des  commissions  que  la  Convention  avait  char- 
gées de  faire  une  enquête  sur  cette  détestable  affaire.  Il  en 
est  résulté  que  tous  les  papiers  saisis  chez  cet  homme  à  l'é- 
poque de  son  arrestation  m'ont  passé  par  les  mains.  Au  mi- 
lieu de  ces  papiers  j'ai  trouvé  la  déclaration  que  je  joins  ici. 
Ce  n'est  pas  à  madame  de  Perbruck  ni  à  son  fils  que  je  l'en- 
voie, c'est  à  vous.  Je  donne  un  nom  à  celui  que  vous  aimez, 
et  je  rends  possible  un  mariage  que  vous  n'eussiez  peut-être 
pas  osé  contracter  en  présence  du  blâme  de  toute  votre  fa- 
mille et  de  tous  ceux  de  votre  parti.  Ce  mariage  fera  votre 
bonheur,  je  l'espère;  j'aurai  donc  tenu  tous  mes  serments, 
ceux  que  je  vous  ai  faits  comme  ceux  que  je  me  suis  faits  à 
moi-même.  Que  me  rendrez- vous  en  retour  de  tout  cela?  je 
vais  vous  le  dire.  Quand  des  temps  plus  calmes  seront  venus, 
quand  le  jugement  des  hommes  qui  auront  survécu  à  notre 
révolution  flétrira  sans  pitié  ceux  que  l'on  considère  comme 
les  agents  les  plus  actifs  de  ses  décrets  sanguinaires,  quand 
l'amitié  de  Robespierre  sera  une  flétrissure  dont  il  sera  près- 


DE    SATURNIN    FICHuix.  367 

que  impossible  de  défendre  celui  sur  qui  elle  pèsera,  élevez 
la  voix;  dites  que  parmi  ces  hommes,  il  en  tut  un  qui  eut  de 
la  pitié,  du  courage  et  peut-être  quelque  générosité.  » 


Quand  les  faits  et  les  secrets  que  renferme  ce  livre  furent 
révélés  à  celui  qui  les  a  écrits,  l'homme  qu'il  a  présenté  sous 
le  nom  de  Saturnin  Fichet  portait  son  véritable  nom,  et  il 
avait  le  titre  de  marquis.  C'était  alors  un  vieillard  de  soixante 
ans,  vivant  dans  sa  maison,  à  Fougères.  Celle  que  nous 
avons  nommée  Louise  de  Paradèze  était  devenue  sa  femme 
et  aimait  à  l'entendre  conter  les  terribles  histoires  de  leur 
jeunesse  ;  c'était  d'ordinaire  le  soir,  au  coin  de  la  vaste  che- 
minée de  leur  salon,  qu'il  rappelait  tous  ces  événements  à 
l'auteur  qui  les  recueillait  avec  avidité.  Cette  maison  où  il 
entendait  ces  confidences  était  celle  de  mademoiselle  Moël- 
lien.  Celte  cheminée,  au  foyer  de  laquelle  il  se  réchauffait  le 
soir  après  de  longues  marches  dans  les  bois  à  la  poursuite 
d'un  sanglier,  était  celle  où  Thérèse  avait  brûlé  la  liste  des 
conjurés  de  la  Rouarie.  —  Aujourd'hui  il  ne  reste  plus  rien 
de  tout  cela,  ni  la  maison  qui  a  été  démolie,  ni  Saturnin,  ni 
Louise,  qui  sont  dans  leur  tombe.  Il  ne  reste  d'eux  qu'un  sou- 
venir. C'est  ce  souvenir  que  j'ai  voulu  consacrer. 

Qu'on  oublie  l'insuffisance  de  l'auteur  à  le  raconter,  et 
qu'on  le  garde  comme  une  leçon  de  ces  temps  funestes  où 
périrent  tant  de  justes  et  tant  de  braves. 


I-IN. 


TABLE 


Troisième  Partie. 
Quatrième  Partie. 


rages. 
1 

165 


FIN    DE    LA    TABLE. 


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